De l’usage traditionnel du pavot et de l’opium

Lorsque l’on évoque le pavot somnifère, la plupart des gens pensent immédiatement à l’Orient, au fameux Triangle d’Or, à l’Iran ou encore à l’Afghanistan. Cette plante ne semble cependant pas être d’origine asiatique comme on l’affirme souvent, mais à tort. De nombreux indices archéologiques démontrent que le pavot somnifère était une plante cultivée au nord de l’Italie, en Suisse et au sud de l’Allemagne à l’époque néolithique. En effet, des graines de pavot, des capsules et même des restes de gâteaux aux graines de pavot ont été retrouvés lors de fouilles archéologiques effectuées aux abords de lacs suisses, dans des restes de villages lacustres datant d’environ 2000 ans avant J.-C. Les anciens habitants des maisons à pilotis utilisaient les graines de pavot et l’huile tirée des graines à des fins alimentaires. Connaissaient-ils déjà les vertus thérapeutiques et psychotropes du pavot ? On ne peut l’affirmer. Des preuves paléobotaniques trouvées dans le Land du sud-est de l’Allemagne, Baden-Württemberg, font remonter l’utilisation du pavot dans cette région à 4600-3800 avant J.-C. Certains chercheurs pensent que l’homme du Neandertal vers 40000 avant J.-C. utilisait déjà le pavot. Mais ceci est le sujet de controverses. Ce qui est sûr, ce sont les premières mentions écrites de l’utilisation du pavot en médecine qui ont été trouvées sur des tablettes sumériennes datant de la fin du IVe millénaire avant J.-C. en Mésopotamie.

Cette région, située entre le Tigre et l’Euphrate, correspond à la majeure partie de l’actuel Irak. Visiblement, le pavot était beaucoup utilisé dans cette région, surtout à l’époque assyrienne avant la chute de Ninive en 612 avant J.-C. et celle de Babylone en 539 avant J.-C., comme en attestent les nombreuses représentations de capsules de pavot sur des bas-reliefs assyriens que l’on peut admirer au Musée du Louvre à Paris ou au British Muséum de Londres. Des preuves archéologiques montrent que des cultures de pavot existaient vers 1300 avant J.-C. dans l’ancienne Egypte aux alentours de la ville de Thèbes. Les Grecs aussi connaissaient bien le pavot puisque certaines de ses propriétés sont mentionnées par Homère (VIIIe siècle avant J.-C.) dans ses célèbres ouvrages l’Iliade et l'Odyssée. Ainsi, dans cette dernière œuvre, il cite un breuvage à base de vin et d’opium qu’il désigne sous le nom de nepenthes (du grec ne qui veut dire : pas dans le sens de la négation et penthos que l’on peut traduire par chagrin, souci ou inquiétude). Ce breuvage fut donné aux guerriers avant la bataille pour atténuer la sensation du danger (Hesse, 2000). Hippocrate (460377 avant J.-C), le plus grand médecin de la Grèce antique utilisait le pavot comme narcotique. Alexandre le Grand (356-323 avant J.-C.)

Stèle assyrienne, Palais Royal de Khorsabad (700 av. J.-C.), au British Muséum de Londres - Détail des capsules de pavot

introduisit le pavot en Perse (l’actuel Iran) vers 330 avant J.-C. Ce n’est qu’après la mort de Mahomet en l’an 632 de notre ère que le pavot fut introduit par des marchands arabes en Inde, en Malaisie et en Chine. Les habitants de ces pays se mirent rapidement à le cultiver, en particulier les Chinois qui l’utilisèrent d’abord comme somnifère, puis comme antidiarrhéique. Cependant, d’après d’autres sources (Râtsch, 2001), le pavot était connu dans certaines régions de Chine et était utilisé comme narcotique lors d’interventions chirurgicales. La capsule de pavot a fasciné l’homme depuis des millénaires car l’incision de ces dernières libère un abondant latex blanc. D’ailleurs dans la mythologie grecque, la capsule de pavot est le symbole de Morphée, dieu des songes.

