LA CHAMBRE DES ENFANTS

En donnant pour titre à un numéro de la Nouvelle revue de psychanalyse « L'enfant1 », mon intention n'était pas d'ajouter un volume aux trente déjà parus de The Psychoanalytic Study of the Child. Le propos n'était pas d'établir le bilan de ce que la psychanalyse a apporté à la connaissance de l'enfant ; moins encore, de rouvrir une fois de plus le dossier des problèmes spécifiques (théoriques, cliniques, techniques) que pose la pratique psychanalytique quand elle s'applique aux enfants. Nous voulions inviter les psychanalystes à une interrogation plus radicale, les engager à réfléchir sur la référence qu'ils font tous – quelle que soit leur orientation – à l'enfant et à l'infantile.

Cette référence va tellement de soi que l'interrogation peut paraître étrange : la psychanalyse n'est-elle pas en son principe même, dans sa théorie comme dans sa pratique, animée tout entière par la croyance toujours confirmée que ce que nous appelons « adulte » – d'ailleurs avec de plus en plus de réticence2 – est de part en part modelé par les conflits, les traumatismes, les fantasmes, les désirs de l'enfant. Régression, fixation, répétition, refoulement, transfert, pas un concept freudien qui ne fasse appel à la survivance active de l'enfant en nous. Et pas un analyste qui, sous la plainte actuelle de son patient, ne cherche à entendre la détresse de l'enfant et sa jouissance secrète.

Rien là qui ne soit largement – peut-être trop largement – admis, bien au-delà du cercle de la psychanalyse et de ceux qu'elle influence directement. Rien qui n'inspire autant de pratiques familiales et sociales. S'il est vrai en effet, comme le veut la version « populaire » de la psychanalyse, que « tout se joue dans les premières années », la société adulte ne fera jamais assez preuve de sollicitude savante envers l'enfant. Puisque c'est l'enfant qui fait – et défait – l'adulte, il ne peut être que notre capital le plus précieux. Pas question de le laisser « dormir ».

On pourra différer sur les méthodes de gestion, l'accord sur le principe n'en sera que renforcé. Faut-il pratiquer une éducation autoritaire ou permissive, allaiter à la demande ou à heures fixes, faire couper le cordon ombilical par l'accoucheur ou par le père, commencer l'apprentissage de la lecture à cinq ans ou à cinq ans et demi, s'enfermer ou non dans la salle de bains... Il n'est pas un comportement concernant de près ou de loin l'enfant qui n'ait maintenant ses prescriptions.

Lorsque l'enfant paraît – et il n'en finit pas de paraître – chacun a donc son mot à dire. D'où des débats passionnés, comme ceux jadis des théologiens. C'est que la pédagogie, au sens large du terme, est devenue notre théologie. Et ces débats ne peuvent être que sans cesse repris, comme si l'enfant, par position, empêchait qu'on puisse avoir sur lui le dernier mot. Aux mots insolites des enfants, venus d'on ne sait où, porteurs d'inconnu et de nouveau, s'efforcent de répondre les discours des parents, discours flottants, aussi péremptoires que changeants au goût du jour, vite chargés d'incertitude et comme usés avant d'avoir servi. On dirait que l'enfant a pour fonction de déconcerter tout savoir sur lui. Serait-il le psychanalyste de notre quotidien ? L'adulte se sent sommé de répondre à l'enfant-question mais il redoute toujours que ses réponses ne portent à faux tant il est persuadé que les questions de l'enfant, elles, portent à vrai.

Peut-être en a-t-il toujours été ainsi dans le secret de soi. Mais des mutations profondes et récentes sont intervenues. D'une part, vis-à-vis de l'enfant, chaque instance sociale est désormais concernée : les grandes institutions longtemps déléguées à la fonction d'éduquer et d'instruire – la Famille et l'École – ne suffisent plus à la tâche ; c'est toute la société qui se proclame puéricultrice. D'autre part, nous assistons à un étrange renversement, particulièrement sensible dans le lent déclin, souvent décrit, du rôle de l'instituteur puis dans celui, actuel, du rôle de professeur. Ce n'est plus l'adulte qui institue l'enfant mais l'enfant qui enseigne l'adulte. Du moins l'adulte fait ce qu'il peut pour croire en la réalité de cette pédagogie inversée, déjà portée à son accomplissement, dans l'imaginaire, par le rêve du nourrisson savant3.

