CHAPITRE 42

« Prends soin de mon cœur veux-tu, Sophie  ? Ça me fait un peu bizarre de ne plus l’avoir dans mon corps… mais j’ai l’intention de te voler le tien pour compenser. »

 

Note manuscrite de Max à Sophia.

 

Max outrepassa les consignes de sécurité de sa voiture pour la quinzième fois, mais il savait qu’il allait arriver beaucoup trop tard. D’après ses calculs, Bonner avait presque cinquante minutes d’avance sur lui. Même en mettant moitié moins de temps que prévu pour arriver au complexe, ça laissait une éternité à Bonner pour tourmenter Sophia pendant qu’elle était perturbée et droguée.

Il songea qu’elle allait survivre. Les J-Psis étaient endurcis sur tous les plans. Et sa Sophie avait prouvé sa force à de multiples reprises. Il allait la trouver. Il n’y avait pas d’autre solution.

Alors qu’il venait de dépasser une berline qui roulait tout juste à la vitesse maximale autorisée, il sentit une légère distorsion dans l’atmosphère à sa droite. Cette pensée ne s’était pas dissipée de son esprit qu’il avait déjà sorti son pistolet électrique et le pointait sur la tête du Psi qui s’était téléporté dans le siège passager.

— Ce ne sera pas nécessaire, détective. (Une voix si froide qu’elle était plus que glaciale, plus que dénuée d’émotion.) Nikita m’a demandé une faveur. Où devez-vous aller  ?

Sa décision prise en une seconde, Max baissa son arme et coupa la voie au son strident des signaux d’alarme pour s’arrêter sur le bas-côté.

— Là où se trouve Sophia Russo.

Le Conseiller Kaleb Krychek portait un complet gris anthracite impeccable et avait des yeux d’un noir pur empli d’étoiles blanches. Mais contrairement à celui de Faith ou de Sascha, son regard était indescriptiblement distant. Comme si Kaleb n’avait jamais rien ressenti, qu’il ne subsistait pas même un écho dans ses yeux du petit garçon qu’il avait dû être.

— Il me faut une clé, dit le Conseiller. (On aurait cru qu’il parlait du temps qu’il faisait, pas de la vie d’une femme qui s’était battue pour son droit à vivre chaque seconde de chaque jour.) Je ne peux me téléporter qu’à des endroits que j’ai déjà vus ou dont j’ai une photographie récente.

— Pouvez-vous vous rendre auprès de personnes  ?

— Oui, avec certaines restrictions.

Max tendit la main.

— Prenez son image dans ma tête.

Kaleb ne le toucha pas.

— Vous avez un bouclier naturel.

Son ton disait que ça l’empêcherait de prendre quoi que ce soit.

Se retenant de céder au découragement, Max se connecta rapidement à Internet sur son téléphone.

— Là, dit-il en lui montrant à l’écran une photo du complexe maritime. Pouvez-vous m’emmener là-bas  ?

Kaleb sortit un appareil compact qui avait l’air d’être un agenda électronique haut de gamme et afficha plusieurs autres photos détaillées du lieu.

— Oui.

Il n’y eut ni contact, ni avertissement.

Max parvint tout juste à garder l’équilibre lorsqu’ils se matérialisèrent devant le gigantesque hall d’entrée en verre du complexe. L’air était lourd, mais il ne pleuvait pas. Le portier bouche bée se ressaisit.

— Conseiller Krychek, parvint-il à articuler d’une voix rauque, j’ignorais que vous aviez réservé une chambre, monsieur.

Max passa la porte avant Kaleb et se dirigea vers l’accueil.

Abattant sa carte d’identité sous le nez du réceptionniste, il afficha la photo de Bonner – tirée d’un article de journal – sur son téléphone portable et la montra à l’homme blond qui était de service.

— Quelle chambre  ?

— Ah… (L’homme jeta un coup d’œil à gauche, puis à droite.) Je dois demander au direc…

— Si elle meurt, dit Max sur un ton catégorique, vous serez le suivant.

Le réceptionniste devint blanc comme un linge et secoua la tête.

