À quoi tient le charme de la Gradiva ? Déjà une hésitation pointe quand on écrit ce mot « Gradiva ». Que désigne-t-il au juste ? Le récit de Jensen ou celui de Freud, qui redouble le premier plus qu'il ne l'interprète ? Le marbre du musée Chiaramonti ? Le fantôme que poursuit un jeune homme qu'effraient les femmes de chair ou Zoé Bertgang dont le prénom signifie « vie » ? Comment pourrions-nous séparer la « fantaisie pompéienne » du commentaire savant, comment pourrions-nous disjoindre la sculpture qu'un vieil auteur, inspiré ce jour-là, a sortie de l'oubli et l'histoire qu'il a inventée, histoire qui a charmé Jung puis Freud puis les surréalistes puis tant d'autres et qui n'a pas fini, souhaitons-le, de gagner des lecteurs ? Le héros, le docteur Norbert Hanold, nous dit Jensen, avait suspendu un moulage du bas-relief dans son cabinet d'archéologue ; le docteur Sigmund Freud en avait placé un au pied de son divan d'analyste : ses patients immobiles tenaient donc sans cesse sous leur regard cette démarche inimitable. Gradiva, celle qui avance, tel le dieu Mars gradivus allant au combat, mais c'est ici au combat de l'amour. Et Gradiva rediviva, celle qui revit et va donner vie, forme, objet au désir. Quelle promesse pour les hystériques de la Berggasse, quelle illusion pour chacun de nous !
C'est Jung qui a recommandé à Freud la lecture de Gradiva. Nous sommes en 1906. Aucun nuage alors, aucun conflit entre les deux hommes qui se connaissent à peine (seulement quelques lettres échangées). Freud ne résiste pas au charme de la nouvelle ni à celui de Jung. Très vite, pendant ses vacances d'été, comme saisi par la même impulsion contagieuse qui avait conduit Jensen à raconter son histoire et Norbert Hanold à entreprendre son voyage, il écrit son commentaire, qui sera publié l'année suivante pour inaugurer une série intitulée Schriften zur angewandten Seelenkunde, série destinée à étendre le champ d'application et par là l'audience de la psychanalyse1. Jung le félicite dès réception du volume : « Très honoré Monsieur le Professeur, votre Gradiva est magnifique. Je l'ai lu d'un trait. »
La psychanalyse aimait en ce temps-là faire la preuve, pour elle-même, pour le public, que ses trouvailles n'étaient pas insensées, que l'imagination, la « fantaisie » du Dichter atteignait, par d'autres voies souvent plus courtes, plus intuitives, la même contrée. Et quelle joie ce devait être de découvrir un auteur, très probablement ignorant de la jeune science, rendre sensible, comme en se jouant, qu'on revient toujours à ses premières amours (formule que Freud aimait à citer en français) et à même de confirmer, mais sur un mode à la fois narratif et visuel, que nos actes les plus déraisonnables sont dictés par des impressions aussi persistantes qu'oubliées de notre enfance et que des détails infimes – ici une démarche singulière, la position d'un pied – décident du choix de l'objet d'amour. Des notions difficiles à admettre pour la raison, comme celle de refoulement, ou des processus complexes comme ceux que suppose la formation du rêve et du délire, sont, sous une forme littéraire, rendus manifestes sans qu'il soit besoin d'argumenter, de fournir preuves et contre-épreuves. Oui, tout est là, visible, décrit avec précision et avec une sorte d'ingénuité : la nouvelle de Jensen est comme une expérience naturelle capable de convaincre profanes et récalcitrants. Avec elle, sans doute, la psychanalyse n'« avance » pas – Freud n'apporte guère dans son commentaire d'idées nouvelles, il est le premier à en convenir – mais, et c'est peut-être un bénéfice plus grand, elle y retrouve illuminé ce qu'elle a péniblement conquis. On dirait que la Gradiva met ses pas dans les siens et que du coup la science laborieuse acquiert la grâce, la légèreté d'une jeune fille malicieuse et riche du seul savoir auquel aimerait prétendre la psychanalyse : le savoir d'amour.