 

Les pratiques sociales qui concernent directement l'enfant mériteraient à cet égard d'être observées très attentivement car il est probable qu'elles constituent le domaine d'expérimentation privilégié du changement social. Soit, par exemple, la Justice. On pense communément que la création, relativement récente, de « juges pour enfants », de « foyers socioéducatifs », que toute la mise en place progressive d'un système d'éducation surveillée sont venues uniquement répondre au problème que posait à la société l'existence d'une enfance et d'une jeunesse « à l'abandon » de plus en plus nombreuses. Mais ce qui s'applique à l'enfant en tant qu'il ferait exception – par son « irresponsabilité » – à la règle commune, ce qui n'est d'abord destiné qu'à l'enfance comme âge (fragile) et comme état (de dépendance nécessaire) exigeant de la part des adultes des préoccupations particulières, ne tarde pas à se généraliser à l'ensemble du corps social. C'est ainsi qu'un des premiers de nos législateurs chargés de proposer des mesures cohérentes d'assistance à l'enfance abandonnée a été amené, par la seule logique de sa tâche, à fixer la règle tenue pour idéale de tout système pénitentiaire : subordonner la sanction à la rééducation4. Remonter, à partir du délit, le cours de l'histoire personnelle, chercher les conditions déterminantes de celle-ci dans ce que l'enfant a enduré, et « psychologiser » – finalement « psychiatriser » – la justice, c'est tout un. Une telle assimilation, ou un tel glissement, nous apparaît aujourd'hui comme une évidence tant elle est porteuse d'une conviction partagée : il n'y a de vérité que dans l'origine et l'origine est dans l'enfant. Que de cet enfant on fasse un « pervers constitutionnel5 », donc un criminel irrécupérable, ou qu'on voie dans son destin de victime l'image d'un « landau lâché6 » qui ne fera jamais qu'accélérer sa dégringolade, la conviction en cause demeure inentamée.

 

L'évolution et l'extension contemporaines de la pédagogie portent au plus manifeste le renversement que j'ai évoqué. La séparation entre l'état d'enfant et l'état d'adulte – séparation qui pouvait aller de pair avec des relations de bon voisinage domestique – était au principe de toute paideia : l'enfant, ce sauvage, qu'il fût bon ou mauvais, devait être dompté, dressé (en cas d'échec, redressé), « civilisé » pour être rendu civil et fait citoyen. L'éducation était moins acquisition de savoir que changement d'état. Or cette finalité n'apparaît plus. Nous prônons la « pédagogie des adultes » (étrange alliance de termes antagonistes qui fait fortune), nous exigeons une « formation permanente », au lieu de limiter comme naguère le temps de la formation aux « années d'apprentissage » qui devaient permettre à chacun de trouver et d'assurer son identité propre. Ces nouvelles pratiques ne se justifient-elles pas de l'idée que l'état d'adulte, loin de constituer un quelconque achèvement, est une perte, une lente déchéance, par rapport aux potentialités, supposées infinies, de l'état d'enfance ? L'origine est aussi notre modèle.

 

On dira que la psychanalyse est pour quelque chose dans cette évolution, qu'elle a elle-même cédé toujours davantage, alors que les autres disciplines, suivant le mouvement inverse, s'y refusaient, au vertige des origines, non seulement en remontant toujours plus avant dans le temps mais en assimilant l'« archaïque » au « plus profond ». Bien des analystes soutiendraient même que, s'il y a eu progrès depuis Freud, on le doit à ceux (à celles surtout, filles ou mères...) qui ont osé s'aventurer dans le monde de l'enfant, soit en l'observant toujours plus minutieusement du dehors, soit en l'explorant dans son intérieur le plus retranché. La curiosité analytique semble s'être déplacée de la chambre des parents à la chambre des enfants : qu'est-ce qu'ils fabriquent là-dedans ? Comme si c'était là que se jouait la scène réellement originaire...

Les tenants de l'analyse d'enfants ne considèrent-ils pas celle-ci comme un mode d'accès privilégié à l'inconscient : la nouvelle « voie royale » ? Alors que le rêve n'est qu'une formation, une production de l'inconscient – élue par Freud comme modèle de toute autre – nous assisterions en pénétrant dans la chambre mentale de l'enfant à la formation même de l'inconscient.

Or une telle conception peut être contestée. Elle doit l'être même tant en raison des présupposés épistémologiques dont elle est porteuse que du fait de l'expérience. Car l'analyse d'enfants, si précoce soit-elle, ne nous rend nullement contemporains de la « conception » et de la « naissance » de l'inconscient (serait-ce là le fantasme de scène primitive propre aux analystes ?) ; elle ne nous fait pas découvrir un être plus simple mais une autre complexité ; elle nous montre moins à l'œuvre les pulsions à l'état brut ou les affects sous une forme rudimentaire qu'une logique aussi sophistiquée que la nôtre mais dont diffèrent les opérations et, pour une part, les objets.

