LA HAINE ILLÉGITIME

Ce n'est pas une des nouvelles les plus connues de Joseph Conrad. C'est aussi, apparemment, par son ton alerte, par la linéarité du récit, une des moins « conradiennes ». Elle dit avec entrain la férocité. Maupassant eût pu sinon l'écrire – le trait en est trop subtil –, du moins en rapporter l'anecdote pour illustrer, dans la sagesse repue qui s'installe après dîner, la folie des hommes. Lumineuse, sans détours et sans ombre, elle nous porte pourtant au cœur des ténèbres de la haine, là où celle-ci est persistante, implacable, là où elle se nourrit d'elle-même et devient le seul objet d'une passion sans mesure. Elle s'appelle Le duel.

 

Deux officiers de cavalerie de l'armée napoléonienne se battent en duel. Une fois, dix fois, qu'importe. C'est toujours le même duel. Il n'a lieu que pendant les courts moments de trêve, seule la guerre interrompt sa répétition. C'est que la guerre, sous l'Empire, est elle-même non un affrontement entre nations – elles n'existent pas encore – mais un combat singulier entre Napoléon et l'Europe entière (cela nous est dit dès les premières lignes du récit). Voilà toute l'histoire.

Deux officiers, deux frères d'armes, également valeureux et de grade égal. Que l'un, promu, soit doté d'un grade supérieur à celui de l'autre, il n'y aura pas longtemps à attendre – Napoléon et la mort sont pressés – pour que l'équilibre soit rétabli et, avec lui, la possibilité de reprendre le duel. Car c'est une règle et elle est respectée : un officier ne peut pas se battre, sans risquer le Conseil de guerre, avec un officier placé plus bas que lui dans la hiérarchie militaire. Frères d'armes donc, tout au long, et, parfois, frères en souffrance : on les voit, pendant la retraite de Russie, alors qu'ils ont perdu toute forme humaine, se prêter mutuellement assistance (ce sont les plus belles pages du récit). Semblables dans la victoire et la défaite, la gloire et la détresse, le lieutenant Féraud et le lieutenant d'Hubert, le capitaine..., le commandant..., le général Féraud et le général d'Hubert. Semblable le duel, à quelques variantes près qui en portent toujours plus loin la fureur – du combat à l'épée dans un jardin clos à l'affrontement à cheval, sabre au clair, dans un champ ouvert –, ce duel qui les oppose et les unit, fortifiant toujours plus leur « lien intime ». Si ce qui suscite l'amour et nous en tient captif, c'est l'autre et, dans l'autre, le plus étranger, le plus inconnu, ce qui cimente la haine, et la rend plus durable, plus tenace que l'amour, c'est le semblable.

Certes Conrad indique et même souligne les différences entre les deux hommes. Féraud est un Gascon, il est noir de poil ; d'Hubert un homme du Nord, il est blond ; le premier est un sabreur de vocation, le second est raisonnable et bien élevé ; Féraud n'a pas de famille, il est pauvre, d'Hubert écrit à ses parents, à sa jeune sœur dans leur riche et belle maison de Provence. C'est Féraud, incontestablement, le passionné, le fou, le paranoïaque qui provoque le premier duel. Mais c'est d'Hubert qui, sans le vouloir, en est à l'origine : alors officier d'ordonnance d'un général – ce qui est déjà, aux yeux sombres de Féraud, signe d'avilissement et de pleutrerie –, il vient annoncer à son camarade qu'il est mis aux arrêts de rigueur et, humiliation supplémentaire, il l'arrache pour cela au salon et aux grâces d'une dame. Éternelle question entre frères ennemis, entre nations belligérantes, entre amants qui s'affrontent : « Qui a commencé ? » Là est le génie du duel quand il s'éloigne, comme c'est le cas ici, de sa forme canonique : reconnaître l'offense sans décider de l'offensé ou plutôt en instituant aussitôt réciprocité et équivalence entre les partenaires. Le vaincu est en droit d'exiger réparation. Chacun se trouve alternativement être l'offensé de l'autre. En bonne logique, Conrad ne s'y est pas trompé, le duel est alors sans fin. Il est, dans son essence, voué à la répétition. La mort d'un des combattants serait son échec. Nos héros ne font pas pourtant semblant de se battre. Tout au contraire : plus le récit avance, plus d'acharnement ils mettent à se ruer l'un vers l'autre, avec une violence insensée. Ils rêvent de se pourfendre mais, justement, ils en rêvent. Leur haine a besoin d'un objet bien réel, d'un être bien vivant. Si l'amour s'entretient de l'absence, il faut à la haine la permanence. Rien mieux qu'elle, dans sa déraison raisonnante, ne donne la certitude d'exister. Nos amours, avec leur objet improbable, sont fragiles. La haine ne l'est jamais, tout assurée, elle, de sa cible.

