CHAPITRE 3
« La patiente n’est plus connectée au PsiNet que par un seul et unique lien d’énergie psychique ; son esprit a survécu en ancrant l’intégralité de sa conscience dans le tissu du réseau neural. Toute tentative de séparation entraînera non seulement sa mort, mais la destruction totale de sa personnalité. »
Rapport du Psi-Med sur Sophia Russo,
mineure, 8 ans.
Sophia n’avait pas dormi depuis vingt-quatre heures lorsqu’elle entra dans le pénitentiaire ironiquement nommé Liberty le lendemain matin, mais personne n’aurait pu s’en douter à sa voix limpide et sa tenue élégante. Dès son arrivée, elle fut escortée à une salle d’interrogatoire. L’assistant du procureur chargé de l’affaire la rejoignit la minute suivante.
Cinq minutes plus tard, elle entamait l’extraction des souvenirs. Contrairement à celui de Bonner, l’esprit de ce détenu n’était empli que de quarante ans de vie et de violence. Certains jeunes J-Psis se perdaient dans le dédale, mais Sophia était devenue très douée pour filtrer. Elle accéda sans perdre de temps aux souvenirs du jour qui les intéressait.
Les humains tendaient à se méfier des télépathes et en particulier des J-Psis, redoutant que les Psis leur volent leurs secrets. En réalité, Sophia avait déjà trop de fragments de la vie d’autres personnes dans la tête. Elle n’en voulait pas davantage, et surtout pas du genre de ceux qu’on lui demandait invariablement d’extraire. Durant toutes ses années de service, elle n’avait trouvé que quatre innocents.
— Je l’ai, dit-elle à l’assistant du procureur.
Après avoir demandé au prisonnier et à son avocat d’attendre, il la conduisit à la salle d’attente située à l’extérieur du bureau du gardien.
— Pourriez-vous me projeter les souvenirs ?
Hochant la tête, elle s’exécuta. C’était ce petit talent qui faisait d’un télépathe un J-Psi. La plupart des Tp-Psis pouvaient transmettre des mots ou des visuels isolés, mais en plus d’être capables d’extraire les souvenirs, les J-Psis pouvaient les transmettre dans leur intégralité en un flux continu. L’assistant du procureur étant humain, ses boucliers ne constituaient pas un obstacle. Ça aurait pu être un handicap en d’autres circonstances, mais comme le Conseil n’avait rien à perdre ni à gagner dans cette affaire, l’homme était à l’abri de la coercition des Psis.
— Merci, dit-il lorsqu’elle eut terminé la projection. Ça change la donne, n’est-ce pas ?
Elle ne répondit pas, consciente qu’il ne lui parlait pas. Et même dans le cas contraire, elle n’aurait pas réagi. Elle s’efforçait de ne plus « voir » les souvenirs. En vain, mais elle parvenait parfois à prendre un peu de distance.
L’assistant du procureur relâcha son souffle.
— J’aimerais retourner discuter avec le témoin et son avocat. L’hélicoptère ne va pas tarder à arriver pour vous ramener sur le continent.
— Je vous en prie. (Elle le vit chercher le gardien des yeux.) Ce lieu est étroitement surveillé. Je ne risque rien seule.
— Vous êtes sûre ? demanda-t-il, l’air inquiet.
— Je passe beaucoup de temps dans les prisons.
— J’imagine, en effet. Très bien, vous avez le numéro de ma secrétaire. Contactez-la si l’hélicoptère n’arrive pas dans les dix prochaines minutes.
— Entendu.
Il prit congé et elle s’assit après lui avoir adressé un salut de la tête, calme en apparence. Mais en vérité, jamais elle n’aurait dû être laissée seule. Comme elle l’avait dit à l’assistant du procureur, ce n’était pas parce que sa situation physique la mettait en danger. Pas moins de quatre portes de sécurité électroniques équipées de deux verrous chacune et blindées de barreaux et d’acier la séparaient du premier détenu.
Ce n’était même pas parce qu’elle risquait de prendre peur, assise seule dans un endroit aussi froid et gris.
Alors qu’elle avait été témoin de milliers de scènes de dépravation entachées de violence et de douleur, elle-même ne ressentait pas de peur. Elle ne ressentait rien. Le protocole Silence y veillait, ce conditionnement qui gelait la folie des Psis en même temps que leurs émotions. Cependant, dans le cas de Sophia, Silence ne fonctionnait pas aussi bien qu’il aurait dû. Et tout le monde le savait. La plupart des Psis auraient été soumis à une rééducation sommaire, mais Sophia était une Justice-Psi. Et les J-Psis étaient suffisamment rares et nécessaires pour qu’on tolère leurs petites… particularités.
