Confronter Freud et Breton dans l'orgueil de leur position individuelle et collective, c'est plutôt intimidant... Choisissons-nous donc comme compagnon un homme modeste et même un peu timide, un individu ordinaire mais original.
La singulière aventure de Peter Ibbetson a été contée à Londres par un écrivain du siècle dernier, George Du Maurier, quelques années avant que Freud ne découvrît à Vienne le secret du rêve et quelques décennies avant que Breton ne fît à Paris, contre les vents et les marées d'une époque sans merci, l'éloge de l'amour fou. Que Peter Ibbetson nous serve de « point-carrefour ».
Si l'on nous dit seulement de lui qu'il est un jeune homme solitaire et fort beau (le cinéma lui donna le regard triste et les longues jambes de Gary Cooper) menant une vie sans joie jusqu'au jour où le hasard lui fait rencontrer et reconnaître sous les traits d'une duchesse mal mariée la petite fille qui fut la compagne de son enfance radieuse et protégée, qu'aussitôt naît, ou renaît, entre eux la conviction d'avoir enfin rejoint l'être humain complémentaire, alors nous risquons de ne voir là qu'une histoire à l'eau de rose, une broderie un peu mièvre à l'anglaise sur le thème populaire du « on revient toujours à ses premières amours ».
Indiquons maintenant la séquence des principaux événements. Fin du vert paradis des amours enfantines marquée par la mort de la mère. Brusque arrachement à la maison et au jardin des jeux, aux mille petits riens – sons, odeurs, chansons idiotes, langage secret des premières années – qui font la couche inaltérable de la mémoire. Exil du jeune héros remis entre les mains d'un méchant oncle qui, le faisant changer de nom, lui donne une identité d'emprunt. Entrée dans la carrière d'architecte comme si Peter ne pouvait plus que tenter de reconstruire ce qu'il a à jamais perdu. Sentiment de vacuité, de vague désenchantement qui ne quitte pas le jeune homme dans sa réussite même. Puis, lorsque se produit le miracle de la rencontre avec la belle et bonne duchesse, un accident absurde : Peter, sans le vouloir, tue son oncle – le cruel colonel Ibbetson – qui, par dépit, avait calomnié la mère, désignant Peter comme bâtard. Après quoi, devenu meurtrier malgré lui, il passe tout le restant de son existence en prison où il trouve le bonheur. La prison lui est évasion.
Si le cours du récit nous était ainsi retracé, nous y verrions ce qu'on appelait naguère un roman « freudien » : une figuration à peine voilée, à peine déplacée, du thème œdipien, une version du roman familial, l'expression d'une névrose (réussie) de destinée.
Mais cela ne serait que le scénario du livre. Son charme très particulier émane d'autre chose : d'une véritable invention de l'auteur et du couple de ses héros. Ils sont dotés, nous est-il dit, du pouvoir de « rêver vrai », pouvoir acquis au terme d'un long apprentissage : un « je n'avais pas encore appris à rêver » scande le temps qui précède la pleine maîtrise de la découverte. Une fois ce pouvoir acquis, non seulement leurs rêves se donnent comme réalité (impression qu'il nous arrive à tous de connaître) et corrélativement la réalité est frappée de nullité, de précarité, mais ils font en même temps le même rêve, rêve où ils se retrouvent. Il y a une scène étonnamment troublante où ils découvrent pour la première fois ce pouvoir : l'un d'eux commence à raconter un rêve qu'il a fait où l'autre figure et l'autre en poursuit le récit sans s'apercevoir qu'il le poursuit, croyant n'obéir qu'au souvenir de son propre rêve. Ils peuvent se communiquer le rêve car ils communiquent dans le même rêve : unis par leur rêve, évoluant la nuit dans un même paysage, connaissant les mêmes aventures, ils sont aussi unis dans le même rêve. Ainsi se trouve renversée la formule courante : l'amour est un rêve. Ici c'est le rêve qui est amour, qui seul permet aux amants (mieux vaudrait dire aux aimants, en pensant au titre d'un livre composé en commun par Breton et Soupault, Les champs magnétiques) d'accomplir leur amour. Et, progressivement, par le rêve, c'est tout le passé qui leur est restitué, rendu visible « comme s'ils y étaient » : leur propre passé d'abord, puis celui de leurs ancêtres, finalement celui de toute l'espèce humaine. « Résurrection intégrale du passé », formule à prendre ici à la lettre. « Rien, rien n'est perdu », s'écrie la duchesse. Dans la conjonction du désir de rêver et du rêve de désir, l'un et l'autre portés à l'extrême, le vœu d'immortalité peut s'effectuer. Lorsque l'héroïne mourra, cessera pour le héros le pouvoir de rêver.