La psychanalyse ne peut donc qu'effectuer la même révision, déchirante ou pas, qu'a connue voici quelque temps l'ethnologie : la pensée sauvage n'est pas une pensée primitive ; ou encore : s'il y a incontestablement une élaboration progressive des processus secondaires, elle ne se développe pas pour autant à partir des processus primaires ; les lois qui régissent le fonctionnement primaire de la pensée et celles qui en régissent le fonctionnement secondaire ne cessent de coexister et de s'opposer. Paradoxalement, c'est la psychanalyse d'enfants qui devrait nous délivrer, plus radicalement que la psychanalyse d'adultes, de l'« illusion archaïque ».

Néanmoins, de cette illusion les analystes demeurent preneurs. Et ils ne peuvent pas ne pas l'être. La référence à l'infantile est en effet, redisons-le, le ressort même, le présupposé fondamental, de leur travail. Mais cette référence nécessaire risque aussi de devenir, pour employer la formule de Bachelard, un « obstacle épistémologique », autrement dit une forme particulière de résistance de l'analyste, qui entre en résonance avec celle de l'analysé : voilà l'enfant que vous avez été ; voici l'enfant (le vôtre) que je suis...

Qu'on veuille bien mesurer à cet égard la distance qui nous sépare de la visée freudienne. Quand Freud cherche à mettre en évidence la névrose infantile, d'une part, il ne la confond pas avec une affection névrotique qui se serait effectivement actualisée dans l'enfance ; d'autre part, il la reconstruit, selon la formule canonique, à partir de la névrose de transfert. La démarche est rétroactive et délibérément partielle : le tout de l'enfant, si l'on peut dire, n'intéresse pas Freud qui n'entend saisir que les éléments déterminants dérivés de l'infantile. Fragments d'archéologie, non résurrection intégrale du passé. Et pourtant cet enfant « construit » par Freud, nous pouvons fort bien, nous lecteurs, comme le fait remarquer André Green, nous le représenter7. Il fait partie de la famille, ce petit Hans, avec ses chevaux redoutables et sa girafe chiffonnée ! Et chacun pourrait peindre un « portrait de Dora » petite fille. Alors que la multitude des enfants indexés à la Hampstead Clinic ou l'enfant que le génie de Melanie Klein a plongé dans le chaudron mythique, ils n'ont guère d'existence, avouons-le, que psychanalytique.

La leçon est d'importance et elle est double. D'abord, à se maintenir aux aguets de ce qui se passe dans la chambre des enfants – qu'on reste planté à la porte ou qu'on y fasse intrusion – on risque fort de n'entendre que le bruit de son propre discours intérieur8. Ensuite, et surtout, le fantasme des origines, qui sous-tend électivement la recherche de l'analyste comme, notons-le, il anime celle de l'enfant, conduit de proche en proche, par une pente régressive quasi irrésistible, à rabattre l'originaire sur l'origine pour incarner finalement celle-ci dans une réalité. Que cette réalité soit conçue comme matérielle – l'« environnement précoce » – ou comme psychique – les « fantasmes archaïques » – ne change rien à l'affaire.

 

Aucune culture ne peut se passer d'un mythe des origines qui lui sert à expliquer l'organisation de son monde. La nôtre le chercherait-elle, ce mythe, dans l'enfant réel ? Ce n'est pas qu'elle célèbre, comme on le dit trop vite, le culte de l'enfant-roi ; car elle sait maltraiter les enfants, psychiquement et physiquement, comme une autre. Mais elle tend à faire de l'enfant sa cause. C'est en ce sens que j'ai pu dire tout à l'heure que tout débat le concernant avait une allure théologique.

 

Qu'on n'aille pourtant pas conclure de ce qui précède que la rencontre de la psychanalyse avec l'enfant – même s'il s'agit toujours d'une rencontre plus ou moins forcée par l'une des parties – n'ait eu que des effets négatifs ! J'hésiterais même à faire tout à fait miennes les critiques, pourtant solidement argumentées, qu'on trouve ici et là adressées à l'observation dite « directe » de l'enfant. Bien sûr, comme toute observation, elle n'a rien de direct ni de neutre9 ; elle est sous-tendue par des hypothèses, ou des préjugés, elle est souvent à son insu si imprégnée de la théorie qu'elle est censée valider qu'elle ne confirme à l'arrivée que ce qui était donné dès le départ. Bien sûr encore, elle passe abusivement du comportement observé à l'affect ou même au processus intrapsychique sous-jacent que ce comportement exprime à nos yeux. Or, qui nous assure que ces pleurs soient de chagrin, que cette séparation soit un deuil, ou que le retrait du sein signifie une « castration orale » ? Et, plus encore, quand on parle, par exemple, comme on le fait partout, d'une « relation symbiotique mère-enfant », ne projette-t-on pas dans un comportement qui n'est nulle part observable (pas même in utero) un fantasme maternel ou un fantasme rétroactif de l'adulte-enfant qui aurait fait cette idée sienne ? Quel observateur armé du savoir psychanalytique serait aujourd'hui capable du scrupule attentif, discret et affectueux dont fit preuve, voici plus de trois siècles, un Heroard auprès de « son » enfant, plus qu'un autre royal10 ?

