MÉLANCOLIE DU LANGAGE

Ces mots de Freud pour décrire le travail du deuil : « La tâche est accomplie en détail, avec une grande dépense de temps et d'énergie d'investissement et, pendant ce temps, l'existence de l'objet perdu se poursuit psychiquement. » J'y vois la définition de la parole en analyse, d'une mise à l'épreuve qui ne peut s'effectuer, douloureusement, que là, pas ailleurs (la littérature, aussi loin qu'elle aille dans la dispersion, la fragmentation, la discontinuité, l'errance, garde le souci d'une forme qui assure un salut éphémère). Dans le détail, dans l'infime, dans le pas à pas des restes, la parole, quand rien ne la commande que sa poussée propre, reconduit à l'objet perdu pour s'en détacher. Cela tout au long de son trajet. Tout au long et pas seulement au terme. L'entrée en analyse inaugure la défaite de l'union.

 

Se séparer, se disjoindre de l'objet et de soi, se déprendre du pareil au même, mesurer sans cesse l'écart entre la chose possédée et le mot qui la désigne et qui, la désignant, dit d'abord qu'elle n'est pas là. Cet écart, nous allons, à son tour, tenter d'en faire une chose. Nous allons chercher des preuves qu'il aurait pu, qu'il aurait dû, ne pas se produire, qu'il nous a fait subir un préjudice que nous n'avons pas lieu de tolérer. Nous allons porter plainte contre toutes les séparations dont nous avons été victimes. Nous ne nous lasserons pas de les fixer dans le temps : un départ, une mort, une négligence – autant d'abandons, autant d'offenses. Nous leur donnerons figure et lieu : une maison immobile et ses odeurs, qui ne sont plus ; un regard de mère, qui s'est porté ailleurs (le pire : au-dedans d'elle-même, où nous n'étions pas) ; n'importe quel petit rien qui nous était le tout qu'il nous fallait.

Ces plaintes, en forme d'accusation ou de prière, cette prétendue remémoration n'ont qu'un objet : donner réalité, consistance, à un avant, un avant absolu.

Nous pouvons admettre qu'il n'a jamais existé pour de bon, cet avant. C'est pourquoi le mot de nostalgie qui prétendrait cerner le mouvement qui l'appelle ne nous convient pas. Nous voulons bien concéder que nous n'avons pas connu de terre natale et qu'aucune mémoire ne saurait donc nous la faire rejoindre ; que nous ne toucherons pas non plus de terre promise et qu'aucune allégeance ne peut nous y faire aborder. Pourtant la certitude d'une chose sans nom nous accompagne. D'une chose qui se déclarerait d'elle-même, telle qu'elle est. Si elle n'est ni notre origine ni notre avenir, elle demeure notre horizon permanent. Elle seule assure la tension de la parole en séance, qui se porte aux extrêmes.

 

Les mots « impropres, imparfaits, impuissants à... incapables de... » (comme la sexualité, le langage vient au petit homme trop tôt ou trop tard ; comme elle, il trouble le vivant). Comment se dispenser de cette plainte ? Elle est nécessaire. Celui qui l'ignorerait méconnaîtrait aussi le deuil du langage et, par là, il se détournerait une fois pour toutes de la chose absente et ne trouverait dans les mots que des substituts sans y chercher malgré tout l'empreinte de la chose.

Sans doute faut-il avoir porté la plainte contre le langage, au-delà du soupçon jusqu'à la haine, pour pouvoir lui accorder quelque confiance, se fier à son mouvement et même aimer ses contraintes, l'inflexible syntaxe.

 

Car le langage n'est pas prise : il ne saisit rien de la substance du réel, pas même le moindre prélèvement. (La peinture, oui, et la musique qui, disait Schumann, « permet de s'entretenir avec l'au-delà ».) Mais il n'est pas non plus renoncement ; il ne consent pas à avouer : « Ceci n'est pas pour moi. » Il est dans sa nature même d'aller vers ce qui n'est pas lui. Puisqu'il est né de la perte et qu'il n'a rien qui soit à lui, son appétit est énorme ! Il peut, il doit, pour vivre, tout « incorporer » jusqu'au corps et plus que lui : il séduit mieux qu'un sexe, il émeut plus profondément que les larmes, il convainc plus fort qu'un coup de poing, il blesse, il endort, il assomme... il a tous les pouvoirs. Dans ce mouvement qui le porte de la maîtrise, de la magie, à la conscience de sa vacuité essentielle, il va osciller entre le triomphe maniaque et la mélancolie. Mais la mélancolie révèle sa nature, la manie seulement son effort.

