CHAPITRE 36

« Avec toi je me sens forte, capable de défier le destin lui-même. Si tu lis cette lettre, c’est que j’ai échoué. Mais sois fier de moi, Max… j’ai lutté de toutes mes forces. »

 

Sophia Russo dans une lettre cryptée, programmée

pour être envoyée après sa mort à Max Shannon.

 

Sophia n’avait pas l’habitude de recevoir d’autres personnes que Max dans son espace vital. Faith NightStar était loin d’avoir un physique aussi imposant que son flic, mais elle avait de la présence. Et puis, il y avait aussi la femme longiligne qui l’accompagnait.

— Sophia, dit Faith. Je te présente Desiree.

Consciente de la fonction qu’assumait Desiree – celle de garde du corps –, Sophia invita ses hôtes à se mettre à l’aise dans le salon, puis alla dans la chambre et s’assit jambes croisées au milieu du lit. Surfer sur le Net ne requérait pas beaucoup de préparation pour la plupart des gens, mais plus elle serait centrée, moins il y aurait de risques d’une brèche accidentelle. Car même sur le Net, les boucliers de certains individus étaient faibles ou inefficaces. Leurs pensées leur échappaient en un déluge constant.

Une Sensitive pouvait facilement se retrouver prise dans la tempête psychique.

Mais Sophia n’avait aucune intention de s’échouer sur les récifs.

Après avoir réduit le champ de ses pensées à un faisceau infime, elle s’avança à pas prudents dans les cieux obscurs du PsiNet et baissa ses boucliers automatiques, s’entourant à la place d’autres beaucoup plus quelconques afin de pouvoir se rendre là où elle le souhaitait sans être remarquée. Son choix comportait une part de risque. En cas de fuite de ses émotions, il ne s’écoulerait pas plus de quelques minutes avant qu’on se lance à sa recherche. Et s’ils la trouvaient, elle n’aurait aucune chance d’échapper à la rééducation.

— Je serai donc vigilante, marmonna-t-elle avant de s’immerger dans le flot du Net.

Sans crier gare, ses boucliers revinrent à leur nouvelle formation distinctive. Et elle eut beau les changer plusieurs fois, ils refusaient de rester ordinaires et discrets.

— Il faut que vous vous teniez tranquilles, finit-elle par marmonner à voix haute dans sa frustration. Autant y aller avec une cible accrochée dans le dos.

Ses boucliers adoptèrent alors la couleur noire et veloutée du Net, la rendant invisible.

Sophia déglutit sur le plan physique.

— Oh… ça, ça ira.

Même si elle n’obtint pas de réponse, elle avait l’impression que quelque chose l’observait et l’écoutait. Ça aurait dû la déconcerter, et ce fut le cas dans une certaine mesure. Mais cette chose quelle qu’elle fût la protégeait, aussi. Et Sophia n’avait pas l’intention de la rejeter… pas alors que son alter ego, la petite fille brisée qui était enfin devenue une partie intégrante d’elle-même au bout de deux longues décennies, reconnaissait la souffrance qui émanait de cette entité, comme si elle s’attendait à être écartée d’un coup de pied, repoussée dans un coin, oubliée. J’accepte, pensa Sophia du fond de son esprit. Merci.

Il n’y eut toujours pas de réponse, mais il lui sembla que ses boucliers se renforçaient au fur et à mesure qu’elle évoluait sur le Net… lisses, noirs, hermétiques. Le réseau psychique qui l’entourait était l’archive de données la plus vaste au monde. Chaque seconde, de nouvelles mises à jour étaient effectuées par les millions d’esprits reliés au tissu psychique du Net ; mais en tant que J-Psi détentrice d’informations souvent confidentielles, Sophia avait pris l’habitude d’être beaucoup plus prudente avec ce qu’elle partageait. La plupart du temps, elle ne mettait en ligne que les résultats officiels et validés par la cour de justice des affaires dont elle s’occupait.

