ENTRE GRODDECK

ET FREUD

Quand Georg Groddeck écrit pour la première fois à Freud en 1917, ce n'est plus un jeune homme. Il a cinquante et un ans et, derrière lui, une importante activité. Activité d'écrivain : des romans, des poèmes ; activité sociale au sein de mouvements coopératifs ; et surtout activité médicale : il a fondé sa propre clinique en 1900 à Baden-Baden, où il reçoit, dira-t-il, ceux qu'on n'a pas pu traiter ailleurs ; c'est un médecin, ou un guérisseur, renommé. Bien plus, sa pensée a déjà parcouru l'essentiel de son chemin : dès 1916 il prononce, devant un auditoire très particulier – les patients de son « sanatorium » ou « satanarium » –, ses Conférences1 d'où sortira quelques années plus tard Le livre du ça. Apparemment donc, il n'a, en 1917, nul besoin de recourir à Freud. Il est déjà devenu lui-même en empruntant une voie bien à lui, comme il s'empresse de le souligner dès sa première lettre. Il est Groddeck, absolument. On peut en conséquence légitimement se poser la question : quelle mouche le pique ? Pourquoi diable tient-il tant à se faire reconnaître par le fondateur de la psychanalyse, lui qui, avec une égale insistance, ne cesse de proclamer que ce sont ses malades – de « vrais » malades, atteints dans leur corps – qui lui ont tout appris ?

À la question, qui va bien au-delà des particularités de la relation entre les deux hommes, on peut imaginer plusieurs réponses. François Roustang, par exemple, avance dans un livre récent2 que Groddeck aurait souffert – lui, convaincu de l'originalité de son parcours et de ses idées mais doutant, cet original, d'être réellement à l'origine de sa pensée – d'entendre partout autour de lui, comme une mouche précisément, le nom de Freud. « Lorsque j'ai appris à connaître les œuvres de Freud, j'ai dû renoncer à être moi-même un découvreur », confiera-t-il. Pas d'autre recours alors que de se faire admettre dans le « cercle » freudien mais pour y faire savoir qu'on n'est débiteur en rien. D'où le malentendu qui persiste et insiste effectivement tout au long de la Correspondance3 et qui, loin de se dissiper, n'ira qu'en s'aggravant. Selon Roustang, ici culminerait la contradiction immanente à l'« être-disciple », qui est le sujet de son livre, le disciple exigeant une approbation totale de ce en quoi il est infidèle à la pensée du Maître. Comment cette double exigence pourrait-elle être satisfaite à la fois ? Si Freud adopte Groddeck, il méconnaît la différence, avec lui et avec les « frères » ; mais, s'il souligne l'écart entre la pensée de Groddeck et la sienne, il le tient précisément à l'écart. Freud, assurément, a senti l'ambiguïté et l'intensité de la demande, accordant de bonne grâce à Groddeck une place dans la « horde sauvage », mais une place à part qui permette à Groddeck de se prévaloir de sa singularité – l'analyste sauvage, ce sera lui seul ! – et qui permette à Freud de ne pas se laisser entraîner là où il ne veut pas aller. Jamais il ne se rendra à Baden-Baden.

Que Groddeck ne soit pas un disciple comme les autres (mais en est-il un qui s'accepte comme tel ?), c'est l'évidence. Et pas seulement parce qu'il se tourne tardivement vers Freud mais parce que le Maître qu'il se reconnaît, avec qui il a effectivement travaillé, auquel il voue une admiration extraordinaire jusqu'à l'idéaliser et en faire le modèle du médecin, ce n'est pas Freud, c'est Schweninger. « Depuis quarante ans, écrit-il en 1930, ma pensée et mon expérience médicale ont été animées par l'esprit que j'ai reçu de Schweninger [...] Il était pour moi – et il l'est encore – le médecin même. » En Schweninger s'incarnerait la règle d'or : Natura sanat, medicus curat4. « Le guérisseur, c'est en définitive le malade [...] La guérison est située en dehors de la puissance médicale. »