Qu’est-ce que c’est que l’opium dont on parle tant ? Tout d’abord le mot opium vient du grec opos qui vent dire suc de plante ou de opion qui veut dire latex (donc suc blanc de pavot). L’incision des capsules de pavot mûres, c’est-à-dire pratiquée après la chute des pétales, libère un exsudât laiteux (latex) qui durcit en séchant et devient brun foncé après 12 à 24 heures. On récolte ce latex séché, qui n’est rien d’autre que l’opium, par grattage des capsules. La première description détaillée de l’obtention de l’opium se trouve dans le monumental traité De Materia Medica de Dioscoride, médecin grec (Ier siècle de notre ère) où sont consignées plus de 500 plantes à usage thérapeutique. Une capsule fournit en moyenne 20 à 50 mg d’opium brut. Pour obtenir un kilo d’opium, il faut donc au minimum 20000 capsules de pavot.

Le latex blanc qui s’écoule, c’est l’opium

L’opium fut beaucoup utilisé à l’époque romaine et en particulier à l’époque où règne l’empereur Néron (37-68). A la demande de son souverain paranoïaque, Andromaque, médecin de la cour, doit composer un remède qui rende son maître invulnérable. Andromaque part de l’idée que, pour se mettre à l’abri des poisons, il faut habituer l’organisme humain à en absorber des quantités faibles au début, puis de plus en plus élevées. Il prépara une savante mixture dans laquelle figure le venin de la vipère, l’opium, la gentiane, le gingembre et bien d’autres ingrédients.

Cette mixture devint très célèbre sous le nom de thériaque d’Andromaque (nom abrégé de Theriake antidotos, littéralement remède contre les bêtes malfaisantes, selon Delaveau, 1982). On ne saura jamais si cette mixture fut efficace car Néron se donna la mort en 68 après J.-C., après avoir été proclamé ennemi public par le Sénat ! La thériaque resta cependant célèbre et sa composition exacte (64 ingrédients) fut donnée par Galien (131-201), père de la pharmacie (Penso, 1986).

L’opium fut administré de différentes manières, notamment par voie orale d’abord, sous forme d’extraits ou de teintures, de tisanes ou même absorbé tel quel. Les Romains en faisaient un breuvage avec du vin doux pour induire le sommeil et les rêves. En Inde, le vin fut remplacé par de l’eau de vie. Pour les infusions et décoctions, on utilisait de préférence les capsules fraîches du pavot, mais aussi les capsules séchées et l’opium. On ajoutait souvent du jus de citron en abondance, probablement pour transformer les alcaloïdes en sels et les rendre ainsi plus solubles dans l’eau (Râtsch, 2001). L’opium fut aussi utilisé sous forme de suppositoires.

D’où est venue l’idée de fumer de l’opium ? Elle est en relation avec l’arrivée du tabac en Chine. Ce sont les marins portugais qui introduisirent le tabac dans ce pays et l’habitude de le fumer, à partir de la fin du XVe siècle. Cette herbe nouvelle fut fortement appréciée des Chinois et fumer du tabac devint un véritable fléau. En 1644, un empereur chinois en interdit l’usage. Dès lors, la population se tourna vers l’opium. La demande fut très forte et ce sont les Portugais qui amenèrent l’opium de l’Inde directement en Chine, via le port de Macao. Mais très rapidement, les cultures de pavot devinrent abondantes en Chine. Cependant, en 1729, un empereur chinois interdit la consommation d’opium. Dès lors, ce furent les Britanniques qui contrôlèrent le trafic d’opium de leurs comptoirs indiens en organisant la contrebande. Celle-ci conduisit à la Guerre de l’Opium (1839-1842) qui fut le point de départ de l’ouverture forcée de la Chine aux nations occidentales.

