CHAPITRE 24
« Votre demande de supprimer Sophia Russo, mineure, huit ans, de votre arbre généalogique officiel a abouti. L’État financera ses soins et son éducation jusqu’à sa majorité. Vous n’êtes plus considérés comme liés à elle ni responsables d’elle de quelque manière que ce soit. »
Verdict final du sous-comité du Conseil
sur le patrimoine génétique, novembre 2060.
Max la serrait si fort que ça en devenait presque douloureux. Mais elle avait besoin de cette sensation, elle la recherchait. La moitié perdue et irrémédiablement fracturée d’elle-même s’accrochait à lui, consciente qu’il l’acceptait malgré l’étendue de ses défauts.
— Cette histoire d’ancre, dit-il. C’est ce qui t’a sauvée. Parce que c’est une aptitude rare.
Elle hocha la tête.
— Quand le monstre m’a défenestrée, il ne m’a pas simplement laissé des cicatrices sur le visage. Il a aussi brisé mon esprit. (L’enfant terrorisée qu’elle avait été avait fini par comprendre que personne ne lui viendrait en aide, qu’elle ne tarderait pas à être enterrée dans une fosse anonyme à côté de Carrie et Bilar.) Mais mon cerveau n’a pas renoncé. Il s’est « réinitialisé » directement dans le tissu du Net, la seule chose assez vaste pour maintenir ce qui restait de ma psyché.
— Je suis tellement fier de toi, dit-il d’une voix rauque.
Elle eut envie de saisir au vol l’engagement et la promesse implicites dans ses paroles.
— Je suis vraiment brisée, Max. (C’était l’ultime secret, l’ultime vérité.) Je peux faire semblant d’être normale, mais je ne le suis pas. Je ne le serai jamais.
— Tu as survécu… peu importe comment. C’est la meilleure revanche que tu puisses prendre sur ce fumier et ceux qui l’ont laissé agir.
Le voir aussi résolu à l’accepter telle qu’elle était lui donna des frissons. Elle posa doucement une main sur son dos et les muscles de Max réagirent à son contact. S’enhardissant, elle appuya plus fort et sentit son abdomen se raidir contre elle. D’instinct, elle ouvrit la main et entama une exploration sensuelle en faisant courir ses ongles sur le tissu.
Jurant dans sa barbe, Max recula d’un pas et lui saisit les bras à la jointure des coudes.
— Tu ne vas pas trop vite ?
— Non. (Même si elle sentait que ses nerfs à vif frôlaient la surcharge, elle en voulait encore, voulait s’enivrer de lui jusqu’à ce qu’elle en ait assez pour toute une vie.) Ne t’arrête pas, Max. Le contact physique m’aide à rester ici.
Pas dans le passé.
Max grommela.
— Bois. Et sois sage.
Après lui avoir mis la tasse de chocolat chaud dans les mains et avoir pris son café, il se dirigea vers le canapé.
Puisqu’il ne lui laissait pas le choix, elle le rejoignit dans la foulée. Ayant posé sa boisson à côté de la sienne sur la table basse, elle se tourna de profil sur le canapé, terrifiée à l’idée que son besoin vorace ait pu effrayer Max… mais pas disposée pour autant à se soumettre à son décret. Il lui avait dit qu’elle n’aurait jamais à le supplier. Il l’avait acceptée. Il était à elle.
— Je suis sa…
Sans réfléchir aux conséquences, Max plaqua sa bouche sur celle de Sophia et serra ses cheveux dans son poing. Seigneur, ce qu’on lui avait infligé le mettait hors de lui, autant que ses parents qui l’avaient rejetée alors qu’ils auraient dû la soutenir. Et comme il aurait préféré mourir que lui faire du mal, il n’avait aucun moyen d’exprimer sa colère… si ce n’était à travers son furieux instinct protecteur. Passant la langue sur ses lèvres closes, il la pressa d’ouvrir la bouche. Et lorsqu’elle le fit, il s’engouffra à l’intérieur sans hésiter et prit possession de ce qu’elle lui offrait.
Elle laissa retomber les mains sur la cuisse de Max, douloureusement près de son sexe. Il relâcha son étreinte pour saisir ses délicates mains gantées et les lui fit poser sur ses épaules. Lorsqu’elle crispa les doigts, ses ongles traversèrent juste assez ses gants fins et le tee-shirt de Max pour qu’il ait envie de tout arracher et de lui ordonner de lui griffer la peau. Bon sang. Interrompant leur baiser, il posa les mains sur sa taille.
— Enfourche-moi.