Ce trouble qui fut le leur devant la merveille d'un tel pouvoir, le lecteur l'éprouve aussi : pourquoi, se demande-t-il, le rêve qui me relie, par un jeu de miroirs indéfini, à tout un peuple d'ombres, qui fait resurgir les traces les plus lointaines du passé, qui me donne à voir l'invisible et met en scène l'univers, pourquoi est-il cantonné dans ma chambre obscure, pourquoi fleurirait-il seulement dans le jardin secret du « quant-à-soi » ? Pourquoi le rêve, au lieu d'être ma propriété privée, ne serait-il pas, en effet, partagé comme il l'est par ces élus ?
Si nous prenons comme axe de lecture le thème du rêve partagé (si, nous-même, lecteur, comme y invite toute lecture, nous partageons le monde désorientant des héros), alors nous ne sommes plus dans un roman populaire, moins encore dans un roman freudien, nous sommes en présence d'un roman proprement surréaliste, quelle qu'en soit la forme, on ne peut plus classique, d'écriture. Le livre de George Du Maurier nous apparaît comme la figuration naïve du surréalisme. Il nous porte, sans les détours de la rhétorique, au cœur de l'intuition – ou du fantasme – fondamentale d'André Breton.
Quand j'ai lu récemment ce roman, qui a ses amateurs passionnés1, j'ai cru comprendre pourquoi Breton avouait « un faible particulier » pour celui de ses livres intitulé Les vases communicants. Les vases communicants, si ce n'était pas seulement le titre d'un livre mais la métaphore centrale de Breton qu'on retrouve à l'œuvre dans les domaines très divers qu'il a explorés ?
Rêver vrai est ce qui guide son inspiration.
Entre Freud et Breton, c'est peu de dire que le principe des vases communicants a mal fonctionné.
Breton/Freud : les vases non communicants. Où faire passer la barre de séparation ?
On se souvient de l'« interview du Professeur Freud » (1922) rapportée par Breton avec une insolence drôle qui ne cache pas l'amertume (nous dirions : ambivalence) dans Les pas perdus : « Une modeste plaque à l'entrée, Pr Freud, 2-4, une servante qui n'est pas spécialement jolie, un salon d'attente aux murs décorés de quatre gravures faiblement allégoriques et d'une photographie représentant le maître au milieu de ses collaborateurs, une dizaine de consultants de la sorte la plus vulgaire... Je me trouve en présence d'un petit vieillard sans allure qui reçoit dans son pauvre cabinet de médecin de quartier. Ah ! il n'aime pas beaucoup la France, restée seule indifférente à ses travaux... Je ne tire de lui que des généralités comme : “Heureusement nous comptons beaucoup sur la jeunesse.” »
Mais, malgré l'accueil décevant, Breton, pourtant ordinairement prompt à abhorrer ce qu'il avait adoré, ne cessera jamais de proclamer sa dette envers Freud. Dans un questionnaire « Ouvrez-vous ? » (la porte à tel visiteur illustre), paru dans les années 50, à la question : « Ouvrez-vous à Freud ? », Breton répond : « Oui, avec une profonde déférence. » Le mot désigne bien la relation : avec déférence, faute de plus. Car Freud, de son côté, était on ne peut plus réticent à l'endroit des surréalistes. Il disait (dans une lettre à Stefan Zweig du 26 juillet 1937) les tenir, eux qui l'avaient choisi comme saint patron, pour des fous intégraux, ajoutant : « disons à 95 %, comme l'alcool absolu. » Nulle trace chez lui d'une quelconque reconnaissance pour le rôle essentiel qu'avaient joué les surréalistes dans l'introduction de la psychanalyse en France – où elle se heurtait à une solide résistance philosophique, psychiatrique, universitaire, médicale, franchement germanophobe et sournoisement antisémite. Pourtant, Freud n'était pas toujours très regardant au chapitre de ses ambassadeurs.
Le malentendu tient-il à des motifs contingents ? L'extrême distance de Freud vis-à-vis de toutes les tentatives de l'art moderne, sa réserve naturelle, son style de vie « bourgeois » et, en face, le défi, la provocation surréalistes et, plus particulièrement chez Breton, une volonté irritante de s'annexer, comme le collectionneur qu'il était, toutes les œuvres d'art ou de pensée avec lesquelles il entrait en résonance.
Au premier regard, on est tenté de penser que l'incompréhension n'était pas inévitable. Car, au moins du côté de Breton, les choses paraissent bien engagées. Mais il faut y voir de plus près.