Lieu de la scène : Pompéi. Freud le connaît bien par les livres. Puis il l'a visité en 1902, non en voyage de noces comme les « uniques Auguste » et les « adorables Grete » mais avec son frère Alexander ; il n'y passe pas moins, nous rapporte Jones, des « moments enivrants ». Sur la difficulté pour Freud d'atteindre Rome, lui-même et ses commentateurs nous ont largement éclairés. Sur le trouble qui le saisit à l'Acropole d'Athènes, nous n'ignorons pas non plus grand-chose. Dans ces deux lieux sacrés, l'image du Père était au rendez-vous. Mais à Pompéi – serait-ce un site maternel ? – apparemment pas d'angoisse, pas d'Unheimlichkeit ou de trouble de mémoire. C'est que la mémoire y est heureuse, c'est que l'étrange et le familier y font bon ménage. On y imagine un Freud joyeux et pour une fois, tel Zoé Bertgang, conforme à son nom, un Freud émerveillé, disert le soir à l'Albergo et tout confiant dans les pouvoirs de l'analyse. Ainsi donc il est bien vrai que le passé peut être tout entier conservé, que pour un peu on pourrait croiser les habitants de l'ancienne petite cité et leur faire la conversation mi en grec ou en latin mi en allemand, dans une langue d'avant la confusion des langues. Ici, les revenants sont aimables plus que redoutables. Ici pas de morts exigeant qu'on leur rende des comptes et qui vous font honteux et coupable. Simplement un accident de la Nature, une éruption violente surgie des entrailles de la Terre, a arrêté dans leur mouvement des hommes, des femmes, des enfants et ce sont eux dont l'existence paraît dès lors accidentelle. Les voici, ni tout à fait morts ni tout à fait vivants, mais en suspens dans le temps, pour un instant, et que cet instant dure une seconde ou deux millénaires est sans importance. On peut, sans forcer la note, se représenter Freud alors au milieu de son âge confondre – à l'instar du jeune Norbert Hanold ou du vieux Jensen, à cette heure chaude de midi où la vapeur de l'air dissout les contours des formes, efface les frontières du rêve et de l'éveil jusqu'à rendre à la vision son mystère – quelque visiteuse avec telle ou telle de ses patientes, Irma, Emma, Dora ou même avec Gisela, son amour d'enfance, sa Gradiva à lui, restée, en suspens, à Freiberg, sous l'écran et dans l'écrin (et l'écrit...) du souvenir, pour l'éternité.
La passion de Freud pour l'archéologie est chose avérée2. Sa collection d'antiques, sa bibliothèque (demeurée toujours plus riche en ouvrages d'archéo- que de psychologie), la fréquentation, dès l'enfance, de la Bible illustrée de Philippson en sont les signes les plus notoires. Cette passion, Freud la partage avec la plupart de ses contemporains. Schliemann, l'« inventeur » de Troie puis de Mycènes, est un des héros culturels de l'époque. Il l'est pour Freud à un double titre : d'abord pour avoir fait resurgir d'une antiquité lointaine et presque mythique des cités enfouies et aussi pour avoir confié qu'il fallait chercher dans ses premières années l'origine de sa vocation pourtant tardive (Schliemann fut longtemps un marchand3). Ainsi se conjuguent parfois l'archaïque de l'humanité et celui de l'individu.
La métaphore archéologique est séduisante : elle satisfait, au risque de les confondre, l'attrait des origines et la passion des profondeurs ; et surtout elle donne à croire que, de fragment en fragment, de reste en reste, de ruine en débris, tout le perdu peut être ramené à la lumière du jour. Aussi bien, tout au long de son œuvre, des lettres à Fliess aux « Constructions », Freud cède-t-il à cette séduction. Mais, semble-t-il, toujours avec quelque réserve, comme si la métaphore en question portait trop d'évidence et qu'il convenait, s'agissant du psychisme, de lui donner une orientation bien particulière, bien différente en tout cas de celle d'un Schliemann.