Les pupilles dilatées et les lèvres rougies de baisers, elle fit ce qu’il lui demandait, et alors qu’elle s’installait sur ses cuisses, elle se pencha pour s’emparer de sa bouche. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle prenne les rênes, mais il était amplement disposé à la laisser faire les choses à sa manière.
Son baiser inexpérimenté et hésitant l’excita tant qu’il dut bander les muscles pour s’empêcher de remonter son cardigan sagement boutonné et de refermer la main sur l’un de ses seins doux et charnus tout en lui dévorant la bouche. À la place, il la laissa le déguster du bout des lèvres. Lorsqu’elle le lécha, il crispa les doigts sur ses hanches. Elle recommença.
Sophia Russo apprenait vite.
Se sentant esquisser un sourire sauvage, il suçota sa lèvre supérieure avant de mordre l’autre. Elle sursauta puis se pressa contre lui, les bras noués autour de son cou. Prenant ça pour un « oui », il réitéra son geste tandis qu’il caressait ses hanches et ses cuisses tendues. Un gémissement tremblant échappa à Sophia avant qu’elle s’arrache enfin à leur baiser.
Ses yeux étaient noyés de ténèbres, une mer sombre comme un ciel de minuit. Max s’y était préparé, mais pas à ses joues enfiévrées, au battement effréné de son pouls et à la façon dont son corps s’était relâché comme si elle avait bu. Il paniqua.
— Sophie, parle-moi.
— Mmm ? (Elle laissa retomber la tête sur son épaule et frotta la joue contre son tee-shirt, comme un chaton paresseux.) Je crois que tu as grillé mes circuits.
Ce commentaire lui donna envie de rire malgré la violence de ses émotions, mais son inquiétude le coupa dans son élan. Peut-être n’iraient-ils jamais plus loin que ça, lui et sa Sophie.
— Tu as mal ?
Elle se frotta de nouveau contre lui avec nonchalance, la main crispée sur son autre épaule.
— Je n’avais jamais remarqué que les hommes et les femmes étaient si différents… pas vraiment. (Son souffle chaud lui caressait la peau et son corps pesait délicieusement contre son sexe tendu.) C’est assez extraordinaire.
— Bébé, tu ne peux pas éviter ma question. (Écartant avec d’infimes précautions les cheveux de son visage, il baissa la tête et vit qu’elle avait fermé les yeux.) Est-ce que tu as mal ?
— Ça t’est déjà arrivé de ne plus sentir ton pied après une période d’inactivité ?
— Oui.
— Et d’avoir des fourmis ensuite quand tu as essayé de t’en servir ? (Un sourire joua sur ses lèvres.) C’est la sensation que j’ai.
Elle ouvrit les yeux.
— Je suis en train de me réveiller, Max. Ce n’est pas une petite douleur qui va me faire reculer.
Max était déchiré entre son besoin de la protéger et sa fierté pour elle.
— Ça suffit pour cette nuit.
— Non, Max. (Elle bougea légèrement sur lui, caresse érotique dans laquelle transparaissait une volonté de fer.) Non, s’il te plaît.
Il se laissa de nouveau embrasser et convaincre. Mais lorsque la peau de Sophia s’embrasa et que ses muscles se mirent à trembler, il coupa court à leur baiser et la souleva pour la poser sur le canapé. Malgré son envie de la posséder de toutes les façons dont un homme pouvait posséder une femme, il s’abstiendrait s’il courait le risque de la détruire.
— Ça suffit, Sophia. Tu ne peux pas tout encaisser en une fois.
— Mais…
Il posa un doigt sur ses lèvres.
— Tu disais que c’était comme ne plus sentir son pied… et les sensations ne reviennent pas d’un coup.
Elle le dévisagea un long moment, mais il finit par obtenir un hochement de tête. La laissant réparer ses boucliers du mieux qu’elle le pouvait – et ça le déchirait qu’elle pâtisse de leurs caresses –, il se leva pour aller s’asperger le visage d’eau glacée et revint avec le dossier de l’affaire.
— Prête ?
— Oui.
Prenant une gorgée du chocolat chaud qu’il avait préparé pour elle, elle soutint son regard de ses yeux que l’inquiétante noirceur rendait impénétrables.
— Max ?
— Oui ?
— Tu te souviendras de moi ?
Le cœur de Max se brisa en mille morceaux.
— Toujours.
Tôt le matin suivant, Sascha s’asseyait en face de Nikita dans l’une des salles de conférences du siège social de DarkRiver.
— Je ne pensais pas que tu viendrais.
— DarkRiver est un important partenaire commercial, répondit Nikita, pragmatique.
