CHAPITRE 6
« Tout contact peau à peau avec un humain, un changeling ou même un Psi aux boucliers défaillants risque de détruire ce qui reste de vos défenses télépathiques. Évitez les contacts physiques. »
Lettre de prescription du département médical
de la J-Corps adressée à Sophia Russo.
Sophia ne s’était pas préparée au choc visuel que lui causa Max Shannon. Qu’elle l’ait déjà rencontré n’y changea rien. Elle se fit la réflexion qu’il était le genre d’homme sur lequel certaines femmes voulaient mettre le grappin. Pour en avoir croisé à plusieurs reprises au cours de sa carrière, elle savait qu’elles l’auraient vu comme un trophée à exhiber fièrement, sans jamais prendre la mesure de la tempête qu’elles essayaient de contenir.
Bien que Max fût beau, sa mâchoire volontaire et son regard mature et déterminé lui évitaient d’avoir l’air délicat. Les yeux de Max Shannon disaient qu’il avait contemplé l’abîme… et qu’il en était revenu avec un morceau logé dans l’âme.
Elle se focalisa sur ses lèvres bien dessinées lorsqu’il prit la parole.
— Sophia.
Il retenait la porte d’une main qu’il ne lui tendit pas.
Elle apprécia cette attention ; de nombreux humains se sentaient insultés qu’elle refuse de leur serrer la main, ignorant que cette banale marque de politesse pouvait lui être fatale.
— Je pensais devoir vous informer de mon arrivée. On m’a assigné l’appartement voisin.
Max jeta un coup d’œil à sa droite.
— Ça facilitera les choses, répondit-il avec aisance, mais son ton en disait plus long.
— Je ne vous espionnerai pas, monsieur Shannon. (Au défi qu’il lui posait, elle sentit quelque chose qui dormait depuis longtemps s’agiter en son for intérieur.) Pour être tout à fait honnête, vos occupations personnelles n’intéressent ni la Conseillère Duncan ni moi.
Ce n’était pas totalement vrai. Si Nikita se moquait de la vie privée de Max Shannon, Sophia en revanche brûlait de connaître l’homme qui se cachait derrière le masque énigmatique de détective de la Sécurité.
Max esquissa un infime sourire, mais c’était dans ses yeux que tout se jouait. Son regard ne se départait jamais de cet éclat tranchant qui fit comprendre à Sophia qu’il anticipait ses moindres faits et gestes.
— Seuls vous importent mes talents de détective, c’est bien ça ?
Elle ne savait pas comment répondre à cette question, de toute évidence humoristique ; elle avait eu affaire à des humains toute sa vie, mais jamais aucun n’avait suscité chez elle cette étrange… fascination. Ça avait commencé avec sa façon de la regarder, puis c’était devenu tout autre chose. Et à en juger d’après l’intensité de ce qu’elle ressentait alors qu’elle sortait à peine d’un reconditionnement, il lui restait bien moins de temps qu’elle l’avait cru avant que ses défenses télépathiques se déchirent pour toujours.
Une voix s’éleva derrière Max à cet instant-là, et il lâcha la porte pour se retourner. Sophia remarqua alors les deux autres individus dans la pièce. Une femme humaine, et un homme qui n’était clairement pas humain. Elle recula d’un pas puis s’écarta à gauche lorsque le couple sortit pour venir se placer à sa droite.
— Clay, Talin, voici ma… partenaire (une pause qu’elle sut être intentionnelle), Sophia Russo.
L’homme répondit par un signe de la tête, la femme sourit.
— Enchantée.
Sophia hocha la tête à son tour, se demandant comment cette Talin arrivait à rester si calme à côté de cet homme qui ne pouvait être qu’un prédateur. Et puisqu’elle était à San Francisco, il n’y avait que deux hypothèses possibles… ou plutôt une seule, compte tenu de la fluidité surprenante pour sa masse musculaire avec laquelle l’homme aux yeux verts se mouvait.
— Vous êtes des membres de DarkRiver ?
