Le champ des pratiques sociales qu'intéresse l'idée de guérison est indéfini. La médecine est loin de le délimiter. On peut, comme s'y emploient de nombreux auteurs attentifs à repérer les pouvoirs diffus de normalisation, englober sans artifice sous le seul chapitre de la guérison la visée éducative, la fonction de la religion, les prétentions de la politique, la finalité, au moins contemporaine, de la justice, et jusqu'aux effets de l'art – comme « purgation » des passions, selon la vieille définition, toujours reprise, dès qu'il s'agit de représentation1. Oui, on peut soutenir qu'est partout impérieux aujourd'hui, et même prévalent, le souci de guérir. Ce n'est pas seulement l'hôpital moderne mais l'ensemble de la société qui mériterait d'être défini, dans l'image idéale qu'elle se donne d'elle-même, comme « machine à guérir ». Lente extinction des religions de la rédemption et du Mal ; effacement progressif du Droit, au bénéfice du « besoin de sécurité », et de la peine, au profit de la « rééducation » et de la « réinsertion » sociale ; dissolution d'un enseignement dont la structure a longtemps correspondu aux fins recherchées2. Par toutes les failles ainsi ouvertes, la volonté de guérir, franche ou camouflée, parvient à se glisser au premier plan. « L'âge médical peut commencer », affirmait Knock voici plus de cinquante ans. Nous y sommes.
Même ceux qui, aujourd'hui nombreux, dénoncent son emprise la confortent à leur insu. On parle, par exemple, en mimant le jargon qu'on récuse, de maladies « iatrogènes », à savoir induites ou aggravées par le traitement médical ou la consommation de médicaments, mais c'est pour nous inviter à faire confiance aux médecins aux pieds nus – nos anciens « officiers de santé » ou, tel Sganarelle, promus médecins malgré eux. Ou encore, on nous engage à prendre en charge notre corps, supposé toujours menacé : que chacun devienne pour soi « le médecin de soi-même », quitte à multiplier les hypocondriaques ! Car la « saine » autogestion de la santé cède vite la place à l'autosoupçon « malsain » de ses défaillances... Il semble décidément qu'on ne puisse critiquer la médecine qu'au nom de plus de médecine – une médecine toujours plus présente qui nous informerait à chaque instant, dans un check-up incessant, de l'état de notre corps. Knock, là encore : « Vous comprenez, ce que je veux, avant tout, c'est que les gens se soignent. » Et : « Vous me donnez quelques milliers d'individus neutres, indéterminés. Mon rôle, c'est de les déterminer, de les amener à l'existence médicale. » Aujourd'hui, le but n'est-il pas atteint, dépassé même ? C'est l'existence tout entière qui est médicale, assurant ainsi au-delà de ses limites le triomphe de la médecine3.
Un exemple entre mille, pris à dessein dans ce qui prétend vouloir échapper à l'emprise excessive de l'ordre médical. Veut-on « démédicaliser » l'approche des enfants – « ces demi-fous que nous tolérons parmi nous », disait Paulhan –, on les désigne comme symptômes (du couple, de l'inconscient familial). Veut-on « dépénaliser » la justice, on commence par isoler en entité la délinquance juvénile, comme on parlait naguère de la « crise d'originalité », puis on la traite – mesures rééducatives, psychothérapiques – comme un symptôme (de la société urbaine). Violence, drogue et désespoir ? symptômes. Camps et tortures ? symptômes. Tout se passe comme si les pouvoirs inquiets, dépossédés de leur légitimité, s'en remettaient au seul langage susceptible de faire l'unanimité, parce que reconnu comme naturel Vite, Messieurs les docteurs, faites-nous, refaites-nous, une société saine. On sait pourtant où cela mène, ou on devrait le savoir, à l'élimination des parias, à la destruction des déchets. Mais qui nous guérira de l'amnésie ? Il est vrai qu'aujourd'hui, progrès aidant, nos sociétés développées croient pouvoir se passer des recours à l'exorcisme ou au sacrifice du bouc émissaire. De bons mécanismes immunitaires devraient suffire. L'immunologie, science pilote de la politique.
Cette invasion du modèle médical, on peut, rétrospectivement, la tenir pour acquise dès l'époque où la médecine s'assigne, au-delà de sa fonction traditionnelle de « secours », la tâche de prévenir le mal et de maintenir la santé, tâche dont le coût social serait, tout compte fait, économiquement moins élevé pour assurer le bon fonctionnement de la machine sociale4. Et l'on peut considérer une telle mutation comme antérieure à l'avènement et aux progrès de la médecine scientifique. Celle-ci ne fait que fournir ses lettres de noblesse à un projet plus global de prophylaxie et surtout d'autorégulation du corps social. Le vieux sens de guérir – guérir, c'est garantir – trouve enfin sa confirmation objective.
