Prologue

Ivy

La dentelle de ma robe me gratte la peau et le froid de la nuit me fait frissonner. La douce brume se transforme en averse qui amène avec elle un froid humide. Qu’il pleuve le jour de son mariage est un bon présage, pas vrai ? N’est-ce pas ce qu’on dit ?

Des bougies, protégées à l’intérieur de coupelles en verre, bordent les escaliers menant aux doubles portes. Je les observe fixement en me remémorant la dernière fois que je me suis tenue ici même. Cela fait un moment.

Les portes sont ouvertes. J’entends un orgue jouer de la musique, et parviens même à sentir l’odeur de l’encens de là où je me trouve.

Je ferme les yeux, écoute et inspire profondément. Les parfums et les sons forment un mélange vertigineux.

Non, ce ne sont pas toutes ces choses qui me font trembler, mais plutôt ce qui va suivre, ce qui m’attend au bout de l’allée.

Mon frère enroule sa main autour de mon bras. Il m’oblige à me redresser en marmonnant un juron.

Je serre mon bouquet de roses rouge sang en faisant attention à ne pas les écraser. Les fleurs sont magnifiques, tout comme ma robe. Mon fiancé a un sens du goût impeccable et aime les belles choses. Il adore imposer ses propres règles et a l’habitude d’obtenir exactement ce qu’il désire.

J’avance lentement lorsque nous gravissons l’escalier menant à l’entrée. Cela contrarie mon frère, je le sais, mais après tout, tout est matière à l’énerver. Tout à coup, le bout de sa chaussure écrase mon voile et ma tête est momentanément tirée vers l’arrière. Puis après quelques pas supplémentaires, nous nous tenons à l’intérieur du vestibule. La musique de l’orgue et la senteur de l’encens, mélangée à l’odeur de la cire fondue, sont plus fortes désormais.

Les portes se referment derrière nous. Elles marquent la séparation entre ce qui était et ce qui sera, entre mon passé et mon présent. La voix dans ma tête, qui ne cesse de me crier de courir vers la sortie, devient de plus en plus forte, mais je l’ignore. Cela ne servirait à rien de m’enfuir.

Nos invités se lèvent et se tournent dans ma direction. Leurs regards dépourvus de chaleur se posent sur moi, l’épouse sacrificielle. Cependant, je ne distingue pas leurs visages. Ils ne sont que des formes floues, à la limite de mon champ de vision, car je n’ai d’yeux que pour un seul homme. Mon attention est entièrement focalisée sur l’étranger qui se tient devant l’autel, cet étranger dans le lit duquel je dormirai ce soir.

Je me sens engourdie. J’ai l’impression que rien de tout cela n’est réel, que ce n’est pas à moi que ceci est en train d’arriver.

La pièce vacille et la poigne de mon frère se resserre autour de mon bras. J’arborerai un bleu à cet endroit demain. Nous avançons d’un pas, puis d’un autre. Je m’agrippe désespérément à mon bouquet comme s’il s’agissait d’une bouée de sauvetage. Mes ongles s’enfoncent dans la paume de mes mains jusqu’à ce que le sang s’écoule et humidifie ma peau. Cette douleur m’empêche de céder au vertige qui tente de m’assaillir.

Mille bougies baignent la cathédrale d’une douce lueur, et la musique me paraît plus appropriée pour une messe de Requiem que pour un mariage. Je suppose que c’est également lui qui l’a choisie. Tout du moins, cela va de pair avec la robe. Je comprends en quelque sorte les choix de mon fiancé.

J’ai les yeux rivés sur lui. Il est à demi tourné vers nous et nous observe.

Mon frère et moi passons devant nos invités. Je n’en reconnais qu’un ou deux. Ce sont tous des hommes. Seule une douzaine d’entre eux sont présents. Ma propre mère est absente. Je jette un coup d’œil à mon frère et constate qu’une tache foncée, qui pourrait s’apparenter à de la saleté ou du sang, salit son col. Je ne l’avais pas remarquée avant. J’aimerais lui demander de quoi il s’agit, mais je m’abstiens. Sa mâchoire est contractée, et son regard implacable. Mon père aurait dû m’accompagner à l’autel, mais il n’est pas en état de le faire.

La tristesse me submerge. Cependant, je ne peux m’y attarder. Pas ici. Pas maintenant. Parce que nous y sommes presque.

Je baisse les yeux sur le sol de marbre poli, dont la fraîcheur caresse la plante de mes pieds nus, et franchis les derniers mètres qui me séparent de l’autel. Chaque son que nous produisons est amplifié, comme si je me trouvais dans un rêve étrange qui deviendra bientôt ma réalité d’une manière ou d’une autre.

Mon frère m’oblige à lui faire face. Il soulève mon voile, puis se penche pour frotter sa joue froide contre la mienne. Mes yeux dérivent par-dessus son épaule pour se fixer sur mon fiancé. Son visage est toujours dans l’ombre, mais je sais qu’il nous observe. Il me regarde. J’aperçois d’ici le reflet de ses yeux noisette.

Santiago De La Rosa.

L’homme qui m’a choisie pour femme.

L’homme à qui j’appartiendrai dorénavant.

Mon frère se redresse. Avec brutalité, il offre ma main à Santiago.

J’avale difficilement ma salive. Mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine. Et lorsque Santiago s’empare de mon poignet, les fleurs s’échappent d’entre mes doigts pour se disperser à nos pieds. Leur couleur rouge sang crée un contraste saisissant avec le marbre froid et austère.

Mais je le remarque à peine tant je suis fascinée.

Parce qu’à cet instant précis, les flammes des bougies vacillent et font danser la lumière et les ombres sur son visage. J’obtiens ainsi mon tout premier véritable aperçu de lui. Mon souffle reste coincé dans ma gorge, et mon halètement de surprise est noyé par la mélodie jouée par l’orgue, par la voix du prêtre qui somme les témoins de s’asseoir, et par le grincement des bancs anciens qui marquent alors le début de la cérémonie.