Bien entendu, il ne fallait jamais non plus laisser les J-Psis seuls dans des endroits « suggestifs ».
« Le mal est difficile à cerner, mais il est assis dans cette pièce. »
L’écho des paroles sinistres de Max Shannon la fit hésiter une seconde. Jugerait-il son acte maléfique ? Peut-être. Mais puisqu’il était peu probable qu’elle croise de nouveau la route de cet homme qui lui avait fait regretter, l’espace d’un instant, de ne pas être une personne meilleure, elle ne pouvait pas le laisser l’influencer. Car même si ce qu’elle s’apprêtait à faire ne figurait dans aucun manuel officiel, elle considérait comme tous les J-Psis que cela rentrait dans le cadre de ses fonctions.
Le premier cri survint quatre minutes plus tard. Bien qu’aigu et perçant, personne ne l’entendit. Car l’homme qui l’avait poussé n’émettait pas le moindre son, son esprit enfermé dans une prison télépathique bien pire que celle en plasti-béton et en mortier qui l’entourait de part et d’autre.
Tout en hurlant, il défit son pantalon et le baissa sur ses chevilles, puis marcha en traînant les pieds jusqu’à un outil qu’il avait dissimulé dans le pied creux du bureau que son avocat lui avait obtenu. Ce dernier avait soutenu que le détenu était un homme instruit, et que cela constituait une punition cruelle et inhabituelle que de le mettre dans un endroit où il ne pouvait ni écrire, ni conserver les notes de ses recherches. L’avocat n’avait pas mentionné une seule fois l’impuissante et minuscule victime que son client instruit avait mise dans une cage pour chien, la privant des nécessités humaines les plus élémentaires.
Du reste, le confort matériel que le détenu s’était tant réjoui de se voir octroyé était le cadet de ses soucis à cet instant-là. Sanglotant sans bruit, il serra l’outil dans sa main, sa volonté réduite en lambeaux. Puis l’outil toucha la peau blanche et flasque de son ventre, et il comprit ce qu’il était sur le point de faire.
Son sang gicla sur le sol près d’une minute plus tard ; il fallait du temps pour s’infliger ce genre de dégâts avec un simple surin, une arme faite à partir d’une brosse à dents limée contre des rochers jusqu’à ce que ses côtés soient aussi tranchants qu’un couteau… ou presque.
L’amputation lui infligea une douleur extrême.
Et elle était terminée depuis longtemps lorsqu’un petit homme ramassé aux cheveux noirs à peine grisonnants entra dans la salle d’attente.
— Veuillez m’excuser du retard, mademoiselle Russo. Votre hélicoptère est arrivé il y a cinq minutes, mais je n’ai pas pu vous constituer une escorte tout de suite… plusieurs prisonniers ont jugé bon de déclencher une bagarre dans la cour.
Sophia se leva, tenant négligemment son attaché-case de la main gauche.
— Aucun problème, gardien. (Sa tâche accomplie, son alter ego s’apaisa.) Je suis toujours dans les temps.
Le gardien Odess lui ouvrit les premières portes de sécurité.
— C’est la troisième fois que vous venez ici ce mois-ci, non ?
— Oui.
— Cette nouvelle affaire, ça progresse ?
— Oui. (Elle se tut le temps qu’il leur fasse passer le second poste de contrôle.) L’équipe des plaignants est assurée de son succès.
— Je suppose que vous êtes un sérieux atout pour eux. Difficile de plaider l’innocence alors que vous autres pouvez aller pêcher les souvenirs dans l’esprit de l’accusé.
— Oui, acquiesça Sophia. En revanche, il est fréquent que la folie ou la responsabilité atténuée soient prétextées dans de telles affaires.
— Ouais, j’imagine. Vous ne pouvez pas voir dans leur tête, n’est-ce pas ? Je veux dire… savoir ce qu’ils pensaient au moment du crime ?
— Seulement si leurs actes ou leurs paroles s’y réfèrent, dit Sophia. À la moindre ambiguïté, on ouvre l’enquête.
— Et bien entendu, la défense soutient toujours que les choses n’étaient pas ce qu’elles semblent être.
En ricanant, le gardien sortit dans la lumière éclatante de la journée hivernale. Sophia cligna des yeux lorsqu’elle l’imita. La lumière lui semblait trop vive ce jour-là, trop intense, et elle lui entaillait la rétine comme du verre brisé.
Odess la regarda ciller.
— On dirait que le moment est venu pour vous d’y aller.