L’opium, le latex séché devenu brun

Malgré les interdictions, les Chinois ont toujours fumé de l’opium et les fumeries mystérieuses sont décrites dans de nombreuses oeuvres littéraires, dont par exemple La Condition Humaine et Les Conquérants d’André Malraux (1901-1976). Il semble que la première expérience ne soit pas agréable et se termine souvent par des nausées, parfois des vomissements, des maux de tête et un sommeil lourd. C’est probablement la raison pour laquelle Jean Cocteau (1889-1963) conseillait « d’approcher l’opium comme il convient d’approcher les fauves : sans peur » ; mais ensuite, ajoute-t-il « la substance grise et la substance brune font les plus beaux accords ». L’opium stimule l’imagination et engendre une douce euphorie. L’effet est en relation directe avec le degré d’intellectualité du fumeur (Pelt, 1983). Ainsi la même quantité d’opium procure aux fins lettrés chinois des jouissances intellectuelles qui resteront toujours méconnues du pauvre coolie qui fume à ses côtés. Après les premières pipes, les nerfs se détendent, la volonté s’amollit, l’agressivité disparaît, le désir de communiquer et de bouger, ainsi que la libido sont atténués. Jean-Marie Pelt, dans son bel ouvrage Drogues et Plantes magiques publié en 1983, rapporte les impressions de quelques fumeurs d’opium célèbres. Nous ne citerons ici que le poète français Charles Baudelaire (1821-1867), qui, à la recherche de sensations rares, écrit en 1857 dans Les Fleurs du Mal :

« L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes Allonge l’illimité,

Approfondit le temps, creuse la volupté,

Et des plaisirs noirs et mornes,

Remplit l’âme au-delà de sa capacité. »

Cette œuvre magistrale lui valut une condamnation pour immoralité.

L’opium était connu dès l’époque de la Grèce antique pour ses propriétés analgésiques. Son utilisation pour le traitement de la douleur ne devint cependant populaire qu’au XVIe siècle grâce au médecin et alchimiste suisse Theophrastus Bombastus von Hohenheim, mieux connu sous le nom de Paracelse (1493-1541). Il donna le nom de laudanum (du latin laudare qui veut dire louer) à divers types de préparations à base d’opium. Parmi les effets secondaires, il faut citer l’inhibition du péristaltisme intestinal qui conduit à la constipation chez les fumeurs ou consommateurs réguliers d’opium. Cet effet peut aussi avoir des avantages et pendant longtemps, on trouvait dans nos pharmacies des teintures d’opium pour combattre les diarrhées et on peut encore en trouver.

Fumer régulièrement de l’opium conduit à la dépendance (opiomanie). Dans le monde occidental, c’est le Congrès américain qui interdit en premier l’usage de l’opium à des fins non-médicales en 1905, suivi très rapidement par d’autres pays. En France, une législation très restrictive fut mise en place en 1908. Toutes ces législations ne purent pas empêcher la culture illicite du pavot qui a encore de beaux jours devant elle, malgré les nombreuses mises en garde des pouvoirs publics, du monde scientifique et médical. Des études épidémiologiques, réalisées par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) dans les provinces du nord de l’Iran, ont montré que l’incidence du cancer de l’œsophage chez les personnes des deux sexes était nettement plus élevée que partout ailleurs dans le monde. Dans ces régions, de nombreuses personnes fument régulièrement de l’opium et mangent même les résidus de calcination que l’on trouve au fond des pipes. Une relation a pu être établie entre l’ingestion de pyrolysats d’opium et la grande incidence de cancers de l’œsophage. Dans un centre de recherche de Lyon, des pyrolyses contrôlées d’opium et de son alcaloïde principal, la morphine, ont été réalisées. Des produits de dégradation très cancérigènes ont pu être caractérisés, alors que la morphine elle-même ne possède aucune activité de ce type (Hewer et ai, 1978).

De la découverte de la morphine et de ses propriétés et de sa transformation en héroïne

Un produit comme l’opium attira très rapidement l’attention des chimistes qui entreprirent l’analyse de ce latex séché du pavot. Selon les sources consultées, il existe quelques divergences au sujet de la découverte de la morphine, alcaloïde principal de l’opium. Ainsi, dans la littérature scientifique française, il est souvent mentionné que la morphine a été découverte en 1804 ou 1806 (?) par Charles Seguin, chimiste des armées de Napoléon. Ce dernier eut le tort de ne publier que très partiellement ses résultats, ce qui lui valut d’être doublé par le pharmacien allemand Sertürner.