Ne forçons pas trop pourtant la symétrie entre les deux hommes. Il est bien vrai qu'on perçoit plus de haine, plus de passion, dans le regard, dans les paroles, dans l'âme de Féraud. D'Hubert est le bon dans l'affaire, il s'engage dans cet affrontement sans merci à son corps défendant, c'est le cas de le dire. Mais cela aussi est un des traits de la haine : il est rare, il est même exclu, qu'on la reconnaisse comme émanant de soi. Le « je hais », quand il ose s'énoncer, s'affirmer sans masque, se place toujours en réaction : c'est l'objet qui est foncièrement haïssable, c'est lui et lui seul qui suscite ma haine, alors que ce n'est pas parce que l'objet est aimable que je me tourne vers lui. Si la haine peut être aveugle, c'est qu'elle s'aveugle sur son mouvement premier, elle est projective en son principe, elle exige que je n'aie rien de commun avec celui que j'exècre et pourtant je l'exècre parce qu'il m'est presque pareil. Presque, pas tout à fait.

Sait-on comment le « bon » d'Hubert parviendra à se délivrer de son persécuteur, de l'intraitable Féraud ? Par une astuce diabolique. Le duel, cette fois, a lieu dans un bois. Les adversaires (comme le mot convient mal !) ont convenu d'aller à la rencontre l'un de l'autre sans se voir. Chacun a deux balles dans son pistolet. Féraud est meilleur tireur, d'Hubert le sait ; oui, mais d'Hubert se déplace plus habilement, il peut surgir de n'importe où, Féraud le sait. Féraud tire un premier coup qui n'atteint pas d'Hubert. Celui-ci se cache derrière un rocher, s'étend à même le sol, sur le dos, ce à quoi jamais le fier Féraud n'eût consenti. Dans cette position, qui le rend invisible, il peut lui, à l'aide d'un petit miroir, contrôler les allées et venues de Féraud à sa recherche. D'Hubert qui a été pendant près de quinze ans pris comme dans un miroir par la haine que lui vouait Féraud, qui s'est vu contraint de répliquer à ses assauts, dépossédé de lui-même et presque de sa vie, voici qu'il le capte à son tour, par la vertu de ce petit miroir. Après quoi, il l'aura à sa merci mais à sa manière, qui n'est pas celle de Féraud. Nous verrons comment.

 

Bien que rien ne nous soit caché, ce récit est une énigme. Est-ce seulement l'art du conteur qui lui assure sa puissance ? Le duel n'est-il qu'un fait divers, étrange, singulier comme tous les faits divers ? L'époque napoléonienne n'a-t-elle fourni à Conrad qu'un décor ? Je ne le crois pas.

« Cet homme-là n'a jamais aimé l'Empereur », voilà ce que Féraud dira de D'Hubert. Accusation terrible à l'égard d'un homme qui fut de toutes les batailles. Pourtant Féraud, cette fois, vise juste : cet homme a servi vaillamment l'Empereur mais il ne l'a jamais vraiment aimé !

