CHAPITRE 43
« Maintenant que j’en suis là, je m’aperçois qu’en fin de compte je suis incapable de te dire au revoir, que la pensée de te laisser partir m’est insupportable. C’est une obstination égoïste, mais elle me tient en otage. »
Sophia Russo dans une lettre cryptée, programmée
pour être envoyée après sa mort à Max Shannon.
Sophia se sentait douloureusement vulnérable, comme si on avait frotté sa peau pour exposer ses entrailles. Un gémissement monta dans sa gorge et elle ouvrit les yeux. Les lumières l’agressèrent, les voix étaient trop aiguës.
— Sophie.
Aveuglée, elle se tourna en direction de la voix. Et lorsqu’il referma la main sur la sienne, elle s’y accrocha. Car il était calme, et tout le reste parut se calmer autour de lui. Inspirant une bouffée d’air, elle essaya de réfléchir et de se concentrer.
— Que… s’est-il passé ?
— Ils t’injectent d’autres drogues pour contrer l’effet des narcotiques, dit-il, et elle sut alors que son nom était Max. Les médecins disent que tu commences à réagir positivement.
Des fragments d’images décousues se déversèrent dans sa tête.
— Combien de temps ?
— Vingt heures, lui dit-il, le visage plus marqué qu’il ne l’avait été plus tôt. Je commençais à craindre que tu ne te réveilles plus.
Motivée par ses sentiments pour cet homme tendre à la sombre beauté masculine, elle lutta pour secouer les effets persistants des drogues.
— Mon corps s’est mis en sommeil pour évacuer les drogues.
— C’est ce que les M-Psis ont dit.
Il jeta un coup d’œil à sa droite.
Suivant son regard, elle vit les M-Psis postés derrière la vitre d’une salle de surveillance.
— Je suis dans un hôpital Psi.
— Il est privé, lui dit Max. Nikita est certaine de la loyauté du personnel.
Mais Sophia songea que loyaux ou non, ils devaient savoir qu’elle s’était affranchie de Silence. Ne serait-ce que parce qu’elle agrippait la main de Max.
— Ils vont…
— Chut. (Se penchant vers elle, il baissa le ton.) Je leur ai dit que mon bouclier naturel semble te fournir un ancrage.
Elle réfléchit, écartant les toiles d’araignées qui menaçaient de l’étouffer.
— C’est vrai.
Il jouait le rôle d’un mur psychique qui l’isolait de tout.
— Bien.
Mais elle prit alors conscience d’autre chose.
— Je ne peux pas passer ma vie à te tenir la main. (Elle crispa les doigts sur sa poigne puissante.) Mes boucliers télépathiques… je n’arrive pas à me focaliser assez pour éprouver leur résistance. C’est impossible qu’ils aient survécu à Bonner et aux drogues.
— Tu ne vas pas renoncer à moi, si ? demanda Max, la mine sombre.
— Non, dit-elle avec sincérité.
Il était à elle, comme jamais personne ne l’avait été. Et il avait besoin d’elle, ce flic qui gardait pour lui toute sa douleur et dissimulait ses cicatrices.
— Je ne renonce pas à toi.
Les yeux de Max étincelèrent.
— Voilà ce que je veux entendre.
Elle sut à sa façon de la regarder qu’il avait envie de plaquer la bouche sur la sienne, de les mêler si intimement que rien ne pourrait jamais plus les séparer. Elle dut se faire violence pour ne pas le supplier de céder à son désir. Car lorsque Max la touchait, elle se sentait vivante, humaine.
— Il faut que tu saches quelque chose, chuchota-t-elle.
Il secoua la tête.
— Non. Tu me le diras le jour de notre mariage.
Elle eut de nouveau le tournis, mais c’était un vertige différent cette fois, qui eut le curieux effet de lui couper le souffle.
— J’ai témoigné une fois à un procès où le procureur nous a montré une vidéo prise à un mariage grec (parce que l’accusé y avait été vu en compagnie de la femme qu’il avait éviscérée une heure plus tard, mais ce n’était pas sur l’horreur qu’elle voulait s’attarder), et à un moment donné, ils ont tous jeté des assiettes par terre.
Max éclata de rire, révélant la petite fossette qu’elle aimait tant.
— Si tu as envie de jeter des assiettes par terre à notre mariage, bébé, je t’en achèterai une pile entière.
— Non. (Elle eut envie de faire écho à son rire et de tracer les contours de ses lèvres.) Je pense que j’aimerais me marier entre les murs de l’endroit qui sera notre chez-nous.
L’expression de Max se para d’une virilité sauvage.
— Alors c’est ce qu’on fera.
Comme les médicaments agissaient à une vitesse remarquable, Max avait prévu de ramener Sophia chez eux plus tard ce jour-là afin qu’elle puisse se rétablir en privé, mais les M-Psis refusèrent de la laisser partir.
