CHAPITRE 4
— … a perdu trois de ses consultants de trois façons très différentes. L’un a fait une crise cardiaque, le deuxième a eu un accident de voiture, le troisième s’est en apparence suicidé.
L’estomac de Max se noua et son instinct de flic prit le dessus.
— Ça pourrait être une coïncidence.
— Croyez-vous aux coïncidences, détective ?
— À peu près autant qu’à la petite souris.
Le commandant hocha la tête.
— La Conseillère non plus ne croit pas aux coïncidences. Elle veut que vous découvriez qui s’en prend à ses employés et pourquoi.
— Elle est à San Francisco, dit Max.
Ce même instinct lui soufflait que ça allait beaucoup plus loin que la simple – et incompréhensible – requête qu’un flic humain se charge d’une affaire Psi. Mais Max n’attaqua pas de front ; il existait de meilleures méthodes pour obtenir des informations.
— Les flics là-bas ne vont pas apprécier que j’empiète sur leurs plates-bandes.
— Pour les besoins de cette affaire, vous serez nommé enquêteur spécial et votre autorité s’étendra au-delà des frontières étatiques. C’est une pratique commune avec les détectives dont les talents particuliers sont requis dans certaines situations.
Jusque-là, c’était vrai. Mais un autre détail l’était tout autant.
— J’ai entendu dire que les Psis ont leurs propres forces de police. J’aurais pensé qu’une Conseillère, à plus forte raison quand elle a autant de secrets, aurait voulu que ce soit elles qui s’occupent de ça.
— En temps normal, oui.
Le commandant prit un petit cristal de données et le posa sans bruit sur le bureau entre eux, éveillant la curiosité qui faisait de Max un flic qui finissait toujours par trouver les réponses qu’il cherchait.
— Toutefois, la loyauté des Flèches est acquise à un autre Conseiller, et si le Conseiller en question est derrière ces attaques, la Conseillère Duncan n’obtiendra pas la vérité. Quant à ses propres employés, les talents qu’exige cette mission leur font défaut.
Max réexamina ce qu’il savait au sujet de Nikita Duncan. C’était une femme d’affaires intelligente, qui gagnait des sommes d’argent considérables ; mais à la différence des Conseillers Ming LeBon et Kaleb Krychek, son nom n’avait jamais été associé à une opération militaire. Il était donc possible qu’elle soit à court de ressources si elle ne pouvait pas compter sur les Flèches.
— Bien, dit-il, yeux étrécis. Mais à part mon bouclier mental, il doit forcément y avoir une autre raison pour que la Conseillère fasse appel à moi. Quels talents me rendent si unique ?
Même s’il était sacrément bon dans son domaine, il y avait d’excellents flics à San Francisco.
— Ne sous-estimez pas votre bouclier, répondit le commandant. C’est l’un des plus résistants jamais observés chez un humain. (Une confirmation implicite que les Psis avaient tenté de le percer à plusieurs reprises.) Mais vous avez raison. Il y a autre chose… vous avez des amis au sein de la meute de léopards de DarkRiver. La Conseillère Duncan semble croire que cette amitié vous facilitera la tâche de mener l’enquête dans sa ville.
De la glace se diffusa lentement dans les veines de Max. Clay Bennett, le changeling qu’il connaissait le mieux, n’était pas un type commode. Ça n’aurait pas étonné Max que la meute de léopards vienne à bout de ses ennemis en les supprimant les uns après les autres ; c’étaient des prédateurs, après tout. Mais…
— La fille de la Conseillère Duncan est unie à Lucas Hunter, le chef de DarkRiver, n’est-ce pas ?
La désertion de Sascha Duncan avait fait la une dans tout le pays.
— Oui, mais elles n’ont plus aucun contact de nature privée.
Max hocha la tête pour indiquer qu’il avait entendu, mais la relation de Sascha et de Lucas apaisa ses esprits. Car ils avaient beau être des prédateurs, les félins ne plaisantaient pas avec la famille. Il les imaginait mal éliminer les employés de Nikita en douce.
— Si j’accepte, je devrai jouir d’une entière liberté, dit-il, sentant que sa curiosité dévorante ne lui permettrait pas de se défiler. Si les employés de Duncan me mettent des bâtons dans les roues sans arrêt, je n’arriverai pas à faire mon travail.
