NON, DEUX FOIS NON

Tentative de définition et de démantèlement

de la « réaction thérapeutique négative »

Un récent congrès affichait à son programme : « Nouvelles perspectives sur la réaction thérapeutique négative1 ». Intéressant signe des temps. Car les psychanalystes ne parlent guère de réaction thérapeutique négative et la littérature sur la question est, par comparaison à la masse des publications, relativement rare. Mais ils s'interrogent de plus en plus sur les limites et l'efficacité du traitement, sur la valeur et la stabilité de ses résultats. Pour un peu, ils ne rencontreraient plus, à les croire, que des « cas impossibles ». Et, plus encore, ils doutent de la pertinence de leurs modèles par rapport aux ressorts effectifs de la cure. Comme si l'expérience venait moins « contredire2 » la théorie – contradiction où l'on peut trouver la promesse d'un remaniement, d'un affinement de la conception première – que la « négativer ». Comme si c'était une nécessité interne de leur science, toujours plus « civilisée » ou sophistiquée, que d'être indéfiniment contestée, voire tenue en échec – mais sourdement, sans éclat spectaculaire – par leur expérience, toujours plus déconcertante et, à sa manière, souvent discrète, plus « sauvage » que naguère. De sorte qu'on pourrait aussi bien juger que la réaction thérapeutique négative est devenue, comme je l'ai entendu dire, un concept anachronique – dans la mesure où il s'attacherait trop au manifeste, figerait dans l'absolu d'un rejet un temps du processus – que soutenir l'inverse, à savoir qu'elle diffuse dans tout le corps de la psychanalyse en crise.

On notera d'emblée que c'est dans les milieux où le souci thérapeutique a été le plus mis en avant – aux États-Unis où le titre de médecin est exigé par les psychanalystes pour pratiquer l'analyse – que cette crise, venant après le succès que l'on sait, est la plus visible : on préfère recourir à des thérapies plus brèves, plus efficaces et surtout prometteuses de positif (adaptation, sentiment de bien-être, épanouissement, créativité). Vient alors le temps de la désaffection, de la réaction négative à la psychanalyse, dont rien n'assure qu'en France, sous l'effervescence apparente, nous soyons préservés.

J'ai dit qu'on parlait rarement aujourd'hui de réaction thérapeutique négative. Quand on le fait, c'est en général :

1o pour constater l'impasse, pour donner une explication toute verbale à l'échec du traitement ;

2o plus spécialement quand cet échec survient ou s'accentue in fine ;

3o pour l'imputer au patient : « Si ça a mal tourné, c'est qu'il a fait, c'est qu'il m'a fait une réaction thérapeutique négative » (comme dirait une mère de son enfant qui, pour la retenir, obtenir son amour, susciter l'inquiétude, ou, pourquoi pas, par volonté mauvaise, choisirait de se nuire d'abord à lui-même).

Alors que l'analyste était en droit d'attendre de la cure, en fonction du travail d'élucidation accompli, un changement libérateur, c'est l'inverse qui se produit : retour, voire aggravation, des symptômes anciens, ou même production de symptômes nouveaux ; recrudescence des conflits ; proclamation d'une souffrance définitive : le pire est toujours sûr... Le patient, dit-on alors, « préfère » sa souffrance à la guérison. Peut-être vaudrait-il mieux penser qu'il ne veut pas échanger la totalité de sa souffrance, comme si ce mal était son bien propre, contre une amélioration même partielle qui représenterait pour lui avant tout une réponse à l'attente de son analyste, la satisfaction du vœu trop évident de celui-ci, la soumission à son exigence : tu dois changer. Plutôt rester malade que tomber guéri. La chute, ou la rechute, préserverait de la perte.

 

On sait que c'est dans un texte que beaucoup tiennent pour « testamentaire » et comme définissant encore le cadre de notre problématique actuelle que Freud vient buter et comme baisser les bras devant « cette force qui se défend par tous les moyens contre la guérison et qui veut absolument s'accrocher à la maladie et à la souffrance3 » : on dirait qu'il a, tout compte fait, trouvé plus fort que l'analyse. Triomphe alors la métaphore militaire : « Tout se passe comme si la victoire devait rester aux bataillons les plus forts4. » C'est le Napoléon de Waterloo, et non le Bonaparte du pont d'Arcole, constatant, avec réalisme plus que par pessimisme : « Les gros bataillons ont toujours raison. »

Il y a là, en apparence, un aveu de défaite, presque de déroute, en tout cas un accent de renoncement qui ne peut que surprendre au premier abord. En effet, Freud ne manque pas d'instruments pour l'apprivoiser, cette force, à tout le moins pour les contourner, ces gros bataillons. Rappelons quelques jalons :

1. La satisfaction libidinale trouvée dans le symptôme – si pénible qu'en soit le vécu, si invalidantes qu'en soient les conséquences – et dans le fantasme sous-jacent a été presque d'emblée reconnue, avec le bénéfice secondaire et surtout primaire qui s'y attache. C'est même sous la condition de ce présupposé-là : sous la plainte patente, entendre et repérer la jouissance secrète, que s'effectue toute analyse.

2. Corrélativement, la « fuite dans la guérison » a été tenue pour suspecte, bien plus suspecte même que son symétrique la « fuite dans la maladie » qui a sur la première l'avantage de témoigner de l'actualisation du conflit.

Il n'est pas jusqu'au désir de guérison chez le patient5 (et chez l'analyste, pris de « zèle thérapeutique ») qui ne mérite d'être interrogé et analysé comme un symptôme, dans la mesure où celui-ci est susceptible d'offrir une « prime de plaisir ».

3. Plus tardivement, la théorisation nouvelle du sentiment de culpabilité que permet la seconde topique des instances offre une explication quasi arithmétique de la souffrance – déplaisir pour un système, le moi ; plaisir pour un autre, le surmoi – et, par là, une possibilité de définition relativement précise de la réaction thérapeutique négative. Freud voit en effet dans celle-ci une expression détournée de l'emprise exercée par le surmoi : « Ce sentiment de culpabilité est muet pour le malade. Il ne lui dit pas qu'il est coupable. Le sujet ne se sent pas coupable mais malade6. »

4. La perspective économique adoptée pour éclairer le paradoxe du masochisme – du plaisir trouvé dans la douleur, du « il jouit là où il souffre7 » – permet de franchir un pas supplémentaire : le masochiste cherche à maintenir à tout prix, et le prix est parfois très élevé, une certaine « quantité de souffrance ». Il peut alors trouver dans la situation analytique de quoi lui garantir cette possibilité ; celle-ci devient le lieu d'élection d'une plainte sans fin ou d'un procès perdu d'avance.

5. En invoquant enfin un « besoin de punition », ce n'est pas seulement l'autre face du sentiment de culpabilité qui est désignée mais – dans un mouvement d'intériorisation progressive si caractéristique de la pensée freudienne8 – une réalité inscrite dans le registre pulsionnel ou, mieux, dans l'ordre vital. Car Freud parle ici de besoin (Bedürfnis), non de pulsion (Trieb). Le choix du terme est d'autant plus significatif que Freud s'est toujours refusé à reconnaître – à l'encontre de Jung et, plus tard, de tant d'analystes anglo-saxons – l'existence d'une quelconque poussée naturelle vers le développement (Enturicklungstrieb) qui permet d'assimiler la complexité du psychisme à la maturation progressive d'un organisme et qui fonde par conséquent l'idée classique (préanalytique) de guérison : rétablir l'intégrité, l'équilibre et l'harmonie supposée du vivant. C'est au contraire une force, et même un principe d'antivie, que Freud inscrit au cœur du vivant humain : scandale de la pulsion de mort, qui est aussi celui de l'inconnu9 – de ce qui ne se laisse pas connaître, pas entendre, pas saisir. Nulle maîtrise, nulle prise possible, sur ce qui exerce sur nous l'emprise la plus forte.