D'abord, Breton a connu une expérience psychiatrique qui a été, je crois, décisive dans sa formation et dont on a sous-estimé l'importance. À vingt ans, jeune et négligent étudiant en médecine, déjà épris de poésie, il est affecté durant l'été 1916 au centre neuropsychiatrique de Saint-Dizier. Il y prend connaissance – une connaissance nécessairement de seconde main puisque aucun livre de Freud n'était alors traduit – de la méthode psychanalytique : libre association, analyse des rêves. Le choc, l'enthousiasme sont immédiats. En témoigne, entre bien d'autres signes, ce distique psychiatro-lyrique adressé à un ami : « Démence précoce, paranoïa, états crépusculaires / Ô poésie allemande, Freud et Kraepelin2. »
Mais, très vite aussi, la fièvre qui le saisit devant la découverte d'un nouveau monde où s'associeraient poésie et folie, qui éloignerait à l'infini les limites de ce qu'on nomme réalité, cette fièvre est tempérée par un autre constat également irréfutable. La détresse, parfois la déchéance physique des malades mentaux le frappent à jamais : « l'amère obstination des fronts, les paupières cernées, le regard chargé de cette supplication d'un secours impossible, inconnu. »
Quarante ans plus tard, avec une honnêteté qu'il faut saluer aujourd'hui où l'éloge de la folie passe allégrement outre la souffrance indicible du « fou », Breton reconnaîtra toujours active en lui cette attitude mixte d'attraction et de répulsion : d'une part, « vive curiosité et grand respect pour ce qu'il est convenu d'appeler les égarements de l'esprit humain », d'autre part, « souci de se prémunir contre ces égarements eu égard aux conditions de vie intolérables qu'ils entraînent3 ». Sans doute pensait-il à Antonin Artaud.
Là, dans cet aveu lucide, est la force – et la limite – de l'aventure surréaliste, dans ce qu'elle a de plus connu et de plus tangible : une activité intensive de prospection destinée à capter ce qui, par nature, échappe à la conscience. L'inquiétante étrangeté se mue en art de la surprise ; le dérèglement systématique de tous les sens – opération à haut risque, parfois sans retour – en programme de travail. On doit rendre hommage à cet effort pour déverrouiller l'homme mais on doit aussi se demander, maintenant qu'il y a dans la modification de la sensibilité ainsi obtenue un fait acquis, si les techniques surréalistes peuvent produire autre chose qu'une mimésis concertée d'un inconscient déjà figurable et déjà mis en mots. Création ou manipulation ?
Les mots sont libérés – ils « font l'amour » –, voire laissés à la dérive, mais les filets qui prendront les mots restent bien tenus en main. Pour évoquer l'inconnu, Breton use d'un style incantatoire, volontiers oratoire, il ne dédaigne pas les prestiges d'une belle langue dans la tradition des grands prosateurs. La souveraineté parfois hautaine de son langage ne sera jamais mise en défaut.
Très tôt, on a dénoncé chez les surréalistes un goût excessif du simulacre. Un groupe de poètes d'abord proche d'eux s'en détachera en intitulant leur mouvement, afin de bien marquer ses distances, Le Grand Jeu, face à ce qu'il appellera les « petits jeux de société » des surréalistes.
Mais la notion de simulacre est co-substantielle au surréalisme. L'art, l'artifice, le trucage viennent répondre à une expérience du simulacre bel et bien authentique, expérience qui, elle, n'est pas simulée.
Dans le parcours de chaque écrivain novateur, on trouve une expérience subjective qui déclenche sa mutation. Si, dans le cas de Breton, c'était celle du simulacre ? Breton, qui a cent fois retracé son itinéraire, était avare de confidences personnelles. Sur ses rencontres avec les poètes, les artistes, les livres, avec les lieux et les objets, comme sur l'histoire du mouvement avec lequel il veut confondre son propre destin, nous sommes bien informés. Mais il y a une rencontre plus intime et capitale, qui est moins celle d'un homme que d'une disposition proprement révolutionnaire de l'esprit – révolutionnaire en ce sens qu'elle renverse, accomplit la « révolution » de l'attitude normale. Breton s'y réfère à deux reprises dans son œuvre.
Dans Point du jour (1929) : « J'ai connu pendant la guerre un fou qui ne croyait pas à la guerre. D'après lui, les prétendues hostilités n'étaient, à une échelle très vaste, que l'image d'un tourment à lui seul infligé, encore qu'il ne sût dire à quelles fins » (mais, ajoute Breton, « nous étions beaucoup dans le même cas »).
Dans les Entretiens qu'il accordera en 1952 à la Radiodiffusion française, il se montrera plus explicite : « J'ai rencontré entre ces murs [Saint-Dizier] un personnage dont le souvenir ne s'est jamais effacé. Il s'agit d'un homme jeune, cultivé, qui en première ligne s'était signalé à l'inquiétude de ses supérieurs hiérarchiques par une témérité portée à son comble : debout sur un parapet en plein bombardement, il dirigeait du doigt les obus qui passaient. Sa justification devant les médecins était des plus simples : contre toute vraisemblance, il n'avait jamais été blessé.
« La prétendue guerre n'était qu'un simulacre, les semblants d'obus ne pouvaient faire aucun mal, les apparentes blessures ne relevaient que du maquillage et du reste l'asepsie s'opposait à ce que, pour en avoir le cœur net, on défît les pansements. »
Comme la plupart des hommes de sa génération, Breton reconnut dans la Grande Guerre essentiellement une duperie : « ce carnage injustifiable, cette duperie monstrueuse », ce sont ses mots. Ce qui a dû le troubler dans le cas évoqué, c'est, conjointement au délire d'interprétation, la négation systématique de la réalité : incarnation exemplaire d'un idéalisme assez souverain pour mettre en accusation le statut de la réalité. Tout le fameux « Discours sur le peu de réalité » qui inaugure la position doctrinale du surréalisme est en germe dans ce tour de passe-passe qui dénonce le réel comme semblant. Comme Peter Ibbetson rêve vrai, on pourrait dire de cet homme qu'aux yeux de Breton il délire vrai. Dans le même texte de Point du jour, il rend hommage à « ces créatures de doute assez éperdues, capables d'éprouver à chaque instant notre faculté de résistance à l'égard de ce qui passe pour être, pour rendre plus ou moins impossible ce qui n'est pas ».