Mais le Net ne se limitait pas à des données sciemment mises en ligne. Il y avait des bribes de pensées, des parcelles d’images et de choses que des boucliers défaillants ou fragmentés avaient laissées s’échapper, des conversations qui s’étaient tenues sur le Net hors d’une chambre forte mentale. Les choses finissaient par se décomposer, mais on ne pouvait jamais déterminer à l’avance le temps que ça prendrait. Sophia avait déjà surpris des murmures mentionnant des événements vieux de plusieurs centaines d’années. À l’inverse, d’autres commentaires se décomposaient presque aussitôt.

On pouvait passer une éternité à explorer le flot de données. Mais lorsqu’elle avait été une jeune interne, Sophia avait appris à effectuer des recherches à l’aide de filtres hautement sophistiqués, son travail pour un procureur puis pour un juge ayant consisté à collecter des informations spécifiques. Elle mobilisa ces mêmes compétences pour retrouver des mentions de Purs Psis.

Elle obtint un nombre conséquent de résultats.

Des rumeurs pour l’essentiel, puisque officiellement Purs Psis n’existait pas. Et pourtant, presque tout le monde sur le Net les connaissait. Sophia fut forcée de reconnaître que c’était une stratégie très efficace. Ceux qui approuvaient la vision du monde de Purs Psis faisaient l’effort de les trouver, tandis que – revers de la médaille – ceux qui ne partageaient pas cette vision avaient tendance à ne les considérer que comme un groupuscule marginal.

Alors qu’elle triait couche par couche les quantités impressionnantes de données, elle commença à mesurer l’ampleur de la croissance insidieuse du groupuscule. On murmurait au sujet de Purs Psis en français, malayalam, russe, maori, tonguien, grec, swahili, ourdou, ainsi qu’en un certain nombre d’autres langues qu’elle ne parvint pas à identifier sur le coup. Sauvegardant autant de données que possible pour les traduire plus tard, elle se concentra sur les bribes qu’elle comprenait.

— … bien de l’espèce.

— Purs Psis est en droit de…

— Ils échappent au contrôle du Conseil…

— … soutien. Clairement soutenu par le Conseil.

— Je ne vois pas le bien-fondé de fermer le Net.

— Ils s’occupent de régler le problème du Jax…

Ce dernier murmure éveilla l’intérêt de Sophia. Le Jax était le fléau des Psis, une drogue qui aux dires de beaucoup détruisait le conditionnement à la racine en permettant au consommateur de ressentir des émotions. Vrai ou non, personne n’était parvenu à débarrasser la population de ce cancer qui la rongeait. Sophia songea qu’elle avait pourtant constaté une diminution du nombre de drogués dans les rues… et qu’elle n’en avait pas vu un seul depuis son arrivée à San Francisco.

Bien sûr, ce pouvait être dû à la présence de nombreux changelings en ville. Les consommateurs de Jax se cantonnaient en général à des endroits plus accueillants pour les Psis.

— Ma famille débat encore sur la question.

— … bien des Psis. Ça nous ramènera à…

— Les changelings et les humains n’entrent pas en ligne de compte. Seul importe le PsiNet.

Cette dernière phrase résumait la teneur des discussions les plus clandestines, ainsi que le credo de Purs Psis. Le groupuscule défendait une politique isolationniste. Il soutenait que le PsiNet avait été corrompu par des influences extérieures et qu’il fallait ramener tous les Psis à la bergerie.

Qu’ils le veuillent ou non.

 

Ayant réussi à mettre la main sur l’historique de navigation du véhicule personnel d’André Tulane – grâce à l’aide discrète du mécanicien en chef de la Corporation Duncan –, Max se rendait à l’endroit où l’homme noir et mince s’éclipsait un mardi sur deux quand son estomac se mit à gargouiller. Il s’arrêta au restaurant le plus proche pour passer commande puis appela chez Sophia.

— Elle va bien, répondit Faith à voix basse. Elle fait juste une sieste pour récupérer.

À la pensée de Sophie blottie dans son lit, le corps de Max s’emplit d’une chaleur qui n’avait rien de sexuel mais qui débordait de tendresse protectrice.

— Appelle-moi si ça change.

Faith marqua une courte pause.

— Max, c’est une J-Psi. Tu as conscience de ce que ça signifie, n’est-ce pas  ?

Ce fut l’inquiétude dans sa voix qui l’empêcha de lui répondre sèchement. Il songea que Faith comprenait sans doute mieux la pression que subissait un J-Psi que presque n’importe qui en dehors de la Corps.