Que nous annonce Au-delà du principe de plaisir ? Que, si « programme » biologique il y a, le programme en question n'assure nullement la maturation, ni la production du nouveau, ni même l'avènement de structures plus souples ou plus différenciées mais essentiellement la répétition du même, tout orientée par l'attraction, mortelle, de la mort. Les psychanalystes ne s'en sont pas encore remis quand ils ont rencontré l'obstacle constitué par cette loi du retour dans leur champ propre et non plus au-dehors, sous la forme, par exemple, d'une névrose de destinée. Au-delà des régulations qui assurent le jeu du plaisir et du déplaisir, c'est ce qu'on pourrait appeler un principe d'agonie – de jouissance et de douleur – qui est à l'œuvre. Quand un tel principe règne, cessent d'être valables les lois de l'économie libidinale et narcissique qui règlent le fonctionnement névrotique de bon aloi – lois qui sont au fond reprises par Freud de l'économie libérale. On comprend que, du même coup, l'obtention d'un compromis de guérison cesse aussi d'apparaître, au regard d'un tel principe de jouissance-douleur, comme moins « coûteuse » que le compromis névrotique. Le calcul des coûts, l'estimation des bénéfices n'interviennent plus. « Peu importe ce que ça me coûte, ce que ça vous coûte », semblent nous dire certains patients, « pourvu que ça dure ». La logique du déplaisir-plaisir paraît céder la place à, ou être totalement recouverte par, une logique du désespoir – qui met au désespoir notre logique, tant celle du processus primaire que celle du processus secondaire.

Nous nous trouvons donc confrontés, au terme de ce survol, au paradoxe suivant : plus la théorie paraît à même de prendre en compte la réaction thérapeutique négative, mieux elle est armée pour en venir à bout, plus celle-ci nous désarme, plus elle se présente comme une force irréductible, et même comme un noyau d'être insécable, qui non seulement échappe aux prises de l'interprétation mais tient en échec, dans ses racines et sa finalité mêmes, l'analyse : l'analyse rencontre en elle-même ce qui la nie. Sa fonction est en effet de délier des représentations mais pour les lier autrement (en ce sens, elle prend bien le parti d'Éros, qui déconcerte à coup sûr mais pour animer des concerts plus subtils) ; ou encore elle vise à ce que la représentation et l'affect se rejoignent, là où ils sont disjoints. Or, voici qu'elle rencontre, au négatif et comme incarnée, cette fonction de déliaison ; voici que la liaison entre des signes n'est plus qu'un lien – de haine, d'amour ? on ne sait plus – entre deux corps. Mais Éros n'est pas au rendez-vous. Nous sommes passés du côté des machines à détruire.

 

Freud a su reconnaître et déchiffrer le symptôme de ceux qui échouent devant le succès10, dans le moment même où leur désir (conscient) allait trouver sa satisfaction. De celles plutôt, car il s'appuie dans son article de 1915 sur le cas de deux femmes, Lady Macbeth et Rebecca West, et, notons-le, de deux femmes stériles, référence où l'on peut voir un effet d'« avant-coup », si l'on songe que le « roc » qui fondera, en dernière instance, la réaction thérapeutique négative, ce sera précisément, et pour les deux sexes, un certain refus de la féminité11... Cet échec devant le succès, Freud l'analyse... avec succès et avec la passion d'un détective sûr de déjouer les ruses de l'adversaire, mais, curieusement, il l'analyse sur des cas de fiction, empruntés à la dramaturgie, donc déjà représentés par des mots et figurés par une action dramatique (le scénario œdipien). Quand c'est lui qui échoue, dans sa pratique, quand la stérilité atteint l'analyse elle-même, qui constate son impuissance à engendrer du nouveau, alors c'est une autre affaire.

D'où un étrange renversement qui s'opère au sein même de la pensée freudienne. Renversement qui conduirait presque à poser la question dans l'autre sens : comment donc des effets positifs, qui ne seraient pas trompeurs, peuvent-ils être obtenus par l'analyse ? Si je reconnais dans la pulsion de mort, comme y engage le dernier Freud, l'essence même du pulsionnel, je n'ai plus qu'à fermer boutique, disait (légèrement ou lourdement, c'est selon) l'auteur de Guérir avec Freud.

Mais ce renversement est aussi un retour, un retour à une pensée médicale qui paraît être réhabilitée dans le temps même de l'échec – devant le succès – de l'analyse. L'expression de « réaction thérapeutique négative », toujours employée par Freud entre guillemets, comme si elle était empruntée à un autre vocabulaire que le sien12, témoigne chez ce « médecin malgré lui » (le mot est de Leo Stone13) d'un mouvement de rabattement sur la visée thérapeutique qui lui fait poser la question : pourquoi le malade réagit-il négativement à un traitement justement prescrit et correctement conduit ? Les réponses, nous l'avons vu, ne manquent pas mais Freud en limite toujours plus la portée. En bref, il ne reconnaît pleinement la « représentation-but » du médecin et du malade – ils partagent la même : guérir – que dans le temps où elle est radicalement mise en défaut.

C'est la fameuse formule de Bichat sous sa forme inversée. Loin que la vie puisse être définie comme l'ensemble des forces qui résistent à la mort, c'est la mort, dans sa figure concrète de répétition insistante du « démoniaque », qui résiste à la vie !

 

Je viens d'utiliser le terme de résistance. On est tenté, pour cerner ce qu'il en est de la réaction thérapeutique négative, de prendre appui sur la distinction entre défense et résistance. Cette distinction est assurément difficile à mettre en œuvre dans la pratique : « Il se défend », « il résiste » sont couramment utilisés comme équivalents. Pourtant elle est théoriquement repérable et opérante. Une résistance est suscitée par le mouvement de l'analyse, qu'elle soit extérieure – résistance culturelle, philosophique, médicale, psychiatrique – ou intérieure. Il y a résistance à, dans et par l'analyse. Autrement dit, même si le mot n'a pas été inventé par la psychanalyse, l'expérience de la chose est assez spécifiquement analytique pour éclairer en retour des phénomènes relevant d'autres champs. La défense, elle, est un concept biologique, transposé par la psychanalyse de l'organisme à la psyché. Il en résulte ceci :

1o Alors que les mécanismes de défense peuvent être compris comme des habitus, plus ou moins bien intégrés au fonctionnement psychique14 et, comme tels, attribués à l'individu, la résistance est l'effet d'un processus auquel sont soumis l'analyste et son patient, le patient et son analyste.

2o Alors que la défense, mode de comportement psychique, est globale et donc relativement indifférente à ce qui, dans sa singularité, la déclenche (il y a danger, mais en quoi consiste le danger, elle l'ignore), une résistance est toujours ponctuelle, à l'instar d'un refoulement.

3o Dans la mesure où elle s'oppose à l'émergence d'une représentation ou d'un affect, une résistance est interprétable et n'est interprétable que si la représentation et l'affect en question sont désignés par l'analyste. En revanche, on n'interprète pas une défense, on la constate (quitte d'ailleurs à la renforcer) ou on la met au jour quand elle est inconsciente. Il n'y a pas alors analyse au sens psychanalytique du terme – à savoir déliaison de la représentation et de la chose signifiée – mais, dans le meilleur des cas, analyse au sens cartésien. Ce qu'on appelle abusivement analyse des mécanismes de défense peut favoriser l'insight, assurer une prise de conscience du fonctionnement psychique mais ne saurait induire d'effets de sens.

