JUSTICE

Lorsque les Psis choisirent Silence, lorsqu’ils choisirent d’ensevelir leurs émotions pour devenir des êtres froids comme la glace et indifférents à l’amour et à la haine, ils tentèrent d’isoler leur espèce de celles des humains et des changelings. Le contact permanent avec ceux qui demeuraient sous l’emprise des émotions menaçait la stabilité de leur conditionnement.

C’était un raisonnement logique.

Pourtant, il s’avéra impossible à mettre en pratique. À elle seule, la conjoncture économique rendait l’isolement inenvisageable ; les Psis avaient beau être tous connectés au PsiNet, le vaste réseau psychique auquel étaient ancrés leurs esprits, ils n’étaient pas tous égaux. Certains étaient riches, d’autres pauvres, tandis que d’autres subvenaient à peine à leurs besoins.

Il leur fallait du travail, de l’argent, de la nourriture. Et en dépit de sa force brute, le Conseil Psi n’était pas en mesure de fournir des millions de postes internes. Les Psis durent continuer à faire partie du monde, un monde débordant de chaos de tous les côtés, déchiré par les extrêmes de la joie et de la tristesse, de la peur et du désespoir. Les Psis qui cédaient sous la pression étaient soumis à une « rééducation » discrète, leur esprit effacé, leur personnalité anéantie. Mais d’autres prospérèrent.

Les M-Psis, dont l’aptitude leur permettait de voir l’intérieur du corps et de diagnostiquer les maladies, ne s’étaient jamais réellement retirés du monde. Leurs talents étaient valorisés par les trois espèces et leur rapportaient un bon salaire.

Les éléments les moins puissants de la population Psi retournèrent à leur labeur ordinaire et quotidien de comptable ou d’ingénieur, de vendeur ou d’homme d’affaires. À la différence près qu’ils ne se contentaient plus que d’exécuter ce qu’ils avaient auparavant apprécié, méprisé ou simplement toléré.

En revanche, les plus puissants furent systématiquement assimilés aux collaborateurs du Conseil. Ce dernier ne voulait pas prendre le risque de perdre ses meilleurs atouts.

Et puis, il y avait les J-Psis.

Télépathes nés avec la particularité de pouvoir s’insinuer dans les esprits et d’en extraire les souvenirs pour les transmettre à d’autres, les J-Psis faisaient partie du système judiciaire mondial depuis toujours. Il n’y avait pas assez de J-Psis pour établir la culpabilité ou l’innocence de tous les accusés ; on ne les sollicitait que pour les crimes les plus atroces, du genre de ceux qui donnaient la nausée aux détectives endurcis et faisaient reculer d’effroi les journalistes les plus blasés.

Conscient de l’intérêt d’avoir des entrées dans un système qui traitait les affaires des humains, et parfois aussi celles des changelings au tempérament méfiant et à l’instinct de meute, le Conseil autorisa non seulement les J-Psis à poursuivre leur travail, mais aussi à étendre la sphère de leur influence. À l’aube de l’année 2081, les J-Psis étaient si bien intégrés au système judiciaire que leur présence n’étonnait pas plus qu’elle ne causait de vagues.

Et quant aux conséquences mentales inattendues du travail d’un J-Psi sur le long terme… les bénéfices compensaient le problème des meurtres occasionnels.