Actuellement, la plupart des scientifiques accordent la paternité de la découverte de la morphine à Friedrich Wilhelm Adam Sertürner (1783-1841). Il délaya l’opium dans de l’acide, puis neutralisa la solution obtenue par de l’ammoniaque pour obtenir un précipité qu’il purifia encore (Sertürner, 1805). Cette première publication scientifique n’eut pas beaucoup de succès et ce n’est qu’à partir de 1817 que le monde scientifique et médical prit conscience de l’importance de cette découverte. En effet, Sertürner publia un deuxième article très complet dans lequel il nommait la substance principale de l’opium Morphium du dieu grec Morphée (Sertürner, 1817). Quelques années plus tard, le chimiste français Louis Joseph Gay-Lussac (1778-1850) transforma le nom de la substance isolée en Morphinum, dont dérive directement le nom actuel de morphine (Hesse, 2000). Sertürner isola, en plus de la morphine, d’autres substances, dont l’acide méconique qui ne possède pas de propriétés pharmacologiques intéressantes, mais qui est typique pour l’opium et sert encore actuellement comme marqueur d’identité. La structure correcte de la morphine ne fut établie qu’en 1925 et la première synthèse totale réalisée en 1952. Cette dernière est très compliquée et implique de nombreuses étapes. De ce fait, elle n’est pas rentable économiquement et les tonnes de morphine utilisées annuellement proviennent toujours de la culture du pavot somnifère. L’opium contient en moyenne environ 10 % de morphine, mais la teneur peut être bien plus élevée et atteindre parfois jusqu’à 20 %. Actuellement, pour l’obtention industrielle de la morphine, on extrait toutes les parties aériennes séchées du pavot - capsules y compris - car la paille (tiges et feuilles séchées) de pavot contient environ 0,8 à 1 % de morphine. Il n’est donc plus nécessaire de passer par l’opium pour accéder à la morphine. On estime la production illicite de morphine à environ 400 tonnes pour l’année 2000. Quant aux graines de pavot qui sont traditionnellement utilisées en Europe centrale et surtout en Allemagne dans la fabrication de pains et de gâteaux, elles ne contiennent que très peu de morphine. L’ingestion des graines, dans les conditions usuelles de consommation, n’engendre aucun des symptômes caractérisant la prise de morphine ou substances analogues (Bruneton, 1999).

La morphine est un alcaloïde, dont la structure est assez compliquée. C’est une molécule pentacyclique qui possède 5 centres asymétriques et un groupe hydroxyle phénolique. La morphine endort la douleur et elle fut préconisée sous forme de sirop ou de gouttes dans le traitement des douleurs chroniques et des états d’agitation. Cependant l’efficacité très grande de la morphine dans le soulagement de la douleur ne fut vraiment reconnue à sa juste valeur qu’après l’invention de la seringue hypodermique en 1853. Ce type de seringue permet l’injection d’un médicament en solution dans les tissus cellulaires sous-cutanés à l’aide d’une aiguille. La première utilisation massive de la morphine eut lieu sur les champs de bataille (chirurgie de guerre) pendant la guerre de Sécession aux Etats-Unis entre 1861 et 1865 qui causa 670 000 morts. Elle rendit aussi d’inestimables services pendant la guerre franco-prussienne de 1870 pour le traitement des blessés : les chirurgiens utilisaient la morphine à doses massives pour effectuer des amputations, ignorant tout de son aptitude à créer la dépendance. Des cas de morphinomanie furent d’abord signalés en Allemagne, puis un peu partout en France dès 1880 (Pelt, 1983). La vogue de la morphine se répandit surtout dans les milieux mondains de l’Europe et des Etats-Unis. L’accoutumance qu’elle induit et son passé sulfureux la font mettre au ban des médicaments « politiquement corrects » dans les années 1914 1920, tant aux États-Unis qu’en France (Potier et Chast, 2001).

La morphine inspira les chimistes qui en firent de nombreux dérivés hémi-synthétiques. Sans aucun doute, le plus célèbre de ces dérivés est la diacétyl-morphine que l’on peut obtenir très facilement en faisant réagir la morphine avec l’anhydride acétique. Cette substance fut préparée pour la première fois à Londres en 1874. En 1898, elle fut commercialisée par la firme pharmaceutique allemande Bayer, pour le traitement de la toux et des douleurs. Ce dérivé diacétylé de la morphine fut tellement efficace pour calmer les douleurs des grands tuberculeux incurables à cette époque qu’il fut considéré comme un médicament héroïque, d’où son nom tristement célèbre d’héroïne ! Non seulement on venait de trouver un nouvel analgésique, mais on s’aperçut que les morphinomanes traités à l’héroïne abandonnaient progressivement l’usage de la morphine. En 1900, une revue médicale publia le titre suivant : « La morphine remplacée par l’héroïne, plus de toxicomanes ! » Dès lors, elle envahit le monde, mais personne ne se rendit alors compte qu’elle pouvait créer une forte dépendance !