— Écoutez, finit par assener Max, à deux doigts de perdre son sang-froid, elle n’a pas de blessures physiques en dehors de quelques coupures et hématomes, et les effets secondaires des drogues se sont presque totalement dissipés. (En dépit du besoin violent qu’il avait de la tenir dans ses bras, il n’aurait jamais suggéré de l’emmener sinon.) Pourquoi faut-il qu’elle reste ici ?
Le M-Psi regarda Sophia.
— Je dois en discuter en privé avec mademoiselle Russo.
— C’est ma partenaire. (Max allait avoir du mal à laisser Sophia seule à l’avenir.) Et elle a déjà été victime d’agressions alors qu’elle se trouvait en des lieux prétendument sûrs.
— Lâchez sa main, dit le médecin.
Max serra les doigts de Sophia.
— Vous êtes fou ?
— Non.
Sophia regarda tour à tour Max et le M-Psi.
— Vas-y lentement, dit-elle. Je serai en mesure de dire s’il y a un problème.
Les instincts protecteurs de Max se rebellèrent.
— Sophie.
— Je dois savoir.
Son regard en disait bien plus long que ses paroles.
La sueur se mit à perler le long de la colonne vertébrale de Max tandis qu’il desserrait son étreinte jusqu’à ce que seuls leurs doigts se touchent… puis Sophia brisa ce dernier contact. Il se tenait prêt à lui saisir le poignet au moindre signe de malaise, mais elle le dévisagea avant de reporter son attention sur le M-Psi.
— Je devrais être morte. Les voix auraient dû me transpercer l’esprit… mais je n’entends même pas un murmure.
Les pensées décousues et tranchantes qui l’avaient assaillie lorsqu’elle s’était réveillée étaient maintenues à bonne distance, son esprit pareil à une étendue d’eau pure et sans vagues.
— Exact. (Le M-Psi posa le fichier électronique qu’il tenait à la main.) D’après les registres auxquels j’ai eu accès, vos boucliers étaient un grave sujet d’inquiétude… à tel point que vous étiez sur la liste rouge de la rééducation. Mais d’après mes scans, ces mêmes boucliers sont à présent hermétiques.
Max prit une brusque inspiration à côté de Sophia, le corps raide de tension.
— Est-ce qu’il a raison ?
— Emmène-moi dehors, Max, dit-elle, repliant les doigts sous les draps alors qu’elle aurait voulu les tendre vers son flic. Je dois en avoir le cœur net.
Une brise fraîche caressa le visage de Sophia lorsque Max la fit sortir dans sa chaise roulante sur le toit de l’hôpital privé. Le vent charriait le sel de la mer et l’animation débordante de la ville.
Un millier d’odeurs flottaient dans l’air, de celle sucrée de la barbe à papa à celle iodée du poisson, en passant par les parfums d’épices d’un restaurant exotique. Des bruits aussi montaient du sol. Le vrombissement régulier des véhicules, le flot soutenu des conversations de milliers de gens, parfois une sirène qui ponctuait les allées et venues des ambulances.
— Tout est à l’extérieur, chuchota-t-elle, abasourdie. (Rien ne se fracassait contre son crâne, ou si c’était le cas, ses boucliers étaient si solides qu’elle ne sentait pas le moindre écho.) Emmène-moi plus loin, Max.
Alors qu’il poussait sa chaise roulante, elle osa essayer de manipuler ce qui la protégeait et écarta à peine les murs d’acier. Des bruits épars, des bribes de pensées. Elle referma aussitôt les murs.
— Pas de doute… j’ai des boucliers fonctionnels. (Elle agrippa les bras de la chaise et se leva.) Hautement fonctionnels.
Elle n’en avait jamais eu de pareils, même enfant.
Max tendait déjà la main pour la rattraper tandis que le M-Psi la réprimandait. Elle n’y prêta pas attention. Debout sur ses jambes flageolantes, elle prit une profonde inspiration… et laissa les pulsations de la ville l’envelopper.
— Je suis libre, dit-elle, même si elle savait que ce n’était pas aussi simple. (La J-Corps n’allait pas la laisser partir puisqu’elle était de nouveau utile. Mais…) Et je me battrai pour le rester.
Fini, l’acide qui lui rongeait l’âme. Fini.
Un mélange de joie et de détermination se lisait sur le visage de Max, et Sophia entendit les mots qu’il ne prononça pas. Le M-Psi prit la parole.
— Vous devriez vous rasseoir, mademoiselle Russo.
Comme elle tenait mal sur ses jambes, elle ne protesta pas.
— Avez-vous une idée de la raison pour laquelle mes boucliers se sont régénérés ?
Le M-Psi secoua la tête.