— Ce doit être votre première visite ici, dit Talin en glissant une mèche de cheveux derrière son oreille, révélant un pendant en perles de verre irrégulières et aux couleurs automnales. La plupart des gens reconnaissent Clay.
— Je suis déjà venue à San Francisco, répondit Sophia, intriguée par les formes curieuses des perles et leur agencement qui déviait tant de la conformité et de la perfection. Mais je n’ai eu affaire qu’à des humains et des Psis, pour l’essentiel.
Les changelings avaient autorité sur tous les crimes qui impliquaient uniquement ceux de leur espèce.
— Sophia est une J-Psi, dit Max en appuyant une épaule contre la porte.
Elle remarqua les muscles secs de ses avant-bras, mis en valeur par les manches relevées de sa chemise bleu vif, ainsi que l’aisance et la grâce qui transpiraient dans ses moindres gestes, et songea que cet homme était bâti à l’image des voitures basses aux lignes élégantes que plébiscitaient bon nombre d’individus des espèces émotionnelles.
Ils se regardèrent alors dans les yeux, et à la question qu’elle lut dans les siens, elle comprit qu’ils attendaient tous qu’elle prenne la parole. Brisant leur étrange contact, qui lui avait paru inexplicablement intime, elle s’éloigna d’un pas sur sa gauche.
— Je vous laisse à vos visiteurs. Détective Shannon, si vous vouliez bien me faire savoir quand vous serez prêt à commencer…
— Nous pouvons commencer tout de suite, l’interrompit-il, toujours nonchalamment appuyé contre la porte.
Si elle ne l’avait pas déjà rencontré dans le Wyoming, elle aurait pu commettre l’erreur de le croire inoffensif. Mais elle l’avait vu dans cette prison, en plus d’avoir lu le rapport de sa traque acharnée du Boucher de Park Avenue. Elle avait conscience du danger qui dormait sous son charme indolent.
— On va y aller, en ce cas. (La femme nommée Talin s’avança pour embrasser Max sur la joue, barrant la vue de Sophia.) Mais j’espérais que vous dîneriez avec nous, dit-elle en se retournant pour inclure Sophia dans l’invitation.
Max jeta un coup d’œil à sa montre tandis que Sophia serrait le poing gauche. L’échange qu’il venait d’avoir avec Talin avait été plein d’aisance… ordinaire. Humain. Et Sophia avait pris brutalement conscience du gouffre qui la séparait de ce flic dont la présence et le regard vigilant attisaient chez elle les flammes de la rébellion.
— Il est presque 15 heures, dit Max. (Sa voix calme et fluide frottait de façon dérangeante contre la peau de Sophia.) Que diriez-vous d’un dîner vers 19 heures ? Nous devrions de toute façon être prêts à faire une pause d’ici là.
Il fixa Sophia de son regard bien trop perspicace.
— Ça vous convient ?
— Oui, c’est très bien, répondit-elle du tac au tac alors qu’elle aurait dû décliner ce genre d’invitation sociale.
Comme sa réaction vis-à-vis de Max le prouvait nettement, ses tentatives pour être la plus parfaite des Psis avaient échoué. Mais elle n’avait rien en commun avec un humain. Elle était même sûrement encore moins « humaine » que la plupart de ses pairs, sa psyché rongée par l’acide corrosif des images stockées dans son cerveau.
Clay prit alors congé, sa voix grave s’opposant à celle plus douce de Talin. Le couple s’éloigna, la main du léopard posée au creux des reins de sa compagne, et Sophia se retrouva l’unique objet du regard pénétrant et presque noir de Max, celui d’un homme qui avait l’habitude de faire tomber les boucliers et de déterrer les secrets les mieux enfouis.
— Entrez donc, dit-il, à moins que vous n’ayez quelque chose à aller chercher dans votre appartement ? Il faudrait que nous revoyions les détails ensemble afin d’accorder nos violons.
— Oui, je vais prendre mon agenda électronique, dit-elle, calme malgré les battements irréguliers de son cœur. Ça ne me prendra qu’une minute ou deux.