Que cette brève rencontre avec le « malin génie » de Saint-Dizier ait eu valeur d'illumination, j'en vois une preuve dans un des tout premiers textes de Breton qui fait manifestement écho à l'épisode. On y retrouve en effet les mêmes termes – et même plus accentués – de simulacre, de mise en scène, d'imposture, de représentation. Mais cette fois, c'est un je qui parle, un je anonyme, comme si Breton prenait à sa charge, à la charge de tout Je, le détournement de sens (signification et direction) opéré par le malade, comme s'il y reconnaissait, dans une certitude anticipée, ce qui n'allait cesser d'orienter sa ligne de vie : l'affirmation, à poser en toutes circonstances, des prérogatives de l'esprit, du possible, face à l'appareil de mort qu'est en son fond la réalité – meurtre de l'imaginaire. Seul un excès d'imaginaire peut faire contrepoids à l'abus de pouvoir de la réalité.
Ce court texte s'appelle, significativement, Sujet4. Dressé sur son parapet, le jeune homme détourne les obus. Son omnipotence n'est pas, notons-le, celle d'un Dieu créateur : il est sujet absolu, mais détourneur, retourneur, il irréalise le monde, niant ce qui le nie. Il est à lui seul manifeste du surréalisme en ceci qu'il manifeste le surréel en dénonçant l'emprise du réel.
En ce temps fécond, Breton rencontre donc la triple expérience de la folie, de la guerre et de l'idéalisme à l'état pur, « sauvage ». L'important est que cette expérience soit conjointe : elle détermine une position militante et collective.
Il s'agit de faire front au réel par le détournement de sa fonction : réponse nécessairement marquée de défi. L'opération consiste à muer la réalité en un semblant qui annule les pouvoirs qu'elle s'arroge au nom de l'évidence fonctionnelle : il y a là comme un devoir d'insoumission à l'égard d'un principe de réalité qui prétendrait faire loi. La polémique, la contre-attaque, la provocation ne sont pas des accidents du surréalisme, ils lui sont essentiels. Mais l'opération de détournement n'aboutit pas à constituer, face à la réalité, une autre réalité – celle de la fiction, de l'art, de la poésie : en un sens, il n'y a pas d'œuvre surréaliste possible. Le procédé du « collage » qui articule autrement des fragments de réalité – ustensiles, objets, images et mots – restera sans doute le modèle de la manipulation, de la combinaison, de la production surréaliste.
Alors que Freud oppose à la réalité matérielle une « réalité psychique » où toute création, du fantasme à l'œuvre, prend son origine, le surréalisme n'affirme-t-il pas, dans sa négation même, le seul primat du réel ? Chez certains surréalistes, marqués par Dada, la négation prévaut. Chez d'autres, en particulier chez Breton – gardien, garant, principe unificateur du groupe – la négation, sous peine de se retourner contre le surréalisme lui-même, est nécessairement partie intégrante d'une visée plus large : l'abolition des antinomies. Parallèlement, le défi se fait croyance.
C'est la phrase fameuse du Second manifeste : « Tout porte à croire qu'il existe un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradictoirement5. »
Ici triomphe le principe des vases communicants : la négation devient négation de la négation, de l'antinomie, et même de la différence. Rechercher le lieu du non-contradictoire, y croire, coûte que coûte, tel est le programme proclamé.
Cette visée syncrétique est, à mon sens, à l'antipode de la visée analytique de Freud dont toute la pensée est axée sur l'inconciliable, sur l'infinie aptitude au conflit qu'il détecte au sein de la psyché. Quelle pensée est aussi continûment, aussi irréductiblement dualiste ?
Freud, dans ses longues années de formation de médecin « malgré lui », fut neurologue – un grand neurologue – plus que psychiatre. Il tolérait mal la pathologie ouverte, magnifiée : voir son allergie à l'égard, entre autres, d'un Dostoïevski. Et rappelons-nous comment il motive son rejet des surréalistes : eh quoi, ce sont des fous. On croirait entendre Descartes...