On se souvient, par exemple, que dans les Études sur l'hystérie, alors que s'impose déjà l'idée de stratification psychique, de couches superposées, ce sont des archives en désordre qu'évoque Freud, à savoir des inscriptions, rébus et hiéroglyphes, chiffres et lettres, non des objets, fussent-ils fragmentaires. Archives à déchiffrer, à classer, à reconstituer, lacunes à cerner, langues mortes à traduire. Champollion au-delà de Schliemann. Et même quand l'analogie avec l'archéologie est la plus forte, même quand Freud va jusqu'à confondre le travail de l'archéologue et le sien, à assimiler leurs outils – pioches, pelles et bêches – et leur visée – déterrer une demeure détruite et ensevelie –, il oriente toujours la comparaison dans le même sens : saxa loquuntur. Les pierres, oui, mais sous condition qu'elles parlent ! Autrement dit, en psychanalyse, nous n'aurions jamais affaire à une résurrection intégrale du passé – ce qui était le vœu et sans doute la folie de Schliemann toujours prêt, on le sait, à donner quelques coups de pouce et de pioche pour rendre plus convaincante la « résurrection ». Si celle-ci, aux yeux de Freud, est exclue, ce n'est pas seulement par un scrupule soucieux de ne pas trop avancer dans la voie d'une reconstruction qui fait nécessairement violence à la réalité. C'est surtout parce que le passé, et même le plus lointain, archaïque ou infantile, est toujours du passé présent et donc jamais un matériau brut qu'il suffirait de faire apparaître, en s'entourant de précautions, pour le retrouver tel quel. Si tentante que soit l'image de l'enseveli et de l'exhumé, elle est fausse. Le refoulé n'est pas l'enseveli, l'enfoui maintenu à la fois intact et inerte ; il n'échappe pas à l'action du refoulement, force active qui dissimule, déforme et n'a jamais fini d'être à l'œuvre dans le présent. Et ce qu'on nomme le retour du refoulé n'est pas une résurgence au grand jour, car ce retour s'effectue par des voies indirectes, compliquées, différentes de celles qui ont produit le refoulement. L'analyse – d'où son nom – n'est pas simple exhumation ; qu'elle interprète ou reconstruise, elle opère sur des éléments disjoints, elle remanie un passé, lui-même aussi loin, aussi profond qu'on aille, déjà soumis à des remaniements : déjà fiction. Rien de moins proustien que Freud : le temps n'est pas « perdu » et pourtant il ne saurait être « retrouvé ».
La fameuse proposition : « L'inconscient ignore le temps » a fait dire bien des sottises. Oui, il est hors du temps linéaire, irréversible, secondarisé, il se soucie comme d'une guigne de nos repères chronologiques, il brouille les époques – chacun de nos rêves en témoigne –, il peut faire du passé notre avenir, du futur notre mémoire et du présent parfois un instant d'éternité. Mais il n'échappe pas pour autant à toute expérience du temps et à ce qui en est sans doute le noyau : l'expérience de la perte et de l'absence. L'inconscient, ce sont les temps mêlés, ce n'est pas de l'intemporel.
N'est-ce pas ce qu'illustre l'admirable représentation de la Ville éternelle dans Malaise dans la civilisation ? « Imaginons, écrit Freud, qu'elle ne soit pas un lieu d'habitations humaines mais un être psychique aussi riche et aussi lointain, où rien de ce qui s'est une fois produit ne se serait perdu et où toutes les phases de son développement subsisteraient encore à côté des anciennes4. » Eh bien, ce qui nous serait alors accessible, ce n'est pas une ville, ce n'est pas la Rome de la République, de l'Empire ou de la Renaissance, c'est un assemblage et pour ainsi dire un « collage » de villes, une multiplicité de villes qui ferait coexister l'étrusque et le moderne. Deux choses nous retiennent dans cette image. En un sens Freud fait sienne, et en poussant l'hypothèse à l'extrême, l'idée d'une conservation sans perte du passé mais, soulignons-le, il paraît limiter cette conservation à celle des monuments, temples, palais, statues, etc. Il se montre donc plus archéologue qu'historien : la trace, plus que le cours, des événements l'intéresse car l'événement, pour lui, c'est la trace. Mais surtout, et justement parce que rien n'est effacé, l'idée de la résurrection d'un temps est inconcevable, notre mémoire nous rend contemporains d'époques fort distantes, notre « être psychique » est simultanément infans et adulte, grand saurien et grand savant, et, quand nous marchons dans Rome, nous ne pouvons discerner si nous sommes hier, aujourd'hui ou demain et si l'hier est celui du Forum ou de la papauté. C'est une Rome surréelle à la Max Ernst que laisse entrevoir la comparaison du Malaise.
