— Mademoiselle.
Tirée du sommeil, je gémis. Chaque centimètre de mon corps est douloureux, et le pire se situe entre mes jambes.
Une femme se racle la gorge.
— Mademoiselle.
J’ouvre les yeux. La pièce se révèle lentement à moi, avec ses murs noirs. Non, pas noirs. Ils sont en bois sombre et sculpté. En hauteur, un petit carré de lumière éclaire l’espace.
— Mademoiselle, je suis désolée de vous réveiller.
Je me retourne. Une femme d’un certain âge, en uniforme de femme de chambre, se tient debout de l’autre côté du lit. J’en remarque une autre, plus jeune, dans l’encadrement de la porte. Je baisse mon regard sur le lit, sur le drap ensanglanté à moitié arraché et repoussé dans un coin du matelas. Je tire à moi l’épaisse couverture pour me couvrir et m’assois en grimaçant, parfaitement consciente de ma nudité.
— J’ai besoin des draps, Mademoiselle. Il ne me faudra qu’une minute pour les changer.
Je m’éclaircis la voix, m’essuie le visage et promène mon regard autour de moi à la recherche d’une horloge.
— Quelle heure est-il ? demandé-je.
— Neuf heures, Mademoiselle.
J’observe mon interlocutrice. Elle doit me prendre pour une idiote.
— Où se trouve la salle de bain ? l’interrogé-je.
Elle me l’indique du doigt. Je remarque alors que l’autre fille me jette des coups d’œil à la dérobée en essayant de s’en cacher.
— J’ai juste besoin d’une minute, les informé-je en espérant qu’elles comprendront le message et partiront afin que je puisse me rendre à la salle de bain sans avoir à courir entièrement nue devant elle pour traverser la pièce.
— Bien, Mademoiselle, acquiesce l’aînée en se retournant avant de faire signe à sa camarade de sortir.
Encore exténuée par la nuit que je viens de passer, j’ai besoin d’une minute pour m’asseoir. J’essaie de me souvenir de la dernière fois que j’ai mangé quelque chose, mais n’y parviens pas.
— Est-ce que vous allez bien ? s’inquiète la servante.
Je souris en m’enroulant dans la couverture que je maintiens contre mon buste et balance mes jambes en dehors du lit, mais lorsque j’essaie de me lever, la pièce commence à tourner et mes genoux me lâchent. Je tends un bras pour me rattraper à la table de nuit et m’effondre sur le sol en renversant une lourde lampe en laiton qui me tombe sur le front.
La femme pousse un petit cri et est à mes côtés en un instant. Je m’assois, toujours accrochée à la couverture, et m’adosse au lit. La douleur pulse entre mes jambes et constitue un rappel cuisant de la cruauté dont il a fait preuve à mon égard.
— C’est bon. Je vais bien, la rassuré-je en omettant sciemment de préciser que cela m’arrive tout le temps. J’ai juste besoin de manger quelque chose. Ça va aller.
Les traits plissés par l’inquiétude, elle se penche au-dessus de moi. Après avoir scruté mon visage pendant quelques secondes, elle finit par hocher la tête et appelle la jeune femme qui est sortie dans le couloir.
— Va chercher des toasts et du jus de fruits, lui ordonne-t-elle. Apporte-les à l’étage.
— Mais le Maître a dit…
— Je me chargerai moi-même d’expliquer ce qui s’est passé au Maître. Fais ce que je te dis. Vite.
Elle disparaît ensuite dans la salle de bain et revient avec un verre d’eau. Je le prends et en bois une gorgée.
— Merci, soufflé-je.
Je porte une main à mon front pour le toucher.
— Vous êtes blessée, s’exclame-t-elle.
En effet, du sang macule le bout de mes doigts.
— Ne vous inquiétez pas. C’est juste une coupure.
Puis j’observe mes poignets et elle en fait de même. Que m’a-t-il fait ? Je suis une jeune mariée avec des brûleurs de cordes sur les bras et dont le sang tache les draps.
Je me sens rougir. Elle se racle la gorge et m’aide à retourner jusqu’au lit. J’essaie de ne pas regarder le sang qui y est étalé et de ne pas penser à la façon dont il a utilisé ces mêmes draps pour me nettoyer. Au même moment, j’entends la jeune femme revenir. Elle doit certainement se dépêcher parce que tout ce qui est sur le plateau tinte bruyamment.
