Il a donné son nom à une maladie. Et pourtant il n'était ni médecin ni malade. Très vite il fut reconnu comme un héros, cet anti-héros qui tenait toute action pour vaine – pire, peut-être : pour criminelle – et qui n'aimait qu'une chose : rester couché.
Était-ce un mélancolique, c'est-à-dire un être à jamais possédé, persécuté, ruiné par l'objet perdu ? Je ne le crois pas. Il n'en a pas les traits sombres et tourmentés. Au contraire, on voit sur son visage, nous rapporte quelqu'un qui l'a bien connu, une paisible lueur d'insouciance ; et si jamais une ombre de souci remonte du fond de son âme, elle se dissipe avec un soupir. L'apathie est son état et la position allongée la plus favorable au maintien de cet état. L'inertie est chez lui plus qu'une force : un principe.
Obstiné à refuser tout changement en lui, comment supporterait-il ce qui, autour de lui, dans sa chambre ou dans le monde extérieur, dans la ville dont il se protège ou dans les lointaines campagnes, se modifie ? Si quelque haine habite cet homme sensible et doux, c'est la haine du temps. Vivant immobile, c'est le temps qu'il tue. S'aperçoit-il seulement que ce journal qui traîne sur sa table date de l'année précédente ? S'il constate que son appartement est envahi par la poussière, il n'en conclut pas qu'il faut le nettoyer, non qu'il aime le sale ou dédaigne le propre, mais la propreté, pense-t-il, devrait « s'installer d'elle-même ». Pour les meubles, même chose : ce dossier de divan, par exemple, il s'est cassé lui-même, « il n'est pas éternel, il fallait bien qu'il se casse un jour ».
Il n'y a pas d'agent, il n'y a pas d'acteur dans son monde.
Quand des amis lui rendent visite, de ceux qui justement prétendent faire quelque chose, il ne lui vient nulle envie, nul sarcasme, mais un grand étonnement et de singulières questions. Devant celui qui s'affaire, il se demande : « Où est l'homme dans tout cela ? En quoi se fragmente-t-il ? » Face à l'écrivain professionnel, lui qui se refuse à écrire le moindre billet, il ne comprend pas, il a pitié : « Écrire tout le temps, écrire comme une machine, dépenser son âme pour des riens... Mais quand donc pourra-t-il s'arrêter, souffler un peu ? Pauvre homme. » À l'adresse de celui qui entre dans la pièce, d'abord ces mots : « N'approche pas, tu viens du froid. »
Se fragmenter, dépenser son âme pour des riens, en pure perte. Qu'a-t-il donc à conserver, à garder pour lui, à maintenir en lui, bien au chaud, inchangé ? Quel est ce bien si précieux et si fragile que le moindre mouvement lui est fragmentation, dépense nocive, apport de froid ? Quel est cet air tiède qu'il respire, son souffle à lui ?
On s'en doute : c'est l'enfance, c'est la grande maison de l'enfance. Qu'y trouve-t-il dans cette maison, dans ce temps-là ? Déjà le sommeil, déjà l'immobilité. Mais le sommeil régnait dans la maison, l'immobilité dans le temps. La campagne, les saisons, les fêtes, la cuisine (très important, la cuisine). Rien ne bougeait, c'était l'éternité. « L'un meurt, l'autre naît », disait la sagesse du lieu. Oui, mais quand la mère mourra, à son tour, cette calme confiance dans l'ordre de la nature cessera. Quand celle-là meurt, l'autre ne naît plus. Il renonce à tout mouvement. Il reste sur place.
Comme on aimait dormir dans cette maison ensommeillée ! Mais lui, le petit garçon devenu l'homme couché et l'homme sans âge, était alors singulièrement actif, gai, entreprenant. Un peu casse-cou même, grimpant au pigeonnier et s'enfonçant loin dans les broussailles, des plus remuants aussi : une « vraie toupie », se plaignait-on, « quand donc resterez-vous tranquille ? ». Non, ses yeux n'étaient pas toujours innocents, ni les histoires qu'il avait plaisir à entendre des berceuses.
