CHAPITRE 45
Nikita pénétra la chambre forte mentale du Conseil, consciente que ce qu’elle s’apprêtait à faire allait changer le cours de l’histoire des Psis. Le temps seul dirait si elle sortirait vivante de ce changement.
Kaleb entra en même temps qu’elle, Ming LeBon juste après.
— Te portes-tu bien ? demanda-t-elle.
Le Conseiller au penchant militaire ne se mouilla pas.
— Oui.
Ils se turent lorsque arrivèrent Henry et Shoshanna, suivis de près par Tatiana Rika-Smythe et Anthony Kyriakus.
— Nikita, dit Shoshanna Scott dès que les portes psychiques se refermèrent, est-ce au sujet des problèmes que tu as rencontrés dernièrement ?
— Oui, dit Nikita. Les experts que j’ai recrutés sont parvenus à faire remonter les assassinats jusqu’à un fanatique de Purs Psis.
— Je ne qualifierais pas les membres de Purs Psis de fanatiques, intervint Henry.
— Oh ? (Nikita en avait fini de jouer.) La définition de « fanatisme » est « dévouement absolu à une cause ». Il me semble que Purs Psis cadre avec cette définition.
Ce fut Ming LeBon qui s’exprima ensuite, et ce qu’il dit prit Nikita de court.
— Je m’inquiète moi aussi de la direction que prend Purs Psis.
— Ils n’aspirent qu’à préserver notre Silence, dit Henry. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter de ça… à moins de vouloir protéger ceux qui sont défectueux.
Nikita ne releva pas l’allusion flagrante à sa fille et resta focalisée sur Ming.
— Cependant, à cet objectif s’ajoute désormais un programme clairement raciste, poursuivit Ming. Purs Psis commence à considérer les autres espèces comme « impures », faute de trouver un meilleur terme. Il est incontestable que Nikita a été prise pour cible du fait de ses liens commerciaux solides avec les changelings.
— Eh bien, chuchota la voix de Kaleb dans l’esprit de Nikita, il semblerait qu’une curieuse alliance se profile.
— Il a peut-être une motivation ultérieure, répondit Nikita. Attendons de voir.
— Tenir notre peuple à l’écart des autres espèces n’est pas la pire des décisions, dit Henry. Si nous parvenions à nous isoler, notre Silence ne tarderait pas à être parfait.
— Si tu crois une chose pareille (la voix posée d’Anthony Kyriakus), tu es un imbécile.
La riposte de Shoshanna ne se fit pas attendre.
— Il n’y a que les individus les plus faibles de notre population qui sont sujets à des fractures de leur conditionnement…
— Tu vas donc ajouter deux cardinales et une scientifique de talent à cette liste ? (Le calme absolu d’Anthony n’enlevait rien au tranchant de sa question calculée.) Il est temps d’affronter les faits. Silence commence à se désintégrer, et pas seulement sur les bords. Si nous ne prenons pas des mesures pour régler la situation, nous risquons un effondrement incontrôlable.
— J’ai du mal à croire que ce soit urgent à ce point, dit Tatiana Rika-Smythe, qui se joignait pour la première fois à la conversation. Oui, il y a eu des incidents, mais pas au point de suggérer un état d’urgence sur tout le Net.
L’esprit de Ming tourbillonna, pareil à une tempête de glace.
— J’ai relevé un incident à l’exploitation minière de Sunshine il y a quelques mois.
— Le cas de psychose de masse ? clarifia Nikita, qui n’avait pas été directement concernée par la situation.
D’après les informations qu’elle avait rapidement consultées, l’épisode avait causé plus d’une centaine de décès.
— Oui. Ça a eu l’air d’une aberration quand c’est arrivé, mais on a assisté ces trois derniers jours à un autre incident de masse dans une station scientifique isolée des steppes russes.
— Combien de morts ? demanda Kaleb, qui parlait à tous pour la première fois.
— Trois cents. Et sur les cinquante survivants, trente au moins sont candidats à la rééducation totale. Leurs esprits sont brisés.
Il y eut un moment de silence tandis qu’ils digéraient la nouvelle. Nikita décida de parler la première, de tracer une ligne dans le sable.
— Nous ne pouvons pas continuer à rééduquer les gens ainsi. Cela équivaut à mettre le doigt dans une digue alors que le barrage a cédé.