Ce n’est qu’en 1903 que l’on prit vraiment conscience de la dépendance induite par l’héroïne chez des milliers de personnes aux États-Unis et des ravages pour la santé qui en découlent. En 1923, tous les narcotiques induisant une accoutumance furent interdits aux États-Unis. Ce fut le point de départ d’un marché noir illicite qui perdure et qui a un grand avenir devant lui. En effet, l’administration d’héroïne, la plupart du temps par injection intraveineuse, provoque une sensation très intense et rapide de plaisir total. Mais le flash ne dure que très peu de temps et l’envie de recommencer est induite immédiatement. L’héroïne est plus lipophile que la morphine, son effet est plus rapide et sa toxicité nettement plus élevée. Le manque se fait vite sentir et les injections devront être renouvelées toutes les deux ou trois heures. Le besoin de se procurer la drogue devient obsessionnel et conduit très vite à la criminalité ou à la prostitution. De plus, le besoin d’augmenter les doses a été assez rapidement mis en évidence. Chez un adulte qui n’a jamais touché la drogue une dose de 100 mg peut déjà être mortelle, alors qu’un drogué, après un certain temps, a besoin d’une dose de 1 g en 24 heures ou même plus. A la différence de la plupart des autres drogues, l’accoutumance à l’opium, à la morphine et à l’héroïne n’est pas seulement psychique, mais devient une dépendance physique. La meilleure volonté n’arrive plus à réprimer l’état de besoin. Il va de soi que les injections répétées abîment les veines, provoquent des infections et favorisent les transmissions d’hépatites et du virus HIV. Certaines personnes fument aussi l’héroïne, parfois en association avec de la cocaïne. Cette combinaison, connue sous le nom de speed-ball dans le milieu des toxicomanes, a un effet particulièrement fulgurant. L’arrêt brutal de la prise d’héroïne provoque l’anxiété accompagnée souvent de vomissements, de fortes transpirations, des crampes, des insomnies. L’organisme en manque réclame brutalement la drogue. La thérapie de désintoxication consiste à diminuer graduellement les doses ou à remplacer l’héroïne par une substance aux effets secondaires moins néfastes. Plusieurs molécules sont proposées pour lutter contre la pharmacodépendance à l’héroïne et autres dérivés de l’opium (Magistretti, 1992). Il s’agit en premier lieu de la méthadone, une substance synthétisée en Allemagne durant la seconde guerre mondiale et qui peut être administrée par voie orale. L’utilisation de cette molécule est considérée comme un traitement d’appoint important, mais la réinsertion du toxicomane implique surtout aussi un soutien psychologique efficace. D’autres substances sont également proposées, comme par exemple le LAAM (L-a-acétyl-méthadol) qui permet de supprimer les symptômes de sevrage pour une durée de 72 heures, au lieu de 24 heures environ en réponse à la méthadone. Curieusement, l’ibogaïne, un alcaloïde indolique, elle-même considérée comme psychotrope, est susceptible d’être utilisée dans le traitement de la dépendance aux opiacées et éventuellement à la cocaïne. L’ibogaïne provient de l’iboga, un arbrisseau d’Afrique, dont le nom scientifique est Tabernanthe iboga H. Bn. (Apocynaceae). Au Gabon, des préparations à base de la racine d’iboga sont utilisées pour augmenter la résistance à la fatigue et comme aphrodisiaque. À doses élevées, ces préparations stimulent le système nerveux central et provoquent des hallucinations.