Si c'était là la clé de son mystère : le monde autour de lui qui dort et lui qui veille, malicieux, parfois cruel, lui qui observe et s'active, mobile comme une toupie ? Mais depuis, et maintenant, la situation s'est renversée : ce n'est plus la maison la dormeuse mais lui le dormeur. Pourquoi, sinon pour que la maison ne meure pas, demeure hors du temps ?
Telle est en tout cas l'idée qui m'est venue tandis qu'il me racontait un grand rêve qui l'avait transporté là-bas. Jusqu'alors, le voyant étendu, je me disais que je faisais partie du lot de ces visiteurs importuns, de ces activistes pour qui son apathie était plus une offense qu'une énigme. Pourquoi, après tout, me disais-je encore, ne pas le laisser en paix, le laisser être ? Quelle est cette folie qui nous prend parfois de vouloir changer les autres ? Et puis, écoutant ce rêve dont le récit occupa bien des jours et qu'il préférait d'ailleurs appeler un songe, comme pour mieux s'en nourrir et ne pas s'en détacher, je m'aperçus qu'il m'y transportait. Ce n'était pas l'intensité des images, comme il arrive parfois, qui avait cet effet sur moi, elles étaient plutôt banales, ces images, proches du cliché, non, c'était une force plus secrète, plus enveloppante : je m'y voyais, dans cette campagne, dans cette grande maison peuplée, oscillant de l'hébétude à l'émerveillement. Comme aimanté, j'y étais avec lui.
Souvent il m'ennuyait, m'enveloppant là encore, mais d'un ennui qui n'était pas le sien : je m'ennuyais pour lui (car lui, j'aurais juré qu'il ne connaissait pas l'ennui). C'était la lenteur de son débit, celle de ses gestes : on eût dit qu'il ne quittait jamais sa robe de chambre, qu'il se préparait toujours à... se préparer. Sa vie me paraissait bien pauvre, à peine une vie, et pourtant ce n'était pas la mort. Et, contradictoirement, je me le représentais comme un fleuve immense, traversant des plaines infinies et coulant si lentement qu'on n'y distingue nul courant. Comment cet homme qui occupait si peu d'espace pouvait-il susciter des visions si puissantes ?
Parfois il m'irritait. C'était quand il se plaignait du malheur des temps, d'un créancier, de celui qu'il appelait son régisseur, ou de son domestique qu'il traitait de paresseux (un comble, venant de lui qui ne faisait rien). Étais-je ce créancier abusif, ce domestique négligent mais d'un dévouement à toute épreuve, ce régisseur sans scrupules, moi qui lui consacrais une bonne part de mon temps précieux et de mes soins attentifs ! Sans doute. Mais tout comme il avait su, avec une totale absence de séduction, me transporter dans son rêve, voici qu'il parvenait à m'entraîner dans sa nonchalance – je n'osais dire paresse tant elle était agissante – et je pouvais passer des heures, avouons-le, sans me soucier de ce qu'il me racontait : les menus, vraiment très menus faits de sa vie quotidienne.
Il m'arrivait de parler de cet homme à des collègues tant l'affaire durait depuis longtemps (depuis quand ? j'étais bien incapable de le dire). « Rien de changé ? me demandait-on. – Non, rien. Comment quelque chose pourrait-il changer puisqu'il veut que rien ne change ? – Tu nous l'as dit dans les mêmes termes l'an passé. – Oui, oui, je sais, c'est là le problème. Peu à peu, je le sens bien, il me gagne à sa cause. D'ailleurs j'ai dit : il veut. J'en viens à vouloir ce qu'il veut, à faire mienne sa passion de l'immobile. Ça doit être une passion aussi violente que les autres et peut-être la seule vraie. Cet homme, savez-vous, est attachant. »
Attachant, c'est sans doute ce que disaient de lui ses quelques amis et en particulier l'un d'eux qui l'avait connu dès son enfance et qui s'appelait, je crois, Stolz : quelqu'un d'actif, en mouvement perpétuel, lui, réussissant bien en affaires et qui, sans se proposer pour modèle, tentait vainement de le secouer, de le faire sortir de chez lui.