— C’est pour ça que je veux vous garder ici plus longtemps… des boucliers aussi endommagés que les vôtres ne devraient pas se régénérer. Je n’ai pas trouvé un seul cas similaire dans nos archives. Je crains que ce bouclier vous lâche aussi vite que…
— En ce cas, dit Sophia en tournant de nouveau le regard vers la ville, j’aimerais mieux utiliser le temps qu’il me reste le plus judicieusement possible. Peu de J-Psis ont droit à une seconde chance.
Le M-Psi consulta son dossier médical.
— Je ne consens à vous laisser sortir que si quelqu’un peut rester avec vous en permanence les vingt-quatre prochaines heures. Les drogues pourraient se réactiver et causer un évanouissement.
— Je veillerai à ce qu’elle ne soit jamais seule, dit Max sur un ton inflexible. Signez son autorisation de sortie.
Dix minutes plus tard, Sophia se retrouva dans le siège passager de la voiture de Max, qui les ramena à l’appartement.
— J’ai mis la pression à la sécurité, dit-il, la mâchoire crispée. Personne ne pourra t’atteindre sans passer d’abord par moi.
— Max, je sais que tu as dit d’attendre le jour de notre mariage, mais j’ai vraiment envie de te dire quelque chose.
Max serra le volant.
— Tu es toujours pressée toi, hein chérie ?
Elle songea qu’avec Max, elle était en effet à la fois impatiente et gourmande.
— J’adore ton odeur.
Il lui jeta un regard surpris.
— C’est ça que tu voulais me dire ?
— Oui.
Avec un sourire satisfait, elle ferma les yeux et s’abandonna au sommeil qui menaçait de l’emporter depuis qu’ils étaient montés dans la voiture.
Elle n’eut pas conscience qu’ils arrivaient à l’immeuble, que Max la transportait dans sa chambre et l’étendait sur son lit. Elle ne sentit pas non plus le baiser qu’il déposa sur son front, ni les murmures tremblants de cet homme qui lui disait qu’elle était tout pour lui.
Max s’assit sur le canapé de Sophia, pour la première fois capable de se repencher sur l’affaire Nikita depuis le cauchemar de l’enlèvement. Après ce que Nikita avait fait pour sauver Sophia, il devait bien plus à la Conseillère que ce qu’exigeaient ses obligations de détective de la Sécurité.
Pourtant, même s’il avait régulièrement été en contact avec elle la journée précédente, il ne l’avait pas informée de la présence de Ryan Asquith à une réunion de Purs Psis ; son instinct lui soufflait que le garçon n’était pas un meurtrier et qu’il succomberait sans doute à ce que Nikita entendait par « une petite discussion ». L’interne était tout au plus une taupe qui pourrait les mener au coupable.
Max lui avait en revanche parlé de Quentin Gareth, lui conseillant de surveiller ses arrières jusqu’à ce qu’ils découvrent où l’homme aux cheveux prématurément gris avait passé ces quelques mois rayés de son parcours.
« Quentin est en Jordanie pour affaires, lui avait dit Nikita. Il ne sera pas de retour avant trois jours, ce qui nous laisse le temps de déterrer la vérité… j’ai déjà entamé des scans approfondis sur le PsiNet en relation avec ce problème. »
Curieux de savoir si les recherches de Nikita avaient été fructueuses, il prit son téléphone portable et composa son numéro. Mais la ligne de communication de son bureau, comme sa ligne privée et son portable, était sur répondeur. Alors qu’il s’apprêtait à essayer de contacter son assistant, son téléphone sonna dans sa main. Il jeta un coup d’œil à l’écran et haussa un sourcil.
— Ryan.
— Détective Shannon, étant donné que vous avez respecté la confidentialité de notre précédente discussion, j’ai le sentiment de pouvoir vous confier une nouvelle information.
Max attendit qu’il poursuive.
— J’ai été abordé par un individu associé à Purs Psis après mon reconditionnement l’année dernière… ils pensaient que je serais réceptif à leur message.
— C’est une bonne stratégie de recrutement.
Ryan avait tué lorsque ses pouvoirs avaient échappé à son contrôle, et d’une certaine façon, il aurait été à la recherche de quelque chose susceptible de rétablir l’ordre dans le monde.
— Oui. (Ryan marqua une pause.) Même si je les ai suivis au début, je me suis vite rendu compte que mes objectifs ne coïncidaient pas avec les leurs. Mais juste au moment où j’allais me rétracter, j’ai obtenu le stage avec la Conseillère Duncan.
— Vous espionnez pour son compte ?
— Pas officiellement. Elle n’est pas au courant. (Il prit une longue inspiration.) Je voulais lui fournir une information qui l’inciterait à me garder à la fin du stage.
Soit le garçon plaçait sincèrement ses espoirs de survie en Nikita, soit c’était un très bon menteur.
— Qu’avez-vous découvert ?