Groddeck projette-t-il là en Schweninger ce qui fait sa propre intuition fondamentale ? Car, pour ce qui est du pouvoir médical, Schweninger l'exerçait pleinement. La façon dont il traita le vieux Bismarck en fournit une plaisante illustration5. Dans l'affrontement des intransigeances du Chancelier et du Médecin, c'est le second le grand vainqueur, qui obtient l'obéissance, le respect et la gratitude de son malade. Oui, Schweninger n'a cessé de fasciner Groddeck – « j'ai beaucoup aimé cet homme » – dans ce mélange qu'il lui attribue de toute-puissance et de soumission à une Nature qui seule détient le privilège de guérir la maladie, puisque c'est elle qui la crée. Il lui doit, ou il lui prête, une de ses idées-forces si contraire à l'éthique médico-sociale d'aujourd'hui qui nous assigne, sous couvert de droit à la santé, le devoir d'être bien portant. Si Groddeck, lui, nous accorde le droit d'être malade, c'est que le symptôme est à ses yeux moins langage à interpréter, c'est-à-dire au bout du compte à traduire, que, comme l'œuvre d'art, création du Ça dans le corps. Ou plutôt, il y a pour lui à la limite indifférenciation entre le langage et le corps. Le « ça jouit où ça parle » qui se décline aujourd'hui dans tous les sens, Groddeck nous en fait saisir le commencement. On peut voir dans ses livres aussi bien l'expression d'une symbolique débridée – il est bien le seul « psychanalyste » qui fasse rire – que l'explosion d'un corps qui ne peut plus contenir sa joie ou sa souffrance. Avec lui, toutes les barrières tombent, à commencer par celles de l'identité personnelle. La soumission au Ça, c'est la divagation du Je. « Quand on dit : je pense, je vis, c'est un mensonge et une déformation. Il faudrait dire : ça pense, ça vit6. »

Dans le Ça, dans le Dieu-Nature, réside la toute-puissance dont le médecin, parce qu'il la reconnaît, peut être le médiateur. La cause de la maladie comme celle de la guérison ne saurait être localisée dans un individu-agent. L'être humain n'est jamais qu'un « morceau de la Nature ».

Pour Groddeck donc, Freud est trop sage. Pourquoi, ayant reconnu les pouvoirs proprement exorbitants de l'inconscient, limite-t-il l'opération analytique à la « circonscription des névroses » ? Pourquoi ne l'étend-il pas au domaine de l'organique ? Comment, ayant dénoncé les illusions du moi, ce « stupide Auguste de cirque qui met son grain de sel partout7 » ne voit-il pas que la science elle-même, celle de l'âme en tout cas, s'enferme dans les mêmes limites que ce qu'elle prétend saisir ? Puisque nous sommes, aussi bien comme « malades » que comme « savants », les jouets du ça, il nous reste à jouer : « Avec quoi l'on joue est absolument sans importance, mais on doit jouer8. »

Pourtant Groddeck, cet enfant joueur, se tourne vers le professeur Freud. Le porte-parole de l'illimité, le poète de l'atopie fait appel au constructeur de topiques et d'appareils psychiques, au rationaliste, hostile à toute mystique, qui répugnera toujours à forger une nouvelle Weltanschauung mais ne désespérera jamais de faire de la psychanalyse une science. C'est bien le signe que Groddeck, au-delà d'une reconnaissance de ses mérites, au-delà de son souhait d'une insertion socioculturelle mieux affirmée, cherche chez Freud quelque chose comme une protection. Contre quoi ?

