Rien ne m'autorise à traiter, fût-ce en quelques notes vouées par leur objet même à se contredire, de la traduction. Mon expérience de traducteur est trop mince, trop sporadique, elle n'est plus actuelle. Or, comme pour l'analyse – dont chacun peut discourir, dont c'est un miracle qu'il soit parlé dans ce qu'elle est effectivement – l'expérience est la condition requise. Non suffisante, bien sûr, mais nécessaire : il faut être dedans, d'une manière ou d'une autre. Il faut faire l'épreuve de l'étranger (selon le beau titre, hölderlinien, d'Antoine Berman) et, cette épreuve jamais close, la connaître dans la langue. Il faut des langues subir la tyrannie. Traduire en effet, ce n'est pas, comme on aimerait le croire, passer de sa langue, dite « maternelle », à une langue dite « étrangère » pour revenir à la première. Cet aller et retour de touriste pourrait s'effectuer sans larmes et aussi sans l'excitation qui anime le vrai voyageur. Le traducteur, je le vois d'abord comme un être en souffrance : il a perdu sa langue sans en gagner une autre. Mais j'imagine aussi son plaisir qui tient peut-être en ceci : le langage serait assez puissant pour l'emporter sur la diversité des langues. Comment le traducteur pourrait-il garder quelque confiance dans sa tâche sans la conviction folle qu'il peut rejoindre un avant Babel ? Mais c'est après qu'il se situe, pas moyen pour lui de l'oublier.
Car traduire est une opération qui modifie, coupe, mutile et aussi bien ajoute, greffe, compense, qui altère par nature le tissu vivant. Un traducteur opère. Autant qu'il le sache et le veuille : la restitutio ad integrum n'est pas à sa portée. On dit que la qualité maîtresse du chirurgien est, à chaque instant, la décision. Décider, le traducteur ne fait que cela : le choix des mots, l'ordre des mots, l'agencement de la phrase, le rythme, l'accent porté sur telle conjonction, tel adjectif... Ne pas confondre une traduction « soignée », médicalement prudente (primum non nocere...) et une traduction opérée, la seule à pouvoir être opérante.
Seulement, ce que doit décider le traducteur, il lui semble que ce sont toujours des compromis. Il se voit allant de compromis en compromis, d'à-peu-près en à-peu-près, il n'a pas d'autre choix. Il peut vaincre une difficulté, c'est-à-dire, dans son cas, la contourner, il n'en triomphe jamais. Exclus, ces moments d'exaltation que connaît un auteur. Au mieux, pour lui, une fois le travail terminé, les points de suture posés, un « ça peut aller, c'est à peu près ça ». Le traducteur sait qu'au compromis qu'il a adopté on peut en opposer un autre qu'il aura peut-être envisagé lui-même puis écarté. Le traducteur doit être doué d'une capacité infinie d'être triste : il n'a pas le droit de jouer de ses mots à lui, il n'a pas le pouvoir de restituer les mots de l'autre. Injustice de son sort : plus son intimité est profonde avec la langue étrangère, plus il demeure en elle, et moins il se sent les moyens de refranchir la frontière. Qui n'a rêvé, traduisant, de mettre un terme au séjour par la seule solution acceptable : reproduire tel quel le texte original ? (L'édition bilingue réalise quelque chose de ce rêve.)
Une formule présomptueuse désigne à mes yeux le traducteur moins infatué qu'oublieux de ses limites : « traduction définitive ». Il arrive qu'un écrivain indique sous le titre d'un de ses livres « texte définitif ». Cela signifie non qu'il considère son ouvrage comme sans défaut mais qu'il a décidé de ne plus y apporter de retouches. Mais une traduction est dès le départ retouche. Venant après, opérant sur un texte déjà produit, elle ignore ce temps où les mots se cherchent et parfois se trouvent pour dire, pour toucher, ce qui n'est pas en mots, ce qui est sous les mots. Le traducteur, par position, ne prend pas part à ce mouvement qui fait l'écriture : il est réduit à mettre des mots à la place d'autres mots, qui non seulement appartiennent à une autre langue, ont une autre consistance, une autre matérialité, d'autres résonances, un autre sens latent – que le locuteur peut oublier mais dont le mot reste porteur – mais viennent marquer un trajet de pensée que nous ne pouvons que présumer. Un auteur pense dans sa langue, il y a tension (« ce n'est pas ça que je veux dire »), il n'y a pas de hiatus. Le traducteur, lui, réside dans ce hiatus. Aussi, pour s'en dégager, va-t-il être attiré en amont, du côté de la pensée, se demander « qu'est-ce que l'auteur a voulu dire ici ? » et, comme il lui faut sans certitude répondre à la question, le voilà conduit malgré lui vers le commentaire inavoué ; ou bien il va s'en remettre aux énoncés, acceptant leur opacité. L'esprit ou la lettre, cette alternative odieuse qu'ignore l'auteur, le traducteur y est soumis sans pouvoir échapper à sa condition, celle d'un scribe des énoncés qui a renoncé à atteindre, même par procuration, la place, il est vrai toujours incertaine, d'un sujet d'énonciation.