— Rien de concret… mais il régnait une atmosphère particulière à la dernière réunion à laquelle j’ai assisté, comme un sentiment d’impatience. Même si je pense que les membres n’ont pas connaissance des détails, quelque chose est sur le point de se produire.
Raccrochant lorsqu’il devint clair que l’interne ne pouvait rien lui apprendre de plus, Max commença à consulter la myriade de messages qu’il avait reçus pendant qu’il avait été à l’hôpital avec Sophia, sa main serrée dans la sienne.
Il y avait un e-mail de Dorian.
« Ai trouvé une note dissimulée sur un vieux serveur qui dit que Gareth a décroché un stage de six mois à KTech Inc. (Londres). Ça coïncide avec la période qui t’intéresse. Tout est réglo. Mais quelqu’un s’est donné un mal de chien pour cacher l’info. »
Il tomba sur un second message arrivé seulement dix minutes plus tôt.
« Flic, j’espère que ta chérie n’a rien. Appelle-moi. »
Max composa son numéro. Dorian décrocha à la première sonnerie.
— Comment va Sophia ?
— Bien, vraiment bien. (Son cœur se serra ; une part de lui-même n’en revenait toujours pas que sa Sophie soit saine et sauve.) Alors, qu’est-ce que tu as trouvé ?
— Je suis désolé que ça ait pris un peu de temps, dit Dorian. Un motard a dérapé avec la pluie et a fauché quelques-uns de nos soldats quelques minutes après que je t’ai envoyé le premier message.
— Ils vont bien ?
— Un bras et une jambe cassés, mais ça ira. Je me suis chargé de leurs tours de garde. (Une pause, un froissement de papier.) Bref, je viens de creuser un peu plus au sujet de KTech Inc. Ça appartient à une société-écran, qui elle-même appartient à une société-écran, et ainsi de suite. Mais derrière tout ça, KTech est rattaché à Scott Inc.
— À Henry et Shoshanna, donc, compléta Max.
Toutes les pièces du puzzle s’imbriquaient. D’après le fichier confidentiel que Nikita avait donné à Sophia, Henry était le Conseiller le plus impliqué dans Purs Psis. En ce qui concernait les crimes, ce n’était pas vraiment une preuve tangible, mais cela suffisait à mettre Gareth dans la ligne de mire.
— Merci, Dorian.
Alors qu’il raccrochait et allait de nouveau essayer de joindre Nikita, il remarqua un bout de papier à côté de son pied, comme s’il était tombé de la table basse.
Il le ramassa et reconnut l’écriture de Sophia.
« Gareth. Rumeur. Pr »
Il n’y avait rien de plus. À l’évidence, elle avait été interrompue avant de pouvoir aller au bout de sa pensée. Refoulant son instinct protecteur et sa possessivité lorsqu’il prit conscience que ça avait dû se passer le matin de son enlèvement, il jeta un coup d’œil dans la chambre et vit qu’elle dormait paisiblement. Il songea avec un pincement au cœur que ce n’était pas la peine de la déranger. Sauf que… ça devait être important pour qu’elle ait laissé la brique de lait sur le plan de travail pour aller écrire cette note ; et sa Sophie, cette femme courageuse qui avait refusé de plier devant un sociopathe, était assez forte pour supporter ça.
Il alla s’agenouiller à côté du lit et posa la main sur sa joue, retrouvant le réseau familier des cicatrices de son visage.
— Sophie ?
Il ne put s’empêcher de couvrir les cicatrices de baisers empreints de tendresse.
Elle s’agita et ouvrit les yeux, les paupières lourdes.
— Mmm ?
À côté d’elle, Morpheus – qui ne l’avait pas quittée depuis qu’elle était rentrée – jeta à Max un regard noir.
— Tu as entendu une rumeur au sujet de Quentin Gareth. (Il déposa de petits baisers aux coins de sa bouche.) De quoi s’agissait-il ?
Elle laissa échapper un autre petit gémissement et se blottit plus près.
— Rapport de Prague, marmonna-t-elle, comme dans son sommeil. Vague rumeur.
Elle se tourna vers sa bouche, tel un chaton quémandant plus d’affection.
— Que disait cette rumeur, chérie ? (Il écarta les cheveux de son visage et la cajola avec d’autres baisers.) Sophie ?
— Il se peut que Gareth ait tué un étudiant il y a quatre mois. (Une déclaration d’une clarté limpide.) L’étudiant était sur l’une des listes du Centre.
— Il était considéré défectueux, murmura Max à voix haute.
— Mmm.
Max se rendit compte que si cette rumeur était fondée, Quentin n’était pas simplement une taupe de première catégorie à la solde d’Henry Scott, mais un fanatique qui plaçait une foi absolue en Purs Psis. Et ce genre d’individu pouvait disjoncter au moindre…
On sonna à la porte.