On ne gagnerait rien à vouloir définir strictement la relation entre psychanalyse et archéologie. Mieux vaut lui laisser son statut de métaphore improbable. Freud lui-même oscille dans ses jugements. Tantôt il réduit l'analogie à une fantaisie, et même à un « frivole amusement ». Tantôt, et cela dans un de ses tout derniers écrits, il voit dans le psychanalyste le frère jumeau de l'archéologue : « Son travail de construction ou, si l'on préfère, de reconstruction présente une ressemblance profonde avec celui de l'archéologue qui déterre une demeure détruite et ensevelie ou un monument du passé. Au fond il lui est identique, à cette seule différence que l'analyste opère dans de meilleures conditions5. » Ces conditions plus favorables étant que l'analyste, lui, a affaire à des matériaux vivants que ne cesse d'actualiser la répétition dans le transfert et qu'il n'existe jamais, en ce qui concerne l'objet psychique, de destruction totale. En somme, l'analyste serait un archéologue heureux.
En tout cas, à Pompéi, il l'est et il ne peut que prendre un plaisir extrême quand l'histoire de la Gradiva lui est contée. Mais Pompéi est l'exception. Comme l'écrit Laurence Kahn, « Pompéi c'est beaucoup mieux que Troie, peut-être beaucoup mieux que Rome. Point n'est besoin ici de se gratter la tête devant chaque petit reste, en se demandant avec inquiétude à quelle strate il peut appartenir et si la hâte de fouiller n'a pas conduit à la confusion des niveaux archéologiques [...] À Pompéi, c'est la ville même qu'on a exhumée. Il n'y a pas lacune au sol6. » Exhumer la ville même : le profond remonte à la surface, le disparu se fait visible, le passé est l'actuel. Quand la chose même est présente, la place est libre pour halluciner ! Pour que Norbert, l'archéologue fou, hallucine sa Gradiva, pour que Freud hallucine sa psychanalyse en cette archéologie-là, où règne la concordance.
Des concordances, le texte de Jensen fournit à chaque instant l'occasion d'en trouver. Freud n'en établit pas l'inventaire mais il ne cesse d'en relever et manifestement cela l'enchante. Une fois posée l'analogie, qui anime tout le commentaire freudien, entre le refoulement et l'ensevelissement de Pompéi, cette « disparition-conservation du passé », c'est toute une série d'autres correspondances qui s'imposent et qui viennent heureusement aplanir toute difficulté théorique et pratique : entre le refoulement et le retour du refoulé – « le refoulé, lors de son retour, surgit de l'instance refoulante », ce qu'illustre à point nommé une gravure de Félicien Rops –, entre l'investigation du délire et son traitement, entre la cure d'amour finement conduite par Zoé et la méthode cathartique, entre la vie psychique de l'individu et les stades de développement de l'humanité, entre le psychanalyste et l'écrivain. Mais toutes ces concordances resteraient sans effet, demeureraient théoriques, générales, d'une excessive simplicité, si elles n'étaient dans le cours même du récit, à chaque instant, suggérées par mille signes discrets, insistants et légers comme la démarche de la Gradiva (et c'est là le talent de Jensen : ce n'est pas l'auteur qui insiste, ce sont les signes, dans leur double entente ; Freud, qui les souligne, est nécessairement plus lourd). À chaque pas, le lecteur en découvre, sans qu'il ait besoin de recourir à quelque traduction de symboles : tout ici parle de soi-même, le canari dans sa cage, le chasseur de papillons, la musca domestica, le lézard qui s'attrape par un nœud coulant, l'archéoptéryx, l'oiseau moqueur (il y a un délicieux bestiaire dans la Gradiva) et même les noms propres. Tout ici est lumineux, de cette lumière vaporeuse qui baigne les choses d'un voile assez souple pour qu'il ne soit pas nécessaire de l'arracher ou de le déchirer, assez fin pour ne rien recouvrir et pour aiguiser au contraire l'acuité du regard.