A signaler que le pavot contient d’autres alcaloïdes qui ont une structure chimique proche de celle de la morphine et qui appartiennent à la classe des morphinanes. La plus connue est la codéine qui peut aussi être préparée à partir de la morphine par méthylation sélective. En fait, des milliers de tonnes de morphine, substance principale de la plante, sont transformées chaque année en codéine. Cette substance est bien connue du grand public car elle entre dans la formulation de nombreuses spécialités pour le traitement de la toux. De nombreuses molécules à la structure proche de la morphine ont été obtenues par hémi-synthèse. Elles ont donné des médicaments intéressants pour traiter la douleur et la toux, sans induire de dépendance. Une autre substance du type morphinane mérite encore d’être citée ici. Il s’agit de la thébaïne ou diméthylmorphine. Elle n’est pas d’un grand intérêt thérapeutique, mais peut être utilisée pour la préparation de la codéine par déméthylation sélective. Un alcaloïde d’un autre type est aussi présent dans le pavot et l’opium, à savoir la papavérine. Sa structure chimique est plus simple et elle peut être préparée aisément par synthèse chimique, au contraire des morphinanes. C’est un excellent spasmolytique qui peut être utilisé lors de spasmes de l’estomac, de l’intestin et de la vésicule biliaire. Son effet sur le système nerveux central est faible. Elle a aussi prouvé son efficacité en cas de dysfonctionnement érectile (impuissance). Il suffit d’injecter une solution de chlorhydrate de papavérine directement dans un des corps caverneux du pénis. L’érection ne va pas tarder et elle peut durer longtemps, voire trop longtemps (crise de priapisme). Le mode d’application rebute bien des hommes et depuis l’arrivée du célèbre Viagra® qui est administré par voie orale, la papavérine n’a guère d’avenir pour le traitement de l’impuissance. Le pavot, dont les graines entraient dans la nourriture quotidienne des lacustres de l’époque néolithique, a surtout fasciné l’homme par ses propriétés narcotiques et analgésiques déjà connues des Sumériens et des Grecs anciens. L’opium, le latex séché des capsules, est devenu au cours des siècles la drogue de l’Orient. De la douce euphorie induite par l’opium, on passe à une étape supérieure avec l’utilisation de la morphine. Malgré la dépendance qu’elle provoque, cette substance extraordinaire reste l’anti-douleur efficace qui soulagera encore longtemps de nombreuses personnes qui souffrent énormément, notamment les cancéreux en phase terminale. L’Homme, apprenti-sorcier, a créé à partir de la morphine l’héroïne qui ne se trouve pas dans le pavot. Son utilisation abusive et incontrôlable continuera hélas à faire de nombreux ravages dans les années à venir.

Le khat, l'amphétamine naturelle de la corne de l’Afrique

Un stimulant beaucoup utilisé dans une grande partie de l’Afrique est considéré comme la drogue masticatoire de ce continent. On l’appelle aussi kat, cath, cat, tschat, tschât ou encore tschai. Il s’agit des feuilles de Catha edulis Forsk., un arbuste appartenant à la famille Celastraceae. Cette famille botanique est peu connue chez nous car en Europe, elle n’est représentée que par un seul genre, le genre Euonymus, dont l’espèce la plus commune est Euonymus europea L. (syn. Euonymus europaeus L.). Cet arbuste haut de 1 à 5 mètres est connu sous le nom de fusain ou de bois carré. Ses fruits sont très beaux et se présentent sous la forme de capsule rose foncé à quatre loges s’ouvrant sur quatre graines de couleur orange intense. On trouve encore une autre espèce en Europe centrale et méridionale, à savoir Euonymus latifolia (L.) Miller. Mais revenons à Catha edulis Forsk., un arbuste dont la taille est de 1 à 2 mètres dans les zones arides et bien plus élevée dans les zones tropicales, où il peut atteindre 10 mètres de hauteur. Le khat est parfois dénommé thé des Abyssins pour marquer son origine éthiopienne qui pourrait se situer dans la région du Lac Tana et des sources du Nil Bleu. La plante s’est répandue jusqu’en Afrique orientale (Kénya et Tanzanie), dans la péninsule arabique, au Yémen et jusqu’à Madagascar. La plante est fort demandée et cultivée en Ethiopie, au Soudan, en Tanzanie, à Madagascar et même en Afghanistan. La plante fait peu de graines. De ce fait, pour la propagation de la culture, on coupe des branches d’une plante adulte dont on met l’extrémité coupée dans de l’eau jusqu’au développement de racines. Le khat aime le même climat que le caféier ou Coffea arabica L. (Rubiaceae) qui est aussi d’origine éthiopienne. À noter que le genre Catha ne comprend que très peu d’espèces, probablement trois seulement, dont Catha transvaalensis Codd., Catha abbottii Van Wyk et Prins et Catha spinosa Forsk. (syn. Maytenus parviflora (Vahl) Sebsebe). Ces trois espèces ne semblent pas contenir de substances psycho-actives.