L'obsession guette toute écriture mais ne fait que la guetter. La traduction rend nécessairement obsessionnel. J'ai beau savoir, traduisant, que le mot le plus simple – et surtout le plus simple... – n'a pas d'équivalent parce qu'il n'est pas une monnaie convertible, savoir que Phantasie n'est pas fantasme, ni pulsion Trieb, que Wunsch n'est pas désir ou vœu ou souhait, que der Dichter n'est pas le poète, et, à la limite, que Brot ou bread n'est pas pain, je reste fasciné par l'impossible du mot juste. Écrivant, je peux aussi connaître ce souci, jusqu'à la paralysie. Mais le motif en est bien différent. L'écrivain, et pas seulement le poète, est l'homme de la nomination (qu'il soit digne ou indigne de ce pouvoir est une autre affaire). Son « référent » reste la chose. Il est l'enfant du langage, ceci dans une double et paradoxale acception : le langage le précède et il doit l'inventer. En lui l'infans et le scriptor se rejoignent. Le fantasme de dire, de toucher, « pour la première fois » l'anime. Le « mot juste », c'est alors, essentiellement, qu'il soit juste pour lui, d'une justesse tout interne, dans une adéquation à... il ignore à quoi. Si on le somme de préciser, il répondra : à ce que je pense ou à ce que je perçois, à mon souvenir ou à ce que je rêve, ou à la phrase, ou à la tonalité de l'ensemble, mais sans être dupe de sa réponse forcée. En vérité, l'illusion que la chose peut s'accomplir, venir tout entière non se représenter mais se présenter dans ses mots, l'habite : elle commande son désir d'écrire.
Pour lui, à l'horizon, pas de dissociation entre ses mots et la chose, et, dans le présent, pas de dissociation entre le langage et sa langue : celle-ci peut tout dire. Ses pouvoirs sont sans limites, si réduit qu'en soit le vocabulaire, si rigides qu'en soient les règles syntaxiques. Si l'écrivain cesse d'en être convaincu, il cesse aussi d'écrire. Mais, tant qu'il écrit, c'est lui qui se sait en défaut par rapport à la langue : il s'accuse, tel l'amoureux inquiet devant l'objet aimé qui lui échappe, de ne pas savoir « trouver les mots qui... » (preuve qu'ils existent dans le trésor de la langue), il peut se faire mille reproches, d'être vague ou abstrait, disert ou précieux, trop clair ou trop obscur, il peut éprouver la honte de reconnaître dans ce qu'il croyait être sa propre voix le son d'autres voix admirées. Jamais, et quelle qu'elle soit, il ne porte plainte contre sa langue, sauf dans les moments de constat amer de sa propre impuissance.
Pour la traduction, l'expérience est inverse : une fois déporté dans la langue étrangère, voici qu'invariablement il la trouve plus « riche », plus « nuancée », plus « imagée », plus « musicale » que la sienne, qu'il y perçoit une profondeur de sens que sa langue aurait perdue. Oui, sa langue lui apparaîtra sans chair, squelettique, exsangue au regard de celle en qui le langage est venu maintenant s'incarner. De là, l'idée, prudemment avancée par Berman à un détour de son livre, que « le moteur de la pulsion traductrice » pourrait bien être la haine de sa langue maternelle. Faudra-t-il faire du « schizo » (voir Wolfson) plutôt que de saint Jérôme (voir Larbaud) le saint patron des traducteurs ?