Or, à quoi assistons-nous et participons-nous depuis des années sinon à une assimilation croissante de la résistance aux défenses ? Car c'est une longue histoire que je ferais volontiers remonter au texte précurseur de Karl Abraham dénonçant « une forme particulière de résistance à la méthode analytique » (1919)15. Nous voyons basculer l'interprétation, proprement analytique, des motifs d'une résistance vers l'objectivation des défenses – l'invocation d'une « résistance permanente » ou d'une « résistance à la découverte des résistances » permettant le passage. C'est ainsi que nous procédons à une recension, toujours plus large et raffinée, de « types de personnalité » qui seraient par nature réfractaires à l'analyse : névrose de caractère (la « carapace » reichienne), personnalité as if, « défaut fondamental », « faux self »... L'on remarquera que c'est toujours en termes déficitaires (carence fantasmatique, manque d'élaboration psychique, etc.) que sont appréhendées ces structures. Et la liste s'allonge chaque jour : voyez les « anti-analysants » de Joyce McDougall, les « intraitables » de Nathalie Zaltzman ou, plus récemment, les « analysants parasites », qui ne savent ni donner ni recevoir, de Micheline Enriquez. Or, comme, dans le même temps, on nous serine que les indications classiques sont devenues introuvables et que d'ailleurs, les trouverait-on, elles nous vaudraient les pires désillusions, on voit mal ce qui pourrait nous convenir. Mais n'est-ce pas là simplement méconnaître le fait qu'il n'y a d'analyse effective, c'est-à-dire d'analyse qui engage aussi l'inconscient de l'analyste, que celle qui nous porte aux limites, dans une épreuve des limites de l'analyse et de nos propres limites ? Aussi bien les analystes doivent-ils en être convaincus puisque seuls leurs « cas difficiles », leurs « cas impossibles » leur donnent à travailler, à théoriser, à écrire : sur ce point les témoignages sont convergents ; peut-être même leur permettent-ils de vivre comme analyste ce qu'ils n'ont pas rencontré comme patient tout au long de leur propre analyse.

La multiplication actuelle des tableaux cliniques serait sans grande conséquence si elle ne risquait de produire l'effet suivant : quand nous faisons dériver notre découragement ou notre impuissance d'une morphologie de la réalité psychique de nos patients, nous nous comportons comme ceux d'entre eux qui imputent leur état de misère intérieure à une réalité sociale ou familiale qui serait trop ceci ou pas assez cela. Nous nous défendons alors, les uns et les autres, par la réalité ; qu'elle soit qualifiée de psychique ou de matérielle, de sociale ou de corporelle ne change rien à l'affaire dès l'instant où nous nous référons à la réalité invoquée comme à une cause. Nous restons sous l'emprise du discours causal avec lequel pourtant la méthode psychanalytique a dû rompre pour ouvrir sa voie propre.

Revenons à la réaction thérapeutique négative qu'en fait je n'ai pas quittée en évoquant la réaction des analystes face à ceux qui font ainsi échouer leur méthode sur un « non ». Aujourd'hui, la notion dans sa spécificité paraît s'être dissoute. Le fait est qu'à force d'être reconnue partout elle ne se laisse plus localiser nulle part. Elle ne désigne plus rien. Elle n'identifie plus un événement psychique repérable. Même les fins d'analyse considérées comme des échecs seront plus volontiers comprises par rapport aux particularités du transfert et du contre-transfert – hypothèse que confirme souvent une seconde analyse – que comme réaction thérapeutique négative.

Alors, mauvais concept, la réaction thérapeutique négative, qui ferait référence à des organisations psychiques très diverses, engloberait des mouvements psychiques hétérogènes, sans en rendre compte ni les discriminer, et qui surtout accentuerait le glissement que j'ai noté de la résistance à la défense. Concept à évacuer ?

Pourtant l'émergence répétée d'un terme, chez Freud, et scandant des temps éloignés de sa pensée16, ne peut laisser indifférent. Freud aurait-il « oublié », quand il paraît ainsi s'avouer vaincu devant la force de ce qu'il nomme réaction thérapeutique négative, une de ses toutes premières définitions de la résistance : « Ce qui fait que le malade s'accroche à sa maladie et, par là, lutte contre son rétablissement17 » ? Définition d'autant plus remarquable qu'elle est amenée pour indiquer la supériorité de la méthode analytique sur l'hypnose qui, elle, ferait l'économie de l'épreuve de la résistance. Or les termes de cette définition sont ceux-là mêmes auxquels il recourra plus tard pour invoquer la réaction thérapeutique négative. Sous les mêmes mots, parlerait-il d'autre chose ? Appliquons à la théorie la règle d'or de la méthode : c'est là où il y a butée, contradiction ou oubli, là où il y a « expérience négative » que fait signe... quoi ? Disons globalement pour l'instant : le tenu à l'écart, ce qui, n'étant pas véritablement inséré dans l'« enveloppe théorique18 », fait alors massivement retour dans le corps de l'analyse. Avec la réaction thérapeutique négative, tant dans la théorie que dans la cure, les résistances font masse.

 

Réaction thérapeutique négative : une seule expression, trois termes toujours accolés. Trois termes dont chacun a son histoire (longue) et sa charge sémantique (lourde). Il peut être utile de commencer par les séparer : du démembrement de la notion, on peut escompter un démantèlement de la chose.

Arrêtons-nous d'abord un instant sur le mot de réaction. Jean Starobinski a montré que c'était un terme tard venu19. Action-Passion, tel est en effet le couple d'opposés qui prévaut jusqu'au XVIIe siècle à partir duquel l'emploi du terme de réaction va rapidement se généraliser avec l'idée admise de l'interdépendance de toutes choses. Aucune action ne pouvant échapper à une action en retour, il en résulte, écrit Starobinski, que « ... s'efface le privilège ontologique par lequel un agent est plus noble qu'un patient [...] l'agent pâtira à son tour. Passivité et activité sont l'une et l'autre transitoires ». On sait que Newton formulera dans un langage quantitatif cette intuition globale de l'interdépendance : « À toute action est toujours opposée une réaction égale. » Ou encore . « Les actions réciproques de deux corps l'un sur l'autre sont toujours égales et dirigées en sens opposé20. »

Nous avons fini par oublier, avec l'extension très large qu'a prise un temps le terme de réaction en médecine, qu'un « ré-agir » est réponse à un « agir » antérieur. Ils forment couple. Un couple bien plus étroitement lié que celui de l'action et de la passion, un couple porteur d'images de réciprocité, de symétrie, d'interaction sans médiation. Il ne s'agit plus ici d'une paire d'opposés (passion = contraire logique de l'action) mais d'une « paire compensée » dont les deux termes obéissent à la même logique. Pour mieux percevoir la résonance du mot « réaction » dans le champ sémantique freudien, pensons à Reaktionsbildung (formation réactionnelle), à l'Abreagieren (abréaction, qui n'est qu'une réaction différée, venant du dedans, à l'action du traumatisme infligé du dehors), ou encore au transfert défini comme une modalité de l'Agieren et au contre-transfert comme réaction au transfert. En chacune de ses occurrences, le modèle est le même.

D'où une première remarque, élémentaire : là où se repère dans la cure une réaction, même sur le mode mineur (« il a réagi à mon interprétation, à mon absence par... » ou, du côté de l'analyste, « la stridence de sa voix m'exaspère, son silence m'accable »), c'est l'indice que l'analyste est perçu ou se perçoit comme un agent, que sa fonction d'interprète, de support d'un transfert, s'estompe, ou, réciproquement, que l'analysé est, au-delà des mots qu'il peut dire, tout occupé à exercer une force active sur – généralement contre – l'analyste en personne. Nous sommes alors dans le registre de l'agir même si cet agir n'est porté que par des mots. Cette dimension de l'effet du discours sur le psychisme et sur le corps de l'analyste est certes présente dans toute analyse. Elle y est même, à mon sens, nécessaire, mais à condition de ne pas y être prévalente et surtout d'avoir valeur d'indice, de point de départ pour une élaboration psychique. Mais qu'élaborer quand toute la relation analytique n'est plus que rapport de forces ? Là où les « gros bataillons » s'avancent, exit la liberté de penser. On fait face, comme on peut.