— Je sais. Ce n’est pas pour autant que je dois m’y résoudre.

— On croirait entendre Vaughn.

Vu que le changeling avait réussi à sauver sa compagne, Max en déduisit que c’était une bonne chose.

Raccrochant après avoir conclu leur conversation, il alla chercher son sandwich au poulet et à l’avocat et s’assit à l’une des tables. Alors qu’il était occupé à le dévorer, Clay se glissa sur la banquette en face de lui, un sandwich à la main.

— J’ai quelque chose pour toi, dit la sentinelle en buvant une longue gorgée de la boisson énergétique qu’il avait commandée avec le sandwich.

— Ah oui  ?

— Le bruit court en ville que les Psis se réunissent par petits groupes un peu partout, dit la sentinelle. Mais ils restent discrets.

— Pour ne pas que Nikita les remarque  ?

— Possible. N’oublie pas qu’Anthony Kyriakus aussi est dans le coin.

— Exact… il est vers Tahoe. (Et même si le père de Faith faisait davantage profil bas que Nikita, il contrôlait un vaste réseau de clairvoyants, ce qui lui donnait un énorme avantage sur ses ennemis.) Alors quoi, tu passais dans le coin comme ça et tu m’as vu  ?

— J’ai entendu dire que tu étais par ici, et il fallait que je te parle et que je déjeune, répondit Clay avec un haussement d’épaules.

— C’est marrant cette habitude que tu as d’entendre des choses.

— Marrant, ouais.

L’expression de la sentinelle ne changea pas, mais Max eut la nette impression que son léopard riait.

Max lui jeta un regard qui promettait des représailles.

— Tu as des adresses de lieux pour ces réunions discrètes  ?

— Quelques-unes… ils ont tendance à ne pas rester au même endroit. (Clay sortit un bout de papier plié de son jean et le lui donna.) On garde un œil sur la situation, mais vu qu’il s’agit de comptables et d’instituteurs, on l’a mise en bas de notre liste de priorités.

En regardant la liste, Max constata qu’aucun des lieux ne coïncidait avec les mystérieux déplacements de Tulane.

— Merci. (Il termina son repas et coinça le bout de papier dans sa veste.) Je te ferai savoir si ça débouche sur quelque chose.

Clay posa sa bouteille vide sur la table.

— Comment va ta J  ?

Son ton en disait bien plus long que ses paroles.

— Elle ne pourra pas quitter le Net. (Le dire à voix haute parut renforcer cette réalité inéluctable.) Jamais.

— Ah, merde. Je suis désolé, Max… on t’aurait aidé si elle avait voulu déserter.

Max n’avait plus eu de famille depuis la disparition de River, mais il comprit la valeur de l’offre de Clay.

— Ses boucliers télépathiques sont proches de l’effondrement total, s’entendit-il dire, comme si les mots lui avaient été arrachés. Vu qu’elle est de rang 8,85, quand ils vont la lâcher…

Elle ne serait plus en sécurité nulle part dans le monde habité. Une déferlante de bruit voilerait de ténèbres les incroyables yeux violets de sa Sophia… puis il ne resterait plus que le silence dans la vie de Max.

Infini.

Inexorable.

Éternel.

 

Vingt minutes plus tard, Max gara sa voiture à un pâté de maisons de l’endroit où André Tulane disparaissait à intervalles réguliers et descendit à pied la rue de banlieue colorée.

Les maisons étaient peintes en bleu clair, rose bonbon et jaune poussin, presque toutes avec une bordure blanche. Un cadre humain. Très humain. Pour qu’un Psi vive dans un environnement pareil, il aurait fallu que ce soit parce qu’un décret municipal stipulait le maintien de couleurs vives par souci de conserver le caractère historique du quartier.

Les Psis comprenaient la valeur de l’architecture touristique.

Voyant une vieille dame qui entretenait son jardin à quelques maisons de là, il se rapprocha d’elle.

— Un joli minois, ça ne prend pas avec moi, dit-elle sans interrompre sa tâche. Ça n’a jamais pris… pas depuis que Bobby Jones m’a brisé le cœur au collège.