Il y parvint une fois et notre homme rencontra au cours d'une soirée une femme délicieuse qui se montra sensible à son charme inhabituel. Je repris comme l'ami Stolz quelque espoir. Il allait enfin, avec cette jeune fille, pour peu qu'elle ne se montre pas trop demandeuse, laisser une petite place à cet étranger intime qui s'appelle le désir à condition que cet intrus ne le dérange pas trop ! Après cela, on pouvait tout attendre de lui. Animé par l'amour (le mot me paraissait quand même un peu fort), peut-être quelque animation allait-elle, de proche en proche, gagner tout son territoire ; mieux, lui faire quitter son territoire, assuré qu'avec cette femme il gagnerait au change. Je voyais en Olga – c'était son nom –, si confiante et pourtant malicieuse, si gaie et pourtant calme, la thérapeute que je ne savais pas être. À coup sûr elle n'allait pas le laisser dormir.
Il manqua quelques séances. Je m'en réjouis : enfin il lui arrivait quelque chose. Puis il revint, inquiet : « Qu'est-ce qui me prouve qu'elle m'aime ? Si elle se jouait de moi ? » Cette agitation, même si elle prenait chez lui une forme ratiocinante, me paraissait de bon augure : en connaissant les tourments propres à l'état amoureux, voici qu'il ressemblait à tout un chacun dans les mêmes circonstances. Je me gardais de le lui dire. D'autant que je n'ai jamais oublié la scène – oui, la scène – qu'il m'avait faite le jour où j'avais eu le malheur, je ne sais plus dans quel contexte, d'invoquer « les autres ». Il s'était aussitôt soulevé du divan. « Comment ? Qu'avez-vous dit ? Voilà où vous en êtes arrivé. Maintenant je saurai que je suis pour vous la même chose qu'un autre. » Il s'était mis à marcher de long en large, dans la pièce. Une fois recouché, après un long silence, il m'avait dit, posément : « Vous m'avez chagriné. » Avec douceur j'avais demandé : « Pourquoi ? – Vous voulez que je vous le dise ? Avez-vous seulement réfléchi à ce que c'est qu'un autre ? » Et il m'avait fait la leçon. L'autre, c'était l'horreur, c'était celui qui travaille sans relâche, qui demande, s'humilie, tout cela parce qu'il a toujours de nouveaux besoins à satisfaire. Alors j'avais vu apparaître un enfant comblé, imaginaire sans doute, qui n'aurait jamais manqué de rien, un enfant incomparable, un enfant unique, un enfant royal et royalement servi. Il était un « non-autre », il était soi. Tout changement signifierait sa perte.
Voici qu'avec l'apparition d'Olga il consentait à oublier son être, voici qu'elle lui manquait, qu'il l'attendait, s'affolait de ses changements d'humeur, voici qu'il passait de l'angoisse à l'exaltation. « Ah ! si seulement, se plaignait-il, on pouvait ressentir la chaleur de l'amour sans ses tourments. » J'allais jusqu'à l'envier. Tandis qu'il me racontait telle promenade lumineuse avec la jeune fille, telle conversation enjouée de l'été et me faisait témoin de cette incessante mobilité de l'âme que provoque l'amour naissant, je me sentais un vieux schnock, vissé à son fauteuil. C'était moi maintenant le fonctionnaire en disponibilité, l'homme endormi qui s'enveloppait d'une robe de chambre usée. Avais-je pris sa place comme s'il fallait pour que l'un soit en mouvement que l'autre incarne la figure de l'immobile ? Lui était guéri. Amour médecin ? guérison miraculeuse ? Que m'importait ! De toute façon les voies qu'empruntent nos cures nous restent le plus souvent mystérieuses. Et puis Olga avait un avantage sur moi : elle était une jeune fille et une jeune fille qui attendait de lui pour elle-même sa propre métamorphose alors que moi je n'avais longtemps voulu qu'une chose : qu'il change, lui, et lui seul.