C'est une donnée d'expérience courante que les patients les plus réfractaires au mouvement de l'analyse – mouvement dont la libre association n'est qu'un témoin, pas toujours le plus sûr – sont ceux qui investissent le plus intensément la relation analytique dans sa réalité instituée et l'analyste dans son actualité, dans sa présence corporelle. On retrouve dans l'histoire infantile de ces patients – une histoire pauvre en souvenirs et en reviviscences – principalement des paroles proférées, le plus souvent par la mère. Ces dits ont valeur d'actes. Verdicts sans appel, arrêts reçus comme des dénis de justice, ils ne sont susceptibles d'aucun remaniement qui les relativiserait et, du coup, relativiserait l'image et le pouvoir de celui ou de celle qui les énonce. Absolus, ils ne peuvent susciter en retour qu'une réaction. Aussi n'est-il pas rare de voir survenir dans la cure de tels patients un « agir » extérieur ou somatique. La mère et l'analyste sont dénoncés dans leur parole par l'acte.

Dans ces cas, le transfert mérite pleinement d'avoir été placé par Freud sous la rubrique de l'Ageren. Mais faut-il encore parler de transfert là où il cesse d'être une métaphore, un transport, là où il n'y a pas mobilité des représentations mais où s'institue un rapport à l'objet dans lequel paraît s'investir toute l'énergie psychique du sujet ? Le lien transférentiel est alors des plus serrés. Il est aussi tendu à l'extrême, tendu à se rompre, avec des alternances soudaines, violentes, de sentiments : admiration et mépris, gratitude et rejet. Tout blanc, tout noir. Sans nuances. On ne s'ennuie pas avec ces patients. Mais on souffre. Notre « moteur » tourne à très bas ou très haut régime sans jamais pouvoir se permettre une vitesse de croisière... Et le contre-transfert s'annonce aussi dans une forme d'Agieren : notre corps seul s'exprime dans une tension diffuse, l'immobilisation physique se redoublant dans une paralysie du cours de la pensée. L'attention ne « flotte » plus : elle se focalise, sidérée, comme frappée d'interdit21.

Action-réaction : le couple fonctionne à plein. Il n'y a plus d'échange possible ni de circulation de sens mais contrôle et vigilance réciproques. La pulsion d'emprise paraît seule s'exercer : qui se rendra maître de l'autre ? Ce qui fut exclu aux origines de la psychanalyse ne ferait-il pas alors retour ? On se croit en effet reporté au temps de la suggestion et de la contre-suggestion, de l'action immédiate, où transfert et transmission (des pensées) – un même mot : Ubertragung – tendent à se confondre, dans une sorte de transfusion des énergies.

On ne trouve pas chez Freud l'expression de réaction thérapeutique positive. J'y vois l'indication qu'une réaction – eu égard aux exigences de la perlaboration psychanalytique, du travail d'un appareil à penser – ne saurait à ses yeux être positive. J'y vois aussi le rappel de ce sur quoi nous ferons tous aisément l'accord, à savoir que les bénéfices thérapeutiques, pour nécessaires et souhaités qu'ils soient, ne sont pas séparables du processus de changement intrapsychique effectué par l'analyse.

Faisons le point : la réaction thérapeutique négative, qui est un effet de résistance massive à ce processus de changement, prend l'allure d'une défense globale, quasi organique, et apparaît alors comme intraitable. Mais, à moins de nous soumettre ou de nous démettre, c'est-à-dire de faire nôtre le système du patient et de subir, en obéissant à ce qui fait sa loi, l'emprise qu'il subit lui-même, il convient de se poser la question : dans cette défense où prévaut le couple action-réaction, quel est le fantasme agissant ? Quelle est l'illusion, ou mieux la conviction, cachée ? Quels sont les affects mobilisés ?

 

Joan Riviere, dans un très bel article, a montré comment les patients à propos desquels elle fait état de réaction thérapeutique négative étaient tout entiers portés par un désir – je dirais plutôt : un besoin compulsif du moi – de réparer, de porter remède à... Ils se refuseraient à « se guérir », dans une sorte d'autosacrifice, tant qu'ils n'auraient pas « guéri » leurs objets internes primaires22. Tâche qui paraît au demeurant inépuisable, tant l'amour et la haine pour ces objets sont intenses et imbriqués. Qu'on adhère ou non aux conceptions kleiniennes de l'auteur, il y a là une intuition forte. Harold Searles lui donne, à sa manière, une formulation plus radicale, quand il reconnaît, parmi les forces les plus puissantes qui nous poussent, une « tendance essentiellement psychothérapeutique ». Dans la maladie du patient, il voit l'expression d'une tentative inconsciente pour soigner l'analyste23. Concernant le problème qui m'occupe ici, j'avancerais volontiers que ce qui est du ressort de la réaction thérapeutique négative, c'est une folle passion pour changer, pour guérir la mère folle à l'intérieur de soi.

L'analyse de Fabienne a été placée tout au long sous le signe de la réaction thérapeutique négative, c'est-à-dire sous le triple signe de la « réaction », du « thérapeutique » et du « non ». Risque alors de s'imposer à nous l'image du tonneau des Danaïdes – dont la banalité même renforce notre découragement – ou celle du rocher de Sisyphe qui dit la punition, l'effort et le retour au point zéro. N'est plus valable celle du travail de Pénélope qui nous assurerait au moins que la métaphore freudienne du métier à tisser reste, en principe, active.

Chaque fois que s'amorçait chez Fabienne un dégagement par rapport à l'emprise, sans bornes, de l'imago maternelle, venait répondre chez elle la nécessité de souffrir et de faire souffrir. Avoir mal, faire l'épreuve du mal, dénoncer le mal est pour Fabienne une condition vitale non pour jouir – la jouissance est le monopole de la mère – mais, plus simplement, pour être. Souvenons-nous de la définition que donne Sartre dans Huis clos de la méchanceté (assimilée trop vite par les psychanalystes avec le sadisme) : « Avoir besoin de la souffrance des autres pour se sentir exister. » Le paradoxe du « mauvais objet » ne tient-il pas en ceci ? C'est qu'il reste toujours disponible, ne saurait être définitivement perdu et, par là, risque moins que le « bon » d'entraîner le sujet dans le mouvement de sa perte. Indestructible, le mauvais objet garantit au sujet sa propre permanence.

Pensant à Fabienne, à d'autres, je ne parlerai pas ici d'identification : le mot, avec ce qu'il suppose de minimum d'écart, de jeu, entre deux sujets, serait trop faible. Mais de possession : possession par un corps étranger interne qui fait sans cesse effraction, sans répit violence, et exerce son emprise du dedans, comme si la mère tenait lieu de pulsion ; d'où, en retour, un effort rageur pour le « posséder », ce corps étranger, pour le contrôler, également sans cesse et sans répit, en le plaçant au-dehors. J'avancerai cette hypothèse : si la Bemächtigungstrieb – la pulsion d'emprise qui vise à se saisir de l'objet comme d'une proie – apparaît comme « non sexuelle », relevant de l'ordre vital, n'est-ce pas parce que la pulsion sexuelle est comme confisquée par l'objet interne prévalent ? Et si le sujet ne peut que réagir, n'est-ce pas parce qu'il assigne, une fois pour toutes, la place d'agent, d'acteur, à une figure parentale à l'origine... de tout ? L'impuissance est toujours l'aveu qu'une toute-puissance est en l'autre, qui la garde pour lui, et même doit la détenir à jamais. Face à cette toute-puissance, à cette excitation permanente, à cet excès de mère en soi, une seule réponse : la réaction.