La première grande tentative théorique de Freud dans le champ de la psychologie et de la psychopathologie est une transposition géniale de la neurologie6. Après quoi, Freud ne parlera plus de neurones mais de chaînes de représentations, plus de barrières de contact mais de résistance, d'écoulement de l'énergie mais de processus primaire, de quantité mais de pulsion. Le modèle n'en reste pas moins le même. Libéré de son substrat neurologique avec la Traumdeutung, il demeure extraordinairement actif une fois déplacé dans le domaine mental : « trains de pensée » avec leurs voies, leurs aiguillages, leurs points nodaux, leurs trajets et entrecroisements, autant de figures et de termes qui évoquent aussi bien le système nerveux qu'un réseau ferroviaire. On peut même voir dans le cabinet de consultation du Pr Freud la transposition de son laboratoire d'observation et de recherche de neurologue. C'est un laboratoire de la psyché parce que la psyché est elle-même un laboratoire qui ne cesse de traiter les excitations qui lui parviennent, du dehors et du dedans.
Pourquoi accentuer ces évidences ? Pour tenter de saisir la divergence, dès le départ, des orientations de Freud et de Breton. Avancer qu'elle se ramènerait, en définitive, à celle du savant et du poète serait rabattre la question en invoquant des figures archétypiques. Ici d'autant moins acceptables que nous avons affaire dans les deux cas à des fondateurs qui, l'un et l'autre, ébranlent science et poésie.
J'ai évoqué ce qui avait pu cristalliser l'expérience princeps de Breton, celle qu'énonce Sujet, d'un trop peu de réalité du monde extérieur : paradoxalement, c'est parce que celui-ci n'est pas assuré de ses fondements qu'il se fait si contraignant, affirme la loi du « c'est ainsi, vous n'y pouvez rien ». Freud, aussi, était avare de confidences personnelles mais il n'est pas besoin de forcer sa réserve pour reconnaître à l'œuvre le désir qui l'anime : c'est le désir de savoir, assez intense, assez insistant en lui pour aller jusqu'au terme de son exigence et se muer en savoir sur le désir. Le livre inaugural – le Traumbuch, livre sur le rêve mais aussi livre-rêve, jusque dans sa composition, foisonnante et baroque – l'atteste à chaque page. La Traumdeutung, ce n'est pas seulement la thèse du rêve comme accomplissement de désir ; la Traumdeutung achevée, c'est la réalisation du désir de Freud : arracher au corps du rêve son secret. Et cela ne va pas toujours sans souffrance. On parle de travail, non de révélation, psychanalytique. Travail de vérité qui se porte au-devant d'une vérité en travail.
Quand Breton et ses amis s'intéressent au rêve, en consignent le récit et même, s'inspirant de la méthode freudienne, retracent, en exerçant le minimum de contrôle, les « associations » qu'il suscite, quel est en définitive le but recherché ? Accroître le champ de conscience, élargir l'espace du sujet, en faisant communiquer le sommeil et la veille. Ce qu'il attend de l'exploration du rêve, Breton l'indique clairement : « Interprétation, oui, toujours, mais avant tout libération des contraintes – logiques, morales et autres – en vue de la récupération des pouvoirs originels de l'esprit7. » Se libérer, refuser l'enfermement dans des limites, c'est là le vœu de tous ceux qui ont cherché dans le rêve, mais aussi bien dans les paradis artificiels ou la promesse d'un au-delà, les mirages d'un « ailleurs » ! Le surréalisme ne serait-il alors que l'avatar moderne de cette tradition ? Le culte des pouvoirs originels de l'esprit ne risque-t-il pas d'aboutir au spiritualisme et, en fin de parcours, au spiritisme ? Voir Jung. Le spiritisme, forme ultime du principe des vases communicants : entre les vivants et les disparus. De l'entrée dans le rêve comme médium à l'« entrée des médiums ». Mais n'instruisons pas trop vite le procès8, d'autant que Breton n'a jamais eu l'idée de choisir Jung pour « saint patron ».
La visée de Freud en tout cas est bien différente . à l'opposé de tout syncrétisme. Ce qu'il trouve dans le rêve, c'est assurément le pouvoir de la pensée (de la pensée, non de l'esprit) mais ce n'est pas l'affranchissement de toute contrainte logique ou morale. C'est même tout le contraire ! Côté « morale », le rêve n'échappe pas à la culpabilité, à la honte. Il est même parfois, quand il vire au cauchemar, sur moi, oppressant. Il confronte à toutes les figures de l'inceste. Il nous met face à face avec la tête de la Méduse. Quant à la logique, certes le rêve manifeste paraît lui échapper, n'être que fantaisie débridée. Mais les pensées du rêve, dans la complexité de leur réseau, dessinent une logique rigoureuse. Breton dit : « Trajectoire du rêve. » Freud, lui, lie en un seul mot rêve et interprétation : Traum et Deutung.
Breton n'ignorait pas, bien sûr, la distinction freudienne entre le manifeste et le latent. Mais cette distinction voit sa portée décisive s'estomper si on l'assimile à celle d'un discours falsifié, tronqué, et d'une vérité enfouie, intégrale. On en vient alors « à considérer hâtivement le texte manifeste comme un simple écran destiné à voiler la vérité du texte latent, façon naïve et combien répandue de distinguer un vrai réellement supposé de son expression trompeuse9 ».
