Lorsque je me réveille, je suis épuisée. Le rayon de lumière qui pénètre par ma fenêtre me donne mal à la tête.
Paniquée, je vérifie l’heure. Je ne veux pas manquer Évangéline avant son départ pour sa journée de cours. Heureusement, il est sept heures et demie.
Aujourd’hui, c’est vendredi, ce qui veut dire qu’elle doit prendre le bus scolaire dans une demi-heure, à huit heures. Je rejette mes couvertures et me dépêche de sortir du lit, puis m’immobilise. J’observe ma main et le corps étranger qui s’y trouve.
Et puis, soudainement, je me souviens de ce qui s’est passé.
Ce n’était pas un rêve. Pensais-je réellement que c’en était un ?
Je me rassois sur mon lit. Mon cœur bat la chamade et mes yeux sont rivés sur cette bague surmontée d’une énorme pierre en forme de larme tenue par des doigts osseux. Je l’étudie de plus près. Elle semble si complexe. J’essaie de m’en défaire, mais c’est impossible.
Quelque chose est écrit sur l’anneau. Aeternum. Cela n’a pas l’air d’être de l’anglais.
Santiago De La Rosa était dans ma chambre la nuit dernière.
Il est venu me donner sa bague.
Non, pas me donner. Il est venu me la passer au doigt de force.
Je me souviens de son apparence, de cette robe de cérémonie qu’il portait et de son capuchon rabattu sur son visage. Il m’a fait une peur bleue. On aurait dit qu’il était à moitié mort. Mais peut-être était-ce son objectif, de m’effrayer.
Un coup d’œil à l’horloge m’apprend que je dois me dépêcher. Je me lève donc et fonce dans la salle de bain.
Entre mon visiteur d’hier soir, mon inquiétude au sujet de mon père et le sort qu’Abel me réserve, mon esprit est sens dessus dessous. Papa a des problèmes de santé depuis longtemps. Il ne prend pas soin de lui comme il le devrait et abuse de trop de choses nocives pour lui. Je me souviens avoir entendu le médecin lui dire plus d’une fois qu’il devait surveiller son alimentation, puis lui prescrire pilule sur pilule dans le but de tenter de réguler son cholestérol et son hypertension artérielle. Et même si je ne l’ai pas revu depuis que je suis entrée à l’école, il m’a assuré avoir été plus actif et plus prudent avec son régime. Ou en tout cas, aussi prudent qu’il pouvait l’être tout en profitant encore de la vie, m’avait-il dit. Sur le coup, j’avais ricané. Mais désormais, je suis inquiète.
Il a la cinquantaine. C’est bien trop jeune pour mourir. Je n’ai pas encore pu passer suffisamment de temps avec lui, sans compter qu’Évangéline n’a que treize ans. J’espère que son état n’est pas aussi grave qu’Abel l’a prétendu, et je tente de me réconforter en me disant que j’en parlerai directement avec les médecins qui s’occupent de lui afin d’en savoir plus.
J’allume l’eau de ma douche après m’être débarrassée de mon pyjama et de mes sous-vêtements et attends qu’elle chauffe. J’aperçois mon reflet dans le miroir en me tournant pour attraper la bouteille de shampooing, et ne peux manquer de remarquer le bleu qui colore désormais mon cou. C’est l’empreinte qu’Abel a laissée sur moi. Au moins, il n’est pas trop sombre et je pourrai aisément le masquer. Mais peut-être ne le devrais-je pas.
La contusion sur ma pommette, en revanche, est bien pire. Ma peau est gonflée et toute bleue.
En baissant le regard sur mon ventre et mes cuisses, j’y trouve aussi des ecchymoses à divers stades de développement. Elles ne me font pas mal. J’y suis habituée et maintenant, j’en viens même à plaisanter lorsque je me cogne dans quelque chose.
Quand j’ai expliqué à Abel que mon état empirait avec le stress, je ne plaisantais pas. Je ne sais pas comment je vais réussir à tenir le coup pendant tout un mariage qui va me lier à un étranger.