Et Freud, en 1917, quand Groddeck se décide à s'adresser à lui, où en est-il ? En un sens, son œuvre est achevée : le champ de l'interprétable a été exploré, les concepts fondamentaux définis et mis à l'épreuve, les grands axes de la métapsychologie tracés. Œuvre achevée, donc, si on l'identifiait à son temps de conquête et de mise en place. Mais œuvre tout entière à reprendre, si on voit l'essentiel de la pensée psychanalytique dans l'affrontement de ce qui lui résiste, dans l'expérience du négatif qu'elle fait inéluctablement. Or, après la tentative, partiellement avortée9, d'édifier la construction métapsychologique, le négatif, tant dans la théorie que dans la clinique, impose de plus en plus vigoureusement ses exigences. En sortiront successivement des notions telles que la pulsion de mort – principe par excellence du négatif –, le masochisme primaire et la réaction thérapeutique négative – celle de l'individu préférant sa douleur à la guérison –, l'idée enfin d'un sujet clivé, fendu, non plus seulement par rapport à un refoulé mis à l'écart, mais dans le lieu même où il se reconnaît quelque autonomie. Si le courage de Freud a été dans un premier temps d'assigner comme objet à la pensée ce qu'elle avait exclu de ses prises – l'insensé –, il a été, dans un second temps, de ne pas céder à la puissance de la pensée, de ne jamais prendre les mots pour la chose. Les limites de la psychanalyse, il fait plus que les reconnaître, il y séjourne. Ce qu'on nomme son pessimisme...

Groddeck vient donc à point nommé, en un moment de crise, et c'est, à mon sens, mal apprécier son apport indirect à Freud que de le réduire à l'emprunt que fera celui-ci du seul terme de ça.

La question des limites ne cesse d'être silencieusement opérante dans l'entreprise freudienne. L'interrogation de Groddeck qui, lui, ne reconnaît pas de barrières entre corps et âme, science et jeu, conscience et inconscient, masculin et féminin, enfant et adulte, et voit partout à l'œuvre, jusque dans la forme de nos organes, les « miracles » du ça où se résorbent toutes les différences, ne peut que la faire venir au grand jour. On trouvera dans la Correspondance une lettre étonnante où, jouant sur les mots, les limites et les barrières, Groddeck revendique comme son destin propre « la surestimation du subjectif et du contradictoire » et ce qu'il nomme, par opposition à la science, « bêtise exacte », l'« exactitude du paradoxe ». Les « têtes systématiques, écrit-il, ont aussi besoin pour leur mise en valeur de gens de mon espèce ; tout comme un peu de poivre n'est pas à mépriser [...] À l'école déjà, mon armoire était un fouillis terrible où peignes et tartines liaient amitié avec les manuels. Et c'est resté ainsi. En d'autres termes, je ne vois pas les limites entre les choses, je ne vois que leur confluence10 ».

Freud, dès sa première réponse à Groddeck, l'aura prévenu qu'il ne le suivrait pas sur ce terrain. Et comment le pourrait-il, lui, l'homme de la définition et de la nomenclature, qui nomme, désigne, interprète, lie et délie par l'analyse ? Lui, le clinicien qui a commencé par démêler, dans « le fouillis de l'armoire » où les médecins de son temps rangeaient les « maladies nerveuses », névroses actuelles (les affections psychosomatiques d'aujourd'hui) et psychonévroses ? Lui, qui est toujours prompt à faire surgir le « couple d'opposés » au sein de l'apparente unité, qui détecte le conflit à chaque niveau de fonctionnement psychique, à chaque étape du développement, dans chaque instance ? Lui, théoricien impénitent du dualisme qui répugne au paradoxe et aux séductions de l'ambiguïté ? Oui, d'emblée, la mise en garde : Groddeck est un « philosophe », un moniste qui néglige les « belles différences » au profit de la belle totalité. Et, d'emblée aussi, l'accusation de mysticisme.