La plupart des gens ignoraient que les J-Psis ne travaillaient que par périodes d’un mois avant de se rendre à la succursale du Centre la plus proche afin de faire contrôler leur Silence. Mais Odess baignait dans le système carcéral depuis plus de dix ans.
— Comment faites-vous pour savoir chaque fois ? demanda-t-elle, ayant travaillé avec lui de temps à autre ces dix dernières années.
— Vous avez la réponse dans votre question.
Elle pencha légèrement la tête de côté.
— Vous commencez à vous comporter davantage comme une humaine, lui dit-il, son regard sombre chargé d’une inquiétude dont elle n’avait jamais su l’origine. Au début, quand vous revenez de cet endroit où vous allez, vos réponses sont courtes et distantes. Aujourd’hui… nous avons eu une vraie discussion.
— C’est une observation perspicace, dit-elle, comprenant ce que représentait son petit mouvement de tête : un signe de désintégration. Peut-être aurons-nous de nouveau une conversation dans un mois.
C’était le temps que tiendrait le conditionnement avant de recommencer à se fissurer.
— Je vous verrai à ce moment-là.
Sophia rejoignit l’hélicoptère qui l’attendait d’un pas tranquille et assuré. Le temps qu’ils découvrent le prisonnier qui se vidait de son sang dans sa cellule, elle serait de retour à Manhattan.
Max avait passé la nuit à relire le dossier de l’affaire Bonner, nourrissant le mince espoir de découvrir que ce fumier avait laissé échapper l’emplacement d’un corps. En réalité, le détail des crimes du Boucher était déjà gravé dans son esprit à l’encre indélébile, mais il voulait avoir la certitude absolue que sa mémoire ne flancherait pas. Toutes ces morts et cette souffrance, combinées à l’arrogance suffisante d’un homme qui avait mis fin à tant de vies… ça ne le mettait pas vraiment dans les meilleures dispositions qui soient pour bien prendre ce qui devait être une sorte de blague Psi.
— Commandant, dit-il en scrutant le visage aristocratique du Psi qui dirigeait la Sécurité de New York, si je peux être franc…
— C’est rare que vous ne le soyez pas, détective Shannon.
Si cette remarque était sortie de la bouche de presque n’importe quel humain ou changeling, Max l’aurait interprétée comme de l’humour pince-sans-rire. Mais le commandant Brecht était Psi. Il aurait posé le même regard impassible sur une victime de viol que sur l’auteur d’une fusillade au volant d’une voiture.
— En ce cas, dit Max en se pinçant l’arête du nez entre deux doigts, vous comprendrez où je veux en venir quand je vous demande pourquoi au juste vous m’avez collé cette affaire. Les Psis me détestent.
— La haine est une émotion, dit le commandant Brecht, debout à côté d’un meuble à tiroirs ancien qui avait par miracle échappé à toute tentative de modernisation. Vous êtes plutôt un élément gênant.
Max se sentit esquisser un sourire sans gaieté. Au moins, on ne pouvait pas accuser Brecht de tourner autour du pot.
— Précisément. (Il croisa les bras sur la chemise blanche impeccable qu’il avait mise en prévision d’un passage au tribunal.) Pourquoi voudriez-vous charger un élément gênant d’une enquête qui concerne des Psis ?
Les Psis étaient insulaires au possible. Ils gardaient leurs secrets pour eux, même s’ils volaient ceux des autres sans hésitation ni état d’âme. Ce qui agaçait prodigieusement Max, mais il n’avait d’autre choix que de continuer à faire son travail. Parfois, il gagnait malgré leurs interférences ; et rien que pour ça, ça valait le coup.
— Vous avez un bouclier mental naturel, dit le commandant Brecht sans ambages. Le fait que vous soyez immunisé contre les interférences mentales des Psis a pu mettre un frein à votre carrière…
Max ricana. À vrai dire, vu le nombre d’affaires qu’il avait résolues et ses tests d’aptitude, il aurait déjà dû passer lieutenant. Mais il savait que ça n’arriverait jamais. Les Psis contrôlaient la Sécurité, et cette capacité qu’il avait de résister à leurs tentatives de coercition et de gérer ses enquêtes comme bon lui semblait le rendait trop dangereux pour qu’on lui permette d’accéder à une quelconque position de pouvoir.
— Comme je le disais, poursuivit le commandant, dont les cheveux brillaient comme de l’or dans le rai de lumière qui filtrait par la minuscule fenêtre à sa gauche, même si ça a pu être un obstacle à votre ascension au sein de la Sécurité, c’est aussi un atout.
— Je ne le contesterai pas.