C'est pourquoi nous ne devrions pas opposer ce qui pourrait, sans trop de mal, être mis en mots et ce qui serait voué à l'indicible. Car, dans l'opération de langage même, est inscrite l'impossibilité de satisfaire son exigence. Le non-accomplissement du vœu est en lui mais le vœu est sans limites. En se portant justement là où il défaille, le langage réalise son échec. Il est à la fois un deuil qui se fait et un deuil qui ne s'achève pas. Que dit le « rien à dire » sinon le refus, hébété, têtu, de ce travail de deuil à quoi l'« objet perdu », la « chose sans nom », la « vérité sans phrase » nous livre ? Il n'y a pas plus de parole pleine (ou vide) que de silence comblant (ou plat).

 

Un langage ignorant la perte qui le fait être et l'anime, un langage convaincu d'énoncer le vrai ne renverrait en fait qu'à lui-même. Croyant que, sans lui, les choses seraient muettes, il se confondrait avec l'éloquence. Et plus l'éloquence (qui pourrait être celle d'une poésie qui s'enchanterait d'elle-même) sera assurée de ses pouvoirs, plus dure sera la chute. Le « beau parleur » qui s'aime dans ses mots fera un grand déprimé.

 

L'informatique n'est pas mon fort. Est-ce l'incompétence qui motive ma répulsion ou autre chose ? Je vois, dans le triomphe annoncé de l'ordinateur, le langage et la langue humiliés.

À l'autre extrême, son complément : l'exaltation (à grand renfort de mots...) du « préverbal » – des échanges, effusions, communications mère-infans, corps à corps.

Ici et là, une même méconnaissance. Comment leur faire entendre, à ces bons apôtres de l'avant et de l'après, la mauvaise nouvelle que porte un langage sans fin ni finalité, qui ne se propose ni l'expression ni la communication ? (Ce sont là ses retombées, non sa raison d'être.)

Gamin, j'ai goûté quelque temps à la préhistoire. Silex, bronze m'ennuyaient. Ce qui m'attirait chez ces hommes lointains, mes frères, c'était, avec leurs peaux de bêtes, l'énigme qu'ils me posaient : qu'est-ce qui avait bien pu les pousser à parler ? Ce ne pouvait être un besoin, comme celui de manger ou d'avoir chaud. Alors quoi ? Là-dessus, je n'ai pas varié, je me dis qu'ils ont inventé pour rien, pour rien qui pût leur être utile, une langue (simultanément langue – langage – parole) et que cette langue, nécessairement, leur était étrangère. Elle était sans rapport avec leurs gestes ou leurs cris, avec leurs signaux, avec tout ce qui les faisait déjà s'exprimer et communiquer. Elle rompait avec leurs corps. Je jurerais qu'ils n'ont pas « inventé » le langage pour se parler mais pour parler avec l'inconnu : était-ce la mort ? étaient-ce nos dieux ?

 

Qu'indiquent les griefs que nous formulons à l'encontre des mots ? Là, comme ailleurs, un immense amour déçu : la folie de tenir, l'acharnement à retenir, la conviction de détenir la chose même.

Jamais les mots, jamais mes mots, ne seront miens. Mais il faut avoir voulu qu'ils le deviennent pour reconnaître qu'ils n'appartiennent à personne et qu'alors, étant sans possesseur ni maître, à jamais étrangers, en eux je puis me perdre et me trouver.

 

« L'ombre de l'objet tombe sur le moi. » Sans cette ombre, sans cette chute, le langage est bruit étale, non lumière.

 

C'est quand les mots nous manquent, comme quelqu'un, que la parole, comme l'amour, nous vient. Elle cesse alors d'être plaintive, revendiquante, persécutée, elle ne proclame plus ce qui lui fait défaut, elle y trouve sa ressource infinie.

 

Pour rester en relation avec la chose, il faut que le moment soit venu de défaire le lien avec l'objet (fin d'analyse). Pour se permettre de rêver, d'abord consentir à l'éloignement que procure le sommeil. La parole qui ne vient de nulle part et ne s'adresse à personne met apparemment l'ordre du langage en sommeil et pourtant elle fait dire, par mille voix qui, parfois, se rejoignant à mon insu, en feront une, ou presque, dans l'oscillation de l'étranger et du propre, dans la précarité d'un « j'ai dit cela, moi ? c'est donc ça ».