— Vous vous sentirez mieux une fois que vous aurez avalé quelque chose, déclare la femme plus âgée à mon attention en lui prenant le plateau des mains pour le poser sur ma table de nuit.
Je jette un coup d’œil à la lampe qui est tombée et constate qu’elle est dépourvue d’ampoule. Je promène ensuite mon regard sur les restes de bougies éparpillées dans la pièce. N’utilise-t-il que des bougies pour éclairer sa demeure ?
C’est un monstre. Je l’ai bien compris hier soir.
La femme me tend un verre de jus d’orange fraîchement pressée que j’accepte avec plaisir. Je l’avale d’une traite.
— Je vais mieux, assuré-je en sentant déjà le sucre faire son effet. Merci.
Elle remplit à nouveau mon verre et je sirote ma boisson en m’intéressant au toast. Remarquant mon regard, la vieille femme reprend la parole.
— Il vous faut manger quelque chose. Nous allons commencer par faire le ménage dans une autre pièce, puis reviendrons vous voir.
— Mais Madame…, proteste l’autre.
— Tais-toi, la coupe-t-elle avant de la bousculer.
Après qu’elles ont fermé la porte derrière elles, je pose mon verre et m’empare du morceau de pain grillé pour en prendre quelques bouchées, puis descends du lit pour retirer moi-même les draps ensanglantés, gênée à l’idée qu’elles aient pu les voir. Je les emballe à l’intérieur de la couverture et laisse le tout au pied du lit avant de traverser la chambre, entièrement nue, pour me rendre dans la salle de bain. Une douche et des vêtements m’aideront sûrement à me sentir mieux. Ensuite, je pourrai songer à la journée qui m’attend.
Mais d’abord, je ressens l’envie de découvrir mon tatouage. Debout face au miroir, je contemple mon reflet. Heureusement, je n’ai pas de nouvelles contusions. Du moins, aucune nouvelle blessure n’apparaît sur mon corps si ce n’est la coupure que je viens de me faire au front. Toutefois, elle est petite et ne me fait pas très mal.
Est-ce qu’il en sera toujours ainsi avec lui ? Une bataille nous opposera-t-elle jusqu’à ce que la mort nous sépare ?
J’enlève le chapelet et le pose sur le meuble du lavabo pour m’asperger le visage d’eau. Puis je me sèche avec une serviette, retire les épingles restées dans mes cheveux et les libère de leur tresse. Ensuite, je les soulève en tournant le dos au miroir afin d’essayer d’apercevoir l’encre qui marque ma peau. Mais la seule chose que je peux voir, c’est le film plastique qui recouvre soigneusement ma nuque.
J’entreprends de chercher un miroir dans l’un des tiroirs pour en avoir un meilleur aperçu, mais n’en trouve aucun. Je vais devoir lui demander de me le montrer. Je déteste l’idée d’avoir à lui demander quoi que ce soit.
Mais en vérité, j’ai bien compris qu’il faudra que je le fasse pour absolument tout ce que je veux.
Lorsque je sors de la douche, le lit a été refait, la literie souillée a disparu et la lampe a été redressée. L’intérieur des bougeoirs accueille de toutes nouvelles bougies, dont quelques-unes sont déjà allumées.
Le grand dressing est rempli de vêtements, tous neufs et à ma taille, mais très éloignés de mon style habituel. J’opte pour le pull et le jean les plus simples que je trouve et enfile une paire de chaussettes confortables et épaisses. Je ne m’embête pas à mettre des chaussures. Il n’y a que des talons hauts. Et bien qu’il soit terriblement lourd, je n’ai pas enlevé le chapelet, car j’entends encore ses paroles résonner dans ma tête.