Objection attendue, entendue : en quoi un tel tableau concerne-t-il les psychanalystes ? Si l'obtention d'une guérison – relative – est l'exigence – absolue – du médecin, l'idée de guérison serait exclue du champ opératoire de la psychanalyse. La « guérison » viendrait, tout au plus, en « bénéfice de surcroît ». Soit, mais la formule de Lacan, prise à la lettre, est-elle aussi éloignée de la pensée médicale qu'on le croit ? Le médecin n'accorde, en effet, que peu de valeur – c'est même ce qui le différencie du guérisseur – au sentiment subjectif de bien-être que peut éprouver son malade. Tout au plus l'appréciera-t-il comme un élément à prendre en compte parmi d'autres, qui importent bien davantage. Les effets d'un traitement « bien conduit5 » sont repérables autrement : par l'examen, les tests de laboratoire. S'il n'y a plus guère de médecins pour parler de maladies imaginaires, leur méfiance s'accroît quant aux guérisons imaginaires, celles que viendraient attester les seuls dires du patient : « Je me sens renaître, Docteur. » Oserai-je dire que les analystes se montrent parfois à cet égard moins exigeants ? Prompts assurément à dénoncer la « fuite dans la guérison » si elle survient en début de traitement, mais prêts aussi à céder aux mirages du new beginning s'il s'annonce à la fin...
Le débat peut s'engager d'une autre manière, plus discutable encore, et, elle aussi, toute prise, contrairement à ce qu'on affirme, dans le modèle médical. Aux autres, dit-on, la guérison des symptômes, guérison fictive puisque ceux-ci ne manquent pas de réapparaître plus tard ou ailleurs, ou bien guérison dangereuse, car, dans leur fonction d'aménagement et de compromis, les symptômes ne seraient souvent qu'un moindre mal. À nous les modifications structurales : renforcement du Moi ou castration symbolique. Alors qu'on croit marquer par cette proclamation une opposition essentielle entre les visées de la psychanalyse et celles de la médecine – ou des psychothérapies qui n'auraient pas su rompre avec elles –, on fait tout au contraire retour à une différence des plus classiques en médecine : celle du processus morbide et de l'éclosion de la maladie, qui vient elle-même largement recouper celle du « terrain » et de l'« agent pathogène ».
Faisons un pas supplémentaire en posant que, dans le psychanalyste dévaluant par principe la guérison symptomatique, c'est le médecin qui parle, ce n'est pas le psychanalyste (ni le malade...). En médecine, le symptôme n'est en effet qu'un signe, parfois aussi arbitraire qu'un feu rouge ; c'est un message envoyé, souvent tardivement, par l'organisme lésé ou perturbé : un signal d'alarme. Sa manifestation n'a, par conséquent, qu'une valeur indicative, susceptible d'orienter le diagnostic ; de même, sa disparition n'implique pas que le processus morbide n'est pas toujours à l'œuvre. Aussi bien la sémiologie ne fait-elle dans le cours des études médicales qu'introduire à la pathologie. En psychanalyse, au contraire, le trajet inventé par la formation du symptôme est l'essentiel. Le modèle du symptôme est offert par le rêve. Le sens n'est pas à chercher dans une opposition entre contenu latent – vrai – et contenu manifeste – trompeur –, mais dans un tissu psychique. Comment s'est fabriqué ce rêve-ci, ce symptôme-ci ? La réponse n'est ni à un bout ni à l'autre de la chaîne des représentations mais tout au long, dans ce qui vient insister et s'entrecroiser.
L'emploi d'un même mot – symptôme – est donc ici porteur d'un double malentendu. Il conviendrait d'abord de s'assurer de la réalité que désigne en psychanalyse le terme de symptôme ; ensuite, de ne pas se borner à transposer une causalité organique en une causalité psychique. Dire d'un névrosé qu'il est malade de son imago maternelle ou d'un surmoi trop impérieux, c'est à l'évidence le même type de raisonnement que celui qui conduit à invoquer une insuffisance rénale ou une hyperglycémie (à cela près que celles-ci sont mesurables). La pensée qui procède sur le mode du : cela renvoie à, et qui assigne, en le désignant, un terme à ce procès6, reste causale. Cela, quelle que soit la causalité invoquée, et quel que soit l'ultime référent : instance psychique ou traumatisme subi, relation d'objet ou fonctionnement mental, lésion organique ou altération du Moi, fantasme originaire ou organisation libidinale. Or, si la psychanalyse, dans l'exercice de sa méthode, garde toutes ses chances d'échapper à cette objectivation qui conduit nécessairement à réduire le symptôme à une expression seconde d'un processus ou d'une structure, elle risque aussi, quand elle s'engage dans la voie de la théorie, de se trouver, comme malgré elle, modelée par le discours causal. Il n'est pas facile de penser autrement que dans ces termes : ceci (superficiel, visible, trompeur) renvoie à cela (profond, caché, su par l'Autre). Pourtant la « pensée » psychanalytique n'advient que si la rupture avec cette pensée-là – qu'elle soit médicale, philosophique ou psychologique – réussit à s'effectuer. Il y a des interprétations symboliques ou génétiques qui restent prises dans le moule causal.