Le rêve n'est donc pas pour Freud un autre monde qui, dans son foisonnement de représentations, viendrait doubler et enrichir celui-ci, par trop désolé. Il n'est ni surréalité ni sous-réalité, ni fantôme vague ni visitation de l'Esprit (le rêve n'est pas le songe). Il est lui-même produit d'un travail, et c'est ce travail seul qui retient l'attention de Freud. « On a longtemps confondu les rêves avec le contenu manifeste. N'allons pas maintenant les confondre avec un mystérieux inconscient », écrit-il à l'intention de Jung mais cela aurait pu être une mise en garde adressée au futur auteur d'Arcane 17. Non, décidément, Freud et Breton n'ont pas partagé le même rêve.
De Goethe, Freud reprend, précisément à propos du travail du rêve – mais c'est aussi vrai pour la formation de symptôme –, l'image du tisserand : « A chaque poussée de pied on meut les fils par milliers / Les navettes vont et viennent / Les fils glissent invisibles / Chaque coup les lie par milliers. » Ce que lie le métier à tisser, l'analyse le délie : elle tisse autrement. Mais – et c'est ce qui rend l'appropriation de la méthode freudienne si difficile, y compris par les psychanalystes – les fils entrecroisés conduisent quelque part parce qu'ils viennent de quelque part : il y a un « centre », un « ombilic » du rêve, cicatrice de ce que Guy Rosolato a nommé la relation d'inconnu. Tous les fils tissés par le rêve et la vie viennent se substituer à ce cordon originaire qui nous relie à la vie et à la mort
Nous paraissons nous être bien éloignés de notre héros de tout à l'heure. Mais non, ce « rêveur définitif », le merveilleux Peter Ibbetson, ne se laisse pas si facilement oublier, lui, l'homme de la mémoire immobile.
J'ai dit qu'il m'avait fait toucher du doigt la fonction privilégiée que remplissait chez Breton la métaphore des vases communicants. Cela, je le maintiens, mais j'ai eu tort de parler de métaphore car, là où il y a vases communicants, il ne saurait, par définition, y avoir de métaphore. Il n'y a pas alors en effet transport mais passage, il n'y a pas transformation de l'énergie mais égalisation des niveaux, il n'y a pas un autre mais le même.
Et c'est bien ce qu'a effectué le surréalisme : art non de la métaphore mais de la rencontre comme si la multiplication des images cassait le processus métaphorique, ramenait la métaphore, qui est perte, à la métonymie, qui est lien. Rencontre de deux objets que rien dans l'ordre de la nature, de la coutume ou de l'ustensilité ne destine à se rencontrer, rencontre de mots, d'images. Le surréalisme, disait Breton, supprime le mot « comme ». « Je demande à ce qu'on tienne pour un crétin (c'est lui qui parle) celui qui se refuserait encore, par exemple, à voir un cheval galoper sur une tomate. » Mais je demande (cette fois, c'est moi qui parle) si l'acte poétique n'est pas, à l'instar de ce qui advient dans le rêve, la métamorphose silencieuse qui opère au sein du même sujet et du même objet : l'invisible passe au visible, le trop vu à l'invisible et, si le cheval devient rouge (comme une) tomate, c'est parce que, en fonction de la logique du désir sexuel qui anime l'œuvre ou le rêve, il ne peut pas faire autrement !
Art de la rencontre, le surréalisme de Breton, et technique du passage. Breton les aimait, ces « passages » parisiens – Passage des Panoramas, Passage Vivienne... –, souvent cachés entre les immeubles, bordés de boutiques insolites et reliant entre eux secrètement des boulevards trop fréquentés. Il a lui-même jeté des passerelles entre les formes d'art les plus éloignées, constituant bien avant Malraux son musée imaginaire. Il s'est aussi trouvé, souvent annexé, d'innombrables précurseurs mais sans pouvoir s'assurer de descendants. Là encore, le contraire de Freud, toujours soucieux d'être le premier et très tôt conscient que la « cause », la « chose », serait transférée chez et par les successeurs. Une œuvre de pensée – qui est une métaphore – a des chances de survivre aux déménagements les plus brutaux. Un art de la rencontre et du passage connaît un destin plus précaire. On passe par le surréalisme, on n'en hérite pas.
Le principe (ne parlons plus de métaphore) des vases communicants s'applique dans les lieux très divers où Breton, la curiosité toujours en éveil, a conduit ses pas. Je crois qu'une enquête systématique nous le montrerait partout et constamment à l'œuvre, ce principe dont la Physique nous précise qu'il est « indépendant de la forme des vases mis en communication ». Et le fait est que, quelles qu'aient été la forme et la nature des « vases », Breton, toujours en quête de ce « point suprême » où les antinomies se résorberaient, a su mettre en communication les manifestations de l'esprit les plus hétérogènes.
– La pensée et le langage d'abord, dans l'invention de la pensée parlée, par la voie d'une écriture automatique, d'une parole proprement dictée qui conduit à postuler une « identification parfaite de l'homme à son langage ».