De là, de ce réseau à la fois subtil et transparent de concordances, émane le charme. Mais ce qui en accentue l'effet, ce qui garantit la douce prise qu'il exerce sur nous, tient à un motif plus singulier. Le plaisir des concordances n'est si vif que parce qu'il vient répondre à une discordance première, première parce que sexuelle, figurée par la démarche de la Gradiva, démarche qui n'est qu'à elle, démarche qui est une énigme. Soutenir comme on l'a dit et redit qu'il s'agit, dans la fascination qu'exerce sur Norbert la position érigée du pied, d'un cas de fétichisme semble bien réducteur. Ou alors il faudrait donner au fétichisme une large extension, ne pas le limiter à une fixation sur tel ou tel détail du corps : il faudrait pouvoir parler non de fétichisme du pied mais de fétichisme de la jeune fille. Car Gradiva, c'est la jeune fille (ce qui est sans doute devenu pour nous et peut-être a toujours été un mythe, une représentation imaginaire). En elle, pour un instant précaire – la jeune fille vire si vite à la vieille fille, Zoé Bertgang ne l'ignore pas, d'où sa hâte à conclure –, s'incarne une fragile alliance des contraires, toute d'harmonie et de tension. Jensen sait le montrer quand il esquisse le portrait, tant physique que moral, de son héroïne. Dans le mouvement qui l'anime, se reconnaît aussi bien « l'aisance légère de la femme qui marche d'un pas vif et l'air assuré que donne un esprit en repos », elle plane au-dessus du sol tout en le foulant avec fermeté : dans son regard on peut déceler « une réelle aptitude à bien voir les choses et un paisible repliement sur ses pensées ». Des indications comme celles-ci, qu'on trouve dès les premières lignes, ponctuent le récit. Sur un mode mineur, elles suggèrent, comme peut le faire la répétition de quelques notes dans une fantaisie musicale7, une contradiction mais toujours mobile, jamais figée : le miracle d'une statue qui bouge... Elle est pour Jensen, dans la séduction pour Norbert Hanold, dans l'effroi, la vie même et la jeune fille autre... « Le charme simple et naturel d'une jeune fille, charme qui semblait être l'inspiration de la vie elle-même. » Ce sont là les mots, simples aussi, de Jensen.
Inévitablement les psychanalystes, en se saisissant à leur tour du récit, allaient en proposer d'autres, sans pourtant que ces mots-là parviennent à rompre tout à fait le charme, comme si Zoé Bertgang parmi les docteurs gardait, tels les lézards et les papillons de Pompéi, le pouvoir de leur échapper. Girl = phallus : l'équation symbolique posée par Fenichel8 et reprise par Lacan est incontestablement, dans le cas de la Gradiva, pertinente. Elle éclaire toute l'affaire : les investigations de Norbert, ses craintes et ses émois, le mystère entretenu et dévoilé de Zoé et, bien sûr, sa démarche. Serge Viderman, récemment, a su montrer, en suivant le texte au plus près, comment la Gradiva représentait non pas « la femme phallique ou châtrée mais bien phallique et châtrée9 ».