— La rééducation est cruciale, argua Henry. Elle éliminera les éléments instables de la population…
— Combien ? demanda Nikita, fidèle à son Silence, au froid auquel elle avait été conditionnée enfant – un froid si profondément ancré que rien ne parviendrait jamais à le dégeler. Ça n’a pas vraiment de sens d’attendre que tous les nôtres soient morts pour s’arrêter.
— C’est une remarque mélodramatique, répondit Tatiana. Ceux qui rencontrent des problèmes restent une minorité, et tu as dit toi-même que les gens sont de plus en plus nombreux à réclamer la rééducation. La situation se rétablira d’elle-même.
— Sur ce point, il semblerait que tu n’aies pas lu tes rapports, Conseillère, dit Anthony.
Shoshanna brisa le silence.
— Anthony ?
— Il y a eu une baisse significative du nombre d’individus qui choisissent de faire évaluer leur conditionnement ces deux derniers mois.
— Comment est-ce possible ? demanda Henry. Tous les chiffres m’ont été communiqués.
— Soit quelqu’un te ment, soit tu as mal interprété les données, dit Nikita. Le fait est que le Net bourdonne de nouveaux murmures de dissension…
— Le Fantôme, l’interrompit Shoshanna, se référant à l’insurgé le plus connu du PsiNet. Il propage sa rébellion.
— Non, dit Nikita, il n’a fait que montrer du doigt la vérité. La violence qui a initié les reconditionnements a été planifiée, et la population a été poussée vers le Centre. Il semblerait que même les Psis n’apprécient pas d’être manipulés aussi ouvertement.
En réalité, cette prise de conscience était survenue à l’improviste. Nikita avait commencé à voir leur peuple comme le troupeau de moutons qu’il était depuis si longtemps. Mais le vent tournait. Et Nikita n’avait pas l’intention d’être emportée par la tempête.
Il y eut un moment de silence, et elle sut que des messages télépathiques furent échangés et des informations scannées afin de vérifier ses dires.
— Silence ne peut pas tomber, dit enfin Henry.
— Il est le socle de notre stabilité, ajouta Tatiana.
— Je suis du même avis.
La voix de Shoshanna.
— Cette stabilité est menacée, dit Ming. Il n’y a aucun moyen d’interrompre le processus à présent.
— Il est donc peut-être temps que Silence tombe, murmura Anthony.
— Non.
Trois voix.
Ming ne dit rien.
— Ce n’est pas une décision que nous pouvons prendre en un jour, quelle que soit notre position, dit Kaleb. Mais Purs Psis est un problème qui doit être éliminé. Leurs actions ne font que compliquer les choses.
— Purs Psis est composé de ceux qui soutiennent Silence, dit Henry. Si tu suggères de les éradiquer, c’est inacceptable.
— Veux-tu dire qu’ils sont sous ta protection ? demanda Nikita.
— Oui.
— Et que ce sont tes ordres qu’ils suivent ?
Un silence pesant retomba tandis qu’Henry prenait conscience de ce que sa réponse allait trahir. Bien entendu, ils savaient tous que c’était lui qui avait manipulé Quentin Gareth – la dernière année au moins –, mais c’était tout autre chose qu’il l’admette.
Shoshanna « sauva » son mari.
— Purs Psis obéit à ses propres principes. Ce n’est pas parce qu’il se trouve qu’Henry les cautionne qu’il faut l’accuser d’avoir orchestré les attaques menées à ton encontre, Nikita.
— Quelle épouse modèle.
La voix télépathique de Kaleb était emplie de néant, si vide que Nikita se demanda ce qui lui avait pris de s’allier à lui. Mais dans ce nid de vipères, il était au moins l’un de ceux qu’elle comprenait en partie.
— Elle a lié son sort au sien, répondit Nikita. S’il tombe, elle tombera avec lui.
— Tatiana est avec eux.
Nikita acquiesça.
— Ming est ambivalent.
— Anthony nous soutiendra… il a trop d’intérêts commerciaux avec les autres espèces.
Nikita ne mentionna pas les conversations qu’elle avait eues avec Anthony.
— Et toi, demanda-t-elle au Tk-Psi le plus dangereux du Net. Dans quel camp es-tu réellement ?
— Ça, tu devras attendre pour le savoir.