Je chasse cette pensée de mon esprit et me place sous le jet d’eau. Je me dépêche de nettoyer ma masse de cheveux noirs épais et me savonne le corps en quatrième vitesse. Après ma douche, j’enfile un jean et un pull classique, car je sais que cette tenue ordinaire va énerver maman et Abel. Maman parce qu’elle accorde beaucoup d’importance aux apparences, et Abel parce qu’il m’a demandé de porter une robe aujourd’hui. Je relève mes cheveux à l’aide d’une pince et m’assure que certaines mèches pendent par-dessus mon œil droit, puis sors dans le couloir et me dirige vers la chambre de ma sœur pour frapper à sa porte. Je souris sincèrement pour la première fois depuis que je suis arrivée ici en l’entendant hurler après qu’elle l’a ouverte.
— Ivy ! s’exclame-t-elle en me sautant pratiquement dans les bras.
Mon sourire s’élargit et je l’embrasse.
— Éva ! Tu m’as tellement manqué.
Je n’avais pas réalisé à quel point elle me manquait jusqu’à présent.
— Toi aussi. Mon Dieu. Toi aussi, tu m’as manqué.
Je l’entends renifler et quand nous nous séparons, je constate qu’elle pleure. La peau délicate autour de ses yeux est gonflée.
— Je voulais t’appeler, mais ils ne m’ont pas laissé faire, me confie-t-elle. Maman a pris mon téléphone.
Elle se force à sourire, mais un froncement de sourcils apparaît sur son visage lorsque des larmes jaillissent de ses yeux.
— Je voulais te parler de papa.
— Chut, tout va bien, l’apaisé-je en l’attirant à moi pour un autre câlin. C’est bon, ma chérie. Ne t’en fais pas, ce n’est pas de ta faute. Je suis là maintenant.
Je tente de la rassurer comme je le peux, mais je ne sais pas ce que ma présence ici aura comme conséquences sur elle. Nous nous écartons l’une de l’autre, et je place une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Les nonnes n’excuseraient pas une telle erreur de coiffure, même compte tenu de notre situation familiale actuelle.
— Est-ce que ça va ? la questionné-je en repensant à la façon dont Abel s’est comporté avec moi.
Je veux être certaine qu’il n’a pas levé la main sur elle.
— J’ai peur pour papa, admet-elle. Maman et Abel ne veulent rien me dire. Mais j’ai le droit d’aller le voir après l’école aujourd’hui.
— Abel m’emmène le voir ce matin. Je vais parler au médecin. Je découvrirai ce qui se passe réellement et je te le dirai. Je te le promets.
Elle hoche la tête en essuyant ses larmes.
— Ivy ? me demande-t-elle avec hésitation.
— Oui ?
— Est-ce que c’est vrai ? Tu vas vraiment devoir épouser cet homme ?
Je ne sais pas quoi lui répondre.
— J’ai entendu des rumeurs, Ivy, continue-t-elle. Il est déformé. C’est un monstre.
— Tu n’en sais rien.
— Tout le monde est au courant à propos de l’explosion. Tout le monde sait qu’on l’a à peine vu en public depuis ce jour-là.
Moi aussi, je le sais.
— Tu ne peux pas faire ça, s’exclame-t-elle. Tu dois trouver un moyen de te sortir de là.
— Ce n’est pas aussi simple…
— Évangéline !
Je soupire de soulagement. L’arrivée de ma mère tombe à point nommé, parce que j’ai entendu les mêmes rumeurs. Je suis au courant de l’explosion qui a fait perdre tant de fils à la Société. C’est dans ce tragique accident que le père et le frère de Santiago ont péri.
Bien que Santiago ait survécu, il n’en est pas ressorti indemne. De nombreuses rumeurs circulent sur ce qui lui est arrivé et sur ce qu’il a fait pour couvrir ses cicatrices. Beaucoup évoquent le fait qu’il est devenu un homme dur, dangereux et amer.
