CHAPITRE 35

« Pour certains types de crimes, la plupart des flics soupçonnent tout de suite le père. Personne ne pense à la mère, pas au début. Sauf moi. Et j’aimerais mieux que ce ne soit pas le cas. »

 

Extrait des notes privées du détective Max Shannon.

 

Ryan Asquith entra dans la salle de conférences, l’air aussi imperturbable que jamais, ce qui était bien sûr de rigueur pour un Psi. Max garda le silence plusieurs longues secondes après l’arrivée de l’interne. Sophia suivit son exemple. Au bout d’un moment, Ryan consulta sa montre.

— Suis-je en avance, détective  ?

— Vous ne nous aviez pas dit que vous aviez subi un reconditionnement, dit Max au lieu de répondre à sa question.

Le jeune homme ne cilla pas.

— Tout est dans mon dossier.

— Et vous n’avez pas songé à mentionner le fait que vous avez tué quelqu’un avec votre télékinésie alors que nous enquêtons sur un meurtre dans lequel un Tk pourrait être impliqué  ?

Ryan évita le regard de Max.

— J’ai supposé que vous étiez déjà au courant. Le service du personnel m’a soumis à un examen complet quand j’ai postulé pour ce travail.

— Ce qui est intéressant, c’est que le service se contente apparemment d’un examen basique pour les internes provisoires, murmura Max.

Sophia posa son agenda électronique sur la table.

— Le détective ne comprend pas, Ryan, dit-elle sur un ton calme.

— Oh  ?

Max haussa un sourcil.

— Ceux d’entre nous qui passent par un reconditionnement ne sont pas incriminés pour les actes commis durant la période de fracture car il n’y a pas d’intention criminelle, répondit Sophia.

Soutenant son regard, Ryan hocha la tête.

— Exact. Je savais que si je vous parlais de l’incident, vous vous focaliseriez sur moi et le vrai meurtrier continuerait à courir.

— Mais vous comprenez pourquoi cet élément vous place au centre de l’enquête, dit Sophia.

Ryan baissa les yeux puis les releva, sans mot dire.

Presque au même instant, Sophia donna un petit coup de pied à Max. Saisissant le message, il se mit debout.

— Je vais aller chercher une bouteille d’eau dehors en attendant que Ryan remette de l’ordre dans ses idées. Sophia  ?

— Merci, de l’eau ça serait parfait.

 

Après avoir regardé la porte se refermer derrière son flic, Sophia reporta son attention sur le garçon en face d’elle. Car ce n’était réellement qu’un garçon, qui au fond de lui-même était terrifié par ses propres aptitudes.

— Dites-moi ce que vous hésitiez à dire devant le détective Shannon.

— Est-ce que ça restera confidentiel  ?

À cet instant-là, Sophia vit passer quelque chose dans les yeux de Ryan qui la prit de court.

— Tant que ça ne porte pas atteinte à la sécurité de la Conseillère Duncan, ça ne sortira pas de ces murs.

— Au moment du meurtre d’Edward Chan, je m’étais enfermé dans l’une des salles de réunion dont presque personne ne se sert parce que j’avais besoin de méditer.

— Rencontrez-vous toujours des problèmes avec votre Silence  ?

— Oui.

Une telle confession aurait pu lui coûter un renvoi au Centre, ce qui rendit Sophia plus disposée à le croire.

— Pourquoi me l’avoir dit  ?

Il riva ses yeux gris foncé sur les siens.

— Vous êtes une J-Psi. J’ai pensé que s’il y avait quelqu’un qui comprendrait la pression que je subis, ce serait vous.

Sophia se demanda s’il lui tendait un piège très subtil.

— Quelle salle de réunion  ?

Ryan lui fournit les détails sans hésiter.

— Et je ne suis pas assez puissant pour me téléporter, dit-il, confirmant ce qu’ils avaient déjà déterminé. Ça n’a jamais fait partie de mes aptitudes.

— Merci.

