CHAPITRE 28

« On ne choisit pas ses parents. Et leurs erreurs ne sont pas les nôtres. Vous êtes ce que vous choisissez de devenir… ne l’oubliez jamais. »

 

Réponse de Max Shannon à un e-mail de l’unique

survivant du meurtre-suicide de Castleton.

 

Sophia se laissa aller contre le mur du parking lorsqu’ils sortirent dans la rue silencieuse. Elle ne craignait pas de déclencher d’alarmes si on la surprenait sur les caméras de surveillance ; même les Psis abandonnaient parfois la posture parfaite qu’on leur avait appris à considérer comme un symptôme et une marque de leur contrôle.

Max s’appuya d’un bras sur le mur à côté d’elle, le regard brûlant même s’il gardait ses distances. Sa réaction de la toucher un peu plus tôt aurait été mise par tout le monde sur le compte de son humanité et de ses émotions du moment, mais s’il recommençait, Sophia savait qu’elle ne résisterait pas au besoin de s’effondrer dans ses bras.

— Ça va  ? demanda-t-il d’une voix brusque, chargée de violence contenue.

Elle aurait tant voulu se blottir contre lui, le serrer jusqu’à ce qu’elle soit convaincue qu’il était sain et sauf.

— Oui.

Des rides se formèrent au coin des lèvres de Max.

— Il doit y avoir un lien avec l’enquête que l’on mène pour Nikita.

— Pas forcément. (Comprenant qu’il évacuait sa colère par le travail, elle força son cerveau hébété à fonctionner.) Bonner est très riche, et Bartholomew disait qu’il a beaucoup de groupies.

— Je demanderai à ce qu’on examine la liste de ses visiteurs et l’historique de ses e-mails. Mais le fait est qu’il aime s’amuser avec toi… je ne crois pas qu’il chercherait à te tuer.

— Il n’a aucun moyen de savoir que je travaille avec toi sur une autre affaire, dit-elle. (Ses mains étaient moites dans ses gants, son rythme cardiaque irrégulier.) Surtout si ce piège a été élaboré avant qu’on se rencontre. Il te considère comme son adversaire, non  ?

Elle avait vu les lettres que Bonner avait envoyées à Max alors qu’il était encore un tueur en série inconnu. Chacune d’elles avait été un défi, une affirmation de sa supériorité.

Mais ensuite, Max l’avait attrapé.

— Merde.

Max relâcha son souffle et serra le poing contre le mur, la texture rugueuse du plasti-béton frottant contre sa peau. Il n’avait qu’une envie, attirer Sophia contre lui et la serrer de toutes ses forces jusqu’à ce que s’apaisent les battements effrénés de son cœur.

— Max, dit-elle d’une voix douce, l’avertissement d’une J-Psi au regard encore empreint de terreur.

Fourrant son autre main dans une poche pour se retenir de la tendre vers elle, il dit  :

— Bonner aime le contact direct.

Sophia hocha la tête tandis qu’un souffle de vent faisait voleter ses cheveux et rouler une bouteille de soda abandonnée dans la rue déserte.

— Oui, une bombe ressemble davantage à ceux de mon espèce… surtout si le but était d’être efficace.

— On verra ce que va dire l’équipe de déminage.

Ils durent attendre un quart d’heure de plus avant qu’on leur annonce que la voie était libre et que le dispositif avait été retiré du véhicule et placé dans un récipient résistant aux explosions.

— C’est du matériel de pointe, dit la femme de l’équipe. Pas le genre de chose qu’un individu lambda pourrait fabriquer seul.

Max s’accroupit à côté d’elle, remarquant que les deux hommes jetaient des regards à Sophia. Au premier sourire de travers, il leur fracasserait le crâne sur le sol en béton du parking ; il n’était pas d’humeur rationnelle.

— Quelqu’un de riche  ?

— Possible. Les riches peuvent se procurer n’importe quoi, mais lui devait avoir de bons contacts… ce truc est du niveau de la Défense.

— C’est une entreprise Psi qui fabrique ça  ?

Sophia se rapprocha si près de Max qu’il aurait pu tendre la main et la refermer sur la peau douce et tentante de son mollet. Même s’il se retint de la toucher, sa proximité calma l’instinct protecteur qui le lacérait.

— On ne peut pas l’affirmer au premier coup d’œil, mais vu qu’ils sont les leaders en matière d’explosifs, je suppose que oui. (Elle verrouilla la boîte.) Vous voulez que j’appelle l’équipe médico-légale  ?