Avec le temps, les critiques se font plus vives, l'énoncé des divergences plus tranchant. Freud : « Je ne partage pas avec vous votre panpsychisme... La mythologie du ça... Une insatisfaisante monotonie. » Groddeck, quant à lui, ne dissimule pas que les réserves de Freud touchant ses écrits le blessent infiniment : « Vous n'êtes pas lecteur au sens habituel du mot. Vous êtes Freud et comme tel vous feriez peut-être mieux de juger avec indulgence les extravagances de vos adorateurs. » Et il ajoute ces mots qui en disent long sur la passion qui traverse sa relation à Freud : « Tout comme votre appréciation anime, votre blâme tue11. » Ailleurs, dans une lettre adressée à sa compagne après la publication par Freud de Le moi et le ça, l'amertume s'avoue sans détour, sous l'ironie teintée de persécution : « Au fond, un écrit pour pouvoir s'emparer secrètement des emprunts faits à Stekel et à moi12... Le constructif de mon ça, il le laisse de côté, probablement pour l'introduire en contrebande la prochaine fois13. »

L'étrange est que, maintenant que le dialogue impossible entre les deux hommes a cessé, le malentendu persiste. La psychanalyse ne sait toujours pas quoi faire de Groddeck. Elle l'a longtemps ignoré. Quand elle en prend connaissance à son corps défendant, c'est pour lui assigner – le reléguer dans – la place du poète ou du voyant, de l'intuitif mi-génial mi-provocateur. Mais inoffensif : admis, sur la recommandation décisive de Freud, au sein de l'Association internationale puis toléré, il n'y eut pas à l'en exclure, même si le fort sérieux pasteur suisse Oskar Pfister trouva Freud trop complaisant envers les facéties groddeckiennes... Même nos psychosomaticiens d'aujourd'hui, dans leur souci méthodique de déterminer toujours plus rigoureusement la spécificité du malade, des troubles, des mécanismes mentaux psychosomatiques, notamment par rapport à la conversion hystérique, ne reconnaissent pas en Groddeck leur précurseur. Le fait est que dans son extension à tout l'organique des opérations du « ça symbolisant », il se situe à l'antipode de leur propos : pour eux, ce serait au contraire d'un « défaut de symbolisation », d'une « carence fantasmatique », d'une limitation à une pensée strictement « opératoire », que témoignerait le malade dit psychosomatique. D'ailleurs Groddeck n'accepterait pas davantage un lien de filiation avec la médecine psychosomatique moderne. Pour lui, ce n'est pas assez que de tenir pour seconde la distinction du soma et de la psyché, ni même de la refuser : il récuse l'idée même d'une psychogenèse : « Toutes les maladies sont psychogénétiques et physiogénétiques... La question de la psychogenèse n'existe pas... Il est temps soit d'éliminer les mots corps et âme soit de les définir à neuf14. » C'est bien pourquoi Freud, reprochant à Groddeck son « panpsychisme », se trompe de cible : mieux vaudrait parler de « panorganisme », de la bactérie à l'œuvre d'art. Pour Groddeck, la psyché n'est qu'un sous-produit du vivant. Et la « psycho-analyse », alors, comme elle paraît distante de ce, de ça, qui fait vivre et mourir ! Une seule loi : celle du ça, ignorant hiérarchie, segmentation, « section ». Le monde, le « Dieu-Nature », est indissolublement corps et âme généralisés.

On peut s'étonner que Freud, si vigilant sur le chapitre de la doctrine, si assuré de pouvoir décider entre ce qui est psychanalyse et ce qui cesse de l'être (voir Adler, Stekel, Jung, Rank), n'ait jamais posé le problème en ces termes avec Groddeck. Comme s'il avait perçu qu'il n'y avait là nul risque d'hérésie, l'inspiration de Groddeck, dans sa fantaisie et sa démesure, ne pouvant aboutir à un système organisé ; mais aussi que la psychanalyse ne pouvait, dans sa théorie comme dans les institutions venues la défendre, que gagner à admettre à ses confins un Groddeck. Quand Freud aura adopté et adapté, avec Le moi et le ça qui paraît quelques semaines après Le livre du ça, le terme de ça – le terme, plus que la chose –, il écrit à Groddeck : « Dans votre ça, je ne reconnais naturellement pas mon ça civilisé, bourgeois, dépossédé de la mystique. » Il y a là, sinon l'aveu d'une nostalgie, du moins le constat d'un renoncement nécessaire. Malaise dans la « civilisation ».. psychanalytique et, chez Groddeck, avenir peut-être, permanence en tout cas, d'une illusion, celle qu'il existe, déposée quelque part et partout diffuse, une toute-puissance.