Je me souviens que ma brève première rencontre avec lui a eu lieu dans le bureau de mon père. Je lui avais donné le cadeau que papa lui avait acheté et, après avoir jeté la boîte sur ses genoux, je lui avais dit avec sincérité ce que je pensais de lui. J’étais tellement en colère que je n’avais pas eu peur de dévoiler la vérité. Je lui avais avoué que je détestais l’école dans laquelle la Société me forçait à aller parce que je savais que c’était lui ou sa famille qui avait arrangé les choses ainsi en guise de cadeau de remerciement à mon père qui avait été son tuteur. Et je ne m’étais pas arrêtée là. Je lui avais également dit que je ne l’aimais pas, lui non plus.
Face à mon emportement, il m’avait simplement souri. Je crois que je me souviens de ce jour-là à cause de la réaction qu’a eue mon père après mon monologue colérique. Il s’est fâché contre moi. Il m’a dit que j’étais irrespectueuse. Pourtant, j’avais l’impression que Santiago avait trouvé cela presque drôle.
En vérité, j’étais jalouse de lui, même si je ne le connaissais pas. J’étais jalouse parce qu’il recevait l’affection de mon père.
Serai-je véritablement forcée d’épouser cet étranger ? Ce monstre difforme au sujet duquel tout le monde ne fait que chuchoter à cause de la crainte qu’il inspire ?
Je secoue la tête pour m’éclaircir les idées. Une chose à la fois. D’abord, il faut que je voie mon père de mes propres yeux. Je songe aussi à la réunion à laquelle mon père devait assister. Il est tombé malade à la dernière minute.
— Évangéline, bon sang ! Descends tout de suite ! Tu vas manquer ton bus, et je ne peux pas te conduire à l’école aujourd’hui.
Ma sœur se raidit en entendant la voix pressante et agacée de notre mère, puis se tourne vers moi.
— Je suis certaine qu’elle a un rendez-vous très important pour ses cheveux ou ses ongles. Ou peut-être qu’elle va encore se faire lifter le visage, me chuchote-t-elle.
Nous pouffons toutes les deux, sans pour autant nous détendre.
— Évangéline !
— Je ferais mieux d’y aller, soupire-t-elle.
Elle se dirige vers la porte, avant de faire demi-tour, d’ouvrir l’un des tiroirs de son bureau et de fourrer une barre chocolatée dans son sac.
— Si je prends un petit déjeuner, je vais grossir, selon maman.
— Tu n’as pas le droit de prendre ton petit déjeuner ? m’étonné-je.
Évangéline est déjà aussi fine qu’une brindille. Elle hausse les épaules.
— Ce n’est pas important. Je m’inquiète plus pour papa et toi que pour un petit déjeuner manqué.
Elle me serre à nouveau dans ses bras.
— Je t’aime, sœurette. Je suis heureuse que tu sois là, même si je sais que tu aurais préféré ne pas revenir. Et je suis heureuse que tu sois de nouveau près de moi.
Mais combien de temps le resterai-je ?
Je lui emboîte le pas et la regarde descendre les escaliers. Notre mère se tient devant la porte d’entrée, les bras croisés, avec une expression désapprobatrice sur le visage. Elles ne se disent pas au revoir, et ma sœur se précipite à l’extérieur juste au moment où le bus tourne dans notre rue.
Une fois qu’elle a disparu de notre vue, ma mère referme la porte. Au même moment, Abel sort du bureau de mon père, son téléphone collé à l’oreille. S’est-il déjà installé dans le bureau de papa ? Il croise mon regard et consulte sa montre avant de mettre fin à l’appel.
— Je t’ai dit de porter une robe, grogne-t-il en avançant dans ma direction.
— Je n’en avais pas envie, rétorqué-je en me dirigeant vers la cuisine pour me préparer une tasse de café.
— Tu apprendras à m’obéir.
Je lui tourne le dos pour ne pas avoir à voir son visage, mais quelque chose dans son intonation me fait réfléchir. Il semble trop sûr de lui. Cependant, ma mère entre également dans la cuisine. Je décide donc de ne pas m’attarder là-dessus et reporte mon attention sur elle.
— Est-ce que tu nourris suffisamment Éva ?