Comme on s'empresse de donner raison aux soupçons les moins fondés ! Comme on s'emploie activement à confirmer la conviction de l'autre ! D'Hubert passera sans dommage de l'Empire à la Restauration, il sera même appelé à un nouveau commandement ; il épousera une jeune fille de famille royaliste, il aura un fils, il gérera ses biens. Le temps de l'usurpateur est révolu, celui de la légitimité revient. Apparemment tout rentre dans l'ordre. Le duel est fini.

On a parlé du dénouement heureux du récit. Heureux, seulement si l'on considère qu'il marque le triomphe du « bon » sur le « méchant », de la sagesse sur la folie ou du Roi restauré sur l'Empereur déchu. Mais dénouement ironique et amer. Pour Conrad, peut-être, sans doute plus ombrageux, intransigeant, comme Féraud, qu'habile et souple, comme d'Hubert. (Mais le duel était aussi en Conrad, à la fois homme de passion et de droit.) Dénouement amer pour Féraud, à coup sûr. J'ai dit que du dernier duel, dans le petit bois, d'Hubert, par intelligence, par ruse, mais ruse qui ne contrevient pas aux règles du jeu, était sorti vainqueur – ce qui n'est rien car l'affaire alors pouvait, devait reprendre –, mais vainqueur une fois pour toutes. Et là est une des autres trouvailles de l'intrigue imaginée par Conrad (elle ne figurait pas dans le compte rendu du journal où il a trouvé l'anecdote). D'Hubert qui, au contraire de Féraud, n'a tiré aucune de ses deux balles et qui tient son adversaire à sa portée devient le maître absolu : il garde le droit, pour l'éternité et quand bon lui semblera, d'user seul de son arme. Il n'usera pas de ce droit et renverra Féraud dans son exil au fond de la province. Ainsi Féraud est-il vaincu par le code même auquel il a, des années durant, soumis d'Hubert, et d'Hubert, en se délivrant du duel, est délivré de lui. Féraud, symboliquement mort, mais maintenu vivant, est mis hors d'état de nuire comme l'est Napoléon à Sainte-Hélène. Il n'est pas sûr que la haine veuille tuer car elle risquerait alors de s'éteindre. Ce qu'elle veut d'abord, c'est immobiliser et mieux encore : contraindre l'autre à vouloir cette immobilité, celle d'une proie captive, qui consacre sa déchéance et signe sa reddition.

Que disent de Féraud les royalistes, les restaurateurs ? Qu'il n'y avait rien à en tirer, qu'il « aimait trop l'Autre (l'Autre c'était l'homme de Sainte-Hélène) ». Ils donnent aussi raison à l'accusation portée naguère par Féraud contre son compagnon d'armes : « Il n'a jamais aimé Napoléon. » Des deux côtés, c'est dit en passant, lâché comme un secret, avec l'accent de l'évidence : la conviction d'avoir révélé le défaut ou l'excès d'amour. À l'extrême du duel, l'aveu : avoue que tu ne l'aimais pas, avoue que tu l'aimais trop. Vraiment.

 

Alors une histoire d'amour, cette histoire de haine ? Bien sûr. D'Hubert l'admettrait, lui qui reconnaît « sentir en lui une tendresse irraisonnée pour son éternel adversaire », lui qui intervient en 1814 auprès du Ministre (Fouché, celui qui a su servir tous les régimes, caricature odieuse de l'honnête d'Hubert) pour éviter à Féraud d'être fusillé, lui qui, incognito, versera de l'argent à son « frère » banni. Mais ce n'est pas l'amour secret que se portent les deux soldats qui fait le ressort de leur haine, c'est l'Autre (avec un grand À...) plus que l'autre. L'acharnement absurde que manifestent les deux hommes – leur duel sans fin est devenu légendaire dans l'armée, personne n'ose plus leur demander quelle en fut la première occasion, comme s'ils devaient sacrifier à un rituel sacré, comme s'ils célébraient à leur manière la vérité de la guerre –, cet acharnement, s'il ne tenait, tout compte fait, qu'en ceci ? Féraud, que j'imaginerais volontiers bâtard, bien que ce ne soit pas dit, est un hors-la-loi, sa haine, comme toute haine sans doute, est foncièrement illégitime ; d'Hubert, en cette époque troublée où la France ne cesse de changer de maître, ne sait que pactiser avec la loi et il n'est pas trop regardant sur ce qui la représente. Avec la Restauration, nous l'avons vu, il fait un beau mariage. Les champs de bataille dévastés cèdent la place à des jardins de fleurs et de fruits, les marches forcées à l'aimable promenade. Tout en boitillant du fait de ses blessures, il savoure une orange. Comme les plaisirs de la vie doivent lui paraître fades au regard de la mélancolie, de l'affreuse solitude, que connaît son ombre bafouée, son double réprouvé qui n'a plus rien à savourer, lui, que sa haine, une haine qui n'a plus désormais d'autre objet présent que lui-même.

