CHAPITRE 29

« S’il y a bien une chose que j’ai apprise après toutes ces années à faire ce boulot, c’est que personne n’est simple, personne n’a qu’une seule facette. Et pourtant, les gens continuent de me surprendre. »

 

Extrait des notes privées du détective Max Shannon.

 

Alors que Sascha et Lucas étaient à deux rues du siège social, leurs portables se mirent à sonner simultanément en affichant le numéro d’urgence de la meute. Puis le téléphone de la voiture sonna à son tour.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel  ?

Lucas se gara en double file à côté d’une monstruosité rose vif que Sascha lui avait suggéré d’acheter pour rire.

— Je vais décrocher le mien, dit Sascha, qui reçut alors une requête télépathique.

Ferme, familière. Sa mère. La portée télépathique de Sascha était réduite, mais celle de Nikita était si étendue qu’elle entendrait sa voix plus faible.

— Il se peut que mes ennemis t’aient prise pour cible.

— Je comprends.

— Les méthodes qu’ils ont employées jusqu’ici suggèrent qu’ils n’ont pas à leur disposition de Tk-Psi capable de se téléporter.

— Je veillerai à rester sur mes gardes.

— N’oublie pas les explosifs.

— Non.

— Je vais mettre sur pied une unité de protection…

— Merci, Mère, dit Sascha, la gorge nouée par l’émotion, mais la meute prendra soin de moi. C’est promis.

— Très bien.

L’esprit de Nikita se détacha, mais Sascha n’y vit pas un signe de désapprobation. Jetant un coup d’œil à Lucas, elle s’aperçut qu’il avait pris les yeux verts de son félin.

— Ma mère vient de m’avertir que je suis une cible potentielle, dit-elle.

— Il me semblait bien que tu avais une conversation télépathique. (Démarrant la voiture, il fit demi-tour pour sortir de la ville et rentrer chez eux.) Faith a eu une vision… c’est elle qui a appelé sur ton portable. Dorian a coincé un sniper lors de sa patrouille… c’est lui qui a appelé sur le mien. Et Clay a reçu un appel de Max juste avant que ses propres informateurs lui disent qu’un autre homme suspect se trouve dans l’immeuble en face du siège social… c’est lui qui a appelé sur le téléphone de la voiture.

Sascha relâcha son souffle.

— Chéri, tu as conscience que ça signifie que le bébé et moi ne courrions pas le moindre danger  ?

Lucas serra le volant comme s’il était tenté de l’arracher.

— Je ne vais pas me calmer avant un moment, alors tu vas devoir faire avec.

Elle tendit la main pour lui caresser la joue.

— Puisqu’on rentre chez nous, je vais pouvoir te câliner tranquillement. (Le petit coup qu’elle sentit dans son ventre lui donna un coup au cœur.) Et tu pourras me câliner aussi.

Le léopard lui jeta un rapide coup d’œil.

— Ils t’auraient fait du mal, à toi aussi, dit-elle.

Comment osaient-ils  !

Lucas lui prit la main et la porta à ses lèvres.

— Jamais la meute n’aurait permis que ça arrive.

La façon astucieuse dont son léopard lui avait renvoyé ses propres paroles quand ça l’arrangeait aida Sascha à dépasser sa colère, et il ne subsista que son besoin profond de le toucher, de l’aimer, de le chérir.

— Ramène-moi à la maison, Lucas.

 

Max appela Lucas dès que leur avion eut atterri.

— Elle est en sécurité  ?

— On va bien tous les deux… c’est toi qui as informé Nikita  ?

— Sophia est parvenue à lui transmettre un message par le biais du PsiNet.

— Tu devrais passer au siège, Clay et Dorian ont du neuf… ce n’est sans doute pas prudent de te communiquer ça à distance. (Il prit une profonde inspiration.) Et merci, Flic.

Max adressa un hochement de tête à Sophia en raccrochant.

— Elle va bien. Et on tient peut-être une piste.

À peine furent-ils dans la voiture qu’il referma une main sur sa cuisse ; seul le tissu de sa jupe le séparait de sa peau. Il comprenait parfaitement l’humeur féroce du chef de DarkRiver à cet instant-là. Si Faith ne les avait pas avertis pour la bombe…

— J’ai envie de t’arracher tes vêtements et de te pilonner jusqu’à ce qu’on hurle.