Pour Freud, l'erreur de Groddeck est assurément d'effacer dans l'indétermination du Es (neutre) jusqu'à toute possibilité de détermination spécifique et il est vraisemblable, comme on a pu le remarquer15, qu'il songe à Groddeck quand il note dans un de ses tout derniers fragments : « Le mysticisme est l'auto-perception obscure du royaume hors du Moi, du Ça. » S'approcher de cette obscurité-là, sans y sombrer ou s'y soumettre, c'est toute la « lumière » freudienne. Mais le génie de Groddeck devait être aux yeux de Freud de laisser parler le ça, dans l'extrême de sa sauvagerie ou de sa sophistication, de consentir toute la place à l'inconnu, sans jamais prétendre parler en son nom. « Lorsqu'on parle du ça, on ne peut que balbutier », note-t-il quelque part. Balbutier, comme l'enfant qui naît à la parole. Groddeck n'a rien d'un prophète : « Je me suis forgé le mot “ça” dont l'imprécision m'a séduit. X eût été trop mathématique et, de plus, X appelle une solution tandis que mon ça indique justement que seul un fou s'occupera de vouloir le comprendre. Il n'y a rien là à vouloir comprendre16. »

Jouer au ça, jouer avec ça. Groddeck n'est pas le fils, héritier loyal ou révolté qui reprend la parole du père, ce n'est pas l'enfant de la psychanalyse, c'est l'enfant dans la psychanalyse qui vient sans cesse par sa turbulence ébranler l'acquis, le construit, les appartenances des adultes : pourquoi êtes-vous si sages, et si tristes ? Groddeck est nécessaire pour faire contrepoids à ce qui entre toujours de « superbe » dans la pensée, fût-ce la moins dupe de ses pouvoirs. Ce qu'il y a incontestablement d'arrogance personnelle en lui vient répondre à un trop de savoir psychanalytique. Groddeck, en médecine, ne se voulait pas un spécialiste. Sans doute pressentait-il que la psychanalyse allait devenir une spécialité générale... Les docteurs ès inconscient, pour lui le comble de l'imposture !

Lorsque Groddeck a connu, au moins en France, le succès, les psychanalystes ont commencé à compter avec lui et ils n'ont pas eu de peine assurément à critiquer, dans la lignée des objections de principe freudiennes, le concept de ça17 : démiurge obscur qui, une fois reconnue l'immanence indéfinie de son pouvoir absolu, interdit toute topique différenciant des instances et, à la limite, toute analyse ; effacement, au profit d'un langage universel (la « compulsion de symbolisation »), de toute distinction spécifique entre l'ordre du soma, asymbolique, l'ordre des pulsions, qui produit son « langage » propre, et l'ordre du Moi qui, leurre ou pas, a bien ses règles de fonctionnement ; méconnaissance de l'opposition entre le processus primaire qui délie et lie autrement, dans le fantasme et le symptôme, et le processus secondaire qui agence la pensée logique, etc. Critiques pertinentes, à coup sûr, et que mériteraient davantage bien des tentatives actuelles – psychanalytiques ou littéraires – qui, sans la fraîcheur et l'insolite gaieté de Groddeck, visent à nous donner des leçons d'inconscient. Seulement le ça n'est pas un concept ! Et ce n'est pas comme initiateur d'une nouvelle théorie qu'il convient de lire Groddeck. Ce à quoi il nous invite, c'est bien plutôt à nous demander de quoi sont faites nos théories18 : pulsionnelles à leur source, nourries de fantasmes dans leur contenu, elles ont toujours, peu ou prou, partie liée avec le Moi dans leur finalité de maîtrise. S'il est vrai que la psychanalyse est expérience du décentrement, elle ne saurait se recentrer ni sur la fonction théorique du Moi ni sur la puissance créatrice d'un ça. Aussi bien Groddeck se donne-t-il moins à lire qu'à entendre.