Contrairement à tant d’humains, Max n’avait jamais eu à s’inquiéter de savoir s’il avait classé une affaire ou fermé les yeux suite à une subtile pression mentale ; nombre de bons flics avaient fini par craquer à cause de ce doute latent, cette crainte persistante qu’on les avait amenés à tirer certaines conclusions. Ce fut ce qu’il dit à Brecht.
— Je serais devenu détective privé si je n’avais pas eu ce bouclier… rester ici pour qu’on m’embrouille l’esprit n’aurait pas figuré sur la liste de mes priorités.
Le commandant alla à son bureau.
— La Sécurité de New York bénéficie de votre décision de rester… vous avez le meilleur taux de résolution de la ville. Et vous êtes aussi, comme diraient les humains, têtu comme une mule.
Max se faisait traiter de rottweiler de temps en temps. Il le prenait comme un compliment.
— Ça ne me dit toujours pas pourquoi vous voulez me mettre sur une affaire Psi.
Le commandement les assignait toujours à des détectives Psis.
Max n’y voyait pas d’inconvénient, tant que ça ne concernait que des Psis. Mais ça le mettait hors de lui que des humains et des changelings se retrouvent lésés dès lors qu’un représentant de la froide espèce psychique était impliqué.
— L’affaire Bonner…
— Est dans une impasse, si j’en crois le rapport que vous avez rendu la nuit dernière. Vous allez attendre qu’il crache le morceau, n’est-ce pas ?
Max décroisa les bras et se passa une main dans les cheveux.
— Je dois rester en mesure de réagir vite s’il se décide à parler… je connais cette affaire comme personne.
Et même s’il avait attrapé le Boucher, son travail n’était pas encore terminé… et ne le serait que lorsqu’il aurait ramené chacune des filles chez elle, permis à leurs familles endeuillées de pouvoir retrouver la paix en enterrant leurs enfants dans des tombes dignes de ce nom.
Il sentait encore le poids léger de la mère de Carissa White lorsqu’elle s’était effondrée dans ses bras. Par une nuit d’hiver neigeuse, il s’était rendu à leur petite villa proprette, que Carissa avait décorée de guirlandes lumineuses de Noël deux semaines plus tôt. Madame White avait ouvert la porte en riant. Plus tard, elle avait agrippé sa veste et l’avait supplié de lui dire que ce n’était pas vrai, que Carissa était toujours vivante.
Puis elle lui avait demandé de lui faire une promesse. « Trouvez-le. Trouvez le monstre qui a fait ça. »
Il avait honoré cette promesse. Mais il en avait fait aussi à d’autres parents.
« Personne ne devrait avoir à passer l’éternité dans le froid et le noir. »
— Ça ne devrait pas poser de problème.
Les paroles de Brecht brisèrent l’écho de la voix d’une autre Psi, le souvenir d’une déclaration troublante qui contrastait tant avec la présence glaciale de cette femme, que Max n’avait pas réussi à cesser de penser à elle.
— L’enquête que je veux vous confier est de la plus haute importance, mais elle vous laissera assez de flexibilité pour revenir vous pencher sur l’affaire Bonner si nécessaire. (Brecht s’installa dans le fauteuil derrière son bureau.) Si vous voulez bien vous asseoir, détective.
Constatant que Max tardait à s’exécuter, il marqua une pause.
— Votre obsession pour Bonner a débouché sur la capture d’un sociopathe qui aurait sans nul doute continué à prendre des vies si vous n’aviez pas mis un terme à sa folie meurtrière. Toutefois, si vous laissez cette obsession vous contrôler à présent, le stress finira par vous tuer pendant qu’il s’engraissera derrière les barreaux.
Max haussa les épaules.
— Vous avez parlé au psychologue de la Sécurité ?
— J’ai beau être Psi, j’ai aussi été détective.
Et comme Max avait vu le dossier de Brecht et qu’il savait que l’homme avait été un sacré bon flic, il s’assit.
— Ce que je m’apprête à vous dire ne doit pas sortir de cette pièce, que vous acceptiez ou non cette mission. (Brecht avait des yeux clairs, à mi-chemin entre le gris et le bleu, des échardes de glace prises dans de l’acier.) J’ai votre parole ?
— Ce qui concerne la Sécurité reste dans la Sécurité.
En dépit de tout le reste, il continuait de croire au bien qu’ils faisaient.
Brecht acquiesça d’un hochement de tête.
— Au cours des trois derniers mois, la Conseillère Nikita Duncan…
Une Conseillère ?
Voilà qui avait de quoi retenir l’attention de Max.