— Max  !

Il lui fallut trois minutes pour se ressaisir, dents serrées, avant d’être en état de prendre le volant. Ni lui ni Sophia ne dirent un mot de plus avant d’être entrés dans l’immeuble de DarkRiver. Clay les accueillit dans le hall et les conduisit à une salle de réunion à l’étage où les attendait Dorian.

La sentinelle aux yeux bleus, aux cheveux blonds et au joli minois leva une main.

— Voici le topo… l’assassin que j’ai trouvé a avalé une sorte de putain de comprimé mortel. Je n’avais jamais vu ça que dans les drames historiques.

— J’ai travaillé sur l’affaire d’une petite secte qui avait poussé ses membres au suicide collectif, dit Max. (Son esprit fut assailli par des images sordides de petits corps blottis à côté d’autres plus grands qui auraient dû les protéger, pas leur faire du mal.) Ils avaient bu un mélange de vin et de poison.

— Ça tient plus du fanatisme religieux que du professionnalisme, dit sa J-Psi.

— C’était pourtant aussi un professionnel. (Dorian leur montra quelques images sur l’écran de communication.) Son matériel, le fait qu’il était posté là-bas depuis assez longtemps pour y laisser des traces de son ADN, si vous voyez ce que je veux dire… cet homme savait ce qu’il faisait.

— Où est le corps  ?

Ce fut Clay qui répondit.

— À la morgue de la Sécurité.

— Et l’autre  ? demanda Max.

La sentinelle prit un air écœuré.

— Il a compris qu’on le surveillait et a décampé. J’ai été contraint de le maîtriser dans un lieu public… la Sécurité n’a mis qu’une minute à rappliquer. Il est assis dans une cellule en ce moment même et n’a pas ouvert la bouche. C’est un Psi, pas de doute là-dessus.

— Il y a autre chose. (Dorian prit ce qui ressemblait à une carte de visite sur la table.) Ça a été retrouvé dans la pièce où se cachait le second sniper.

— C’est une preuve. (Max grimaça.) Tu as mis tes empreintes partout, bon sang.

— Crois-moi, tu ne veux pas que ça tombe aux mains de la Sécurité, dit Dorian. Et on l’a analysée.

Max examina la carte et constata qu’elle ne comportait qu’une seule ligne de chiffres qui ressemblaient à un numéro de tableau de communication. Il la retourna et lut la note manuscrite  : « Sascha, DR SS. »

— Je connais ce numéro, dit Sophia d’une voix calme. C’est la ligne privée de la Conseillère Duncan.

— Hautement sécurisée, dit Dorian. Et accessible uniquement à quelques individus triés sur le volet.

Max secoua la tête.

— Ce n’est pas Nikita qui a monté ce coup. Et pour ce qui est de la note manuscrite… il manque une heure.

Sophia lui prit la carte de la main.

— Ils allaient l’ajouter après avoir attaqué Sascha pour faire croire que Nikita leur avait donné le lieu et l’heure. (Elle reposa la carte sur la table.) Mais le fait qu’ils aient ce numéro en leur possession incrimine d’autant plus un membre du cercle privé de Nikita.

— Un autre Conseiller pourrait l’avoir aussi… ou serait en mesure de l’obtenir, dit Max, yeux étrécis. Il est évident qu’il y a une taupe dans l’organisation de Nikita, mais c’est une puissance supérieure qui tire les ficelles.

— J’ai déjà chargé nos informateurs de rester à l’affût de tout ce qui pourrait être lié à cette histoire, dit Clay, contenant sa fureur. Si vous avez besoin de nous, on est là.

Max tapota la carte.

— Qu’ont donné les analyses  ?

La grimace de Dorian ne gâcha rien de la beauté de son visage.

— La seule empreinte exploitable s’est avérée être, comme par hasard, celle de Nikita.

— Ils ont vraiment cru que vous alliez tomber dans le panneau  ?

Max avait déjà vu les félins à l’œuvre ; ils étaient des prédateurs hautement intelligents.

Dorian serra les lèvres.

— S’ils avaient réussi à faire du mal à Sascha, on n’aurait pas eu les idées très claires. Les léopards auraient voulu du sang.

Et avec un frisson dans le cœur, Sophia prit conscience que le carnage qui se serait ensuivi aurait déclenché une guerre.