L'autre malentendu auquel je faisais allusion se laisse alors mieux saisir. C'est par une sorte de concession aveugle au modèle médical que nous avons construit et que nous utilisons une sémiologie construite sur les mêmes présupposés. Quand nous disons, par exemple, que tel patient souffre de phobies ou d'obsessions, s'agit-il là de ses symptômes, qu'il a effectivement produits, ou de ceux que produit le savoir ? C'est, à mon sens, faute de percevoir ce qu'est le symptôme en psychanalyse que depuis des années l'on nous rebat les oreilles de la rareté des névroses symptomatiques et de la multiplication des « névroses de caractère » et des « troubles narcissiques ». Je dirais plutôt que les névroses a-symptomatiques, cela n'existe pas pour le psychanalyste. Une névrose ne donne pas toujours de symptômes à voir d'entrée de jeu, elle en donne nécessairement à entendre. L'existence de symptômes transitoires, apparaissant et disparaissant au cours de l'analyse, a, à cet égard, une valeur démonstrative pour tout symptôme.
Curieusement, alors que chacun aujourd'hui se plaît à reconnaître le « noyau de vérité » du délire et la « tentative de guérison » qu'il représente, on les méconnaît dans le symptôme névrotique. Oui, il est grand temps de « réhabiliter » le symptôme !
Tant que Freud, tant qu'un psychanalyste reconnaissent dans le principe de plaisir la seule règle des échanges intrapsychiques, la guérison peut bien faire problème, mais non aporie. La situation reste, en définitive, la même qu'en médecine où la guérison est constamment sous-entendue sans avoir à être prise pour objet de réflexion. C'est seulement quand le principe de plaisir est dépossédé de sa souveraineté – au-delà, il y a plus fort – que la question de la guérison ne peut plus être éludée. C'est quand on ne peut pas guérir qu'il faut guérir.
Très vite, Freud découvre les bénéfices de la maladie. Très tôt aussi se fait le constat que le névrosé tient plus à sa névrose qu'à lui-même. La première génération d'analystes était d'ailleurs plus attentive que nous – qui voyons dans l'aveu de souffrance une condition nécessaire à l'engagement d'une cure – à la prime de plaisir offerte par le symptôme et, par conséquent, elle se montrait plus soupçonneuse quant au vœu, mis en avant par le patient, d'en être délivré. Reconnus donc d'emblée, la résistance au changement et l'intensité des fixations, le « plus de jouir » dans la souffrance et le caractère exceptionnel des sublimations réussies. Freud, sur tout cela, n'a pas le moindre doute, pas la moindre illusion, mais cela ne l'empêche nullement d'inventorier les « perspectives d'avenir de la thérapeutique analytique » (1910) ou d'en tracer, un peu plus tard, les « voies nouvelles » (1918).
Tout change avec la rencontre insistante de la « réaction thérapeutique négative7 » et avec l'introduction, dans la clinique, de la pulsion de mort. Le « tournant » n'est pas en effet purement théorique, comme on a toujours tenté de le croire, il est clinique : l'affaire « tourne mal ». Ce n'est pas que tout allait auparavant comme on eût pu le souhaiter mais, tant bien que mal, ça pouvait s'arranger, de transaction en marchandage, de déplacements en remaniements. Si l'amour médecin n'arrivait pas toujours à guérir de l'amour, à tout le moins la cure pouvait se solder par un « compromis » de santé moins « coûteux » que le compromis névrotique : on restait dans les limites d'une économie libérale... Mais la conception d'un masochisme originaire, précisément introduit comme « problème économique », et surtout la rencontre d'une force qui fait du négatif de l'inconscient une puissance d'antivie, un désir de non-désir, une telle butée ne vient-elle pas interdire toute possibilité de guérison, quel que soit le contenu qu'on lui donne ?