— Je n’ai pas vu…

— Un homme seul, qui s’est sans doute enregistré au cours des douze dernières heures. Un bungalow isolé.

L’homme blond se mit à pianoter sur le clavier de son ordinateur.

— Un seul client s’est présenté ces vingt-quatre dernières heures. Mais monsieur White…

La glace dans le sang de Max se changea en feu liquide à ce nom, un nom que le Boucher n’avait aucun droit d’usurper.

— Où  ?

— Bungalow 10, tout au bout de la route est. (Sans attendre que Max le réclame, le réceptionniste lui montra une image holographique du complexe.) Nous sommes ici. Le bungalow 10 est là.

Il lui indiqua les emplacements.

— C’est à environ vingt minutes de marche.

Max vit Kaleb entrer et se tourna vers lui.

— Pouvez-vous nous téléporter là-bas  ?

— Cette image est figurative… une carte 3D, dit l’autre homme aussitôt. Il me faut un cliché du bâtiment en question.

— Je suis désolé. (Le réceptionniste ouvrit les mains.) Je n’ai rien de tel à disposition. Je pourrais demander à notre département des relations publiques…

Mais Max ressortait déjà en courant.

 

Sophia roula du lit et s’avança en chancelant vers la porte. Il avait commis l’erreur de ne pas l’attacher avant d’aller prendre sa douche.

Elle s’effondra au bout de trois pas hésitants, et son genou heurta le sol si violemment que la douleur lui vrilla la jambe. Réprimant un cri, elle s’agrippa au bord du lit et essaya de s’y hisser de nouveau. Ça lui prenait trop de temps. Elle l’entendait siffloter avec une gaieté obscène dans la cabine de douche en verre fumé à quelques mètres de là, tel un homme sans le moindre souci.

Sophia vit la porte de la chambre tanguer puis s’étirer sur le côté, et dut s’accrocher au bout du lit pour garder l’équilibre. S’obligeant à lâcher ce support, elle bondit en avant, désespérant de passer cette porte qui se distordait. Elle l’entendait presque rire.

— Stop. Stop.

Le rire se mua en gloussements.

— Où est-ce que tu vas comme ça  ?

Elle sentit de l’humidité au niveau de sa taille, de la peau toute proche de sa joue. Tressaillant, elle essaya de cacher ses mains nues sous ses aisselles.

— Retourne là-bas… voilà, c’est bien.

Elle savait devoir lui obéir, car sa semi-nudité était une menace calculée.

— Pourquoi  ? demanda-t-elle d’une voix rauque, mais cette question venait aussi du centre de son cerveau, la partie qui n’avait pas été endommagée.

Il ne répondit pas avant qu’elle se soit assise dos à la tête de lit, les jambes étendues devant elle.

— Tu me fascines, dit-il en lui caressant la cuisse.

Révulsée, elle essaya de se dégager mais il la cloua sur place.

— Lors de nos précédents échanges, poursuivit-il d’une voix calme et claire comme s’ils étaient des amis proches qui conversaient, j’ai songé à ce à quoi tu pouvais ressembler sous tes apparences de Psi. Je me suis demandé si tu étais comme les autres femmes, ou si tu étais plus que ça.

— Droguée, dit-elle, la bouche pâteuse. Pas moi-même.

La colère déforma les traits de Bonner.

— Non. C’est plutôt fâcheux. C’est avec toi que j’ai envie de jouer. Peu importe… nous avons le temps. (Il se pencha vers elle.) Ta peau est si pâle, si jolie.

Il passa la main à un centimètre de la peau vulnérable de son visage.

— Je n’ai pas envie de perdre ma compagne de jeux trop vite, mais après tout ce temps… je ne peux pas résister.

Il l’effleura du bout du doigt.

Des bouches béantes qui hurlent.

Des suppliques. Des murmures. Des cris.

De la terre, sombre et sale.

Des éclaboussures de sang sur un mur. Mille gouttelettes d’horreur.

Sophia lutta contre le tourbillon infernal, consciente que cette fois on allait venir la chercher, que son flic allait venir la chercher. Tout ce qu’elle devait faire, c’était survivre.