Elle alla jusqu’à sa porte, la poussa et récupéra le petit attaché-case qu’elle avait laissé sur la table basse. Elle aurait dû ressortir aussitôt, mais elle s’accorda une minute pour souffler et vérifier l’état des boucliers qui l’isolaient du PsiNet, à l’affût de fractures mineures susceptibles de trahir la rapidité avec laquelle son dernier reconditionnement avait commencé à se dégrader.
Rassurée quant à ses défenses et certaine que ses secrets étaient protégés de ce flic trop perspicace, elle retourna chez Max. Son salon était désert. Supposant qu’il était parti chercher ses propres notes, elle ferma la porte et prit place à la petite table du coin repas près de la fenêtre.
Elle venait d’ouvrir son attaché-case quand un énorme chat noir bondit sur la chaise en face d’elle, posa les pattes avant sur la table et la fixa de ses yeux vairons, l’un gris et l’autre marron. Malgré sa surprise, elle contint sa réaction ; c’était un aspect de son conditionnement qu’elle avait si bien intégré que ça ne lui coûtait plus guère d’efforts.
Le chat la regardait toujours.
Curieuse de savoir ce que ferait cette créature si elle la touchait, elle porta les doigts à son museau. Il renifla son gant en similicuir puis se remit à l’examiner.
— Ne faites pas attention à Morpheus.
Max revint dans la pièce et prit le chat pour le poser par terre. Le félin s’éloigna à pas feutrés, la queue dressée.
— Il aime fixer les gens.
— Je vois.
Elle se surprit à suivre Max des yeux tandis qu’il remplissait les deux compartiments d’une gamelle de nourriture pour chat et d’eau. Il avait mis un jean et un tee-shirt noir qui laissait ses bras découverts, sa couleur austère contrastant avec les tons chauds de sa peau dorée.
— Avez-vous eu des retours de Bonner ?
Les cheveux noirs et lisses de Max retombèrent sur son front lorsqu’il secoua la tête et se releva.
— Non, dit-il sur un ton sec. Ce fumier attend sans doute que l’on rampe à ses pieds.
— Il risque d’attendre longtemps.
À la grande surprise de Sophia, il dit :
— Si j’avais des raisons de penser que j’obtiendrais l’emplacement des corps en rampant, je le ferais sans hésiter.
Cette réponse rendait sa personnalité d’autant plus complexe et renforça la fascination de Sophia.
— La plupart des hommes, surtout ceux qui choisissent de faire carrière dans la Sécurité, y verraient une insulte à leur fierté.
— La fierté ne vaut rien si on est incapable de tenir ses promesses.
Sur cette déclaration énigmatique, il se lava les mains, les essuya dans une serviette et vint s’asseoir en face d’elle.
— Pour commencer (il avait retrouvé son sérieux, toute trace du charme trompeur qu’elle lui avait vu sur le pas de la porte évanouie), voici ce que je sais.
Il résuma la situation.
— Avez-vous d’autres informations ?
— Je crois que non. (Elle s’était forcée à se concentrer sur l’écran de son agenda.) D’après votre récapitulatif, il semblerait que nous ayons reçu les mêmes fichiers.
Sauf qu’une photo de Max Shannon avait été jointe aux siens, photo qu’elle avait sauvegardée dans un dossier crypté.
Max se cala dans sa chaise et attendit qu’elle le regarde pour parler.
— Vous êtes-vous rendue sur les scènes des crimes ?
— Non. Les indices dans l’appartement de Kenneth Vale, le suicide apparent, sont tellement brouillés qu’un examen médico-légal serait inutile, lui dit-elle, ayant eu la confirmation de la Conseillère Duncan. Il a cependant été laissé en l’état pour les psychologues du Conseil, au cas où il leur livrerait des indications sur la personnalité de Vale. Son suicide est considéré comme un cas inhabituel.
Max étrécit les yeux.
— Vous parlez de la méthode qu’il a employée pour se pendre ?
— Oui. (Sophia n’imaginait pas quels démons pouvaient pousser un homme à choisir une mort aussi lente et douloureuse… s’il avait bien choisi de mourir.) On m’a donné les codes d’accès de son appartement.