— Ce n’est pas une réunion d’affaires, dit Sascha, refusant de laisser sa mère nier la vérité. Je croyais avoir été claire sur ce point quand j’ai formulé ma requête. Je suis désolée si tu as été induite en erreur.
Nikita resta figée telle une sculpture de glace de l’autre côté de la table.
— Tous les contacts que j’ai avec toi sont de nature professionnelle. Si tu n’étais pas membre de DarkRiver, ces contacts n’auraient pas lieu d’être.
Ça faisait mal, oui. Mais Sascha s’était endurcie, et elle avait la force de la meute pour la soutenir. Elle sentait leur instinct protecteur féroce derrière la porte qui l’isolait dans cette pièce avec Nikita. Mais par-dessus tout, elle sentait l’amour de sa panthère.
— Je voulais te dire que…
— Tu es enceinte, dit Nikita sans cérémonie. Difficile de ne pas le remarquer.
Sascha songea que ça avait pourtant échappé à beaucoup de gens, même si elle s’efforça de ne pas prêter un sens affectif au regard pénétrant de Nikita.
— Cela fait à peu près cinq mois.
— Tu dois pouvoir sentir le fœtus bouger.
Sascha serra le poing sous la table, essayant de garder ses émotions sous contrôle.
— Oui. Le bébé est plutôt agité, surtout à 3 heures du matin.
Une pause.
— Tu étais pareille.
À cet instant-là, Sascha sut qu’elle ne cernait pas sa mère aussi bien qu’elle le pensait, et que la Conseillère Nikita Duncan avait des secrets que même une empathe ne pouvait pas percer.
Nikita reprit la parole avant que Sascha ait pu le faire.
— J’ai entendu dire que les léopards isolent leurs compagnes les derniers mois de leur grossesse.
Sascha roula des yeux.
— Les tabloïds ont inventé ça après qu’il a été prescrit à une femme de la meute de garder le lit suite à des complications… tu dois savoir qu’ils tournent tout au sensationnel.
Son Lucas avait beau être protecteur à outrance, jamais il n’essaierait de la tenir à l’écart de ceux qu’elle considérait comme sa famille, tant au sein de la meute qu’à l’extérieur. Mais ce n’était pas pour discuter de ça qu’elle avait demandé à sa mère de venir.
— Pourquoi m’as-tu envoyé le livre d’Alice Eldridge ?
— Tu es une cardinale assez puissante pour contrôler des dizaines de milliers d’individus, répondit Nikita en prenant son agenda électronique. Ce serait un avantage pour moi d’avoir une personne de ta force de mon côté… les bénéfices l’emporteraient sur les coûts associés au fait que tu es défectueuse.
Fut un temps où cette remarque aurait piqué Sascha au vif. Mais cette fois… elle se demanda combien de mensonges Nikita lui avait racontés au juste depuis sa naissance.
Sophia s’éveilla d’une nuit d’insomnie, le corps endolori de toutes parts, la peau trop tendue et les nerfs à vif. Rien n’avait l’air d’aller. Elle brûlait d’une irritation qui n’avait ni objet ni but.
Une douche contribua à apaiser son corps, ainsi que dix minutes de méditation intensive. Sentant qu’elle se contrôlait un peu mieux, elle enfila un tailleur-pantalon noir et une chemise blanche, sécha puis natta ses cheveux – dégageant son visage marqué qui ne semblait pas rebuter Max le moins du monde – et se força à manger une barre nutritive pour le petit déjeuner. Elle songea que son flic n’aurait pas approuvé.
D’étranges sensations lui tordaient le ventre et sa peau recommençait à la picoter. Alors que la chaleur lui montait aux joues, on sonna à la porte. Après avoir jeté l’emballage de la barre nutritive dans la poubelle du recyclage, elle alla ouvrir.
Ce fut son odeur qui la frappa en premier. Exotique et familière, elle avait quelque chose de masculin que Sophia ne parvenait pas à décrire. Mais elle savait qu’elle serait capable de la reconnaître entre mille.
— Max.
Il étrécit les yeux en entrant et referma la porte derrière lui.
— Tu es rouge. Qu’est-ce qui ne va pas ?
Elle se frotta les bras de ses mains gantées.
— Je ne sais pas. Je me sens… à cran. Ma peau, mon corps…
L’inquiétude s’évanouit du visage de Max, remplacée par un air plus énigmatique et amusé.
— Ça s’appelle de la frustration, chérie.
Frustration : synonyme d’agacement, d’irritation, d’insatisfaction.
Oui, songea-t-elle. C’est le mot.
— J’aurais plus de sympathie pour toi si je n’avais pas passé la nuit à bander.