– Le déterminisme et la liberté, par le hasard objectif qui fait se recouper en un point précis la ligne des faits et la ligne du désir.
– La représentation mentale et la perception de l'objet dont le télescopage définit l'effet de surréel.
– La veille et le sommeil : « Dormir les yeux ouverts, agir les yeux fermés. »
– L'homme et la femme, par la glorification de l'amour fou (« il n'est pas de solution hors de l'amour »).
– Communication immédiate entre sujets parlants, pour peu qu'ils s'en remettent à la puissance du langage, se laissent aimanter par lui. Songeons aux nombreuses œuvres produites par Breton avec ses amis poètes, œuvres qui préfigurent le mot d'ordre : la poésie sera l'œuvre de tous.
– Communication voulue, espérée, enfin, entre poésie et politique, entre surréalisme et communisme. Mais celle-là, la réalité des faits, plus têtus que Breton, allait se charger de lui infliger un sanglant démenti. « Révolution », ce mot inscrit sur un mur de Mai 68, couplé à cet autre : « Soyez réalistes, demandez l'impossible », dit assez que l'espoir demeure.
Quel est le fil qui relie entre elles ces différentes attentes ? Notre héros de roman nous fait pressentir la réponse : c'est l'idée que l'objet perdu peut être retrouvé tel quel. Les innombrables trouvailles dont s'enchante ce rêveur actif qu'est le surréaliste sont en réalité autant de signes, de promesses d'une retrouvaille totale. Que nous confie Peter Ibbetson quand, du fond de sa cellule, il partage ses rêves avec l'aimée ? Il nous dit ceci :
« La réalité de notre étroite union, de notre vraie possession l'un de l'autre était absolue, complète, entière [...]. Quoique chacun de nous ne fût en un sens qu'une apparente illusion du cerveau de l'autre, l'illusion n'était pas illusion pour nous. C'était une illusion qui révélait la vérité. Comme deux amandes dans un même noyau, nous nous touchions par plus de points et étions plus près l'un de l'autre que tout le reste du monde (bien que chacun de nous fût dans un noyau séparé). »
Dans cette variante du mythe platonicien – chaque moitié cherchant et retrouvant sa moitié complémentaire qui lui assure l'unité –, Freud n'aurait pas de mal à déceler un fantasme de ré-union avec la mère – par-delà les murs de la prison symbolisant l'interdit –, fantasme niant la séparation, la castration et la mort inéluctable. Breton était un homme « entier », nous dit de lui Julien Gracq. Et après tout, où le principe des vases communicants peut-il mieux s'incarner que dans le liquide intra-utérin ?
Le rêve est accomplissement de désir, oui. Et tout l'effort de Breton et de ses amis a été de généraliser la formule, de ne pas laisser au rêve, comme produit du sommeil, ce monopole de faire passer la nuit dans le jour, de susciter un merveilleux du quotidien où se rejoignent l'homme couché et l'homme debout, l'homme qui dort et l'homme qui veille. Ce pouvoir d'émerveillement, le produit surréaliste – poème, tableau, voire simples mots qui jouent – peut le garder intact à condition qu'il coule d'une source vive.
Le paradoxe de la situation de Freud dans notre culture tient, pour parler vite, en ceci. Il vient simultanément nous dire que ce qui nous meut, tous, partout, toujours, c'est le désir inconscient ; il dénonce comme leurre de fausse maîtrise l'arrogance du Moi, cet « Auguste de cirque », qui, à l'instar d'un personnage de Cocteau, déclare : « ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur », il jette le soupçon sur le trop de confiance dans les prises du concept, du discours, de la raison. Mais, dans le même temps, il impose à ce désir, « noyau de notre être », le double sceau de l'impossible et de l'interdit. A-t-on assez remarqué que, lorsque Freud établit une sorte d'inventaire des destins des pulsions – refoulement, sublimation, etc. – il envisage plusieurs issues mais une, à coup sûr, est écartée : la pleine satisfaction ? Et, plus il s'avancera dans sa recherche, plus il sera conduit à renforcer, avec l'introduction du Todestrieb, la collusion du désir et de la mort.
Cette double affirmation – le sujet est désirant, l'objet qui le satisferait pleinement n'est pas – est si difficile à maintenir comme contradiction féconde qu'on voit inlassablement la psychanalyse s'engager :
– ou bien, au nom de la récusation de l'omnipotence, dans une éthique du renoncement, du compromis, voire de l'adaptation, qui laisse parfois un goût de cendre ;
– ou bien, et il y en a aujourd'hui des marques toujours plus nombreuses, dans la revendication, également impérative, d'une « jouissance sans entraves ».