— La Conseillère Duncan le comprend. (Brecht prit le cristal de données et le posa devant Max.) Vous trouverez là-dedans les informations de base. Cependant, comme vous pouvez l’imaginer, certains points sont particulièrement sensibles. C’est pourquoi vous travaillerez avec un partenaire Psi qui vous assistera en ce qui concerne les aspects Psis de l’enquête, et qui aura la charge de filtrer certaines données.
Max avait su qu’il allait avoir besoin de l’aide d’un Psi, mais à la seconde partie de la déclaration de Brecht, il serra le cristal dans sa main.
— Comment saura-t-il au juste quelles données sont pertinentes et lesquelles ne le sont pas ?
— C’est elle, dit le commandant. Elle travaillera étroitement avec vous.
— Ça ne change rien à ma question… quelles qualifications possède cette « partenaire » pour prendre de telles décisions ?
Max n’avait pas seulement l’habitude de travailler seul, il aimait ça.
— C’est une J-Psi, dit le commandant. Elle est active depuis qu’elle a seize ans. Elle en a à présent vingt-huit.
Un frisson d’impatience parcourut la colonne vertébrale de Max.
— Quel est son nom ?
— Sophia Russo.
Son esprit réagit aussitôt, ressuscitant le regard obsédant de cette femme, son visage marqué par la violence, sa voix qui disait des choses qu’elle n’aurait pas dû, son corps qui donnait envie au sien de faire fondre toute cette glace. Alors qu’il se demandait si c’était seulement possible, les paroles de Brecht l’interloquèrent.
— Douze ans d’activité ? La plupart des J-Psis ne tiennent pas aussi longtemps.
Il avait travaillé avec au moins une vingtaine d’entre eux au cours de ses onze années à la Sécurité. Tous avaient pris leur retraite avant l’âge de trente ans, et il se rendit compte qu’il n’en avait plus revu aucun. Les Psis n’étant pas vraiment du genre à envoyer des cartes de vœux, ça ne l’avait pas interpellé jusque-là, mais c’était un fait : pas un seul ne s’était recyclé dans une autre branche de la Justice. Soit ils avaient un sacré bon système de retraite, soit… Vu l’insensibilité avec laquelle le Conseil traitait les siens, les possibilités avaient de quoi glacer le sang. Et Sophia Russo était une J-Psi depuis douze ans. Elle se rapprochait forcément de l’âge de la « retraite ».
Lorsque le commandant prit la parole, il ne répondit pas à la question implicite de Max, ne lui dit pas ce qu’il advenait des J-Psis en fin de parcours professionnel.
— Mademoiselle Russo a une expérience considérable des interactions avec les humains… vous devriez trouver en elle une partenaire satisfaisante. (Une pause.) Détective, il me faut une réponse aujourd’hui.
Max fit rouler le cristal de données sur ses doigts. Il ne savait pas encore bien au juste ce qui lui prenait d’envisager de travailler pour une Psi, ni quelle était la vraie raison pour laquelle Nikita avait fait appel à lui, mais ces détails mis de côté, une chose demeurait inchangée : il était un flic. Et Nikita Duncan une citoyenne.
— J’accepte.
Sophia était assise en face du M-Psi chargé de son évaluation au Centre de Pittsburgh, les mains posées sur la table, le regard tranquille.
— On nous a rapporté un incident au pénitentiaire Liberty, dit le M-Psi.
Elle se garda de tomber dans le panneau en lui répondant. Car il n’avait pas posé de question.
— Étiez-vous impliquée dans cet incident ?
— De quelle nature était-il ?
Le M-Psi consulta ses notes.
— Un pédophile s’est mutilé.
Elle n’eut pas de mal à garder un air inexpressif ; elle s’y exerçait depuis qu’elle avait failli être euthanasiée à huit ans.
— Était-il humain ?
— Oui.
— Peut-être a-t-il éprouvé des remords, avança-t-elle, sachant pertinemment que la créature dans cette cellule ne s’était apitoyée que sur elle-même, sur le fait qu’on l’avait capturée et enfermée. Les humains ont des émotions, après tout.
— Rien n’indique qu’il ait éprouvé des remords.
Au moins, l’homme n’avait pas réussi à berner les psychiatres de la prison.
— Parle-t-il ?
Le M-Psi secoua la tête.
— Pas de façon cohérente.
— En ce cas, il est impossible de savoir s’il a ou non éprouvé des remords, répondit-elle avec une sérénité absolue.
