CHAPITRE 33

« Il se peut que l’on doive se montrer plus persuasif avec Sophia Russo au sujet de l’affaire Valentine. »

 

Jay Khanna dans un e-mail à un contact anonyme.

 

Frustré, étouffé par une rage qu’il ne pouvait pas évacuer, Max se fit une tasse de café et essaya de se noyer dans le travail. Sophia l’avait informé de ce qu’elle avait trouvé pendant qu’il était pris par les événements déchirants qui avaient suivi la découverte du corps de Gwyn Hayley, mais il se lança dans la lecture approfondie de ses notes. Il se fit la remarque qu’elle avait un sacré cerveau. Les éléments avaient été listés et détaillés point par point, et les recoupements qu’elle avait faits suggéraient qu’elle comprenait très bien comment fonctionnait l’esprit de son flic.

Alors qu’il arrivait à la fin du fichier, il tomba sur un détail qui lui fit froncer les sourcils. Constatant qu’il fallait que Sophia lui explique la pertinence de cette information dans un contexte Psi, il allait se lever… lorsqu’il remarqua l’heure qui clignotait sur le tableau de communication.

Une heure du matin.

Il regarda la cloison qui séparait son appartement de celui de Sophia et ne put s’empêcher de se remémorer la douceur de sa peau, la façon dont son pouls s’était emballé sous ses doigts, son odeur délicate et enivrante. Alors que son désir était enfin retombé, son corps redevint dur et lourd. Inspirant entre ses dents serrées, il jeta son stylo-bille et se leva dans l’intention d’aller prendre une douche froide quand quelque chose l’arrêta net.

Un bruit.

Inclinant la tête, il écouta encore. Un choc sourd. Juste un. Mais il l’avait entendu.

Sophie.

Il prit son pistolet électrique et se rapprocha sans bruit de la porte. Après avoir activé les caméras à l’extérieur, il s’assura que la voie était libre avant de sortir, vigilant comme apprenaient à l’être tous les flics dès leur premier jour. Le couloir était désert, les lumières tamisées. Il s’avança jusqu’à l’appartement de Sophia et déverrouilla la porte à l’aide de son empreinte de paume, ayant obtenu ce droit d’accès de sa J.

Redoutant qu’elle se soit évanouie après les événements de la veille, il s’exhorta néanmoins à la prudence au cas où il y aurait un intrus et traversa le salon plongé dans le noir pour rejoindre sa chambre.

Il n’y avait sur le lit que des draps froissés et un agenda électronique dont l’écran était allumé. Sophia avait été réveillée, elle aussi. Quoi qu’il soit arrivé, ça ne l’avait pas prise de court.

Il sentit de la fourrure frôler son pied. Morpheus.

Alors qu’il suivait le regard brillant du chat, ses doigts de pied heurtèrent quelque chose par terre.

Il se figea et se baissa pour toucher. Du tissu en coton sur une peau chaude. Non. Pistolet au poing, il tâta le pouls de Sophia.

— Lumière, mode nocturne, dit-il.

L’éclairage tamisé facilita la transition de l’obscurité à la lumière. Aucune menace ne surgit de l’ombre pour lui bondir dessus. Il inspecta rapidement la salle de bains. Rien. Ce qui s’était produit avait eu lieu dans l’esprit de Sophia.

Il revint auprès d’elle pour l’examiner et ne trouva ni coupures ni écorchures. Mais lorsqu’il souleva ses paupières, il vit que la noirceur avait englouti ses yeux.

— Sophie, répéta-t-il sur un ton ferme, en proie à une furieuse angoisse née d’une part de lui-même qui se moquait de la logique et ne voulait qu’entendre la voix de Sophia.

Pas de réponse.

Glissant les bras sous son corps, il la souleva pour la porter jusqu’au lit, puis la couvrit d’un édredon avant de prendre son téléphone portable dans la poche de son jean. Ayant composé un numéro familier, il dit  :

— Il me faut l’aide d’un Psi.