Et ce qu'il donne à entendre, il le dit sans détour à son ami Ferenczi dont il se savait proche (n'est-ce pas par Ferenczi, plus analyste par ses trouvailles et par ses audaces, que Freud se laissera émouvoir alors qu'il garde ses distances vis-à-vis de Groddeck ?) : « Je ne produis rien moi-même, je suis par trop maternel, orienté sur le laisser-concevoir et le laisser-croître ; mes jeux avec ma sœur, au reste plus âgée, nous les appelions mère et enfant, et j'étais toujours la mère. » Et ailleurs dans la même lettre : « Toi, tu es contraint de vouloir comprendre les choses et moi je suis contraint de ne pas vouloir comprendre. Je me sens bien dans l'imago du corps maternel et toi tu veux en être loin » (et là, il s'adresse plus à Freud qu'à Ferenczi).

L'inconscient comme matrice, lieu effectif de l'indifférencié et de l'indivis. Là est l'inspiration majeure, ou l'aspiration, de Groddeck. Et son propos : le maternel en l'homme, comment le réveiller ? Mais le paradoxe de son recours à Freud, c'est qu'il se tourne vers lui comme vers un Père, détenteur du savoir, du sens et de la Loi, tout en désirant, au prix de quel acharnement et de quelles déceptions, le convertir en une mère qui n'aurait besoin que de lui ! Fantasme avoué de ré-union qui ne peut que retarder l'épreuve de la rupture, de la division, de la dé-liaison.

Groddeck mourra en 1934, sans laisser d'élèves, inquiet du sort de son œuvre, atteint dans son corps et dans son esprit : ravages du Ça. Freud lui survivra, mourant à quatre-vingt-trois ans, finalement plus fort que son cancer. En exil, mais parmi les siens, entouré de ses livres et de ses objets préférés, assuré de sa postérité et relisant, les derniers jours, La peau de chagrin : victoire, sans grande illusion, du Moi.


1 Conférences psychanalytiques à l'usage des malades, traduites par Roger Lewinter, 4 vol., Champ libre.

2 Un destin si funeste, Éd. de Minuit, 1976.

3 In G. Groddeck, Ça et moi, Gallimard, 1977.

4 De cet axiome hippocratique, mais réduit aux premières syllabes de chacun de ses termes au point qu'il paraît se muer en quelque divinité d'Orient, Nasamecu, Groddeck fait le titre d'un de ses ouvrages où il critique vivement la psychanalyse.

5 Cf. la biographie de Bismarck par Emil Ludwig, Payot, 1929, p. 453.

6 In La maladie, l'art et le symbole, Gallimard, 1969.

7 L'expression est de Freud, avant d'avoir connu Groddeck.

8 Lettre à Emmy von Voigt du 6 avril 1916.

9 Freud n'écrira pas tous les textes prévus ; il en aurait détruit d'autres. Ce qui est publié sous le titre de Métapsychologie n'est qu'une réalisation très partielle de l'ouvrage projeté.

10 Lettre du 6 août 1921. (Mes italiques.)

11 Lettre du 7 septembre 1927.

12 Freud avait rapproché les noms de Stekel – que, de notoriété publique, il détestait, le traitant de « cochon » – et de Groddeck. Celui-ci en avait été, on le comprend, ulcéré.

13 Lettre à Emmy von Voigt du 15 mai 1923.

14 « De l'absurdité de la psychogenèse », in La maladie, l'art et le symbole, op. cit., p. 103-105.

15 Cf. À. Green, Le discours vivant, P.U.F., 1973.

16 « De l'absurdité de la psychogenèse », art. cit.

17 Cf. À. Green, op. cit.

18 « Que nous projetions nos propres complexes dans des découvertes scientifiques, cela va sans dire. Comment pourrions-nous découvrir autrement la moindre chose ? » écrit-il à Ferenczi.