Il est remarquable que Freud, dans son commentaire, ne se soit pas engagé dans cette voie. Sans doute – le titre qu'il a donné à son écrit (Délire et rêves) en témoigne – n'était-ce pas son propos, délibérément limité. Mais d'autres motifs ont dû intervenir. Que la Gradiva ait pu exercer un tel attrait sur lui – on a pu parler de « coup de foudre » – ne tient pas seulement au lieu de la scène ni même à l'action qui s'y déroule, avec la double identification qu'elle autorise : avec Zoé, l'amour médecin, et avec Norbert mû par le désir incoercible d'aller y voir. Des représentations plus intimes ont joué. Tout amoureux de la Gradiva, tout fervent de Freud se doit de lire les pages perspicaces que Wladimir Granoff a consacrées au souvenir écran, au fantasme, de Freud, à la fois dans sa structure et ses ingrédients, que la rencontre avec le récit de Jensen a certainement réveillé10.
Mais si Freud s'est interdit d'« analyser » la Gradiva, en revanche il aurait bien voulu analyser Jensen ! La psychanalyse, écrit-il à l'occasion d'une deuxième édition, « demande à savoir à partir de quel matériel d'impressions et de souvenirs l'écrivain a construit son œuvre ». Ayant pris connaissance de deux autres nouvelles de l'auteur, il n'hésite pas : Jensen avait une sœur avec qui il a connu dans l'enfance une « relation pleine d'intimité » ; cette sœur était très certainement morte ; on pourrait même supposer qu'elle était affectée d'une malformation, sans doute d'un pied bot11... Et Freud s'emploie à obtenir de Jensen confirmation de l'hypothèse.
Les lettres de Jensen à Freud contredisent quelque peu la légende voulant que Jensen se soit montré réticent face aux questions de son interlocuteur12. La seconde lettre en particulier décrit avec finesse, et avec modestie, les circonstances qui ont favorisé la composition du récit. C'est seulement dans la troisième et dernière lettre que Jensen oppose un non ferme : « Non, je n'ai pas eu de sœur. » Encore se montre-t-il conciliant puisqu'il confie avoir éprouvé un sentiment amoureux pour une amie d'enfance morte prématurément. Mais Freud aurait voulu davantage.
Qui fait preuve ici de la plus grande méconnaissance ? Est-ce Jensen quand il répond que « l'ensemble n'a rien à voir avec une expérience que j'aurais vécue au sens habituel du mot » pour ajouter aussitôt : « c'est de part en part une fantaisie ; elle s'avance sur une arête pas plus large qu'une lame de couteau, d'un pas somnambulique. C'est au fond ce qui se produit dans toute création littéraire13. » Mais ne serait-ce pas plutôt Freud qui se comporte dans la circonstance plus en détective qu'en analyste quand il entend, d'une part, retrouver dans les données réelles de l'enfance la cause première d'une élaboration imaginaire et, d'autre part, faire attester par l'aveu de l'intéressé que là se cache bien le noyau de vérité, la seule pierre qui parle sans mentir, tout le reste étant déformation, dissimulation, embellissement ? Ce n'est pas seulement alors tout ignorer de la création littéraire14, comme le lui suggère aimablement Jensen, mais aussi bien tout oublier du travail du rêve, du travail de l'inconscient, c'est-à-dire du trajet des représentations, et par là même du travail de l'interprétation. Plus retors, Jensen aurait pu d'ailleurs soumettre à son tour son inquisiteur à la question : à quelles expériences infantiles remontait donc le plaisir intense que Freud avait pris à lire cette fantaisie et à s'en rendre maître ?
Jensen ? Jones le confond avec un homonyme danois. Quant à James Strachey, il a des mots très british pour le définir (en une note de deux lignes) : « A North German playwright and novelist, respected but not regarded as of very great distinction. » Et il qualifie la nouvelle d'« anecdote ingénieuse, rien de plus15 ». Même condescendance dans le jugement que porte Octave Mannoni16 : « On peut trouver un certain agrément à la lecture de cette idylle démodée. »
N'est-ce pas là emboîter le pas à Freud qualifiant, dans sa Selbstdarstellung, la Gradiva de Jensen de « petite nouvelle sans grande valeur par elle-même17 » ? Seulement, cette appréciation sévère, il la porte en 1925, rétrospectivement, en un temps où il ne veut plus rien devoir à Jung. Peut-être aussi gardait-il quelque rancune à Jensen – Freud n'oubliait rien – pour ne pas s'être montré un « analysé » plus docile. Mais c'est à mon sens une raison plus forte qui peut justifier la distance prise vis-à-vis du plaisir trouvé à lire et à réécrire à sa manière la Gradiva, en allant jusqu'à la résumer18. En vingt ans, Freud a pu mesurer tout l'écart entre Pompéi et Vienne, entre Norbert Hanold et lui ; l'idylle consommée entre l'archéologie et la psychanalyse s'est effectivement démodée. La cure n'est plus une cure d'amour : la haine, la violence, la mort l'habitent ; la répétition du même est désormais souffrance, blessure irréparable plus que retrouvaille enjouée du vert paradis des amours enfantines. Et le siècle, lui aussi, se revêt de couleurs noires.