Deux théories seraient seules capables de délivrer le traducteur de son tourment : l'une qui ferait de nos langues dans leur diversité, leur dispersion et leur devenir, des dérivés, des rejetons d'une seule langue commune ; l'autre qui assimilerait les langues à des codes complexes de signaux. D'un côté, la croyance archaïque en une langue originaire, moins universelle que sacrée, dont les langues actuelles seraient les dialectes profanes ; de l'autre, la célébration moderne (faut-il dire « postmoderne » ?) de l'informatique. Discuter du bien-fondé de ces conceptions – opposées en ce que la première exalte le langage et la seconde le disqualifie – laisse le traducteur indifférent, tout simplement parce qu'elles sont l'une et l'autre également contredites par son travail, par sa passion. Pour lui, l'absolu, c'est le « dialecte » : ce n'est pas seulement chaque langue vernaculaire qui lui apparaît comme irréductible à une autre, mais la langue de chaque auteur dans l'usage qu'il en fait. L'idée, grandiose, d'une « versatilité infinie » des langues peut séduire tout un chacun sauf celui qui se voue jusqu'au vertige à discerner la différence et l'écart – d'une langue à l'autre et, au sein d'une langue, ce plus de sens qu'une œuvre peut donner aux noms communs, comme si, dans la folie du traducteur, il n'y avait que des noms propres...
Le traducteur, une plaque de verre dont le seul office est de laisser passer la lumière ? un messager, un go between qui transmet le message et d'autant mieux peut-être qu'il ignore tout des intentions de l'émetteur et des attentes du récepteur ? Ces images qui, sous des formes diverses, ont beaucoup servi paraissent s'imposer. Les traducteurs eux-mêmes les reprennent à leur compte, mettant leur point d'honneur dans l'humilité, opposant au sempiternel reproche de trahison leur idéal de fidélité. Débat lassant et pourtant inévitable. Du temps que je travaillais avec des traducteurs – dans la position si confortable, là comme ailleurs, du « superviseur » – combien de fois me suis-je entendu répliquer : « Vous m'aviez engagé à suivre le texte au plus près et voici maintenant que vous jugez mon travail trop littéral par souci d'exactitude. » Ou : « Vous m'aviez encouragé à prendre des risques et voici que vous me reprochez d'interpréter, par souci de bien dire. » C'est vrai : comment échapper à la contradiction, à cette tension qui fait l'impossible du métier ? Choisir la langue de départ, c'est peu ou prou malmener la langue d'arrivée ; préférer celle-ci, c'est sacrifier celle-là. Je ne réside ni dans l'une ni dans l'autre, nous dit le traducteur ; je suis entre les deux nécessairement.
Raisonnement imparable. Et pourtant je ne me résous pas à le faire mien car ses conséquences sont trop souvent atterrantes pour le lecteur que je suis. Qu'est-ce que risque en effet de produire le go between professionnel, ce résident entre deux langues ? une troisième langue que personne ne parle et n'entend (dont les « traductions simultanées » des congrès nous fournissent un échantillon). Pour moi, « faux-sens » et même « contresens » décelés dans une traduction sont péchés véniels. Mais pouvoir dire : ça sent la traduction, cela, c'est rédhibitoire. L'invocation bien intentionnée du « métissage des cultures », du « brassage des langues », ne change rien à l'affaire. Les odeurs de traduction, c'est comme les odeurs de cuisine : ça coupe l'appétit et ôte au mets sa saveur.
Qu'est-ce donc que traduire ? Émigrer, oui, cela est sûr, mais émigrer dans sa langue. Vivre à nouveau l'exil en elle, renoncer à l'illusion, qui a pu être la nôtre, que nous en étions propriétaires et maîtres, pouvions en disposer, comme d'un bien, à notre gré. Traverser cette épreuve d'apprendre une langue que nous connaissons déjà – la nôtre – et, dans le même mouvement, se laisser déposséder de ce savoir, de cet usage, de ce commerce tranquille.
Traduire (transférer) : moins changer de langue que changer sa langue et, en elle, retrouver l'étranger du langage. En émigrant, permettre enfin la migration des mots.
Toutes les langues sont étrangères. Toutes volent d'un monde à l'autre.