— Oui, merci.

Alors que Max se relevait pour prendre congé des experts, deux policiers en uniforme arrivèrent pour sécuriser les lieux.

— La détective Chen est en route, dit l’un d’eux.

Après avoir obtenu le numéro de Chen et contacté la détective, Max appela Bart pour l’informer de l’incident et lui demander de faire vérifier l’historique des e-mails et des visiteurs de Bonner.

— Je m’en charge, dit Bart. Content que tu sois sain et sauf.

— Merci.

Max raccrocha et composa un autre numéro pour commander un taxi à destination de l’aéroport.

— On ne devrait pas rester pour l’enquête  ? demanda Sophia.

— C’est inutile. (Max voulait sortir Sophia de là, l’emmener en lieu sûr.) Je connais Chen, c’est une sacrée détective. Elle nous tiendra informés de leurs découvertes… et elle ne voit pas d’inconvénient à prendre nos dépositions à distance.

— Et si ça a bien un rapport avec Nikita plutôt qu’avec Bonner, dit Sophia, il faudra qu’on soit à San Francisco.

— Ouais, parce qu’il est clair et net que même des Psis n’essaieraient pas de faire sauter un flic à cinq minutes d’un poste de la Sécurité, sauf s’ils préparent un gros coup. Soit on a mis le nez là où il ne fallait pas…

— … soit on leur aurait servi de diversion, compléta Sophia.

Restait à savoir quelle cible pouvait justifier de prendre le risque d’éliminer un flic. Que Max fût humain ne changeait rien au danger ; indépendamment de toutes considérations politiques, la direction de la Sécurité prendrait le meurtre de l’un de ses policiers comme une attaque personnelle.

 

Sascha se fendit d’un large sourire lorsque Lucas arrêta leur voiture devant une petite boutique qui faisait l’angle pour lui acheter une glace.

— Merci, monsieur Hunter.

— De rien, Sascha chérie. (Il reprit la route en secouant la tête.) Je me demande où tu mets tout ça.

Comblée, elle mordit dans sa glace double chocolat.

— Ne me contrarie pas.

Il tressaillit.

— Je crois que tu as atteint ton quota de folie pour aujourd’hui.

Elle lui répondit par une grimace, décelant l’humour du félin dans le ton de sa voix.

— Il n’y a plus de quota qui tienne quand on se retrouve avec une boule de bowling dans le ventre. (Elle tapota son ventre avec douceur pour rassurer le bébé, qui semblait profondément endormi.) Même si j’adore notre petite boule de bowling.

Le félin à côté d’elle lui jeta un regard affectueux.

— Pourquoi est-ce qu’on va au bureau  ? demanda-t-il.

— Parce que tu as des papiers à signer. (Savourant sa délicieuse sucrerie, elle poussa un soupir.) C’est une si belle journée.

— Faisons un crochet par le Presidio avant d’y aller, dit-il, se référant à la zone boisée située en bordure de la ville. Tu pourras te trouver un joli coin ensoleillé pour manger ta glace pendant que je ferai la sieste.

Les yeux pétillants, elle le regarda et son corps se réchauffa au souvenir de la raison pour laquelle Lucas manquait de sommeil.

— Tu te plains  ?

— Non, dit-il avec un sourire malicieux, je prépare ma revanche.

 

Vingt minutes après le décollage de leur avion, Max et Sophia avaient examiné deux fois tous les indices qui se rapportaient à l’affaire Nikita.

— Qu’est-ce qui nous échappe  ? marmonna Max, frustré d’avoir le sentiment qu’ils passaient à côté d’un élément crucial.

Bonner et ses petits jeux pervers ne cadraient pas avec le reste.

L’odeur vanillée du shampoing de Sophia caressa les sens de Max lorsqu’elle se pencha sur son agenda électronique.

— En tout cas, ce qu’ils préparent doit être imminent pour qu’ils s’attaquent à nous dans un lieu aussi risqué. (Ils avaient tous deux pris conscience que la bombe avait pu être posée n’importe quand au cours des quarante-huit heures précédentes. Ce qui voulait dire que…) Il faut qu’on parte du principe que le délai doit être très court à l’heure qu’il est.

— S’ils frappent bientôt, ça perturbera le schéma des meurtres commis avant la signature d’un contrat majeur. (Max avait contacté Nikita avant qu’ils montent à bord du jet supersonique, et elle lui avait confirmé que rien de tel n’était près d’aboutir.) Pourquoi feraient-ils ça  ?