La psychanalyse ne ressemble plus alors, ni dans les traits ni dans l'allure, à une jeune fille. La voici qui se reconnaît, comme si elle se rapprochait sur le tard de sa lointaine ancêtre, dans le visage inquiétant, foncièrement discordant, de la sorcière. Si elle a perdu de son charme, la Gradiva, elle, a su garder le sien. Les pierres cesseraient-elles de nous parler, elle n'en serait pas moins toujours pour nous celle qui avance, celle qui éveille, donne vie à l'inanimé.
1 Cette série parut de 1907 à 1928. Elle comporte vingt monographies. Freud y publia aussi en 1910 son Souvenir d'enfance de Léonard de Vinci. Bien qu'il ait déclaré, dans le texte de présentation de la collection, qu'elle était ouverte à des chercheurs de toute obédience, ce sont principalement des psychanalystes (Abraham, Jones, Rank, Pfister, etc.) qui y ont contribué. (Cf. S.E., vol. IX, p. 248.)
2 Cf. Lydia Flem, « L'archéologie chez Freud », in L'archaïque (Nouvelle revue de psychanalyse, no 26, automne 1982).
3 Sur le destin fascinant de Schliemann, cf. H. Schliemann, Ma vie, Éd. Correa, 1956 ; Emil Ludwig, Schliemann de Troie, Nouvelles Éditions latines, 1947, et surtout la pièce de Bruno Bayen, Schliemann, Épisodes ignorés, Gallimard, 1982.
4 S. Freud, Malaise dans la civilisation, P.U.F., 1972, p. 13.
5 « Constructions dans l'analyse » (1937), in Résultats, idées, problèmes, vol. II, P. U.F., 1985.
6 L. Kahn, « Une ruine en son absence », in L'écrit du temps, no 11, 1986.
7 Ein Phantasiestück : c'est ainsi que Jensen qualifie dans le sous-titre sa nouvelle, à la manière de Hoffmann ou de Schumann.
8 Cf. Otto Fenichel, « The Symbolic Equation : Girl = Phallus » (1936), in Collected Papers, II, New York, 1954.
9 Cf. S. Viderman, Le céleste et le sublunaire, P.U.F., 1977, chap. V.
10 Cf. W. Granoff, La pensée et le féminin, Éd. de Minuit, 1976.
11 Cf. in Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, la séance du 11 décembre 1907.
12 On trouvera le texte de ces lettres en appendice de la traduction nouvelle du Délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen, Gallimard, 1986.
13 Mes italiques.
14 L'article « Der Dichter und das Phantasieren » (Le créateur littéraire et la fantaisie) suit de peu (1908) la publication de Délire et rêves...
15 Cf. l'Editor's Note, vol. IX de la Standard Édition.
16 Dans son Freud, coll. « Écrivains de toujours », Le Seuil, 1968.
17 Cf. Sigmund Freud présenté par lui-même, Gallimard, 1985, p. 111.
18 Sarah Kofman a justement souligné (Quatre romans analytiques, Galilée, 1973) comment Freud enfreignait les règles de sa propre méthode en résumant non seulement la nouvelle de Jensen mais les rêves de Norbert. Voudrait-il aussi « résumer » l'écrivain dans son enfance et la fantaisie dans la réalité ?