— Bien sûr que je la nourris. Mais je fais aussi attention à son poids. Son métabolisme n’est pas comme le mien, tu sais.
Je la dévisage en haussant les sourcils.
— Je pensais que ton métabolisme était entièrement dû au docteur Abrams, soulevé-je.
Le docteur Abrams est son chirurgien plasticien. Il y a quelques années, j’ai entendu une dispute entre mes parents. Encore aujourd’hui, je m’en souviens presque mot pour mot. Leur mariage n’est pas fondé sur l’amour. D’aussi loin que je m’en souvienne, ma mère et mon père ne se sont jamais vraiment aimés et étaient d’ailleurs assez bruyants à ce sujet derrière les portes closes. Pour autant que je sache, ils ne partagent qu’un seul point commun, celui de vénérer la Société et de vouloir tout faire pour rester dans ses bonnes grâces.
Cette nuit-là, j’ai compris pourquoi ils restaient ensemble. J’ai appris que ma mère avait été offerte comme une sorte de cadeau à mon père. Lorsque la Société s’est rendu compte qu’il avait un don pour les chiffres – un don dont ni moi ni mes frères et sœurs n’avons hérité – mon père est soudainement devenu précieux à leurs yeux. Voilà pourquoi il a reçu un cadeau, qui s’est révélé être ma mère.
Cependant, de mon point de vue, elle n’en est pas un. Et je parie que mon père pense comme moi. Bien sûr, elle est belle. Et ses sublimes gènes ont été transmis à Hazel et Évangéline. Quant à moi, ils m’ont épargnée, en dehors de la couleur de mes yeux que je tiens d’elle.
Néanmoins, la beauté ne fait pas tout. Je me demande s'il fut un temps où mon père a été aveuglé par la sienne, et s’il l’a vraiment aimée un jour. J’en doute. Ce n’est pas la femme qui figure sur la photo qu’il garde dans son portefeuille.
Bien qu’elle ne soit pas issue d’une famille fondatrice, ma mère vient d’une famille qui se place au-dessus de celle de mon père dans la hiérarchie de la Société, donc leur mariage représentait une très bonne opportunité pour lui. Et d’une certaine façon, je pense qu’elle déteste mon père pour ce qui lui est arrivé, pour avoir été obligée d’épouser un homme de plus basse naissance qu’elle.
Ma mère ouvre la bouche, mais Abel la devance.
— Arrêtez de vous chamailler. Ivy, prends ton café et allons-y. Nous sommes en retard.
— Les visites ne sont autorisées qu’à partir de dix heures, souligné-je.
— Nous avons d’abord un autre rendez-vous.
Je me tourne vers lui, tout à coup refroidie.
— Quel rendez-vous ?
— Je te le dirai quand nous y serons. Allons-y.
J’ouvre un placard et attrape une tasse à emporter. Après l’avoir remplie de café, j’y ajoute une généreuse dose de crème, même si je le prends habituellement noir. Je fais cela uniquement pour irriter ma mère. Je suis certaine qu’elle ne souhaite pas que je grossisse avant le grand jour. Je pose le couvercle par-dessus, récupère mon manteau et suis Abel dehors dans cette matinée froide mais ensoleillée.
Je m’installe sur le siège passager de la Rolls et il démarre le moteur.
— Y a-t-il du changement avec papa ?
— Pas que je sache, répond-il en prenant la direction opposée à celle de l’hôpital.
— Où m’emmènes-tu ? Quel est ce rendez-vous ?
— Nous devons nous occuper de certaines choses avant le mariage.
— À ce propos, c’est quand, le grand jour ?
Son téléphone sonne et il décroche au lieu de me répondre. Il reste au téléphone pendant les vingt minutes qui suivent et ne met fin à l’appel que lorsque nous arrivons dans un quartier que je ne connais pas, où les maisons sont environ deux fois plus grandes que la nôtre et où un gardien demande à fouiller vos affaires avant de vous ouvrir la porte.
— Où sommes-nous ? me renseigné-je, anxieuse.
Mon estomac se noue lorsque nous nous arrêtons devant un grand manoir dans l’allée duquel une autre Rolls est garée.