Mais la Psi qui se présenta à peine dix minutes plus tard, accompagnée d’un grand homme aux cheveux ambrés, n’était pas celle à laquelle il s’était attendu. Il la reconnut, bien sûr, avec sa chevelure rouge distinctive et ses yeux de cardinale. Faith NightStar avait la réputation d’être la C-Psi la plus puissante sur le Net et à l’extérieur ; son aptitude à voir le futur était à la fois un don et une malédiction. Mais Max savait qu’il la considérerait toujours comme un don depuis qu’elle leur avait sauvé la vie.

— Merci d’être venue.

Faith le dépassa et se dirigea droit vers la chambre.

— Vous avez fait vite, ajouta Max avant de lui emboîter le pas.

— Faith m’a réveillé il y a une heure en me disant qu’il fallait qu’on soit en ville à peu près maintenant, dit l’homme changeling.

Max s’arrêta un instant.

— Je n’avais jamais réfléchi à ce qu’impliquait le fait d’être uni à une C-Psi.

Vaughn le gratifia d’une tape dans le dos.

— Je ne te raconte pas comme c’est difficile de lui faire une surprise.

Il avait dit ça affectueusement, sur le ton d’un homme comblé par sa compagne et qui ne voyait aucun inconvénient à ce que le monde entier le sache.

Ils entrèrent dans la chambre à ce moment-là et tout le reste passa au second plan. Faith était assise à côté de la silhouette rigide de Sophia, la main posée sur son front.

— Ses boucliers télépathiques sont d’une minceur terrifiante, mais ils continuent malgré tout à la protéger, dit Faith avant de s’interrompre pendant presque dix secondes. Les boucliers qui l’isolent du PsiNet semblent en bon état. Un peu inhabituels de l’avis de mon contact, mais pas endommagés.

Max ne demanda pas de détails à Faith, partant du principe que son contact mourrait sans délai si l’on apprenait qu’il ou elle communiquait des informations à l’extérieur du Net.

— Est-ce qu’il faut qu’on l’emmène à l’hôpital  ?

La clairvoyante soutint son regard de ses yeux infinis.

— Non. Elle ne va pas tarder à se réveiller.

Une réponse simple et catégorique, et pourtant…

— Qu’est-ce que tu ne me dis pas  ?

— On avisera à son réveil. (Faith leva la tête vers son compagnon lorsqu’il vint se placer à côté d’elle et se mit à jouer avec ses cheveux.) Du café  ? demanda-t-elle.

Vaughn lui adressa un sourire indulgent.

— Droguée.

— C’est ta faute. (La mine sombre de la clairvoyante s’opposait à son ton léger.) Il va falloir qu’on parle quand elle se réveillera.

Avec une expression de profonde tendresse, Vaughn démêla les doigts des cheveux de sa compagne et se dirigea vers la porte.

— Viens, Max. Il n’y a rien que tu puisses faire ici.

— Je vais rester.

Il était hors de question qu’il laisse sa Sophie seule.

Faith semblait en proie à un dilemme lorsqu’elle se leva. Mais elle finit par suivre Vaughn en silence.

 

Faith alla droit à l’endroit où Vaughn préparait des doses de café moulu.

— Hé, toi. (Il passa un bras autour d’elle et l’attira contre son corps puissant.) La réponse est non.

Savourant son odeur, elle frotta son visage contre son torse tandis qu’il se tournait pour l’enlacer complètement.

— Comment as-tu deviné ce que j’allais demander  ?

— On est unis depuis plus d’un an, je te signale. Accorde donc un peu plus de crédit à mon félin.

Son jaguar lui donna un baiser taquin et referma la main sur sa gorge, un geste possessif empreint de douceur.

— Tu l’as dit toi-même, Faith, lui rappela-t-il calmement en la regardant avec les yeux de son jaguar. Le futur n’est pas gravé dans le marbre. Il ne l’était pas pour Dorian.

— Oui. (Elle avait vu le futur de la sentinelle s’effacer et l’avait interprété comme un présage de mort, mais il avait survécu.) C’est différent cette fois, Vaughn.

— En quoi  ?