D'où vient alors que je ne fus pas tellement surpris quand il vint m'annoncer froidement : « C'était une erreur. Je me suis laissé entraîner. Son cœur était à l'affût de l'amour et le hasard a voulu qu'elle tombât sur moi. Voilà tout. Je le lui ai écrit. C'est fini. » Bien sûr, ce ne fut pas fini ce jour-là. Il y eut de nouveau impatiences, frémissements, moments de douceur et de fièvre. Il y eut même projets de mariage, sans cesse retardé. Olga se lassa. Devrais-je donc rester le seul à ne pas me lasser ? Pourquoi Olga avait-elle échoué ? Il ne me venait que des hypothèses vagues, des questions sans réponse ou des réponses creuses : peur de la vie, peur du changement, peur de ce qui vient après le rêve et qui annonce la mort.
Il cessa de venir quelque temps plus tard. Son image restait en moi. J'avais perçu en lui – comme Olga, comme Stolz – d'immenses ressources et quelque chose m'empêchait de penser qu'elles resteraient à jamais inexploitées. Curieusement je me disais, alors que tout dans la réalité plaidait pour le contraire, qu'il avait réussi sa vie, que son destin, plutôt, était accompli et que tous ceux, dont j'étais, qui avaient voulu l'entraîner ailleurs le et se fourvoyaient.
J'eus de ses nouvelles quelques années plus tard. J'appris que Stolz avait épousé Olga, qu'ils avaient des enfants et vivaient le plus heureux des amours possibles. Pourtant – c'est Stolz lui-même qui m'en fit la confidence – Olga connaissait parfois des moments de grande tristesse, la mélancolie s'emparait d'elle. « La vie, disait-elle, la vie me semble alors incomplète. J'ai peur que ça change, que ça s'arrête, je ne sais pas moi-même. » À travers ces mots d'Olga c'est lui que j'entendis.
Quant à lui, je sus qu'il avait passé ses dernières années auprès d'une certaine Agafia, une veuve dotée de deux enfants, qui n'était ni belle, ni intelligente, ni riche mais toute dévouée aux tâches domestiques. Elle était un peu grasse, avait la peau douce et faisait excellemment la cuisine. Quand il mourut, il fut difficile de décider s'il avait retrouvé un berceau ou s'il était déjà depuis longtemps dans son cercueil. Quoi qu'il en soit, Agafia ne se remit jamais, elle non plus, de la disparition de notre ami. Elle resta, dit-on, étrangère à tout ce qui l'entourait.
Une jeune fille, une veuve... Si c'était la femme qu'il avait fuie, cet homme immobile qui ne voulait qu'être soi ?
La maladie à laquelle l'homme a donne son nom s'appelle l'Oblomovstchina. Un révolutionnaire parvenu au pouvoir avait coutume de dire, raconte-t-on, que son principal adversaire, celui qu'il craignait de ne jamais pouvoir vaincre, était le mal qui portait ce nom. Cet homme-là, le révolutionnaire, se trouvait être né dans le même village que celui qui a fait du premier son héros. Il s'appelait Vladimir Ilitch Oulianov, plus connu sous le nom de Lénine. Entre autres ouvrages, on lui doit : Que faire ?
Le roman d'Ivan Gontcharov Oblomov a fait l'objet, il y a peu, d'une traduction intégrale de Luba Jurgenson avec une préface de Jacques Catteau (L'Age d'homme, 1986). En 1926 avait paru une traduction partielle aux Éditions Gallimard. Un avant-propos signalait qu'il avait paru opportun de procéder à « quelques coupures » dans ce roman « fatigant » : ces quelques coupures représentent plus de la moitié du livre.