CHAPITRE 41
— Son esprit est présent sur le PsiNet, dit Nikita, mais elle ne répond pas aux sollicitations télépathiques.
Au soulagement de Max se mêlait une colère froide. Si ces enfoirés lui avaient fait du mal…
— J’ai besoin que vous me trouviez le fabricant et le modèle de la voiture que les employés du Centre conduisaient afin que je puisse demander à la Sécurité de lancer une alerte.
— Vous aurez l’information dans quelques minutes. J’ai déjà averti le Centre de ne pas suivre l’ordre de rééducation.
Il raccrocha après l’avoir remerciée. Mais il savait que l’intervention de Nikita ne servirait à rien si Sophia avait été emmenée ailleurs. Ils avaient déjà pu… Non.
— Tiens bon, Sophie. Je t’en prie, tiens bon. (Il prit son téléphone et composa un nouveau numéro.) Clay, j’ai besoin de ton aide.
Le changeling se trouvait dans une salle d’entraînement couverte plus proche d’au moins vingt minutes du Centre que ne l’était Max.
— J’ai plusieurs soldats avec moi, dit Clay. (Il entendait la tension incroyable dans la voix de Max, mais il savait d’expérience que l’autre homme ne cherchait pas de la sympathie, seulement de l’assistance pratique.) On y va tout de suite.
Il raccrocha et constitua une équipe, puis ils partirent en voiture sous la pluie battante.
— C’est plutôt isolé, dit Kit lorsqu’ils atteignirent la route qui menait au Centre. (Ses cheveux auburn semblaient châtain foncé sous le ciel orageux.) La visibilité est faible.
Et elle ne cessait de se réduire avec l’arrivée de nouveaux nuages noirs qui donnaient l’impression que c’était la fin de l’après-midi alors que la matinée n’était pas même à moitié entamée.
— C’est la seule route d’accès.
Les Psis avaient implanté leur nouveau complexe de lobotomie dans un immeuble quelconque, construit sur un terrain délimité par des grillages sur lequel DarkRiver avait gardé un œil, mais sans le considérer comme une menace puisqu’il n’avait aucune fonction militaire ou stratégique flagrante.
— S’ils ne l’ont pas empruntée…
— Stop !
Le cri de Kit survint presque au moment où Clay arrêtait la voiture, réagissant avant même que les capteurs de proximité détectent le véhicule retourné sur la route.
Descendant de voiture, Clay leva une main à l’intention des membres de la meute qui suivaient dans le véhicule derrière eux et courut vers l’épave.
— Il y a un homme de ce côté, blessé… merde, on dirait que sa gorge a été tranchée.
— Même chose ici, sauf que c’est une femme. (Essuyant la pluie sur son visage, Kit le regarda par-dessus le toit de la voiture tandis que Clay se relevait.) Elle a un badge autour du cou, avec un « M » dans le coin.
Les gouttes de pluie s’abattaient sur le dos de Clay comme des balles.
— Je vais appeler Max et lui demander de nous envoyer les photos…
À cet instant-là, la voiture de Max s’arrêta dans un crissement de pneus derrière le second véhicule de DarkRiver.
— Mince. (Kit siffla, les cils ruisselants de pluie.) Ce flic a dû rouler trois fois plus vite que la vitesse maximale autorisée. Je ne savais même pas qu’on pouvait faire ça avec une voiture.
— Elle n’est pas là-dedans, lança Clay dès que Max descendit de voiture, comprenant à son visage blême que c’était ce que le flic redoutait.
Max jeta un coup d’œil à l’intérieur de la voiture retournée comme pour vérifier les dires de Clay. La seconde suivante, il se pencha et appuya les mains sur ses genoux, son tee-shirt blanc si mouillé qu’il était presque transparent.
— Dieu soit loué. (Se passant une main dans ses cheveux plaqués par la pluie, il se redressa de toute sa hauteur.) Il semblerait que Sophie ait été droguée. Si elle est sortie et s’est aventurée plus loin…
— Jamie, Nico, Dezi, dit Clay en désignant les membres de la meute qui étaient sortis du second véhicule à l’arrivée de Max. Faites un balayage de la zone pour voir si vous pouvez retrouver la trace de la J-Psi de Max.