 

Se pourrait-il que la haine, la haine tenace, celle qui ne cède devant rien et que rien n'assouvit, ait plus d'une figure ? Que celle que nous tenons pour fratricide soit une passion récente, née de la Révolution et de son échec à faire, selon son idéal proclamé, du peuple un souverain ? De la Révolution, c'est-à-dire d'un régicide. Le Roi est mort, vive le Peuple ! Le transfert de légitimité pouvait-il s'opérer sans perte ? Un monarque de droit divin n'a pas à poser la question de sa légitimité, ce n'est pas lui qui la fonde. Dieu s'est-il jamais demandé si son existence était légitime ?

Ce n'est pas tout. De même que tous les hommes sont égaux devant Dieu, tous les sujets sont égaux face au monarque. L'inégalité sociale, flagrante sous l'Ancien Régime, n'atteint pas cette égalité si l'on peut dire « ontologique » des sujets ; celle-ci entraîne l'égalité dans l'amour qu'ils sont censés porter au Roi. Avec l'« usurpateur », tout change : les égaux sont nécessairement rivaux ; chacun doit en effet rivaliser pour donner des preuves de son amour. La légitimité de ce souverain-là n'a d'autre garant que l'amour de ceux qui se dévouent, corps et âme, à sa cause. Et chacun croit, veut aimer mieux que son semblable.

Je ne crois pas, en faisant ainsi allusion à ce problème immense, m'éloigner tout à fait du récit qui nous occupe, ni de la psychanalyse (qu'on relise Totem et tabou...), ni de Conrad (« Conrad et la question du père », un livre qu'on peut souhaiter). Car ce à quoi Le duel nous confronte, c'est à une haine qui ignore ses motifs et les ignorera toujours davantage, les deux complices allant jusqu'à faire croire, pour donner le change et fournir un motif acceptable, qu'il s'agit entre eux d'une « affaire de femme ». Mais c'est aussi à une haine qui, à défaut de se trouver une loi, se donne des règles strictes auxquelles on ne saurait déroger. Quand on a perdu la Loi, pas question de perdre l'honneur.

 

La haine est obscure, elle ignore ce qui l'anime et a besoin de l'ignorer pour se perpétuer. La haine est illégitime et elle le sait. C'est même la seule chose qu'elle sache d'elle. C'est pourquoi inlassablement elle veut se fonder en droit. Nos tribunaux sont payés pour ça et l'histoire politique qui, même dans les rares périodes où elle revêt des apparences policées, demeure une affaire de haine nous le fait payer.

 

The Dual, a military tale a paru en 1908 dans un recueil intitulé À Set of six. Conrad en a commencé la rédaction lors d'un séjour à Montpellier, à la suite, dit-on, de conversations avec un officier d'artillerie rencontré dans un café. Il a aussi tiré parti des souvenirs de membres de sa famille qui avaient combattu dans les régiments polonais des armées napoléoniennes. À son éditeur, il confie : « Ma première intention était d'intituler ce conte Les maîtres de l'Europe, mais j'ai écarté ce titre comme trop prétentieux. J'ai essayé consciencieusement d'y mettre autant d'atmosphère napoléonienne que le sujet pouvait en comporter. »