Il faut penser ici à ce qui a été longtemps tenu par la médecine d'inspiration vitaliste pour le privilège de la vie : les êtres vivants succomberaient aux attaques extérieures s'ils n'avaient en eux un principe permanent de réaction. Et notons en passant l'ambiguïté qui s'attache, au moins en français, à l'accolage des trois termes : réaction-thérapeutique-négative. On peut y entendre, conjointement au sens usuel de refus de guérir, un autre sens qui affecterait à la réaction elle-même un effet thérapeutique : idée d'une réaction salutaire à l'organisme en tant qu'il se ressaisit – c'est-à-dire lutte pour se dessaisir de l'emprise de l'autre – et s'affirme dans son individualité24. Nul n'a su montrer, plus fortement que l'auteur de Mars, jusqu'à quelle forme extrême pouvait conduire cette exigence d'un « non25 ». On pourrait faire tenir tout le trajet parcouru par Fritz Zorn dans ces deux propositions : « Je doute d'avoir appris de mes parents le mot “non” [...] le seul fait de dire oui était une nécessité » (p. 33) et (p. 205) : « Les tumeurs cancéreuses ne font pas mal par elles-mêmes ; ce qui fait mal, ce sont les organes sains en eux-mêmes, qui sont comprimés par les tumeurs cancéreuses. Je crois que la même chose s'applique à la maladie de l'âme : partout où ça fait mal, c'est moi26. »

Le faire non précède le dire non – mais parfois il vient trop tard. Et le « non » doit précéder le « oui ».

 

L'interprétation avait avec Fabienne, plus nettement, plus corporellement que pour d'autres, effet de disjonction, de coupure. C'est pourquoi, si le sens ponctuel pouvait en être admis, la portée devait en être vite amenuisée, voire annulée. L'interprétation, par elle-même – simplement en tant que donnée de sens par un tiers –, introduisait un écart dans le trop de jonction avec la mère, qu'il lui fallait réduire en assimilant la parole de l'analyste à une répétition de la parole, proférée ou latente, de la mère. Elle faisait barre à ce que j'ai appelé ailleurs, plutôt qu'une « relation symbiotique », supposée sans conflit (alors que la lutte et même la querelle sont permanentes), un inceste entre appareils psychiques cherchant à s'emparer l'un de l'autre, à se posséder mutuellement : accouplement redouté-désiré – jouissance et douleur – dans la fascination. Toute interprétation risquait donc d'être reçue comme l'imminence d'une rupture du lien à (à et non avec) la mère, et avec l'analyste-objet. Il arrive que tout « progrès » soit perçu comme anticipation d'une séparation, irrémédiable, corps et biens. Le naufrage. L'analyse avec fin, c'est, pour certains, la fin de tout.

À l'extérieur, Fabienne se montre d'un « altruisme » à toute épreuve : mères célibataires (le père réel est maintenu hors circuit), nourrissons souffrants, amis en « breakdown » (en dépression « réactionnelle » à une rupture), âmes et corps rendus malades..., elle est à elle seule une permanence de S.O.S. pour bannis et victimes en tout genre, à elle seule un comité de défense pour justes causes – et cela sans prendre appui sur une conviction politique, religieuse ou éthique. Non, sa croyance est ailleurs : la réalité exige d'être soignée, seule la réalité a le droit de l'être, elle a priorité absolue. Mais, cette réalité, Fabienne le sait – c'est bien la contradiction –, est incurable. Dans sa misère et son horreur sans fin, elle aura toujours le dernier mot. La réalité fait loi. Nécessité fait loi. Il ne reste à Fabienne qu'à réagir immédiatement à l'événement. Il lui faut être requise par l'extérieur, comme un médecin au Service des urgences, pour déterminer la conduite à tenir. Nul messianisme chez elle, nul fanatisme actif du sauveur. Ce qu'on pourrait appeler son « acharnement thérapeutique » – qu'on reproche parfois à une médecine qui s'imaginerait pouvoir vaincre la mort – est déclenché par la difficulté extrême, voire l'impossibilité du succès. Tout vouloir guérir vient réagir – réagir, pas répondre – à un faire mourir.

Or cette femme intelligente, généreuse, active et, au contraire de ses dires, efficace dans ses entreprises montra tout un temps dans son analyse – et, je le crois, dans son analyse seulement – un tout autre visage, buté, amer, méfiant. La générosité n'avait plus cours : Fabienne ne me laissait rien passer. Elle était venue en analyse pour y trouver, disait-elle, « le droit à la parole » (c'était dans l'air du temps mais pour elle, effectivement, des mots vrais). Demande que paraissaient tout à fait justifier ses inhibitions au travail, son incapacité à verbaliser des émotions souvent intenses doublée d'une perméabilité aux mots des autres (« je suis une éponge qui absorbe tout, sans filtre »). Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris qu'elle était venue chercher dans l'analyse, pour, dans le même temps, le refuser, un autre droit, plus fondamental : celui de s'y faire du bien, la possibilité d'être pour elle-même une mère soignante. Condition, pour elle, préalable à tout accès au plaisir de vivre.

J'avancerai, dans le prolongement des vues de Joan Riviere, que la réaction thérapeutique négative n'est jamais si manifeste que chez les sujets où la catégorie du therapeuein – soigner, traiter, guérir, trois termes qu'il faudrait mieux différencier – est prégnante, avec, en corollaire, un refoulement massif de la sexualité. Au fond, peut-être ces sujets nous demandent-ils de les guérir de la sexualité, inéducable, incurable, sexualité pour eux, comme dans la perversion, chargée d'envie et de violence. (Et, incontestablement, placé devant la réaction thérapeutique négative, l'analyste y retrouve la perversion, avec son défi, sa monotonie, sa haine secrète – mais perversion déplacée du sexuel au vital.) Plutôt que de se mesurer à la folie d'Éros, ils choisissent le combat perdu d'avance avec Thanatos. Guérir de la sexualité, guérir l'excès de mère, ne pas vouloir se guérir, c'est tout un.

Cependant, un formidable espoir de changement – de « nouvelle naissance » –, voire de naissance parthénogénétique favorisée par l'analyste-mère, est, sous et par le négatif, attaché au traitement, alors même que les moyens de celui-ci sont impitoyablement dénoncés : le « rituel » des séances, leur durée invariable, la quiétude du lieu et l'impassibilité de son desservant. Et pourtant, quelle intolérance au moindre changement : dans l'accueil, à un léger retard, à quelque nouvel élément introduit dans le champ visuel. Et, conjointement, quelle exigence que l'analyste change sa « technique » dont il subirait, lui aussi, l'emprise : ah ! si vous étiez Winnicott... Un fait surtout mérite attention : la dépréciation du langage, à savoir du médium de l'analyse, dépréciation rageuse qui peut aller jusqu'à une franche mise en accusation, jusqu'à la haine, et qui va en tout cas au-delà du constat banal de l'inadéquation du langage et du vécu. Or, comme je l'ai dit, les mots, mais dans leur littéralité même, leur immobilité de tatouage, de marques sur le corps, sont, eux, surinvestis avec une intensité égale à cette récusation du langage dans ce qu'il laisse pressentir de création et de déplacement de sens. C'est que les mots restent, ils maintiennent le huis clos maternel. Le langage bouge, peut, indirectement, faire bouger. Il rompt la continuité. Il fait perdre de vue la chose.

Le seul changement reconnu comme valable serait un changement opéré dans la réalité. L'étrange est qu'il arrive que nous soyons preneurs, au moins pendant un temps, de cette exigence-là, que nous nous disions : avec une mère pareille – aussi psychotique, aussi imprévisible, aussi incohérente ou aussi abusive, aussi persécutrice –, ou avec un « environnement précoce » aussi défectueux, ou après une telle succession de dommages et de catastrophes, que faire d'autre que tenter de réparer, de coller des pièces sur les trous du tissu ?