Elle posa les yeux sur son entrejambe. Il gémit lorsque son corps réagit de façon plutôt spectaculaire.
Sophia eut envie de toucher.
— Remédies-y, ordonna-t-elle. Tu sais comment mettre fin à ta frustration et à la mienne, et mes nerfs ne sont plus aussi à vif qu’ils l’étaient la nuit dernière.
Il relâcha son souffle.
— Vraiment ? Peut-être bien que je le sais, oui. Et peut-être que toi aussi. (Ses paroles étaient d’une sensualité exquise.) Je…
Elle ne sut jamais ce qu’il allait dire car son portable sonna à ce moment-là. Et l’atmosphère changea totalement.
— C’est Bart. (Toute trace de sensualité désertant son visage, Max approcha le téléphone de son oreille, mais ses réponses ne révélèrent pas grand-chose à Sophia.) Je vais lui parler.
Il raccrocha.
— Bonner a craqué plus tôt qu’on ne le pensait.
— Il est en colère, dit Sophia. (Elle sentit une couche de glace se former autour d’elle, une barrière impénétrable tissée de volutes sombres qui avaient le « goût » du Net.) Son ego n’a pas supporté que je mette fin à la conférence d’hier alors qu’il n’était pas prêt.
Elle se détourna et se dirigea vers sa chambre.
Max lui saisit le bras et la sentit trembler, alors qu’il avait pris garde à ne pas toucher sa peau.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je vais préparer ma valise pour la nuit, dit-elle d’une voix ferme, même si son corps oscilla vers le sien avant qu’elle ait pu se contrôler. Il parlera cette fois, j’en suis sûre. (Elle indiqua le portable de Max d’un signe de la tête.) Appelle Nikita.
— On ne peut pas laisser notre affaire en plan, dit Max.
Il avait donné un morceau de son cœur à ces filles perdues, mais la lumière de leurs vies avait déjà été soufflée. Sophia était vivante, elle, et sa flamme vacillait sous la tempête violente et maléfique de Bonner. Max ne croyait pas que Carissa White et celles qui l’avaient suivie dans la mort auraient voulu qu’il sacrifie Sophia pour les ramener chez elles.
— Nikita nous accordera un délai, répliqua Sophia. Comme tu l’as dit toi-même, ce tueur-ci a peu de chances de frapper de nouveau dans l’immédiat. (Elle poursuivit, même s’il pouvait voir sa poitrine se soulever à un rythme irrégulier et la douleur briller dans ses yeux.) Les indices collectés sur la scène du meurtre d’Edward Chan auront été analysés plus en détail à notre retour, et on a déjà parlé aux témoins. On pourra continuer à investiguer sur leur passé et vérifier leurs alibis pour les meurtres précédents à distance.
Max attendit qu’elle s’interrompe pour reprendre son souffle.
— Il faut que tu passes la main à un autre J-Psi.
— Non. C’est mon boulot. (De petites rides se formèrent aux commissures de ses lèvres pulpeuses, une marque d’obstination qu’il venait d’apprendre à décrypter.) Je vais le faire. J’irai jusqu’au bout.
Max campa sur ses positions ; il avait lui aussi de l’entêtement à revendre.
— Tu m’as dit que tu étais à deux doigts de perdre tes boucliers télépathiques. Travailler avec un esprit comme celui de Bonner ne mettra que plus de pression…
Il se figea lorsqu’elle posa un doigt sur ses lèvres.
— Elles sont perdues, Max. (La désolation dans ses yeux faisait peine à voir.) Je dois les retrouver et les sortir de ces tombes anonymes pour les ramener chez elles.
Il perçut une douleur sourde dans ses mots, un écho de l’été cauchemardesque qui avait failli l’anéantir, et sut devoir la laisser y aller.
— Au moindre problème, tu sors. D’accord ?
C’était plutôt un ordre qu’une question, mais elle hocha la tête.
— D’accord.
— Je vais informer Bart qu’un M-Psi devra se tenir prêt à intervenir.
— C’est une précaution judicieuse. (Aucun M-Psi ne pouvait remédier à la détérioration télépathique d’un J-Psi, surtout lorsqu’il était aussi endommagé que Sophia, mais il pourrait peut-être l’aider à gérer les symptômes physiques.) Mais veille à ce que le M-Psi reste à l’extérieur de la salle d’interrogatoire… Bonner sautera sur le moindre signe de faiblesse.
— Ne laisse pas ce fumier t’atteindre.
Tirant sur le gant de Sophia pour exposer un bout de peau, Max inclina la tête tandis qu’elle le regardait, hypnotisée. Son baiser la marqua au fer rouge.
— Il faut qu’on parle de cette petite frustration.