Or, Freud ne se reconnaîtrait ni dans l'une ni dans l'autre. Car, pour lui, c'est précisément l'impossibilité de rejoindre et de posséder l'objet perdu qui conditionne la recherche de l'objet nouveau. Nous sommes voués à la métaphore : au travail psychique, au travail du rêve, au travail de la pensée, au travail de l'écriture, c'est-à-dire, en définitive, à un travail de deuil. La moindre création est le produit d'un deuil : une absence signifiée. La répétition, elle-même, n'est jamais du « surplace » car son paradoxe tient en ceci que nous répétons ce que nous n'avons pas vécu. La vérité est un mouvement, non une chose à posséder. Le désir de savoir restera chez Freud, tout au long, plus fort que le désir de connaître.
Freud est-il un héros de la désillusion ? Incontestablement, en un sens : il ne célèbre pas le rêve – il en dénonce, au contraire, la « surestimation », romantique ou mystique – mais en démonte les mécanismes ; jamais il ne glorifie l'amour fou, ni sage. « Scientifique », il analyse les « conditions » déterminant le choix d'objet d'amour. « Métaphysicien », il subordonne Éros à Thanatos. Illusion, la religion, illusion, la politique qui prétend assurer le bonheur, incarner l'utopie ; illusion même, le pouvoir de la psychanalyse, comme si nous n'avions d'autre choix que d'échanger un compromis névrotique contre un autre, moins coûteux. Seul l'art échappe au soupçon parce qu'il ne prétend pas donner le change, il se donne pour ce qu'il est : fiction. Il faut donc s'entendre ici sur le mot désillusion et peut-être lui préférer celui de désillusionnement qui suppose, comme le travail du deuil, un processus plus qu'un état. Rien en effet chez Freud qui évoque l'amertume des « illusions perdues ». Ce qui est récusé, c'est ce qui en impose comme fausse croyance en fournissant la réponse, ce n'est jamais la traversée, nécessaire, par le fantasme. Exemple : la « théorie sexuelle » édifiée par l'enfant a beau, eu égard aux données objectives, « se fourvoyer de façon grotesque », elle est qualifiée de « solution géniale », elle est « fondée en vérité ». C'est l'imagination, die Phantasie, qui structure la réalité. Sans doute notre époque a-t-elle tort de confondre la désillusion – qui peut être une relance du vrai, la brèche, ouverte, du refoulé – avec la clôture du désespoir.
Breton, lui, est l'homme de l'illusion délibérément maintenue. C'est pourquoi, sur le plan social, il ne peut véritablement rejoindre que la « révolution trahie » et ne peut admettre que la « révolution permanente ». Il se sentira proche de Trotski, l'exilé. Jamais il ne renoncera à sa conviction de jeunesse : l'alliance du « transformer le monde » et du « changer la vie », la symbiose du plus collectif et du plus singulier.
En ceci au moins, Breton et Freud se rejoignent : l'un et l'autre ne transigent pas.
Revenons pour finir – et pour m'embarrasser – au jeu « Ouvrez-vous ? ». À Freud ? La question n'aurait guère de sens posée à un analyste. Il y a longtemps qu'il lui a ouvert et que, grâce à lui, quelques portes verrouillées à l'intérieur ont cédé. Freud est déjà là, depuis le premier jour, semble-t-il à l'analyste ordinaire.
Et à Breton ? Breton, je ne l'enverrais pas promener, je lui demanderais plutôt, avec une « profonde déférence », à me promener avec lui, à mettre mes pas dans les siens. Pas perdus qui nous conduiraient peut-être par des passages cachés et, par un pont resté Neuf, place Dauphine. De cette place, pour lui lieu d'élection, Breton dit quelque part que « par sa conformation triangulaire, légèrement curviligne, et par la fente qui la bissecte en deux espaces boisés, [...] elle était à ne pouvoir s'y méprendre le sexe de Paris ». Ce que je préfère chez Breton, c'est l'évocation des lieux. On voit que ce ne sont pas n'importe lesquels. Il a nourri en rêveur du jour mon (notre) imaginaire avant que Freud n'édifiât en architecte notre (ma) pensée.
1 George Du Maurier, Peter Ibbetson, traduit de l'anglais par Raymond Queneau, Gallimard, 1946. Repris dans la collection « L'Imaginaire ».
2 Pour tout ceci, cf. le livre, beau et sobre, de Marguerite Bonnet : André Breton. Naissance de l'aventure surréaliste, José Corti, 1975.
3 Entretiens, Gallimard, 1952, p. 30.
4 On le trouvera dans le recueil d'essais sur Breton composé par Marc Eigeldinger, éd. de La Baconnière, Neuchâtel, 1970.
5 Mots soulignés par moi.
6 Le Projet de psychologie scientifique de 1895.
7 Entretiens, op. cit. Mots soulignés par moi.
8 Il a été intenté souvent. Avec modération et prudence par Jean Starobinski (« Freud, Breton, Myers », in La relation critique, Gallimard, 1970) qui a mis en évidence l'influence de tout un courant parapsychique (Myers, Flournoy) sur Breton. Avec hargne par Jean-Louis Houdebine (Tel Quel, no 71), dont le ton jdanovien ôte à mes yeux tout crédit à l'accusation portée.
9 Serge Leclaire, Psychanalyser, Le Seuil, 1968, p. 33.