Un médecin qui croirait, mordicus si j'ose dire, à la prévalence de la pulsion de mort n'aurait plus qu'à changer de métier. Il y a des analystes, surtout américains, pour aboutir à la même conclusion, et c'est pourquoi, de la pulsion de mort, ils ne veulent pas entendre parler. Et pourtant, je l'avançais à l'instant, ce sont précisément les patients les plus soumis à ce que j'ai appelé ailleurs le travail de la mort – la mort au travail dans le corps psychique8 – qui sollicitent le plus « vivement » le désir de guérir, alors même que nous pensions ne pas y être assujettis. Cela peut prendre bien des formes : de la réparation (il y a des trous partout) au holding (si je ne le tiens pas, il s'effondre), de la construction du fantasme (c'est fragile, fait de pièces et de morceaux épars) au fantasme d'une mise au monde (il n'est pas vraiment né, pas né à la vérité), voire d'une résurrection (on l'a tué, annihilé, rendu fou). Que l'analyste cherche par là à se protéger, à ne pas se laisser gagner par les opérations violemment destructrices ou malignement corrosives de la mort au travail, c'est sûr. Mais c'est aussi, à mon sens, heureux. Autrement, il ne ferait que confirmer que le désastre est non seulement accompli mais contagieux.
Le désir de guérir n'est pas toujours aussi massivement sollicité mais il n'est jamais absent d'une cure analytique. Simplement, il y est mis entre parenthèses, tant que l'analyse marche, c'est-à-dire satisfait notre idée de l'analyse. Je ne crois pas, contrairement à ce qui se dit ici et là, que l'analyste ne doive rien attendre, rien espérer. Ne rien désirer, qu'est-ce sinon désirer rien ? Et c'est bien là le plus irrésistible, le plus inépuisable et, littéralement, le plus confondant, des désirs. Je ne crois pas non plus que la réaction thérapeutique négative, s'il est vrai qu'elle prend appui sur la pulsion de mort, doive conduire l'analyste à reconnaître sa tâche comme impossible. Car, dans les analyses les plus paisibles, la mort est opérante. Elle n'a pas qu'un masque. Ses manifestations les plus évidentes – la perte, le deuil, les massacres – la localisent et l'évacuent au-dehors, comme événement accidentel ou comme issue fatale.
Freud, lui, bien avant d'invoquer explicitement Thanatos, la situe au-dedans de nous-mêmes : il l'intériorise. De cela, nous ne sommes pas prêts de nous remettre. Mais, tant que vie et mort restent unies (l'union des pulsions), le terrain de la psychanalyse ne risque pas d'être miné ou laminé. C'est leur désunion qui inaugure le « déchaînement » de la pulsion de mort. Il n'y a plus alors entrelacement ou chiasme, mais bipartition, clivage. Le vouloir guérir vient réagir – je dis bien réagir, non pas répondre – au vouloir mourir. L'« acharnement thérapeutique » – on l'oublie quand on le dénonce – ne vient en effet que faire écho à la violence partout présente des appareils à détruire : arsenal contre arsenal. Cela pour l'individu comme pour la collectivité.
Quel serait aujourd'hui l'archétype du trépas, du « passage » ? Pas de temps perdu : directement, de la salle de réanimation au crématorium, de la survie à la sous-mort. On peut voir là l'image inversée d'une sous-vie, et d'une sur-mort que notre temps excelle pareillement à administrer.
Il y a une ambition de guérir qui est à la fois défi et soumission à la mort, maître absolu dont le dernier mot est le silence. Le désir de guérir chez le psychanalyste ne saurait trouver là sa source. Faut-il pour autant le mettre à mort, ce désir qu'anime précisément non le déni de la mort mais le refus de la mise à mort, qu'elle soit prise en charge par la réalité psychique ou par la réalité extérieure, souvent d'ailleurs singulièrement propres à se relayer ? On peut préférer le mettre à nu et peut-être alors découvrirons-nous qu'on se guérit de bien des choses plus facilement que de l'idée de guérison.
1 Voir, par exemple, les débats sur les films de violence ou de pornographie. Sont-ils nocifs ou bienfaisants pour la bonne santé du corps social ? On en parle comme de médicaments.
2 L'école laïque et obligatoire était école de laïcité et d'obligations ; la faute d'orthographe était faute ; l'instituteur instituait le citoyen. Les « humanités » l'humanisaient, l'inséraient dans une tradition de culture. L'Université transmettait le savoir universel, avec ses valeurs propres. Le tout s'est appelé Instruction publique puis Éducation nationale...
3 C'est là, on s'en souvient, le sous-titre de la pièce de Jules Romains.
4 Cf. Michel Foucault, « La politique de la santé au XVIIIe siècle », in Les machines à guérir, ouvrage collectif, Institut de l'Environnement, Paris, 1976.
5 On notera d'ailleurs que Lacan a intitulé l'un de ses textes « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » (mots soulignés par moi).
6 Ici le terme convient car il y a bien imputation du mal à un agent.
7 Expression qui, à elle seule, devrait ébranler ceux qui tirent parti de la dénonciation par Freud du zèle et de l'orgueil thérapeutiques pour en conclure qu'il n'était pas intéressé par le bénéfice de la guérison. Soulignons donc chaque mot : réaction ; thérapeutique ; négative.
8 Cf. Entre le rêve et la douleur, Gallimard, 1977.