La forêt dense autour d’eux avait pu protéger la piste olfactive de la pluie.
— Toi aussi, Kit.
— Max, dit Desiree avec douceur. Aurais-tu quelque chose qui appartienne à Sophia ?
Max cligna des yeux pour chasser la pluie.
— J’ai pris une douche avant de quitter l’appartement, dit-il, à l’évidence conscient qu’un contact intime pouvait laisser une odeur décelable. Je l’ai seulement embrassée. Cette saleté de pluie a sans doute effacé tout ce qui restait.
Fronçant les sourcils, Desiree se rapprocha, ses longues tresses noires lissées sous la pluie.
— Tu permets ?
Au hochement de tête absent de Max, elle défit les trois premiers boutons de sa chemise trempée puis colla le nez contre sa peau et prit une profonde inspiration. Max eut le mérite de ne pas bouger.
— Je l’ai, dit-elle avec un sourire féroce. Tu l’as dans la peau, Flic.
Jamie, Nico et Kit répétèrent le processus – choisissant de prélever l’odeur sur le bras de Max puisque Desiree avait confirmé que sa peau en était imprégnée – avant de se disperser. Max jeta un coup d’œil à Clay, son regard pénétrant malgré l’obscurité pluvieuse.
— On leur a tranché la gorge, et on dirait que de l’huile a été déversée sur la route… ce n’était pas un simple accident.
Des mots pragmatiques, un calme apparent.
Clay comprenait ; le flic devait d’abord retrouver sa compagne. Seulement ensuite céderait-il aux démons qui le tourmentaient. Cette pensée à l’esprit, il suivit le fil du raisonnement de Max, les yeux rivés sur l’huile.
— Tu connais quelqu’un qui voudrait s’en prendre à ta J ?
Le sang de Max bouillonna de fureur.
— Bonner… le Boucher de Park Avenue. (Se forçant à arracher le voile de colère qui ne ferait que le freiner, Max fit le tour de la voiture à la recherche d’indices qui pourraient l’éclairer sur l’endroit où Bonner avait pu emmener Sophia.) Le seul point positif… c’est que si ce fumier l’a bien enlevée, il ne la tuera pas.
Non, contrairement au sort qu’il avait réservé au docteur, Bonner allait jouer avec Sophia de la plus cruelle des façons.
Il serra le poing.
— Cet accident aurait pu très mal tourner, fit remarquer Clay, haussant le ton pour être entendu malgré la pluie qui s’abattait sur l’épave.
— Non. (Max secoua la tête.) Il a été parfaitement planifié. Regarde où on se trouve… juste après un virage. Ils ne devaient pas rouler vite.
— Il fallait que la voiture soit sur roues pour que ça marche, dit Clay. Et elle l’était… ce qui n’est pas logique, avec cette pluie.
Se rendant compte que la sentinelle avait raison, Max examina le côté du véhicule, se focalisant sur la section qu’il savait contrôler le système de lévitation.
— Ça ressemble au trou d’une balle, non ?
Il indiqua un trou caractéristique dans la carrosserie en plasti-métal.
— En voilà un autre, dit Clay de l’autre côté.
— Il devait les suivre depuis l’appartement, puis les a dépassés à un moment donné pour répandre l’huile, dit Max, bien conscient de l’intelligence du Boucher. (Il avait sans doute remarqué, en vérifiant sur le système de navigation de son véhicule, qu’il n’y avait ni embranchements ni rues adjacentes sur cette route.) Il lui a suffi ensuite d’attendre et de tirer.
Il s’accroupit et inspecta l’intérieur de l’épave.
— Les ceintures de sécurité à l’arrière ont été coupées… mais à l’évidence, Sophia était mieux attachée que ces deux-là.
— Et s’il la suivait, Bonner a dû les voir l’attacher. (Les yeux du léopard de Clay brillaient sous la pluie.) Un putain de risque acceptable.
— Pour lui, oui.
Se redressant, Max commença à passer en revue les solutions possibles, refusant de laisser la colère de Clay alimenter la sienne. Pas encore. Il devait réfléchir et retrouver Sophie.