 

Max s’arrêta net à quelques mètres du bungalow 10, les poumons en feu d’avoir couru jusque-là.

Son instinct le pressait d’enfoncer la porte et de se ruer à l’intérieur pistolet au poing, mais il inspira deux bouffées d’air pour calmer sa respiration.

— Nous devons être prudents, dit le Psi au regard froid qui avait couru à côté de lui avec une grâce dangereuse, marque inhumaine de sa télékinésie. S’il se trouve près d’elle avec une arme et que nous le surprenons, il pourrait décider de la tuer.

Krychek regarda le bâtiment sans changer d’expression.

— Les rideaux sont tirés. Comment saurez-vous ce qui se passe à l’intérieur  ?

— L’ego de Bonner l’a toujours mené à sa perte, dit Max en s’avançant sans bruit vers la porte et en tournant avec précaution la poignée de style ancien.

Comme il l’avait espéré, le monstre ne l’avait pas fermée à clé ; une façon de faire miroiter à sa victime la possibilité de s’échapper. L’entrebâillant à peine, il se hasarda à jeter un coup d’œil. Ne voyant rien ni personne dans le salon, il l’ouvrit assez pour pouvoir se faufiler à l’intérieur.

Comme il ne comprenait pas bien ce qui pouvait susciter l’intérêt de Kaleb en dehors d’une froide curiosité intellectuelle, il laissa le Conseiller faire ses propres choix tandis qu’il retirait ses chaussures et ses chaussettes trempées et traversait le salon à pas de loup pour rejoindre la porte entrouverte à l’autre bout du couloir. Il se colla contre le mur et jeta un coup d’œil par la charnière.

Sophie.

Elle était adossée contre la tête de lit, les cheveux emmêlés, le visage égratigné et meurtri. Mais c’était sa posture qui l’inquiétait. Sa tête n’arrêtait pas de retomber sur le côté, et elle semblait devoir lutter pour la redresser. Elle avait les mains le long des cuisses, exposées au monstre assis devant elle qui agitait sa propre main à quelques centimètres à peine de son visage. Qui la torturait.

Les épaules crispées tant l’envie le démangeait de braquer le pistolet électrique qu’il tenait à la main sur le crâne de Bonner, Max était sur le point d’essayer de tirer lorsque Krychek se matérialisa à côté de lui. Le Conseiller lui adressa un unique hochement de tête, et cette fois Max se tenait prêt à être téléporté. Il se retrouva devant Bonner, son pistolet pressé sur la tempe du Boucher de Park Avenue.

Bonner se figea.

— Détective.

— Baisse ta main ou j’appuie sur la détente, dit Max sur un ton monocorde qui ne laissait aucune place au doute.

Bonner écarquilla ses yeux bleus.

— Vous avez l’air sérieux.

Il écarta vivement le bras.

Max se tourna et lui tira une balle dans la paume avant qu’il puisse de nouveau toucher Sophia, exposant ses os blancs. Sophia se jeta sur le côté au même instant. La situation sous contrôle, Max s’apprêtait à plaquer le Boucher au sol et à le menotter lorsque Bonner fut propulsé en hurlant à l’autre bout de la pièce et alla s’écraser dans un coin.

S’étant jeté sur Sophia pour la protéger, Max leva la tête.

— Il ne représentait plus une menace.

Il monta sur le lit et serra Sophia contre lui.

— Il sera une menace tant qu’il vivra, dit Kaleb, se retournant pour observer Max et Sophia avec un détachement qui fit se demander à Max s’il ne venait pas d’échanger un tueur contre un autre. C’est logique de se débarrasser de lui.

— Il n’est pas mort  ?

— Pas tout à fait, mais ça revient au même.

Max prit une décision brutale.

— Dépouillez son esprit. Nous devons savoir où il a enterré ses victimes afin que leurs parents puissent les ramener chez eux et faire leur deuil.

Il se demanda si un Psi pouvait comprendre ça.

Mais Kaleb Krychek ne posa pas de questions.

— C’est fait. Je vous noterai les emplacements. (Une pause.) Il est mort. Le regrettez-vous  ?