— Il semblerait que nous soyons dans une impasse. (La voix pleine d’intelligence d’Anthony.) Il serait préférable que tu fasses comprendre à Purs Psis qu’il est dans leur intérêt de renoncer rapidement à leurs ambitions de coup d’État, dit-il à Henry.
— Et que tu informes les membres qui se trouvent dans ma ville qu’ils ont jusqu’à la fin de cette réunion pour partir, dit Nikita. Ou je me chargerai moi-même de les éliminer.
Elle avait déjà tué. À de nombreuses reprises. Et elle recommencerait. C’était pour servir ses intérêts, se dit-elle. Ça n’avait rien à voir avec le fait que Purs Psis avait essayé de s’en prendre à sa fille et à l’enfant à naître de Sascha.
— Une dernière chose… Henry ? dit-elle, se focalisant sur l’autre Conseiller.
Elle avait des milliers de souches de virus dans la tête. Elle songea que l’un d’eux parviendrait à infiltrer les boucliers d’Henry. Et elle trouverait lequel, quel que soit le temps que ça lui prendrait.
— La prochaine fois que tu jugeras que l’un de mes employés est défectueux et que tu ordonneras sa rééducation sans mon consentement, ma réaction ne sera peut-être pas aussi civilisée. À vrai dire, il vaudrait mieux pour ta… santé que tu n’empiètes plus sur mon territoire.
— Parlons-en, de ta J-Psi, dit Tatiana d’une voix suave. Il y a quelque chose qui ne va pas du tout chez elle. Son bouclier est tout sauf ordinaire.
— Depuis quand être extraordinaire est-il un crime ?
Nikita survivait au sein du Conseil depuis bien plus longtemps que Tatiana. Si la femme plus jeune avait oublié ce détail, elle aurait droit à une surprise mortelle un beau jour quand elle se croirait en sécurité.
— Elle est l’un des miens… comme tous les autres Psis sur mon territoire.
L’insinuation était claire.
— Ainsi tu protèges les individus défectueux, maintenant, dit Shoshanna. C’est dans le sang, on dirait.
Nikita n’entra pas dans le débat avec la Conseillère qui avait pris la décision fatale de soutenir Henry.
— J’ai dit ce que j’avais à dire.
La réunion se termina moins d’une minute plus tard. En apparence, rien n’avait été résolu, mais Nikita savait que ce n’était qu’une illusion à peine voilée.
Le Conseil s’était scindé en deux.
Kaleb avait assisté à la réunion sur la terrasse de sa maison à Moscou. Il rentra dans l’intention de réfléchir à sa prochaine manœuvre… et de rappeler Max Shannon, de qui il avait reçu un message au tout début de la réunion.
C’était avant qu’il voie le paquet posé au centre de son bureau.
Il n’avait pas été là lorsqu’il était sorti sur la terrasse.
Un seul groupe d’individus était capable de pénétrer par effraction chez lui sans déclencher ses alarmes.
Prenant un coupe-papier en argent qu’un partenaire commercial humain lui avait offert, il ouvrit le paquet. Il y avait une boîte en bois à l’intérieur. Cette boîte renfermait un écusson neuf, du genre de ceux que l’on pouvait porter sur un uniforme. L’écusson représentait deux serpents enlacés qui s’affrontaient : l’emblème personnel du Conseiller Ming LeBon. Mais une petite flèche noire à la forme parfaite transperçait le tissu.
Visiblement, les Flèches avaient décidé de revenir sur l’allégeance qu’elles avaient jurée à Ming.
Kaleb ne commit pas l’erreur de penser que cette allégeance lui avait été transférée. Non, il s’agissait à la fois d’une mise en garde et d’une invitation. Il retira la flèche et la posa sur son bureau. Puis il remit l’écusson dans la boîte et se téléporta avec en un lieu extrêmement sûr, dont il repartit à peine arrivé.
Deux Flèches levèrent aussitôt la tête au petit bruit d’un objet qu’on posait sur la table à leur droite, une table qui se trouvait au cœur de leur centre de commandement et que seules les autres Flèches connaissaient. Aucun des deux hommes ne dit un mot, mais ils s’attelèrent ensemble à démanteler la boîte et détruire l’écusson.
Ming ne trouverait aucune preuve, pas avant qu’il soit trop tard.