Nous sommes ici pour parler des affaires de la Société. Je le sais.
Abel gare la voiture derrière la première et coupe le moteur.
— Nous sommes ici à la demande de ton fiancé, me révèle-t-il.
— Quoi ?
— En fait, ce n’était pas tout à fait une demande. De La Rosa ne demande pas, encore moins maintenant qu’il est défiguré.
Il murmure cette dernière partie, mais je parviens à entendre la haine qui suinte de ses mots. Est-il toujours jaloux de Santiago De La Rosa, même après ce qui leur est arrivé, à lui et à sa famille ? Je ne savais même pas qu’il était jaloux avant que papa ne parle de Santiago comme d’un enfant prodige. Papa l’a encadré pendant des années à la demande de la Société et lui a enseigné tout ce qu’il sait. À un moment donné, il a même mentionné le fait que Santiago l’avait surpassé en matière de connaissances et a longuement chanté les louanges de son esprit brillant semblable à un ordinateur. Il n’a cessé de répéter à quel point il était intelligent, et ainsi de suite. D’une certaine manière, je comprends ce qu’Abel a pu ressentir. Je l’ai ressenti, moi aussi. Cependant, la jalousie d’Abel s’accompagne de quelque chose d’autre : la haine.
— Est-ce que tu l’as vu ? Depuis l’explosion, je veux dire, ne puis-je m’empêcher de demander.
Je veux savoir si c’est vrai, si la raison pour laquelle il est devenu reclus est bel et bien son visage ravagé par les séquelles de ce jour funeste.
Mon frère se tourne pour m’observer.
— Ivy Moreno, commence-t-il.
Il prend brusquement ma mâchoire entre ses doigts et m’oblige à tourner la tête dans sa direction en repoussant les mèches qui cachent mon œil avant de continuer.
— Avec ta propre difformité, penses-tu être en mesure de juger quelqu’un d’autre sur son apparence physique ? C’est un peu hypocrite de ta part, non ?
— Je ne jugeais pas… je…
— Parfois, Ivy, je ne comprends pas le genre de personne que tu es. Les religieuses seraient tellement déçues par ton comportement. Je sais que père l’était.
Il me libère brusquement.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire, protesté-je à voix basse.
Son commentaire au sujet de mon père m’a coupé le souffle et blessée. Son but semble être atteint, parce que je suis sûre que c’est ce qu’il voulait.
— Cela n’a pas d’importance, tranche-t-il avant de relever son regard vers la maison.
Puis il secoue la tête comme s’il voulait s’assurer que je sais exactement à quel point il est déçu, lui aussi. Cependant, je ne me soucie pas le moins du monde de ce qu’il pense de moi. D’autant plus qu’en réalité, le seul hypocrite présent ici, c’est lui. Mais je garde mes pensées pour moi.
Il se tourne à nouveau dans ma direction.
— J’ai une question pour toi.
— Laquelle ?
— Est-ce que tu as vraiment envie de voir père ?
Sa question me surprend.
— Bien sûr que oui. Tu as dit que tu m’y emmènerais.
— Dans ce cas, j’ai besoin que tu fasses tout ce que je te dis de faire à partir de maintenant.
— Tout ce que tu me dis de faire ?
— Exactement. Fais ce qu’on te dit. Ce sera un bon exercice pour toi.
La porte d’entrée du bâtiment s’ouvre, attirant notre attention sur les deux hommes qui en sortent. Ils restent debout sur le perron, et cela m’inquiète fortement.
— De quoi s’agit-il, Abel ? l’interrogé-je.
— C’est moi qui veille sur notre famille désormais. Je t’emmènerai voir père une fois que nous nous serons occupés de cela. Mais seulement si tu te comportes correctement.
J’observe les deux hommes, puis repose mon regard sur Abel. Le café que je viens de boire pèse lourdement dans mon estomac. Je sais que le pire reste encore à venir.
— Il a demandé un test de pureté, lâche-t-il.
Ma bouche s’ouvre d’elle-même et je le dévisage avec incrédulité.
— Pardon ?