Ryan ouvrit la bouche pour parler, hésita un instant puis dit  :

— Personne ne fait vraiment attention à un interne.

— Qu’avez-vous entendu  ?

— Le bruit court en ville que Nikita est aussi défectueuse que sa fille. (Ryan baissa le ton.) J’ai pensé au départ qu’il ne s’agissait que de commérages, mais les murmures prennent de l’ampleur… et ce genre de choses n’arrive pas s’il n’y a pas quelque chose ou quelqu’un pour attiser les braises.

— Avez-vous une idée de qui il pourrait s’agir  ?

— Pas de Marsha, répondit Ryan. Elle n’a pas d’héritier génétique. Je crois qu’elle voue une loyauté totale à la Conseillère. Je ne peux pas réduire la liste davantage.

La porte s’ouvrit alors et Max entra.

— Restez vigilant, Ryan, dit Sophia. Faites-moi savoir si vous apprenez quelque chose.

— Entendu. (Se levant, il jeta un coup d’œil à Max. Avec son expression indéchiffrable et sa tenue impeccable, il incarnait le Psi parfait… en apparence.) Avez-vous d’autres questions à me poser, détective  ?

Il partit dès que Max eut secoué la tête.

— Je le crois, dit Sophia après avoir relaté leur échange à Max. Je pense qu’il voulait travailler pour Nikita à cause de Sascha.

Max fit basculer sa chaise en arrière.

— Développe.

— De toute évidence, son reconditionnement n’a pas fonctionné aussi bien que tout le monde le pense. (D’un geste presque automatique, elle redressa la chaise de Max.) Il doit espérer que comme Nikita a une fille qui ressent des émotions, elle sera moins dure avec lui si la vérité éclate.

— Nikita a un putain de cœur de pierre, et ce n’est pas gentil pour la pierre.

Sophia avait entendu des rumeurs au sujet de la façon dont Nikita était devenue membre du Conseil… impossible de douter de sa nature insensible.

— Oui.

— J’entends un « mais ».

— Elle a laissé sa fille atteindre l’âge adulte alors qu’il aurait été beaucoup plus simple que Sascha ait un « accident » fatal enfant, dit Sophia, consciente que Max comprenait ce qu’elle taisait, les parallèles qu’elle avait établis. Et au final, la réalité importe moins que ce qu’on en perçoit. Ryan cherche quelqu’un qui sera de son côté.

— Je comprends pourquoi il a jeté son dévolu sur elle, dit Max, mais s’il n’a pas trouvé mieux que Nikita, ce gosse a de sérieux ennuis. (Il tapota du doigt les deux impressions qu’il venait de poser sur la table.) Si on élimine Ryan et Marsha – et je rejoins le gamin pour ce qui est de sa loyauté, sans compter que Sascha a confirmé qu’elles étaient ensemble quand Chan est mort –, ça nous laisse André Tulane et Quentin Gareth.

De fines ridules se formèrent au coin de ses yeux.

— Il y a plusieurs choses que j’aimerais vérifier au sujet de ces deux-là.

— Dont les mystérieux rendez-vous récurrents de Tulane  ?

Max hocha la tête.

— Il a pris grand soin de ne pas déclencher d’alarmes. La vérité pourrait se cacher sous notre nez.

Max songea qu’il faudrait un sacré culot pour tenter un coup pareil sur le territoire de Nikita.

— Si tu n’as pas besoin de moi, dit Sophia, déconcentrant Max avec ses lèvres pleines, j’aimerais retourner à l’appartement et parcourir le PsiNet. J’ai plusieurs idées.

Il fronça les sourcils.

— Je ne connais pas bien le PsiNet, mais de ce que j’en sais, toutes ces données et tous ces esprits vont exercer une énorme pression sur toi.

— Les boucliers qui m’isolent du PsiNet ont l’air de s’adapter à mon… besoin croissant, dit-elle, et il entendit la pointe de perplexité dans sa voix. Ça ne devrait donc pas poser de problème.

— Ça ne me plaît pas. (L’instinct protecteur de Max s’enflammait.) Tu seras seule s’il se passe quelque chose.