Il y a plus grave : à se vouer à l'étude du développement – qu'il s'agisse de celui des fonctions du moi, des mécanismes de défense, des stades libidinaux ou même des organisations fantasmatiques –, la psychanalyse privilégie nécessairement l'ontogenèse et risque alors de faire retour à ce qu'elle a pourtant largement contribué à ébranler : l'idée d'un individu qui construirait progressivement son monde avec, pour tout équipement, celui que lui programme la Nature, et, pour tout apport, celui que lui procure l'environnement.

Ces réserves faites, la rencontre avec l'enfant, dans la réalité sensorielle de son corps et de ses mouvements, peut être, pour le psychanalyste (aussi), mutative. Oui, on ne peut que rêver l'enfant mais l'enfant réel ne donne-t-il pas mieux à rêver qu'un autre ? Il suffira de penser ici à Winnicott. Sans prétendre, comme l'indique à tort le titre d'un de ses ouvrages, qu'il soit allé de la pédiatrie à la psychanalyse, je suis sûr qu'il n'aurait pas, s'il n'avait tout au long de sa vie maintenu son rendez-vous avec les petits, découvert comme il l'a fait toute une aire du fonctionnement mental. Seulement, voilà : Winnicott n'observait pas les enfants ; on peut même dire qu'il ne les interprétait pas non plus, sachant, dans sa pratique plus visiblement que dans sa théorie, laisser venir le sens et aussi respecter leur non-sens. Pour être plus exact, disons qu'il interprétait à sa façon. Car on ne peut pas ne pas interpréter l'enfant. C'est même, dans les premiers temps de l'existence, une condition de sa vie, parfois de sa survie : une mère doit plus même que répondre aux besoins de l'infans, elle doit les deviner. De son côté, l'enfant n'en est pas moins, d'entrée de jeu, interprète. C'est de cet écart entre les deux interprétations que Winnicott a tiré parti. Aussi bien ne pratiquait-il pas la psychothérapie de l'enfant, mais avec lui. L'écart fait jeu. L'espace intermédiaire facilite le langage qui n'est pas mettre ses mots dans la bouche de l'autre.

Entre la chambre des parents et la chambre des enfants, il n'est pas mauvais qu'il y ait un couloir. Et chacun sait que les enfants adorent jouer dans les couloirs.


1 Numéro 19, 1979.

2 « Y a-t-il encore des adultes ? » demandait déjà, il y a une trentaine d'années, Georges Canguilhem (Conférence au « Collège philosophique » qui n'a pas été, à ma connaissance, publiée en volume).

3 On notera que c'est précisément celui qu'on nomma « l'enfant terrible » de la psychanalyse – Ferenczi – qui a le premier rapporté (ou rêvé ?) les rêves du « nourrisson savant ».

4 Je fais allusion ici à La Rochefoucauld-Liancourt, président du Comité d'extinction de la mendicité créé en 1790 par l'Assemblée constituante. Liancourt écrit : « La nouvelle législation distinguera le crime commis dans l'âge mûr de celui échappé à la jeunesse imprudente. » Et ailleurs : « Il est temps de reconnaître et d'enseigner partout qu'une punition qui n'améliore pas et que celle qui peut corrompre sont criminelles. » Il y a un lien de conséquence entre les deux énoncés. Cf. Jehanne Charpentier, Le droit de l'enfance abandonnée. Son évolution sous l'influence de la Psychologie (1552-1791), P.U.F., 1967.

5 Cette représentation classique de l'enfant fut érigée en entité psychiatrique par Dupré au début de ce siècle.

6 Cf. in N.R.P., no 19, l'article de Jean-Michel Labadie qui porte ce titre.

7 Cf. A. Green, « L'enfant modèle », N.R.P., no 19.

8 Comme le montre l'admirable récit de Louis-René des Forêts, La chambre des enfants, dans le recueil qui porte ce titre, Gallimard, 1960.

9 Il est vrai qu'il n'y a plus guère que des psychanalystes, ces parias de la communauté scientifique, pour adhérer au positivisme. Certains ne s'autoriseront à parler de l'angoisse de castration que du jour où elle sera quantifiable.

10 Cf. le Journal de Jean Heroard sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII dont des extraits, présentés par Hélène Himelfarb et par Michèle David, ont été publiés dans le no 19, déjà cité, de la N.R.P.