Ne disons pas trop vite que nous sortons alors de l'analyse. D'abord parce que toute interprétation, même si ce n'est pas là sa finalité, peut prendre effet réparateur. Ensuite parce qu'un nombre croissant d'analystes, venus des horizons les plus divers et quelle que soit leur appartenance d'école, cherchent (et, bien sûr, ils trouvent alors) de plus en plus l'étiologie des troubles psychiques dans la réalité d'une situation infantile, cela sous l'influence grandissante de la psychanalyse des enfants prise comme modèle de référence ; si critiquable que soit cette orientation, quand elle ne se critique pas elle-même, il y a bien là une indication : celle que l'espace psychique dans lequel nous nous mouvons, celui de la mobilité des représentations, demande, pour se constituer et pour s'animer, une sorte d'assise, d'ancrage dans une réalité « suffisamment bonne27 ». Enfin, il me semble que nous ne devons pas nous interdire de donner acte, sous une forme ou une autre, au patient que la réalité a férocement malmené, que nous reconnaissons la violence qui lui a été faite. Toute intervention de notre part qui laisserait peu ou prou entendre, par exemple : « Vous ressentiez = vous vous imaginiez = vous projetiez votre mère ainsi » ne ferait que répéter et par là authentifier le verdict originaire : tu ne dis pas ce que tu crois dire, tu es ce que je dis. Nous pouvons conduire nos patients vers l'autre sens, refoulé ou méconnu, d'un « vécu ». Nous ne saurions disqualifier leur être.

Je ne crois pas là méconnaître la fonction défensive de l'appel à la réalité à laquelle j'ai fait allusion tout à l'heure. Mais n'oublions pas non plus son symétrique : la « défense par le fantasme » (Lagache) ou par le « fantasying » (Winnicott) qui empêche l'activité représentative de prendre corps, c'est-à-dire réalité. J'accorde qu'il n'y a rien qui soit survenu dans la réalité extérieure, aucun traumatisme, aussi « cumulatif » qu'on le suppose28, qui justifie par soi la persistance dans l'actuel de ses effets. Et qu'à l'inverse le sujet peut se saisir du moindre fragment du réel pour tisser sa toile fantasmatique et nous y prendre ou former son cocon et s'y emprisonner. Mais ce que j'ai ici en vue n'est pas la défense par la réalité car ce qui est en cause chez les patients auxquels je pense, c'est de faire agir la réalité, de la rendre agissante dans le présent de la situation. La réalité prend la fonction d'insistance, généralement attribuée au ça, quand elle occupe ainsi tout entière le champ du fantasme et de la représentation : c'est elle qui, répétitivement, dit l'insensé. Le moi n'est plus alors que réaction à cette réalité-là, réaction négative à une supposée positivité pleine, figure du Mal. Le démoniaque est dehors, puissance absolue. La capacité de rêver le jour est refusée à celui qui assimile la réalité extérieure à un cauchemar. Et que saisir du « destin des pulsions » quand c'est la force du destin qui paraît ainsi retenir en elle toute la force des pulsions ? La projection à l'extérieur opère ici simultanément une sorte de retournement dans le contraire. Le monde est contre moi, je ne puis être que contre le monde.

 

Mars, de nouveau. On sait l'écho profond qu'a rencontré ce récit autobiographique chez ses lecteurs. C'est qu'on y voit représentée, sans emphase, avec un pathétique glacé, dans une rigoureuse monotonie, l'emprise d'une conviction érigée en explication : la mise à mort de la possibilité même de tout désir. Aussi le terme d'autobiographie est-il là singulièrement mal venu : pas d'« auto » dans cet effacement du « je », aucune histoire de vie quand rien ne peut arriver qui ne soit la conséquence d'un programme, et une « graphie » nécessairement sans éclat. Cette vie-là, cette mort-là ne peuvent que faire l'objet d'un constat.

Toujours les œuvres qui mettent en scène le pouvoir de captation qu'exerce un sujet désirant sur un autre ont fasciné. Qu'on songe, pour prendre un exemple relativement récent, à l'Histoire d'O. Et qu'on mesure le chemin parcouru, si je puis dire, en une vingtaine d'années. Car, avec Mars, il ne s'agit plus de séduction, de cette action subtile de détournement qui impose une complicité, l'un mettant tout son génie à faire de l'autre l'acteur de son scénario, le séducteur donnant à croire au séduit que c'est en fait lui, le séduit, qui réalise là son désir jusqu'alors inavoué. Rien non plus qui puisse évoquer les techniques raffinées de la torture et de l'aveu, du viol des corps et des pensées, qui font de la victime son propre bourreau. Non, chez Fritz Zorn, rien de tel. Les parents, qu'il faut bien incriminer pour désigner un coupable, ne veulent rien. La « rive dorée » du lac de Zurich ne veut rien, ni la « bourgeoisie », ni le « système ». Nul endoctrinement, nulle violence visible. La mise à mort est effectuée silencieusement, par la mort elle-même. Et alors ce n'est plus seulement l'« esprit assassiné », ou le « meurtre d'âme » du Président Schreber – en passe de devenir le héros de notre temps... – ou le « meurtre psychique », qu'invoquent toujours plus les psychanalystes comme s'ils étaient à leur tour preneurs de la construction de leurs patients. C'est, à terme, la mort dans le corps, le corps assassiné après l'âme morte, et cela parce qu'on – « on » anonyme, comme la mort ou une société – a tué l'enfant. Pour Zorn, aucun doute : sa mise au monde fut mise à mort. Mais – et c'est là la force du livre qui, autrement, ne serait qu'un document psychopathologique ou sociologique –, l'apparition du cancer est aussi l'apparition d'un « je » : enfin, il existe. Certes l'auteur commence par nous dire, curieusement, qu'il a « attrapé » le cancer, tant il lui faut croire et nous convaincre que tout le mal vient d'un monde extérieur persécuteur. Mais, plus le livre avance (dans la mesure où l'on peut percevoir un mouvement dans sa stagnation délibérée), et plus le corps étranger interne, d'abord simple intériorisation du Mal, devient ce qui fait vivre Zorn, lui donne, enfin, le sentiment d'avoir quelque chose à lui, quelque chose qui soit lui. Une nouvelle fois, je cite ces mots : « Partout où ça fait mal, c'est moi. »

Ne serait-ce pas là le ressort de la réaction thérapeutique négative ? Apparemment, avec Mars, nous sommes à l'antipode des cas que j'évoquais plus haut. Pas d'excès de mère ici, pas de traumatisme infligé, pas de conflits bruyants, pas de scènes, et pourtant c'est un trop qui est sans cesse impitoyablement dénoncé : un trop de rien. Après tout, on meurt plus sûrement par asphyxie que par les coups.

Pourquoi le discours de Fritz Zorn – car c'est un discours et même extraordinairement cohérent où n'apparaît jamais la moindre faille – exerce-t-il sur ses lecteurs une telle emprise où vient se reproduire, dans la lucidité d'un désespoir ironique, l'emprise totalitaire, à la suisse, qu'il dit avoir subie ? Pourquoi nous, si prompts à spécifier tel ou tel discours comme étant agencé par une logique, par exemple celle de l'obsessionnel ou du paranoïaque, sommes-nous là convaincus que cela ne pouvait être qu'ainsi et pas autrement : triomphe, cette fois, de la logique ? C'est parce que toute dénonciation systématique de l'emprise ne nous laisse pas plus de recours qu'à celui qui s'en fait le martyr. La meilleure preuve de ce que j'avance, semble nous dire Zorn, c'est que je ne puis dire que ce que je dis : on m'a fait si totalement ce que je suis qu'on ne m'a pas laissé un mot, pas permis une pensée pour dire ou penser autrement. Je suis, de part en part, ce qu'on a fait de moi. On m'a réduit à cela. Et vous voudriez que je crie ! Mars, ou l'histoire d'une possession froide.