Elle hésita.

— Il y a un risque, mais…

— Faith, l’interrompit Max, se souvenant du regard presque protecteur que la C-Psi avait posé sur Sophia. Appelle-la. Demande-lui si elle veut bien suivre tes déplacements pendant que tu exploreras le Net.

— C’est une cardinale C-Psi, dit Sophia. Son temps vaut des centaines de milliers, voire des millions de dollars. Pourquoi accepterait-elle de le perdre avec moi  ?

Max s’aperçut qu’elle ne comprenait pas du tout.

— Parce que les membres de DarkRiver en sont venus à me considérer comme un ami. (Et même s’ils n’approuvaient pas vraiment, les félins savaient que Sophia était sienne. Sans compter que…) Tu as transmis le message à Nikita quand Sascha était en danger. Les changelings n’oublient pas ce genre de choses.

Il la vit digérer l’information, puis elle répondit par un petit hochement de tête.

— Je l’appellerai… mais vu que Faith nous a sauvé la vie, est-ce que ça ne les libère pas de toute obligation vis-à-vis de nous  ?

— Ce n’est pas une obligation. C’est une façon de tisser des liens. (Posant la main sur le dossier de sa chaise, il soutint son regard tandis que sa superbe chevelure caressait sa peau.) Promets-moi d’être prudente. Je ne veux pas que tu te vides de ton sang parce que tu auras pris des risques.

L’expression de Sophia ne changea pas, mais il voyait presque la fumée lui sortir par les oreilles.

— Je ne suis pas stupide, détective Shannon. Veuillez vous mettre ça dans le crâne.

Il eut envie de l’embrasser.

 

Kaleb arriva dans le bureau de Nikita alors qu’elle terminait une conversation avec un grand homme métis qui ne se mouvait pas comme un changeling mais comme un humain. Kaleb savait qui était cet homme, bien entendu. Il avait tout su de Max Shannon presque à la minute où Nikita avait fait appel à lui. Le détective de la Sécurité n’était pas seulement bon flic, il avait la ténacité d’un chien de chasse.

— Conseiller Krychek, dit le détective avec un petit salut de la tête alors qu’il sortait de la pièce, refermant la porte derrière lui.

— Quel besoin as-tu d’un agent de la Sécurité  ? demanda-t-il à Nikita lorsqu’il prit place dans le fauteuil en face d’elle. Ce n’est pas pour rien que nous avons les Flèches.

— Les Flèches sont aux ordres de Ming, dit-elle. Il me fallait quelqu’un d’impartial.

Kaleb pensa à ses boucliers qu’on avait essayé de pirater à de multiples reprises, à la sensation qu’il avait eue d’être épié… et aux tentatives avortées de le traquer sur le PsiNet contre sa volonté. Il aurait pu mettre fin à ce petit jeu en prenant ceux qui le traquaient à leur propre piège – même si vu leur talent, ça lui aurait coûté un temps et des efforts considérables –, mais ça l’intriguait assez pour qu’il le laisse se poursuivre. Car il n’y avait qu’un seul et unique groupe d’individus sur le Net capable d’éviter les pièges qu’il avait tendus ; et si ce groupe avait décidé de changer son fusil d’épaule…

— Tu provoques des hémorragies chez les gens, dit-il à Nikita, gardant ses autres pensées pour lui.

— Le fait que tu aies remarqué te place en tête de liste des suspects.

— Au contraire. Nous savons tous deux que je fais ce qui doit être fait moi-même. Je n’ai nul besoin de me reposer sur d’autres susceptibles de commettre des erreurs.

Devant son franc-parler, Nikita se cala dans son fauteuil.

— As-tu remarqué quelque chose de particulier dans le comportement d’Henry  ?

Kaleb n’avait rien remarqué, et il n’aimait pas ne pas être au courant.

— Dis-moi.