Max ne se sentait pas d’humeur à plaisanter – l’heure tournait à une vitesse folle –, mais il se força à esquisser un sourire.

— Vous ne sauriez pas qui habite au numéro 9, par hasard  ?

— Elle n’a jamais fait de mal à personne, dit-elle en lui jetant un regard soupçonneux, alors laissez-la tranquille.

Max fronça les sourcils.

— Une humaine  ?

Elle lui répondit par un ricanement peu distingué.

— Vous pensez qu’une Psi vivrait dans cette rue  ? lâcha-t-elle sur un ton acerbe.

Max prit une décision. Si ce n’était pas la bonne, il risquait d’alerter leur suspect ; mais il venait de se rappeler un détail du passé récent de Tulane et s’était rendu compte que la clé du mystère était peut-être à la fois logique… et totalement inexplicable.

— Merci pour votre aide.

Se détournant, il s’avança vers la porte du numéro 9 et frappa.

La petite femme qui lui ouvrit avait les bras couverts de carapaces computroniques noires, et des cicatrices encore roses se détachaient nettement sur la peau couleur café de son visage.

— Oui  ?

Le ventre noué à la pensée qu’il avait raison au sujet de ce qui motivait Tulane à venir dans cette maison, Max lui montra son badge électronique.

— Mademoiselle Amberleigh Bouvier  ?

Vu son état physique, ce n’était pas une supposition.

— Oui. De quoi s’agit-il  ?

— Pourrait-on parler à l’intérieur  ?

Il sentait le regard noir de la jardinière sur lui.

La jeune femme hésita avant de hocher la tête, puis elle lui fit traverser le couloir pour le mener à la cuisine.

— Est-ce au sujet d’André  ? demanda-t-elle en s’asseyant à la table installée près de la fenêtre.

Lorsqu’il haussa un sourcil, surpris, elle ajouta  :

— Je me doutais que quelqu’un finirait par venir, mais je pensais que ce serait un autre Psi.

Max appuya une épaule contre la porte.

— Je dois connaître la raison des visites d’André Tulane.

— Le repentir, dit Amberleigh sans détour. Il a perdu le contrôle de son véhicule quand un fusible a sauté par une nuit pluvieuse il y a six mois. Malheureusement, je me trouvais sur le trottoir quand il a roulé dessus. (Les cheveux courts et noir corbeau d’Amberleigh scintillèrent au soleil lorsqu’elle secoua la tête.) Je n’y comprends rien moi-même, alors je ne m’attends pas à ce que ce soit votre cas. Tout le monde, y compris moi, a convenu que c’était un accident, mais il se tient pour responsable et a payé toutes mes factures médicales, en veillant à ce que j’aie les meilleurs soins possibles.

— Vos bras  ?

— Ils auront retrouvé leur force d’ici quelques mois. (Elle se toucha le visage.) Et ces cicatrices disparaîtront une fois qu’elles seront assez guéries pour entamer les traitements laser.

Max se fit la remarque que ces traitements n’avaient pas existé quand Sophia était enfant. Il aurait pu lui demander pourquoi elle n’y avait pas recouru adulte, mais il connaissait la réponse ; ces cicatrices étaient la marque discrète mais percutante de sa rébellion. Sophia voulait se souvenir du passé et des trois enfants perdus. Max était incroyablement fier qu’elle ait trouvé le moyen de s’exprimer malgré Silence.

— Pourquoi André continue-t-il à vous rendre visite  ?

— Pour s’occuper des tâches ménagères ou du jardin. (Amberleigh avait l’air perplexe avec ses yeux immenses qui mangeaient son petit visage.) Il ne m’adresse pas plus de trois mots, mais quand il repart, la pelouse est tondue, tout ce qui était cassé est réparé et le moteur de ma voiture tourne à la perfection.

Max n’avait pas besoin d’en entendre davantage. Quels que fussent les démons qui motivaient les actions de cet homme, André Tulane frayait avec une humaine… ce qui allait à l’encontre du but de Purs Psis d’instaurer une pureté raciale absolue.

Alors qu’il ressortait dans l’air frais de l’après-midi, Max songea que dans le monde de Purs Psis, jamais un flic humain ne rencontrerait, n’aimerait… ni ne perdrait une J aux yeux violets.