Max regarda le corps désarticulé de Bonner et n’éprouva qu’une satisfaction sauvage.

— Non.

Un homme meilleur aurait peut-être répondu différemment, mais Max n’avait jamais prétendu être un homme meilleur. Il regarda Sophia qu’il serrait dans ses bras.

— Sophie  ?

Elle ne répondit pas et garda les yeux fermés, ses cils pareils à des croissants de lune sombres sur ses joues.

— Il faut que je l’emmène à l’hôpital.

Krychek ne bougea pas un muscle, mais Max se retrouva l’instant suivant au beau milieu de ce qui ressemblait à un centre médical Psi, le Conseiller à côté de lui. Les médecins se figèrent une seconde avant d’accourir. Répondant à leurs questions concises au sujet de ce qui s’était passé, Max leur confia Sophia… mais refusa de la quitter.

Il ne vit pas Krychek disparaître.

 

Kaleb regarda le corps de l’humain qu’il venait de tuer, jouant avec le petit pendentif en platine – une étoile unique et parfaite – qu’il gardait toujours sur lui où qu’il aille. Il baissa les yeux sur l’étoile et dit  :

— Pour toi.

Pour la seule personne qu’il connaissait mieux que quiconque sur cette planète, et auprès de laquelle il ne pouvait pourtant pas se téléporter, même s’il avait essayé d’innombrables fois.

Tous les jours pendant plus de six ans.

Si d’autres personnes s’étaient trouvées dans la pièce à ce moment-là, elles auraient pu s’étonner du voile de ténèbres qui éclipsa les étoiles dans ses yeux, un noir si absolu qu’il n’était ni ordinaire, ni acceptable. Mais puisqu’il n’y avait qu’un mort dans la pièce, il n’y eut pas de questions.

Après avoir mis l’étoile dans sa poche, Kaleb contacta les autorités et s’assura que l’incident ne créerait pas de problèmes. Vu les prédilections de Gerard Bonner, il n’eut pas besoin d’insister.

Puis, une fois seul, il se téléporta dans tous les lieux qu’il avait arrachés à l’esprit de Bonner afin de vérifier qu’il avait les bonnes coordonnées. Froides et désolées, les tombes anonymes lui évoquèrent les pièces privées de lumière dont se servait un autre tueur, un sociopathe qui avait formé Kaleb à être son auditoire… et son protégé.

— Kaleb.

La voix de Nikita résonna dans sa tête alors qu’il quittait la dernière tombe pour se rendre sur la terrasse de sa maison à Moscou.

— C’est fait. Sophia Russo et Max Shannon sont tous deux sains et saufs.

Le précipice qui s’ouvrait sur des promesses tranchantes au bout de la terrasse sans balustrade l’attirait de la même façon que le jumeau obscur du Gardien du Net, l’entité qui était à la fois l’archiviste et le protecteur du Net. Mais Kaleb n’avait pas encore l’intention de partir. Pas avant d’avoir retrouvé sa proie insaisissable, découvert ce qui les attendait.

La voix télépathique de Nikita faiblit une seconde.

— Je m’excuse. Je parlais avec l’équipe médicale.

— La J-Psi  ?

— Elle est dans le coma… les drogues qu’on lui a administrées semblent avoir eu de graves effets secondaires. (Une pause.) Merci.

Kaleb aurait pu lui rappeler que ça n’avait pas été une vraie faveur, que tout finirait par se payer, mais il ne le fit pas. Pas ce jour-là.

— Tu es sûre de toi, Nikita  ?

Elle ne lui demanda pas comment il savait ce qu’elle s’apprêtait à faire.

— Il ne sert à rien de lutter contre la vague. Ceux qui essaieront se noieront.

— Certains diront que c’est toi qui vas te noyer, écrasée contre un mur de Silence.

— Et toi  ?

Kaleb se pencha au-dessus du gouffre noir, mais ce furent d’autres ténèbres qu’il vit, la lumière qui s’éteignait dans les yeux d’une femme alors qu’elle suppliait qu’on l’épargne.

— Je pense que l’heure est venue.