Peut-être aurait-elle dû se sentir coupable, mais bien sûr, elle était Silencieuse. Elle ne ressentait rien. En revanche, elle savait ce que le prisonnier avait fait, connaissait dans ses moindres détails l’horreur qu’il avait gravée dans cette jeune psyché encore immature. Sophia avait enterré ces souvenirs à peine les avait-elle extraits de l’esprit de l’enfant, le laissant avec un blanc d’une semaine dans son passé qui ne se débloquerait que lorsqu’il serait assez âgé et fort pour l’affronter.
Hélas, cette astuce ne fonctionnait pas avec les enfants de classification J. Dans le cas contraire, Sophia eut peut-être mené une vie différente. Peut-être.
Le M-Psi entra des données dans son bloc-notes électronique.
— C’est le troisième incident de ce genre qui se produit cette année alors que vous vous trouviez à proximité immédiate.
— Mon travail requiert que je fréquente souvent les prisons, répondit Sophia, l’esprit ailleurs, dans la pièce d’un chalet bien équipé vingt ans plus tôt. Mes chances de me trouver dans les parages d’un incident sont plus élevées que celles d’un individu ordinaire.
— Le comité de direction des J-Psis estime que vous devez être reconditionnée (le M-Psi tourna son bloc-notes vers elle afin qu’elle puisse voir l’autorisation), compte tenu surtout de votre contact récent avec Gerard Bonner.
— Je n’ai rien à y redire.
Ils allaient profiter du processus de reconditionnement pour la sonder, mais Sophia savait ce qu’ils trouveraient. Rien. L’effacement total ou partiel de la mémoire avait beau être impraticable sur les J-Psis, quand son travail consistait à extraire les souvenirs des autres, on devenait très doué pour masquer les siens si nécessaire.
— Serait-il possible de programmer le rendez-vous aujourd’hui ? Je dois me présenter au tribunal en tant qu’expert témoin à la première heure demain matin.
Le reconditionnement total – connu sous le nom de rééducation – changeait de manière irréversible les gens en légumes. Mais le reconditionnement sommaire que Sophia avait subi de nombreuses fois déjà prenait à peine quelques heures. Et après une bonne nuit de sommeil, elle serait de nouveau au mieux de son efficacité dès le lever du soleil.
Le M-Psi consulta son planning.
— Nous avons un créneau ce soir à 18 heures.
Sophia se fit la réflexion qu’elle allait rester plusieurs heures dans un état de semi-conscience, alors que le temps qui lui restait filait à un rythme inexorable. Mais elle se contenta de dire :
— Excellent.
— Il y a un autre sujet que nous devons aborder.
À cette remarque, Sophia leva la tête.
— Oui ?
— Le comité de direction vous a chargée d’une nouvelle mission. (Le M-Psi envoya un fichier électronique sur l’agenda de Sophia.) Vous avez été choisie pour travailler sous les ordres de la Conseillère Nikita Duncan en tant qu’assistante spéciale.
Sophia songea que c’était la première étape ; elle s’était attendue à ce qu’on la transfère. Quand un J-Psi commençait à montrer trop de signes de détérioration, il était progressivement évincé. Le temps qu’il disparaisse, personne ne se souvenait d’avoir un jour connu un Justice-Psi de son nom. Personne ne se rendait compte que le J-Psi en question s’était ni plus ni moins volatilisé, et qu’on ne le reverrait plus jamais.
— Quels seront mes devoirs ?
— La Conseillère Duncan vous briefera… vous avez rendez-vous avec elle demain à 13 heures. Vu l’heure à laquelle vous êtes attendue au tribunal, vous ne devriez avoir aucun mal à attraper votre vol. (Le M-Psi se leva. Puis marqua une pause.) On ne m’a pas donné l’autorisation de vous informer de ceci, mais vous devriez avoir le temps de mettre de l’ordre dans vos affaires.
Sophia attendit la suite. Cette déclaration inhabituelle pouvait très bien cacher un autre piège.
Mais lorsque le M-Psi reprit la parole, il lui fournit la réponse à une question qui tournait dans sa tête depuis des mois.
— Ce reconditionnement sera votre dernier… la dégradation de vos boucliers télépathiques est trop avancée pour permettre de nouvelles réinitialisations. (Il soutint le regard de Sophia de ses yeux verts et froids.) Me comprenez-vous ?
— Oui.
La prochaine fois qu’elle mettrait les pieds dans un Centre, il n’en ressortirait qu’une coquille amorphe au regard vide.