— Bien, nous irons jeter un coup d’œil. Je suppose que nous n’avons rien sur l’homme qui est décédé d’une crise cardiaque… le fichier dit qu’il a été incinéré, dit Max en se balançant sur sa chaise.
— Ils ont dû prélever des échantillons de sang, vérifier que…
— J’ai envoyé un e-mail à Nikita de New York pour lui poser la question, l’interrompit Max. Il semblerait que les échantillons aient mystérieusement disparu.
— Intéressant.
— N’est-ce pas ? (Il tapota du doigt sur la table, et ce n’était pas un tic nerveux.) Et la voiture que conduisait la troisième victime présumée quand elle a eu son accident ?
— Elle est restée dans un garage privé en ville.
— Bon, c’est déjà ça. (En grimaçant, il fit basculer sa chaise de plus belle.) Il aurait mieux valu que Nikita fasse appel à nous tout de suite au lieu d’attendre plusieurs semaines après le carambolage… mais j’imagine qu’elle pensait pouvoir découvrir seule le fin mot de cette histoire.
Sophia n’arrivait pas à se concentrer sur ses paroles, son attention retenue par tout autre chose.
— Vous allez tomber si vous continuez comme ça.
Maintenant son équilibre précaire, il lui jeta un regard amusé.
— Ça rendait mes familles d’accueil cinglées.
Sa franchise au sujet de son passé d’enfant adopté la surprit. Cédant aux germes de la rébellion, Sophia lui posa une question qu’une Psi parfaite n’aurait jamais posée.
— Vous n’êtes pas resté dans une seule famille ?
— Non. Pas plus de six mois dans la même, dit-il avec aisance, remettant sa chaise d’aplomb. Je présume que Nikita a demandé à ses techniciens d’inspecter le véhicule ?
Elle hocha la tête tandis qu’elle formait en pensée un étrange constat. Max non plus n’avait pas eu de parents, pas vraiment. Il était comme elle, à cet égard du moins. Elle avait envie de partager ça avec lui, avec cet homme qui avait paru la voir telle qu’elle était dès leur toute première rencontre, mais elle ignorait comment s’y prendre, n’ayant ni la capacité ni l’expérience nécessaires pour nouer des liens avec un autre individu.
— Oui, dit-elle à la place, avec la conscience aiguë de la façon distante et inhumaine dont sonnait sa voix… comme si elle était déjà morte. Mais la Conseillère Duncan nous a alloué des fonds pour faire établir un rapport indépendant si vous le jugez utile.
— Je trancherai là-dessus quand j’aurai discuté avec le mécanicien. (Lorsqu’il repoussa sa chaise et se leva, l’odeur de son corps – propre, chaude et sombre à la fois – assaillit les sens de Sophia.) Mais d’abord… l’appartement de Vale.
— Très bien. (Elle se leva, constatant que ses mouvements n’étaient pas aussi gracieux que ceux de Max ; son corps lui semblait malhabile, déconnecté.) Si vous voulez bien m’accorder un moment pour me changer.
— Vous aviez rendez-vous au tribunal ce matin ?
Il tendit la main pour lui ouvrir la porte, un geste qui la fit hésiter une seconde. Les hommes ne se comportaient jamais ainsi avec elle. Ce n’était pas parce qu’elle était Psi ; elle avait observé de nombreux hommes réagir comme lui avec toutes les femmes. Mais avec elle, ils semblaient toujours chercher à s’éloigner de la violence inscrite sur son visage, comme s’ils redoutaient qu’elle soit contagieuse.
— Sophia ?
Elle se rendit compte qu’elle avait gardé le silence trop longtemps.
— Oui ?
— Comment s’est passé le procès ?
— Comme d’habitude, dit-elle.
Elle déverrouilla la porte de son appartement de ses mains gantées, rappel constant de la personne qu’elle était et serait jusqu’à l’heure de sa mort. Ce besoin qu’elle avait de se rebeller et de briser les chaînes d’un passé qui refusait de la laisser en paix n’y changeait rien : il n’y avait pas d’autre futur possible pour elle.
— J’ai rapporté au juge et au jury ce que j’ai vu. Mon travail se limite à cela.