En assignant un nom à certains phénomènes, surtout à ceux qui contrarient nos attentes, nous croyons les éclairer et commencer par là à nous en rendre maîtres. La dénomination devient vite un mot de passe qui rassure et dispense de toute interrogation. Il arrive que le mot écrase le sens.
Je pensais à cela en participant à une rencontre qui réunissait des psychanalystes autour de la question du « transfert négatif1 ». Déjà l'intitulé du thème m'avait arrêté : Interprétation et compréhension du transfert négatif. Ne supposait-il pas que la chose était identifiée, connue, que seules les manières d'y faire face pouvaient varier ? Et le fait est que les différents exposés montrèrent que, selon les références théoriques de chacun, il n'était pas répondu pareillement à ce que d'un commun accord on appelait transfert négatif. Mais sur ce qu'on voulait cerner par là je restais dans la perplexité. J'avais entendu répétitivement des mots comme sentiments hostiles du patient, agressivité, opposition ; parfois des mots plus forts comme jalousie, envie, rancune, destruction. Et tous ces sentiments, toutes ces passions, tous ces mouvements si différents les uns des autres étaient présentés dans le même paquet, rangés sous une seule rubrique. Un psychanalyste, me disais-je, saurait-il composer aujourd'hui un « Traité des passions de l'âme » ? Souvent, par les vertus du mot d'ambivalence, je ne savais plus trop si, dans les histoires violentes de cas qui nous étaient rapportées, c'était la fureur haineuse ou l'amour fou qui s'exprimait. Fallait-il tenir la première pour « négative » et toutes les manifestations d'Éros pour « positives » ? Car ils paraissaient y tenir, mes collègues, à la distinction, assurément présente chez Freud, entre transfert positif et transfert négatif. Une distinction d'ailleurs bien peu élaborée et qui rabat vite la pensée sur le bon sens : ce n'est quand même pas pareil d'être chéri ou attaqué, de recueillir la plainte ou d'en être, à tout coup, le destinataire !
Peut-on s'en tenir là ? Proposons plutôt ceci : ce que les uns et les autres (je ne m'exclus pas du lot) appelons par commodité, voire par paresse d'esprit, « transfert négatif » n'est pas un concept analytique, c'est-à-dire n'est pas un outil mental permettant de saisir ce qui n'est pas visible, de désigner ce qui autrement resterait ignoré ou méconnu. Dirons-nous qu'au moins cela décrit un état de fait ? Invoquer, par exemple, la compulsion (ou contrainte) de répétition, certes cela n'explique rien mais cela désigne, cela décrit une séquence que personne avant Freud n'avait repérée. Tandis qu'en qualifiant un transfert de négatif, quand il est marqué d'hostilité franche ou sournoise, nous sommes dans la psychologie du manifeste, et dans une psychologie bien pauvre, que désavouerait toute la littérature romanesque. Nous ne parlons pas en psychanalystes.
Alors on peut se montrer plus prudent et distribuer les cartes ainsi : aspects positifs, aspects négatifs du transfert. Mais cela ne nous avance guère. Bien sûr, comme tout un chacun, nous préférons être appréciés que méprisés, voir nos paroles reconnues plutôt que rejetées ou annulées, nous sommes confortés quand nos patients nous aiment bien (pas trop tout de même...), etc. Seulement l'analyse, ce n'est pas cela, sans compter que le feu y couve toujours sous les cendres et brûle avec d'autant plus d'intensité qu'il a longtemps couvé en silence.
Certes Freud fut le premier à parler de transfert négatif. Mais ne l'oublions pas : Freud s'en serait bien passé du transfert ! Il y a longtemps vu un obstacle et même plus qu'un obstacle : « notre croix », écrivait-il à un ami (pasteur, il est vrai). Tant qu'il s'agissait d'un transfert bien tempéré, la croix était supportable. Avec l'amour de transfert – l'amour, pas les « motions tendres ou sexuelles » – les choses se gâtent2.
La réserve de Freud se comprend. Elle porte, notons-le, aussi bien sur l'amour de transfert que sur la haine de transfert, à savoir sur toute forme de passion qui résiste, par nature, à l'analyse, celle-ci étant mouvement et mouvement sans objet, alors que la passion, dans ses tourments, ses hauts et ses bas, s'immobilise sur un objet. Sous le masque de l'amour, même quand l'idéalisation n'est pas patente, la haine est toujours à l'œuvre. À l'inverse, sous la haine, dans les griefs réitérés, dans l'accusation insistante, à travers les attaques blessantes, l'amour dit toujours son mot. Il n'y a pas tant oscillation, alternance, que coexistence.
Faut-il fonder cette ambivalence foncière, ce conflit de désirs qui nous possèdent d'autant plus qu'ils visent l'un et l'autre à la possession, à une dualité pulsionnelle ? Faut-il rabattre l'antagonisme inhérent à toute passion, qu'elle se manifeste à grands cris ou à bas bruit, sur l'opposition principielle des pulsions de vie supposées orientées vers du « positif » et des pulsions de mort supposées vouloir tout détruire ? Il me semble parfois que les psychanalystes sont bien pressés d'assimiler amour et vie, haine et mort. Oublieraient-ils que l'amour, à commencer par celui qu'ils tiennent pour son prototype, l'amour maternel, est aussi destructeur que celui de l'enfant, dans son exigence infinie, est cruel ? Quant à la haine, il n'est pas du tout sûr que ce qui l'oriente et l'anime se réduise à une volonté de détruire son objet.