— Quelqu’un les a contraints à passer à la vitesse supérieure.

La cuisse de Sophia effleura la sienne.

Ce contact furtif agit sur lui comme un baume qui le recentra.

— Parmi les employés de Nikita… y en a-t-il qui vont être difficiles à joindre pendant un moment  ?

D’un geste vif, Sophia tapota l’écran de son agenda.

— Prague, Berlin, Tokyo, on a vu plus isolé. Et tous ceux qui partent reviennent au plus tard dans une semaine ou deux.

— Ce doit être un problème d’accès, marmonna Max. Et pour une raison qui m’échappe, ils redoutaient qu’on le devine…

— Toi, Max. (Les yeux de Sophia virèrent à un incroyable violet foncé.) Ils redoutaient que tu le devines… c’est toi l’électron libre dans cette affaire, l’humain dont ils ne peuvent pas anticiper les schémas mentaux.

— Résumons, on a donc une cible à laquelle un Psi ne penserait pas en premier, couplée à un meurtri… (De la glace se diffusa dans ses veines jusqu’à son cœur.) Non  !

— Max  ?

— Où est-ce que je l’ai vu, bon sang  ? (Glissant la main dans la poche du siège devant eux, il en sortit le module de divertissements.) Ils affichaient la sélection sur le grand écran quand on a embarqué, tu te rappelles  ?

— Oui, mais qu’est-ce que tu as…

— Là  !

Il s’arrêta sur la première page d’un tabloïd national. Le gros titre disait  : « Scoop  ! Sascha Duncan enceinte  ! » En dessous s’étirait un autre titre en caractères plus petits  : « Le chef de DarkRiver retient captive sa compagne enceinte  ! »

Max reposa le module.

— Ces fumiers ont peur que les félins soient réellement sur le point de planquer Sascha.

Sophia fut prise de nausée en se remémorant la présence lumineuse de Sascha. Les E-Psis étaient une bénédiction que leur espèce devait protéger au lieu de chercher à leur nuire.

— Nos téléphones portables ne fonctionneront pas.

À cause d’accidents au XXe siècle, tous les appareils électroniques à bord des jets supersoniques étaient automatiquement désactivés.

Max se levait déjà.

— Je vais parler au steward, lui dire que c’est pour un appel d’urgence.

— Attends, dit Sophia. Ça va prendre trop de temps. Je vais passer par le PsiNet.

Elle avait beau être une télépathe très puissante, ses boucliers étaient gravement endommagés. Si elle essayait de déployer sa télépathie aussi loin sans passer par le Net, ils s’effondreraient et la tueraient avant que le message ne parvienne à son destinataire.

— Va sur le Net pendant que je m’occupe de téléphoner, par mesure de précaution.

Hochant la tête, elle ferma les yeux pour s’assurer une concentration totale et ouvrit son œil psychique. Elle n’avait pas encore essayé de traverser ses nouveaux boucliers, mais puisqu’il s’agissait des siens, ils étaient censés lui obéir… ce qu’ils firent, l’enveloppant de ses défenses mobiles distinctives lorsqu’elle sortit sur le PsiNet.

Veillant à ne pas se laisser happer par le flot d’informations qui constituaient la rivière infinie du Net, elle fila droit sur l’esprit de Nikita. Comme elle s’y attendait, les boucliers de la Conseillère étaient plus qu’impénétrables, mais Sophia entreprit d’essayer de les démolir. C’était le moyen le plus simple et le plus rapide d’attirer l’attention de Nikita.

Ça ne prit qu’une seconde.

— Mademoiselle Russo. (La présence glaciale de Nikita.) Ceux qui essaient de pirater mes boucliers n’y survivent généralement pas.

Sophia savait pertinemment qu’elle aurait couru le risque d’être infectée par un virus mental si la Conseillère avait imprégné ses défenses des poisons dont elle avait le secret.

 Il faut que vous transmettiez un message à Sascha. Nous pensons qu’elle est la prochaine cible.

— Des détails  ?

— Rien de concret… mais c’est pour bientôt.

Nikita rompit le contact.

Lorsqu’elle eut quitté le Net, Sophia s’aperçut qu’elle serrait les accoudoirs de son siège si fort que ses tendons saillaient sous sa peau.

— Sophie, chérie, parle-moi, ordonna Max d’une voix douce destinée à elle seule alors qu’il revenait s’asseoir.

— Je l’ai dit à Nikita. (Prenant conscience d’un détail trop tard, elle déglutit.) J’espère seulement que c’était la bonne personne à qui le dire.