— Je n’ai vu que des bribes, le fait que Sophia allait avoir besoin de nous cette nuit pour une raison inconnue, d’autres événements qui surviendront ou non… mais j’ai senti comme une vague enfler. Je n’arrive pas à le décrire, mais je sais que quelque chose d’énorme est sur le point de se produire et que ça tourne autour de Sophia Russo.

— Il ne s’agit pas seulement de la vie d’une personne… mais de deux, ajouta Vaughn, et elle sut qu’il avait remarqué la façon dont Max regardait Sophia.

Elle avait remarqué aussi.

Son cœur de clairvoyante saignait pour eux, pour ce futur dont ils étaient privés.

— Je n’avais jamais rien ressenti de tel, mais d’après les recherches que j’ai menées (en se penchant sur les registres que son père était parvenu à déterrer et à lui envoyer en douce), des C-Psis ont déjà témoigné du même genre de sensations juste avant des catastrophes majeures.

Vaughn prit son visage entre ses mains, ses iris s’auréolant d’or pur lorsque le jaguar remonta à la surface.

— Tu parles d’un tremblement de terre, d’une épidémie, de troubles politiques  ?

— Ça pourrait être tout ou n’importe quoi, chuchota-t-elle. Ce qui est sûr, c’est que Sophia Russo va être l’élément déclencheur d’une avalanche qu’on ne pourra pas arrêter.

Et ce que la J-Psi allait initier risquait de tous les anéantir.

— Et Max  ?

— On dirait qu’il n’existe tout simplement pas dans le futur de Sophia, dit Faith. (Elle tira sur l’élastique qui retenait les cheveux de son compagnon et ils cascadèrent avec douceur sur ses mains, un réconfort familier.) Mais je n’ai pas la même sensation de vide qu’avec Dorian. C’est plutôt comme s’il n’avait jamais fait partie de sa vie. Ce qui est impossible.

Vaughn se figea.

— Sauf si la Sophia de ta vision est la Sophia d’après la rééducation.

Faith secoua la tête, glacée d’effroi, mais il avait raison. La rééducation totale éradiquait la psyché, ne laissant qu’une ardoise vierge sans la moindre trace de l’âme.

 

Max pesa le pour et le contre avant de toucher Sophia, conscient que ce devait être à cause de leurs jeux sexuels qu’elle s’était évanouie, mais mû par son instinct, il grimpa sur le lit et l’attira sur ses genoux. Il sentit aussitôt qu’il avait pris la bonne décision. Son corps chaud et doux pesait sur lui, son souffle était paisible et son rythme cardiaque régulier. La panique qui étreignait Max s’apaisa.

Elle ne l’avait pas quitté, cette J-Psi qui était devenue le pilier central de sa vie.

Un son léger, si léger qu’il l’entendit à peine. Changeant de posture sans retirer la main de sa joue, il écarta les mèches couleur de nuit du visage de Sophia.

— Sophie  ?

Elle prit une brusque inspiration et ses paupières papillonnèrent. Infinis et mystérieux, ses yeux étaient encore voilés de noirceur.

— Que…

Elle étouffa un cri et referma vivement la main sur la sienne.

L’âme de Max se glaça. Son besoin primaire lui avait-il fait commettre une erreur fatale  ? Si oui, le choc allait la replonger dans l’inconscience… ou pire. Mais avant qu’il puisse s’écarter, elle serra sa main de toutes ses forces. Et sous ses yeux, les ténèbres commencèrent à s’estomper de ceux de Sophia, jusqu’à ce qu’enfin seuls le violet de ses iris et le noir de ses pupilles subsistent.

— Max  ?

Il tenta de croiser son regard, mais il ne restait pas fixe.

— Concentre-toi, Sophie. Concentre-toi.

Il s’inquiéta de sa désorientation, qui pouvait être le signe de dommages cérébraux.

Tout à coup, elle riva les yeux sur les siens.

— Nom n’est pas Sophie.

— Ah  ? Comment est-ce que tu t’appelles  ?

Une infime hésitation.

— Sophia Russo. (Elle semblait presque soulagée.) Sophia Russo, répéta-t-elle, J-Psi de rang 8,85, employée de la Justice Corps, temporairement au service de la Conseillère Nikita Duncan.