« Je pense que tu feras exactement ce qu’on te dit de faire. »
Mais après réflexion, je passe la main sous mon pull pour l’attraper, le retire et le pose à côté du lit. Il ne peut pas sérieusement s’attendre à ce que je porte cet effrayant chapelet autour de mon cou à chaque heure du jour et de la nuit. Je m’avance vers la porte et essaie de l’ouvrir. Je suis consciente qu’elle est certainement fermée à clé. Néanmoins, je suis tout de même surprise de découvrir que c’est bel et bien le cas. Je suppose qu’il ne veut prendre aucun risque. Il veut s’assurer que je fasse tout ce qu’il m’ordonne. Avec un hochement de tête, je retourne dans la pièce et essaie d’ignorer la partie de moi qui est soulagée de se voir retirer une opportunité de lui désobéir.
Mon regard se pose alors sur le masque. Il est enfermé dans une boîte en verre qui repose sur un support. Je m’en approche pour l’ouvrir. Elle n’est pas verrouillée. Ce masque est à la fois beau et laid. Il est composé de métal et, en le regardant de plus près, je distingue des crânes et des roses sculptés à sa surface ainsi que les lettres de la Société, I.V.I. Le V est légèrement plus grand que les I apposés de chaque côté. Ces derniers s’entremêlent et se confondent avec les roses et les crânes. De La Rosa signifie « de la rose ». Ça doit être ce qui se trouve également sur ma nuque.
Je soulève le masque et me rappelle son poids que ma tête ne parvenait pas à soutenir. Mon cou n’arrivait presque pas à le supporter. Cet accessoire doit probablement avoir un rapport avec le sexe et avec la façon dont il m’a prise. Mon estomac se tord à ce souvenir. Comment ai-je pu être excitée par quelque chose de ce genre, et surtout par quelqu’un comme lui ? Parce que oui, j’ai été excitée. Il ne sert à rien que je me mente à moi-même à ce sujet. Je ne peux pas me voiler la face.
Je n’ai jamais été avec un homme avant lui, alors je ne peux pas juger ce qui s’est passé entre nous. Néanmoins, tout ce que je sais, c’est que je n’avais jamais expérimenté auparavant les sensations qui m’ont envahie lorsqu’il m’a fait jouir. Et même compte tenu de la cruauté dont il a fait preuve quand il bougeait entre mes jambes, je sens l’excitation me gagner à nouveau rien qu’en y pensant.
Mais autre chose m’intrigue. Il était lui-même tout aussi excité.
— Peut-être que je ne suis pas la seule personne faible ici, Santiago, murmuré-je.
Je repose le masque sur son support et passe mes doigts sur les petites chaînes et croix qui pendent à ses côtés. Me revient alors en mémoire le « Je vous salue Marie » qu’il m’a fait réciter comme punition.
— Monstre, grogné-je en me dirigeant vers la fenêtre.
Je dois placer une chaise devant et me mettre debout dessus pour voir à l’extérieur. Je ne peux ouvrir ni l’une ni l’autre des grandes fenêtres. Le bois autour du verre a été sculpté pour ne laisser entrer qu’un faible rayon de lumière. Je me demande s’il a choisi cette pièce spécialement pour moi. Je suis sûre que c’est le cas. Me privera-t-il aussi de la lumière du jour ?
Je descends de la chaise avec précaution, en m’agrippant au dossier quand je sens mes jambes se dérober, puis m’y assois. Il pourrait très bien le faire. Il pourrait me garder prisonnière dans cette pièce pour toujours. Ce serait la même chose que de me garder enfermée dans une cellule souterraine.
Je me frotte le visage et me relève avant de faire les cent pas en admirant les sculptures qui habillent les murs de bois. Ce sont des crânes et des roses, comme sur le montant du lit auquel il m’avait attachée.
L’ensemble de la pièce est très étouffant.
Il ne me faut pas longtemps pour faire le tour des moindres recoins de ma cage. Ensuite, je me rassois et attends. Cependant, alors que le soleil commence à décliner dans le ciel, il n’est toujours pas revenu me chercher. Il ne vient pas non plus lorsque j’allume toutes les bougies. Longtemps après que je me suis changée pour enfiler une chemise de nuit, il n’est toujours pas là. Il ne refait pas son apparition non plus quand mon estomac grogne si fort que je suis certaine qu’il peut l’entendre, peu importe où il se trouve dans cette maison.
Lorsque le sommeil finit par me cueillir, je suis soulagée de sombrer dans l’inconscience, car il est devenu évident qu’il ne prendra même pas la peine de me nourrir ce soir.