— Cinq minutes, m’informe Abel avant de tourner les talons et de quitter la petite chapelle.
Par rapport au reste de l’édifice, elle semble être plus vieille d’au moins un siècle. Apparemment, ils ont décidé de la conserver lors de la construction de la cathédrale elle-même.
C’est ici que mes camarades de classe et moi avons effectué notre première communion, il y a de nombreuses années de cela. En observant l’allée, je me souviens d’avoir marché vers l’autel, habillée d’une jolie robe blanche, les mains liées par mon chapelet. Avant la cérémonie, nous avions fait notre première confession. Nous étions huit. Je me rappelle encore la façon dont je me dandinais nerveusement sur le banc en attendant mon tour.
Je me souviens également du grincement de la porte du confessionnal et de son odeur lorsque j’y suis entrée ce jour-là. Je m’étais ensuite agenouillée sur le parquet en bois dur, dépourvu de coussins puisque ceux qui viennent ici sont des pécheurs, et avais déclaré à haute voix toutes mes fautes.
Du prêtre, je ne voyais que le profil, étant donné qu’il était masqué derrière le filet du confessionnal plongé dans l’obscurité. Je n’avais pas grand-chose à lui confier, alors j’ai tout inventé. Je croyais que sinon, il penserait que je mentais.
Après cela, j’ai rejoint les autres filles au pied de l’autel et ai récité mon nombre requis de « Je vous salue Marie », allant même jusqu’à réciter quelques prières de plus que ce que le prêtre m’avait prescrit afin de me faire pardonner de lui avoir menti.
Le simple fait de revenir ici après tout ce temps me replonge dans mes souvenirs. Je frissonne et enroule mes bras autour de moi. Il fait froid, mais ce n’est pas seulement la fraîcheur qui me fait trembler.
Je me promène pieds nus dans la pièce en admirant les gravures qui figurent sur les tombes. Elles sont tellement anciennes qu’elles ne ressemblent désormais plus qu’à des égratignures abîmant la pierre glacée sur laquelle mes pieds reposent. Je contemple chacune des quatorze images du Chemin de croix représentant la crucifixion du Christ. Cependant, quand j’arrive devant l’autel et relève les yeux vers celui-ci, je me demande comment Dieu a pu laisser une telle chose se produire.
Si ce dernier est bel et bien réel, comment pourrait-il cautionner cette union ?
Pourquoi abandonnerait-il mon père dans ce lit d’hôpital ?
Et cela est sans compter Hazel…
Ma sœur s’est enfuie quelques jours avant son mariage. Comment a-t-il pu l’abandonner dans les griffes d’un homme sans lever le petit doigt pour lui venir en aide ? Ou peut-être était-ce son intention depuis le début ? Tout compte fait, peut-être que la Société a raison. Peut-être que Dieu les soutient et que cette même divinité a pris en grippe les sœurs Moreno.
Je recule vers le fond de la chapelle en jouant avec le bord de mon voile en dentelle. Puisque le confessionnal se trouve ici même, je décide d’y entrer et pousse la vieille porte en bois branlante. Ses rainures sont poussiéreuses. Je suppose que plus personne n’utilise cet endroit depuis des lustres.
Je m’enferme dans le petit espace où je ne suis venue qu’une seule fois auparavant. Il est plus petit que dans mes souvenirs. Le filet est en métal désormais et comporte un millier de petites croix. Je me suis toujours demandé si les prêtres qui écoutent nos confessions savent qui nous sommes, s’ils se souviennent de tous nos péchés confessés.
Je m’agenouille en signe de respect avant de m’asseoir sur le petit banc.
— Dieu, commencé-je.
Je m’essuie le visage et place instinctivement ma frange devant mon œil. Je me souviens de l’expression qui est apparue sur le visage de Mercedes lorsqu’elle a remarqué ma différence. C’était comme si elle n’avait jamais rien vu d’aussi hideux. Quelle salope. Je prends une profonde inspiration. L’odeur qui flotte dans ce petit espace est différente de ce à quoi je m’attendais. Un soupçon d’eau de Cologne se cache sous les senteurs de l’encens et du vernis à bois.
Peut-être que je me trompe, tout compte fait. Le confessionnal est certainement encore utilisé de nos jours.
Avec un soupir, je ferme les yeux et me replace à genoux en pressant mes paumes l’une contre l’autre pour prier.
— Si vous m’entendez… si vous êtes réel…
Un sanglot m’échappe. Avec la paume de mes mains, je m’essuie les yeux en faisant attention au mascara que m’a appliqué Mercedes.
J’aimerais lui demander de ne pas laisser une telle chose se produire. Mais c’est stupide, puisque c’est justement en train d’arriver. Alors, je décide de lui demander une autre faveur.
Je baisse la tête.
— Faites qu’il ne soit pas un monstre, murmuré-je.
Un grincement se fait entendre.
Je sursaute en rouvrant les yeux. Je pourrais jurer avoir perçu un mouvement de l’autre côté du filet qui sépare le confesseur du pécheur.
— Mon Père ? appelé-je.
N’obtenant aucune réponse, je me penche plus près pour scruter l’obscurité à travers les petits trous.
— Est-ce qu’il y a quelqu’un ? insisté-je.
Tout à coup, j’entends la porte de la chapelle s’ouvrir et les pas de mon frère frapper le sol. Ce ne peut être que lui.
— Ivy, hurle-t-il en ne me voyant nulle part. Putain, où es-tu ?
Je regarde la porte fermée du confessionnal, puis le filet derrière lequel le prêtre doit se trouver. Au même moment, mon frère ouvre brutalement la porte branlante, la faisant trembler sur ses gonds. Il m’attrape ensuite par le bras.
— Tu me fais mal ! crié-je.
— Pourquoi te caches-tu ? Tu penses que je suis stupide et que je ne t’aurais pas trouvée ?
— Tu n’es vraiment qu’un imbécile. Je ne me cachais pas.
— Mon dieu. Tu ne ressembles à rien.
Il essuie ce que je suppose être une trace de maquillage sous mes yeux avant de soupirer. Il place ensuite le voile devant mon visage et semble se ressaisir.
Il est presque l’heure.