— Bien. (Une vague de soulagement l’inonda à son tour.) Et moi, qui est-ce que je suis  ?

— Max Shannon, détective de la Sécurité, meilleur taux de résolution de New York, un bouclier mental naturel, et… et des mains qui me touchent.

Sa propre main se contracta sur celle de Max, comme si elle venait de prendre conscience de la force avec laquelle elle s’y accrochait.

— Chut. (Portant sa main à ses lèvres, il déposa un baiser sur sa paume.) Tu vas bien.

Son cœur palpita, mais il s’efforça de garder une voix calme.

— Max, tu peux m’appeler Sophie, dit-elle précipitamment, comme si elle redoutait qu’il interprète mal sa remarque précédente.

— J’ai l’intention de t’appeler comme ça un long moment.

Il avait tout perdu et y avait survécu, mais il ne pouvait pas perdre sa J. Ça l’anéantirait.

Mêlant ses doigts aux siens, elle tourna un peu la tête.

— Il y a quelqu’un ici. J’entends des bruits.

— Faith NightStar et son compagnon, Vaughn D’Angelo.

— Faith, clairvoyante. (Elle posa les yeux sur leurs mains.) Qu’est-ce qui s’est passé  ?

Faith et Vaughn revinrent à cet instant-là, quatre tasses de café à la main.

— On espérait que tu pourrais nous le dire, dit Faith en posant deux des tasses sur la table de chevet.

Sophia leva la tête mais ne bougea pas des genoux de Max, ce qui lui en révéla plus long sur son état que tout le reste. Sa Sophie était réservée en public ou lorsqu’ils étaient avec d’autres gens, et il en était venu à comprendre que ce n’était pas le résultat de Silence mais un simple aspect de sa nature. Elle ne serait jamais à l’aise pour afficher ses émotions ; mais ça ne dérangeait pas Max, car avec lui, elle baissait sa garde et lui accordait sa confiance.

Relâchant sa main, il prit l’une des tasses et l’obligea à l’accepter.

— Bois.

Docile, elle but une gorgée, focalisée non pas sur Faith mais sur Vaughn. Max en conçut une pointe d’irritation. Il se rappelait avoir entendu dire que Vaughn n’était pas un léopard, mais l’homme restait un félin. Il avait la même grâce que celle que Max avait remarquée chez Lucas et Dorian. Et l’humain vivait dans le monde depuis assez longtemps pour savoir que les femmes étaient attirées par les changelings félins.

Sophia ne quitta pas Vaughn des yeux, même lorsque le félin étendit un bras sur le canapé derrière la tête de Faith et referma la main sur la nuque de sa compagne, signe et affirmation flagrante de sa loyauté. Ce fut Faith qui brisa le silence gênant.

— Si tu n’arrêtes pas de regarder mon compagnon comme ça, je vais peut-être devoir sortir les griffes.

Son sourire atténua le tranchant de sa remarque, qui était à l’évidence une plaisanterie.

Mais Sophia ne rit pas. Les yeux toujours rivés sur Vaughn, elle s’adressa à Faith.

— Il est dangereux, tu sais. Il pourrait te briser la nuque d’un seul geste. Tu devrais t’éloigner de lui.

Ravi de la raison pour laquelle elle le dévisageait, Max lutta pour garder son sérieux. Mais l’air offensé de Vaughn était impayable. Enfouissant le visage dans les cheveux de Sophia pour étouffer son rire, il l’attira plus près au cas où le changeling serait assez agacé pour lui gronder dessus. Mais Faith posa la main sur la cuisse de son compagnon, ses yeux de cardinale pétillants, et adressa un signe de la tête à Sophia.

— Je ne me jetterais pas la pierre, si j’étais toi. Regarde un peu où tu es assise.

Sophia parut se rendre compte après coup de sa position. Le rouge lui monta aux joues, mais elle ne bougea pas. Brave petite. Passant une main sur ses cheveux, Max lui demanda si elle savait pourquoi elle s’était évanouie.

— Oui. (Elle se blottit encore plus près.) On a essayé de pirater mon cerveau.