J'ai tenté de montrer, sur l'exemple d'une nouvelle de Conrad où la haine atteint la folie3, que le lien entre la haine et l'objet était des plus résistants. L'objet de l'amour est incertain comme l'amour lui-même : « Est-ce que je l'aime vraiment ? encore ? est-ce vraiment elle (ou lui) que j'aime ? », etc. La haine est autrement impérieuse, elle ignore le doute et l'incertitude, elle connaît sa cible ; elle se croit fondée ou veut l'être, à tout prix ; elle ne lâche pas prise. Se donne-t-elle pour fin d'annihiler l'objet ? Je ne le crois pas car elle risquerait alors de s'éteindre. Elle peut vouloir tuer mais, si elle y parvient, il lui faudra aussitôt un autre objet à haïr. L'amour de la haine, l'amour de sa haine, cela existe. L'aurions-nous oublié, notre siècle s'emploie à nous le prouver.
À quoi tient ce paradoxe de la haine qui fait que tout à la fois elle vise à détruire l'objet et veut sa permanence ? C'est qu'elle est au principe de sa constitution. Relire Die Verneinung : l'objet n'existe que par un mouvement d'expulsion, de pro-jection, au sens littéral du terme (jeter dehors) ; posé comme « non-moi », il permet simultanément l'avènement d'un « moi4 ». Donc d'abord la négation (« je ne suis pas ça »), ensuite la permanence.
Que la haine soit active dans la cure ne devrait pas nous surprendre. Car elle est d'autant plus vive que l'objet auquel elle s'adresse est aussi celui dont on dépend. L'expérience ordinaire le montre : la haine que nous éprouvons pour un autre et le besoin que nous avons de lui vont ensemble. L'indifférence est peut-être moins signe d'incapacité à aimer que peur d'avoir à haïr...
Ce n'est pas le fait que nos patients répètent, réactualisent leurs expériences douloureuses d'échec, de colère, de rage et de vengeance qui nous paraît « négatif ». On voit mal ce que pourrait être une analyse qui éviterait le surgissement, au présent, de telles expériences. Ce ne sont pas non plus les attaques, directes ou indirectes, contre l'analyste – attaques que nous avons parfois tendance à prendre à la lettre – qui nous mettent vraiment à l'épreuve. Ce sont les attaques, le plus souvent silencieuses, contre l'analyse, contre l'activité de pensée, aussi bien celle du patient que celle de l'analyste. On dirait alors que le lien transférentiel est si massif qu'il interdit toute liaison et déliaison. Le transfert sur l'objet fait alors obstacle aux transferts des représentations. Il y a des transferts qualifiés de positifs qui nient l'analyse ou la rendent sans fin et sans commencement : surtout pas d'événement ! Ce sont eux qu'on pourrait le plus légitimement tenir pour négatifs...
De ce congrès, un mot me reste. C'est celui d'une femme dont des fragments de cure nous furent relatés5. Voici qu'après des progrès qui ont satisfait son analyste tout se déglingue en elle à nouveau, voici qu'elle appelle sa souffrance. Je me souviens de cet appel, de cet aveu : « Où est ma souffrance ? je souhaitais la voir revenir, je me suis mise à la rechercher. » C'est vraiment là quelque chose sur quoi nous devrions méditer et qu'il serait bien léger de placer sous la rubrique du masochisme (« ça jouit ou ça souffre ») et imprudent de situer seulement dans le registre transférentiel (décourager l'analyste, l'humilier, le réduire à l'impuissance, le rendre confus, etc.), insuffisant même de comprendre en termes fantasmatiques (détruire le « bon », le transformer en « mauvais ») comme nous y invitent les kleiniens. Je crois que cela touche à ce qu'il y a de plus fondamental dans l'expérience du négatif, là où le sujet ne se sent exister que dans une relation secrète, passionnée, avec l'objet primaire aimé-haï, aimé et haï dans une égale démesure. Cet objet, ce lieu d'attraction et de répulsion inextricablement conjointes, pour lui donner un nom, nous l'appelons « mère archaïque » et il est vrai qu'il a certainement à voir avec la mère mais moins avec sa figure réelle ou imaginaire qu'avec son inconnu, son inconnu intime, qui n'est pas son désir mais ce qui l'occupe au-dedans d'elle-même et reste à jamais hors de toute prise ; l'inaccessible, l'ingagnable plus que le perdu, à quoi il n'est pas question de renoncer. Autant accepter d'être dépossédé de soi.
Comment comprendre cela que, pour certains, lâcher sa douleur, ce n'est pas vivre mais mourir ?
Savons-nous encore penser le mal ? Nous représenter ce qu'est la possession ?
1 Conférence de la Fédération européenne de psychanalyse, Barcelone, avril 1987.
2 D'autant que – Freud a la loyauté de le reconnaître ou bien tient-il tous nos amours ordinaires pour « imaginaires » ? – « rien ne nous permet de dénier à l'état amoureux qui apparaît au cours de l'analyse le caractère d'un amour véritable » (« Observations sur l'amour de transfert » in De la technique psychanalytique, P.U.F., p. 127).
3 Cf. supra, p. 47, « La haine illégitime ».
4 Cf. S. Freud, « La négation », in Résultats, idées, problèmes, II, P. U.F., 1985.
5 Cf. dans le numéro 29 du Bulletin de la Fédération européenne l'exposé de Terttu Eskelinen.