— Ce fumier a de l’argent. Sa famille l’aide à rester en cavale. On ne le trouvera pas dans un lieu public ni même dans un motel bas de gamme, mais il ne doit pas être loin.
Clay fit le tour de la voiture pour rejoindre Max.
— Ce serait plus logique qu’il l’emmène le plus loin possible, pour être tranquille.
— Il est… impatient. (Max ravala sa fureur pour la millième fois, songeant qu’il pourrait maudire le ciel plus tard.) Il voudra l’avoir pour lui seul au plus vite.
Et si le Boucher la touchait, sa brutalité risquait de détruire son esprit.
Pour toujours.
Non. Dents serrées, Max se baissa, bloquant la pluie avec son corps tandis qu’il examinait de nouveau le véhicule. Apparemment, les passagers à l’avant n’avaient posé aucun problème à Bonner. L’un ou les deux avaient été inconscients à ce moment-là. Il n’y avait pas le moindre signe de lutte.
Il s’avança pour s’accroupir à côté de la fenêtre par laquelle Sophia avait été traînée. Ce fut alors qu’il vit quelque chose briller dans les phares de la voiture de Clay, juste sous la fenêtre en question… là où Bonner avait pu caler son pied pour se hisser. Il se pencha jusqu’à avoir le nez presque collé au sol et se servit de la lampe torche intégrée à son portable pour éclairer la zone.
De minuscules particules scintillantes, que l’angle de l’épave avait protégées de la pluie.
Du sable.
Mais il avait quelque chose d’étrange. Le prenant entre ses doigts, Max le rapprocha de la lumière. Des éclats jaunes et rouge cristallin, ainsi qu’un reflet qui ressemblait presque à du bleu.
— Clay !
Le regard de Max tomba sur un minuscule coquillage blanc juste au moment où le léopard accourait.
— Qu’est-ce que tu as trouvé ? demanda la sentinelle.
Max lui montra.
— Ce sable n’est pas naturel. Je ne pense pas qu’on ait affaire à une maison en bord de mer.
— Attends. (Clay prit le minuscule coquillage et le porta à ses yeux perçants de changeling.) Je crois que ça a été enduit de quelque chose. Du plastique protecteur, je dirais.
— Tu connais un endroit dans les parages où on pourrait trouver ça ? Assez isolé pour que Bonner se sente à son aise… mais pas trop accidenté.
Ce n’était pas le style du Boucher.
Clay étrécit les yeux.
— Kit et les garçons plaisantaient au sujet d’une sorte de « complexe maritime » factice situé à une heure d’ici environ. (Il sortit son portable.) J’avais sauvegardé l’adresse du site. Là… ça dit qu’il y a des bungalows « intimité garantie », et un service de lessive et de chambre.
Tout le confort pour un tueur qui aimait travailler sans sacrifier ses exigences personnelles. Ça collait. Max se releva en essayant de ne pas penser à ce que Bonner pouvait être en train de faire à Sophia. Il risquait sinon de craquer, et Sophia avait besoin qu’il tienne le coup.
— Envoie l’adresse sur mon téléphone (il courait déjà à sa voiture), je l’entrerai dans le système de navigation.
— C’est fait ! lui lança le félin. On va continuer les recherches ici, au cas où.
Alors qu’il roulait depuis cinq minutes – beaucoup trop lentement –, son téléphone sonna. C’était Nikita qui voulait savoir où il en était.
— Conseillère, dit Max après l’avoir informée de l’endroit où il se rendait, combien de Tp-Psis connaissez-vous ?
Il ne s’attendait pas à recevoir de l’aide puisque c’était un sociopathe humain qui avait enlevé Sophia et que ça ne relevait plus de l’interférence d’un autre Conseiller. Mais elle dit :
— Je vais voir ce que je peux faire.
La sueur se mit à couler le long de la colonne vertébrale de Max.
J’arrive, bébé. Tiens bon.
L’estomac de Sophia se retourna et sa bouche s’emplit de bile. Elle songea qu’elle était droguée. Qu’on l’avait droguée. L’esprit des Psis réagissait mal aux narcotiques. Bringuebalée en tous sens, elle laissa échapper un gémissement, son corps déjà meurtri incapable de contrôler ses sursauts.