— Je ne prendrai pas le risque que De La Rosa humilie notre famille, c’est pourquoi j’ai accepté.
Je sens mon sang quitter mon visage.
— Ça ne prendra qu’un court instant. N’en fais pas tout un plat, ce n’est pas la mer à boire.
— Pas la mer à boire ? répété-je avec incrédulité en sentant la colère m’envahir.
— Tout cela est très courant au sein de la Société, surtout dans les échelons supérieurs. Ta mère s’y est soumise, elle aussi.
— Je m’en fiche, de la Société. Qu’est-ce que ça peut bien me faire que ma mère y ait été soumise ? Je ne le ferai pas, un point c’est tout.
— Tu le feras, si tu veux aller voir père.
— Quoi ? Tu ne peux pas faire ça.
— Je peux faire tout ce que je veux. Je vais aller saluer ces messieurs. Tu as une minute pour te décider. Si tu acceptes de t’y soumettre pour le bien de notre famille, alors je te ramènerai à la maison. Sinon, tu resteras ici, et une fois que ce dont j’ai besoin aura été fait, je reviendrai te chercher pour t’enfermer dans ta chambre jusqu’à la cérémonie du mariage, me menace-t-il.
— Je veux voir papa. Tu me l’as promis.
— Je ne t’ai jamais rien promis. Je t’ai simplement dit qu’il fallait que tu commences à devenir raisonnable. Maintenant, je n’en suis plus si sûr. Si Évangéline n’était pas si jeune…
— Évangéline ?
— Elle est la plus désirable de vous deux, mais elle n’a que treize ans. Cependant, si tu m’y obliges, je ferai ce qui doit être fait.
Évangéline ? L’obligerait-il réellement à se soumettre à quelque chose de ce genre ?
Je secoue la tête. Il ne peut pas faire cela.
— Ils ne te laisseront pas faire ça, le contré-je. La Société ne te permettra pas de faire une telle chose.
Peu importe mon opinion au sujet d’I.V.I, ses membres ne peuvent pas être à ce point mauvais. Je le sais.
— Je suis le chef de notre famille.
— Tu dois suivre leurs lois. Ils ne le permettront jamais, et tu le sais parfaitement. Évangéline n’a que treize ans, persisté-je.
Ses yeux se plissent, ce qui me confirme que j’ai vu juste. J’en suis quelque peu soulagée.
— Mais ce n’est pas ton cas, réplique-t-il avec rancœur. Tu dois le faire, autant pour protéger notre famille que pour satisfaire ton futur mari. Je pourrais t’y traîner de force si je le voulais, mais je te laisse y entrer de ton plein gré en te donnant la chance de le faire avec dignité.
Avec dignité.
Il n’y a rien de digne à propos de ce qu’il me demande de faire.
Il ouvre sa portière.
— Le choix te revient. À toi de te soumettre ou non.
Il sort. Quant à moi, je reste dans la voiture et le regarde s’approcher des deux hommes plus âgés pour leur serrer la main. Je remarque que l’un d’entre eux porte une lourde bague à son doigt. Autrement, ils sont indissociables l’un de l’autre.
Ils veulent que je me soumette à un test de virginité ? J’ai déjà entendu des rumeurs à ce sujet. Cependant, je ne leur ai jamais accordé beaucoup de crédit. C’est tellement archaïque. Vont-ils également vérifier les draps après notre nuit de noces ?
Toutefois, s’il y a une chose dont je suis certaine, c’est qu’Abel m’enfermera dans ma chambre et ne me permettra pas de voir notre père si je ne fais pas ce qu’il attend de moi. Je sais aussi que si père venait à mourir, cela ne lui ferait ni chaud ni froid. Et il pourrait faire en sorte de punir Évangéline pour m’atteindre. Ce sont les deux seules personnes qui comptent à mes yeux, les seules choses que j’ai besoin de savoir en sécurité.
Je n’ai pas le choix. En fait, je ne l’ai jamais eu. Il faut que je me soumette à ce test, tout comme je devrai courber l’échine devant mon futur époux et accepter notre mariage.