— J’aimerais mieux te montrer. (Lorsqu’elle tourna son fauteuil vers le mince tableau de communication fixé à un mur, les stores de ses fenêtres se baissèrent et l’image d’un planisphère apparut à l’écran.) Les points rouges indiquent les endroits où Henry s’est rendu ces six derniers mois. Les points bleus indiquent les incidents qui sont survenus au même moment.

Il y avait des grappes de points bleus autour de chaque point rouge.

— Le nombre d’incidents augmente, dit Kaleb. Ce n’est pas impossible qu’il se soit retrouvé aux mêmes endroits par hasard… mais je suppose qu’il s’agit d’incidents majeurs pour qu’ils aient retenu ton attention.

— Pas les cinq et quelques premiers, non, dit Nikita. Comme tu le dis, il y a eu de petites montées de violence çà et là, et je n’y ai pas prêté attention. Mais ces incidents-ci ne comportent pas d’éléments de violence… sauf du genre de celle qu’on s’inflige.

— Des suicides  ?

Voilà qui piquait son intérêt. Le suicide n’était pas tabou dans la culture Psi. La plupart de ceux qui se rendaient compte que leurs schémas mentaux étaient anormaux préféraient mettre un terme à leur existence plutôt que subir la rééducation. Mais la probabilité que ces suicides – dix ou plus à chaque endroit – coïncident si bien avec les déplacements d’Henry était exceptionnellement faible.

— Je suis certaine qu’il a déjà recouru à cette technique, dit Nikita.

Kaleb partageait cet avis. Il y avait eu une série d’incidents violents quelques mois plus tôt, impliquant des Psis dont le conditionnement s’était fracturé en public. Tous ces Psis semblaient avoir été programmés pour se suicider après avoir rempli leur mission ou si on les attrapait.

— Son comportement récent suggère cependant qu’il a compris l’erreur de ce raisonnement.

Étant donné la façon dont le PsiNet fonctionnait, la violence ne faisait qu’appeler la violence. C’était un cercle vicieux.

Nikita reposa la télécommande, mais laissa l’image à l’écran.

— Plusieurs de ceux qui se sont suicidés étaient sur la liste rouge de la rééducation. Les autres avaient peut-être commencé à se fragmenter.

— Henry pourrait donc y voir le moyen de purger le Net de la violence. (Kaleb médita cette idée.) Peux-tu m’envoyer le détail complet des suicides  ?

Le fichier fut transmis à son esprit la seconde suivante.

Nikita consulta ses messages sur son agenda électronique pendant qu’il parcourait la liste.

— Il a éliminé un chimiste fantasque mais hautement intelligent, deux médecins spécialisés et au moins un tireur d’élite compétent, dit Kaleb. Et ce n’est que ce qui ressort au premier coup d’œil.

— Ça continue comme ça, lui dit Nikita. Il estime peut-être qu’il débarrasse le Net des faibles, mais il fait également pencher la balance du côté de la médiocrité.

Kaleb la regarda.

— Ou peut-être qu’Henry n’a pas encore renoncé à l’idée d’un Net totalement homogène.

Avant qu’elle déserte, la scientifique Ashaya Aleine avait été sur le point de concevoir un implant neural qui aurait institué Silence à un niveau biologique, créant un véritable esprit collectif. Elle avait détruit toutes les données relatives au projet en désertant, mais ce savoir avait pu être reconstruit.

— Il se peut qu’il veuille évincer ceux qui d’après lui constitueront un frein à cet objectif.

— En ce cas, je te suggère d’être prudent.

Kaleb se détourna du tableau lorsqu’elle l’éteignit. Les stores des fenêtres se rouvrirent l’instant suivant.

— J’apprécie que tu m’aies informé… nous allons devoir réfléchir à la marche à suivre. Mais il y a un autre sujet que je voulais aborder avec toi.

Nikita attendit dans un silence parfait.

— J’ai découvert des faits plutôt intéressants au sujet des E-Psis.

Des faits qui pouvaient changer « l’échec » de Nikita en atout.

Cette dernière reposa son agenda.

— Ah oui  ?