Là, l'arme classique du psychanalyste – voyez la part que vous prenez à ce malheur, ou à cette infamie, ou à ce désordre –, cette invite au retour sur soi n'est plus de mise : dans le soi, il n'y a que de l'Autre. Nous avons perdu le pouvoir de l'exorciste, qui croyait, lui aussi, à la possession. Nous ne croyons pas non plus qu'on puisse fabriquer du non-désir ou ce désir de détruire le désir, qu'on appelle autodestruction. Nous pensons enfin que la négation, que le « non » est d'abord rejet, expulsion au-dehors, donc tout entière portée par le désir d'un plaisir sans limites. « Le moi-plaisir originel veut introjecter en lui tout ce qui est bon, rejeter hors de lui tout ce qui est mauvais. Le mauvais, ce qui est étranger au moi, ce qui se trouve au-dehors, sont pour lui tout d'abord identiques. » C'est du Freud, et du plus ferme29. Mais si c'est le mauvais, l'étranger, le dehors qui est introjecté ? Alors, c'est du Melanie Klein, et du solide aussi30.

Une solution, qui ne soit pas de compromis, serait peut-être celle-ci : qu'est à l'œuvre dans cette introjection primaire du « mauvais » un désir de s'approprier et de contrôler l'étranger ; le sujet fait sien ce qui par nature lui échappe, il mange l'inconnu (et se fait alors dévorer par lui). Faisons un pas supplémentaire et avançons que c'est dans le fantasme – non élaboré et indéfiniment maintenu – de la « scène primitive » que vient se condenser ce « mauvais » originaire, cet inconnu définitif. Le sujet exclut mais à l'intérieur de lui ce dont il est exclu. La pulsion d'emprise n'est jamais si prévalente que là où s'est opéré ce retournement. Elle n'est si apparemment non sexuelle que parce qu'elle identifie le sexuel à un « non ».

D'où, encore, la question : à quoi ne veulent pas renoncer les « négatifs » ? Est-ce vraiment à la souffrance qui mobiliserait toute leur énergie et placerait, tout compte fait, la réaction thérapeutique négative dans le champ du masochisme ? Disons seulement qu'ils ne veulent pas perdre et en entendant ici perdre dans les deux sens : ne pas perdre l'objet et ne pas être perdants. On est frappé en effet, je l'ai dit, par leur besoin impérieux de faire changer l'autre ou, mieux, de le faire fléchir. Et, à l'horizon, cet autre, c'est toujours la mère, mère inflexible dans son « non », dans son : « Tu n'as jamais été, tu ne seras jamais, la cause de mon désir. Tu as pu être l'objet de mon amour et de mes agressions, de mes exigences et de mes rejets, de mes soins ou de ma négligence. Peut-être même nous appartenons-nous l'un à l'autre et pour toujours. J'ai prise sur toi, tu as prise sur moi mais il n'y a pas en toi de quoi m'égarer. »

Ce discours n'est, à l'évidence, à aucun moment, dans aucun de ses termes, proféré. Mais il est sans cesse agi, montré, attesté. La réaction thérapeutique négative, ce serait alors dire non, en le faisant sien, à ce non agi de la mère, ce serait refuser sa « trahison31 », et garder l'espoir de la faire fléchir. C'est pourquoi l'analyse paraît dans ce cas fonctionner en système clos et comme répéter un inceste maternel impossible, qui n'a jamais eu lieu. « Je t'aime, moi non plus. »

 

On aura compris que je ne place pas toutes les cures qui « ne marchent pas » sous la rubrique de la réaction thérapeutique négative. Il est clair en effet que toute organisation névrotique ne peut qu'opposer une résistance d'inertie face à ce qui prétend en modifier l'équilibre. Pas plus que Freud, nous n'avons à invoquer là, pour justifier tous nos échecs et toutes nos déceptions, une quelconque réaction thérapeutique négative. Chacun aime sa névrose, et bien souvent n'est aimé que pour elle – cette névrose qui est faite du refus de l'insatisfaction et qui n'admet pas la désillusion de l'amour. Chacun la préfère en tout cas... au reste. Ce que j'ai envisagé ici est d'un autre ordre. Il ne s'agit plus d'inertie mais d'une force, subie et exercée : l'emprise du non.

En tant que notion, la réaction thérapeutique négative vient signaler, en chacun de ses termes, le retour dans le champ théorique de ce qui est exclu ou mis entre parenthèses par le psychanalyste : l'agir, l'urgence de guérir ; quant au « travail du négatif », qui est inhérent à la pensée et au langage, et qui commence dès qu'il y a représentation de la « chose même », on voit se substituer à lui, comme pour occuper toute la place, un « non » érigé en absolu ou, si l'on veut, la pulsion de mort à l'état pur. Sans doute toute la question de la réaction thérapeutique négative devrait être reprise, plus nettement que je ne l'ai fait, à partir de la Verneinung, pour saisir ce qui peut arrêter le processus de la négation : comment l'acquisition du « symbole » de la négation qui permet « à l'activité de pensée un premier degré d'indépendance à l'égard des conséquences du refoulement32 » peut se figer, par exemple, en négativisme.

En tant qu'événement, la réaction thérapeutique négative appelle une appréciation qui peut changer du tout au tout. Quand elle apparaît comme un phénomène ponctuant l'analyse et notamment l'interprétation, elle peut témoigner de la mobilisation du conflit, dans l'actualité du moment de la cure. Aussi bien conviendrait-il de parler ici de réponse négative – du type de celle : « Ça, je ne l'ai pas pensé » qui fournit à Freud son argument – plutôt que de réaction. L'interprétation qui fait mouche fait mal, se dira l'analyste qui demeure confiant dans l'analyse, supporte le transfert négatif et n'a pas trop peur de l'agressivité.

Mais quand la réaction thérapeutique négative définit de façon élective le comportement psychique du patient – et c'est cette forme qui nous a retenus – nous changeons de registre : nos différenciations topiques ne sont plus de mise, nos interprétations paraissent vaines (« c'est pour nous et non pour eux que nous interprétons », note Freud), notre fonction d'analyste se réduit à celle d'un objet utilisé, généralement comme souffre-douleur. En bref, nous vivons à chaque instant l'expérience des limites de l'analyse et de son pouvoir, donc du nôtre. Mais, dans cette épreuve, que faisons-nous d'autre que de reprendre à notre compte l'identification à l'agresseur par quoi notre patient s'est lui-même construit (et détruit) ? À notre insu, nous faisons nôtre sa propre visée de pouvoir et de contrôle, sa conviction qu'on l'a fait ce qu'il est, son exigence que seul compte le « changer l'immuable », le « guérir l'incurable », le reste étant paroles en l'air. À celui qui n'a pu qu'inscrire les mots de l'Autre dans sa chair, sans jamais réussir à s'inventer, il semblera toujours que nous nous payons de mots. Et, pour lui, toute monnaie est fausse. Il faut donc que nous payions autrement. En souffrant, à notre tour, dans la chair.

D'autre part, sur le plan théorique, nous avons alors tendance à nous rabattre sur un modèle biologique et à méconnaître qu'il n'est qu'une métaphore que nous impose le patient : métaphore d'un moi-corps exclusivement voué à se défendre contre l'intrusion d'un dehors menaçant, s'épuisant à colmater les brèches ouvertes par l'effraction des excitations externes et ne fonctionnant que par réaction. Or, en subissant ainsi l'emprise d'une telle représentation de soi qui s'affirme comme refus de toute analyse possible, nous nous interdisons du même coup tout accès à la fantasmatique. Car c'est d'un seul et même mouvement que : 1. L'inconscient se rabat sur le moi ou sur son corrélat : la réalité extérieure ; 2. l'analytique sur le biologique ou le social ; 3. le texte sur l'enveloppe.