— Désolé. (Une voix pleine de charme, avec une pointe… d’excitation, oui, c’était de l’excitation qui bouillonnait sous la surface.) Nous y sommes presque. C’est la voie privée qui mène à mon bungalow. Elle est censée imiter une route de galets naturelle. Ils auraient dû la vernir. Au moins, il ne pleut plus.
Sophia ne comprit que la moitié de ce qu’il avait dit. Mais elle savait qu’il l’avait enlevée, et que ce n’était pas un homme avec qui elle avait envie de se retrouver seule. Il avait une odeur anormale.
Un rire presque amusé.
— Je prendrai une douche quand nous serons arrivés au bungalow. J’ai un peu transpiré et versé du sang pour te sauver la vie.
Dans un éclair de souvenirs, elle se revit battre des jambes en proie à une vaine panique, ses membres trop ankylosés pour infliger beaucoup de dégâts tandis qu’il coupait les sangles qui la retenaient à la voiture et la traînait dehors. De la pluie sur son visage. Du verre sur ses jambes.
Elle tendit la main pour toucher ses cuisses et le tissu humide qui les couvrait.
— Tu n’es pas blessée, dit l’homme à l’odeur dérangeante alors qu’il arrêtait le véhicule. L’accident t’a laissé quelques bleus et coupures, mais à part ça tu n’as rien. Tu n’es même pas si mouillée que ça. Je me suis bien entaillé les bras pour venir à ton secours… je suis sûr que tu meurs d’envie de me remercier.
La tête de Sophia se mit à bourdonner sous l’assaut d’une vague étourdissante de mots et d’images, et son esprit échappa à son contrôle l’espace d’une seconde effrayante tandis que l’effet des drogues se faisait de nouveau sentir. Mais elle était suffisamment revenue à elle pour tressaillir lorsque l’homme sortit de la voiture et vint de son côté.
— Je ne vais pas te faire de mal.
Il ment, songea-t-elle.
— Ne me touchez pas, articula-t-elle avec peine.
Son expression changea, se parant d’une méchanceté indescriptible.
— C’est moi qui commande, à présent.
Il lui saisit le bras et pencha la tête, comme s’il comptait l’embrasser.
Même dans son état de torpeur induit par les narcotiques, elle savait que si elle lui disait la vérité, elle lui fournirait une nouvelle arme avec laquelle la torturer. Mais si elle ne le faisait pas, il risquait de briser son esprit par inadvertance, de la tuer en la forçant à revivre l’horreur hideuse de ses souvenirs sanglants. Et il fallait qu’elle survive. Parce que Max ne sait pas.
— Non, chuchota-t-elle, ravalant la nausée que lui donnait sa simple présence. J. Peux pas… contact.
Il se figea et resserra la main sur son bras.
— Tu veux dire qu’un contact physique direct peut te faire du mal ? C’est pour ça que tu portais toujours ces gants ?
Elle essaya d’acquiescer, mais sa tête retomba et elle avait toutes les peines du monde à la relever.
— Oui.
— En ce cas, je suppose que je vais devoir être prudent.
Il détacha sa ceinture de sécurité et la prit dans ses bras pour la sortir de la voiture.
Ses vêtements la protégeaient, mais si près de lui et avec ses boucliers télépathiques restants mis à mal par les drogues, elle ne pouvait que se noyer dans son aura maléfique. Il avait l’air normal, humain. Mais il ne l’était pas. Il était si corrompu de l’intérieur, si dérangé qu’il n’avait rien de comparable à un humain.
Il la déposa sur une sorte de surface douce, son élégant visage aux yeux bleus tour à tour flou et net. L’estomac de Sophia se souleva au même moment, et elle se renversa sur le côté de ce qui s’avéra être un canapé, tordue de douleur.
— Là, là… (Il lui essuyait le visage avec un linge mouillé, la voix empreinte de sollicitude.) Je vais nettoyer ça. Laisse-moi t’emmener dans ta chambre.
Son sourire glaça le sang de Sophia.
— C’est là-bas que nous jouerons à nos petits jeux, de toute façon.