Pourtant, si nous voulons garder quelque espoir de traverser, avec notre patient, la terre aride, le désert asséché, stérile, qu'est pour lui – qui tient néanmoins à le protéger – ce qui pourrait devenir son espace intérieur, il me semble que nous avons à reconnaître pleinement la légitimité de sa réaction négative, c'est-à-dire à accepter notre carence, dans un « pas assez » qui est bien la seule réponse possible à un « par trop ». Cet espace du dedans, qui ne soit pas simple réduplication de celui du dehors, quand nous parvenons à lui donner forme et limites, à le construire sans y faire intrusion33, loin d'y voir un désert, nous le découvrons parcouru, déchiré de part en part par des forces qu'il faudrait écrire, ici, en capitales comme pour des peintures allégoriques médiévales : l'Envie, l'Orgueil, la Haine, la Voracité, la Peur, la Vengeance, le Chagrin... Ou, dans notre allégorie moderne : Réparation, Omnipotence, Phallus, Scène primitive... Autant de mots-choses, autant de mots-passions, inflexibles. Oui, loin d'être un désert, c'est un territoire occupé depuis la nuit des temps. La réaction thérapeutique négative apparaît alors comme résistance, mais, cette fois, au sens vital, quasi héroïque du terme, face à celui qui n'affirme que vouloir notre bien, alors qu'on ne demande, soi, qu'à respirer à l'air libre.

Seulement, voilà : il y a des mères – et il y a des analystes – qu'on a besoin de croire ou qui ont besoin de se croire réellement irrésistibles. Comment ne résisterait-on pas alors à corps perdu à l'analyse qui – on le pressent dès qu'on s'y engage – ne donne l'illusion de la retrouvaille de l'objet, de sa possession hors du temps, que pour instituer la séparation ? L'analyse n'est ni « réactionnelle » – figure inversée de la pulsion – ni « réactionnaire » – effroi rageur devant ce qui pourrait surgir de neuf à partir du plus ancien. Elle ne crie pas : « Non », dans la répulsion, le rejet, la fuite ou l'exclusion. Elle dit le non. Elle ne le fait pas, elle ne l'exprime pas, elle le dit, du moins quand elle parvient à donner des noms à l'innommable. Et, le disant, elle permet la décision, qui est toujours affirmation, toujours séparation. Rompre avec son analyste, c'est le garder, et ce n'est pas du tout la même chose que s'en séparer.

 

Tentative de définition et de démantèlement de la réaction thérapeutique négative, ai-je annoncé en sous-titre. Au terme de cette réflexion, je dirai que, si l'on veut avoir une chance de démanteler, dans la théorie et dans la pratique, la réaction thérapeutique négative, mieux vaut échouer à la définir. Car, alors, croyant l'avoir circonscrite, ou bien on s'en protège, en voulant affirmer sa propre loi, ou bien on l'installe, en laissant le terrain occupé par deux désirs semblables mais dirigés en sens opposé, autrement dit deux « non » aux prises l'un avec l'autre. Or, n'oublions pas que les plus « gros bataillons » ne seront jamais dans le camp de l'analyse.


1 Troisième Conférence de la Fédération européenne de psychanalyse, Londres, octobre 1979. Les communications présentées à cette conférence ont été publiées dans le Bulletin (no 16) de la Fédération.

2 Allusion au titre d'un texte de Freud : « Communication d'un cas de paranoïa venant contredire [mes italiques] la théorie psychanalytique ».

3 « Analyse finie et analyse indéfinie », 1937, G.W., XVI ; S.E., XXIII ; trad. franç. in Résultats, idées, problèmes, II, P. U.F., 1985.

4 Ibid.

5 Cf., par exemple, l'article de H. Nunberg, « Du désir de guérison » (1925), traduit dans le no 17 de la Nouvelle revue de psychanalyse.

6 S. Freud, Le moi et le ça, G.W., XIII, p. 279 ; S.E., XIX, p. 49 ; trad. franç., in Essais de psychanalyse (éd. Payot), p. 207. (Mes italiques.)

7 J. Laplanche, Vie et mort en psychanalyse, Flammarion, 1971, p. 177.

8 Cf. J.-B. Pontalis, « Le travail de la mort », op. cit.

9 Rappelons ces lignes d'« Analyse finie et analyse indéfinie » : « C'est à juste titre que nous avons attribué cette force [qui s'agrippe entièrement à la maladie et aux souffrances] au sentiment de culpabilité et au besoin d'autopunition et que nous l'avons située dans les relations du moi avec le surmoi. Mais il ne s'agit là que de la partie liée psychiquement par le surmoi et qui devient ainsi connaissable ; d'autres éléments de la même force doivent – libres ou non – jouer on ne sait où. » (Mes italiques).

10 On trouvera la traduction française du texte qui porte ce titre dans « Quelques types de caractère rencontrés dans le travail psychanalytique », in L'inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard, 1986.

11 Cf. « Analyse finie... », art. cité.

12 Je n'ai pas réussi à trouver à quel courant de la médecine du temps se rattachait l'expression.

13 L. Stone, The Psychoanalytic Situation, International Universities Press, 1961.

14 Cf. ce passage d'« Analyse finie... » : « Personne n'utilise tous les mécanismes de défense, seulement quelques-uns. Ceux-ci se fixent dans le moi et deviennent régulièrement des modes de réaction de son caractère, des institutions. » (Mes italiques.)

15 Je dis « précurseur » car bien des traits dont on crédite volontiers la psychanalyse contemporaine sont déjà tracés d'une main ferme par Abraham : la soumission apparente à la règle du « tout dire », l'identification à l'analyste tenant lieu de transfert, le défi, l'envie et surtout le narcissisme.

16 On trouve l'expression de « réaction négative » dès 1910 dans L'homme aux rats.

17 S. Freud, « De la psychothérapie » (1905), G.W., V ; S.E., VII ; trad. franç. in La technique psychanalytique, P.U.F., p. 14.

18 Le mot est de François Gantheret.

19 Cf. J. Starobinski, « Réaction. Le mot et ses usages », in Confrontations psychiatriques, no 12, 1974.

20 Formules rappelées par Starobinski, art. cité.

21 J'ai décrit plus longuement cet état, déjà noté par Ferenczi, dans « Bornes ou confins ? » in Entre le rêve et la douleur, op. cit.

22 Joan Riviere, « A Contribution to the Analysis of Negative Therapeutic Reaction », Internat. J. Psycho. anal., 1936, XVII, p. 304-320.

23 Cf. H. Searles, Le contre-transfert, Gallimard, 1981, et plus particulièrement le chapitre intitulé : « Le patient, thérapeute de son analyste ».

24 Il arrive que nous trouvions que nos patients... et nos collègues, dans leur complaisance à la règle et à nos dires ou, pour les seconds, leur soumission au code du Maître, manquent singulièrement de réaction.

25 Fritz Zorn, Mars, Gallimard, 1979.

26 Mes italiques. Ces mots condensent le propos qui fut le mien dans « Sur la douleur psychique », in Entre le rêve et la douleur, op. cit.

27 La « good enough mother » ou le « good environment » de Winnicott ne signifient nullement un appel à la bonne mère, comme le croient ceux qui font la fine bouche devant l'expression supposée naïve. En fait good enough et bad enough, c'est tout un. Winnicott n'est pas Melanie Klein. Toute sa problématique vise même à récuser le manichéisme kleinien du bon et du mauvais objet. « It is good enough for me » veut dire : « Il ne m'en faut pas plus, ça me suffit tout à fait. »

28 Cf. Masud Khan, « Le traumatisme cumulatif », in Le soi caché, Gallimard, 1976.

29 « Die Verneinung », G.W., XIV, p. 11-15 ; S.E., XIX, p. 235-239.

30 Il faut reconnaître que ce sont presque exclusivement les kleiniens qui ont su parler de la réaction thérapeutique négative. Cf., outre l'article de J. Riviere déjà cité, H. Rosenfeld : « Negative Therapeutic Reaction », in P. Giovacchini (ed.), Tactics and Technics in Psychoanalytic Therapy, J. Aronson, New York, 1975.

31 Cf. in Psychanalyse à l'Université, no 26, mars 1982, le texte de Gabrielle Dorey, « Entre le deuil et la trahison, la femme », qui marque fortement l'impact décisif et permanent sur le destin de la femme de ce non de la mère.

32 S. Freud, « Die Verneinung », art. cité.

33 Ce que ne nous permet pas Fritz Zorn, qui ne se laisse à aucun moment approcher.