De l’utilisation traditionnelle du khat à l’identification de ses principes actifs

Le khat est mentionné pour la première fois dans un traité sur les plantes médicinales datant de 1222. Il est également cité dans un livre d’histoire arabe du XIV' siècle « il ne porte pas de fruits et on en mange les feuilles qui ressemblent aux petites feuilles de l’oranger. Il élargit la mémoire et ramène dans le présent ce qui était oublié. Il rend joyeux et diminue l’envie de manger, de faire l’amour et de dormir... » (Râtsch, 2001). En Ethiopie et dans d’autres pays de la corne de l’Afrique, le khat est utilisé par les derviches lors de guérisons impliquant la religion. Les feuilles sont mastiquées longuement et la salive abondante obtenue crachée sur les malades avant les prières et incantations. Au Yémen, l’utilisation rituelle du khat est très importante et a lieu lors de fêtes religieuses, de mariages, d’ensevelissements et autres manifestations importantes et constitue un élément de renforcement des liens sociaux. Très souvent le khat est mâché par les hommes pour réduire la fatigue et lutter contre le sommeil. Pour augmenter encore son action, ils boivent du café très fort.

Il est important de noter que seules les feuilles fraîches sont utilisées, le plus rapidement possible après la récolte et pas après 48 heures. Plusieurs tonnes de feuilles fraîches sont acheminées journellement d’Ethiopie à Djibouti, puis vers l’Europe. Dans la République de Djibouti, le khat est consommé par plus de 80 % des hommes. Il possède la vertu de stimuler celui qui « broute la salade », pour reprendre l’expression familièrement utilisée dans ce pays.

Marchands de Khat au Yémen (Photos M. Hamburger)

Traditionnellement, les feuilles sont mâchées pendant une dizaine de minutes sans adjonction d’autres substances. On en prend le plus grand nombre possible dans la bouche. Elles sont très souvent recrachées, parfois aussi avalées. On gardera le plus longtemps possible le suc de la plante dans la bouche pour augmenter l’effet. Lors d’une cérémonie du khat, chaque participant utilise 100 à 400 grammes de feuilles fraîches. On peut aussi faire des infusions, voire des décoctions. Parfois les feuilles sont séchées et consommées, après pulvérisation, avec des épices diverses. L’usage du khat en médecine traditionnelle n’est pas très courant. Dans certains pays africains, il est préconisé pour le traitement des maux d’estomac et de la mélancolie. Ce terme pourrait signifier dépression. On prétend aussi que la consommation régulière du khat protège l’homme de la malaria... ce qui reste à prouver !

Comme l’emploi des feuilles de Catha edulis Forsk. permet de lutter contre la fatigue et que la plante provient initialement d’Ethiopie, pays d’origine du café, on a admis que cette plante contenait de la caféine. Ce qui n’a jamais été prouvé. En 1973, des investigations phytochimiques sérieuses ont abouti à l’isolement et à la détermination de structure de la substance active du khat. Dans la feuille fraîche, le constituant majoritaire est la cathinone, dont le nom scientifique est (S)-a-aminopropiophénone. Cette substance est transformée lors du séchage de la plante (réaction de réduction) en cathine ou (S,S)-(+)-norpseudo-éphédrine et en petites quantités en (R,S)-(-)-noréphédrine. Pharmacologiquement, la cathinone possède une activité amphétamine-like, c’est-à-dire que l’action est comparable à celle induite par la consommation d’amphétamine, substance très connue pour stimuler l’activité cérébrale, diminuer le sommeil et la faim. Les effets sur le système nerveux central sont en partie dépendants de l’environnement socioculturel du sujet. Ils sont marqués par une sensation d’euphorie, de confiance en soi, de surcroît d’énergie et d’un apaisement des sensations de faim et de fatigue. Comme tous les excitants, le khat a été considéré comme un aphrodisiaque. Mais attention ! La consommation régulière sur une longue période conduit à une réduction de la virilité, voire à l’impuissance, au point que les femmes refusent d’épouser les consommateurs invétérés (Pelt, 1983). Ce qui explique le pourcentage élevé d’hommes célibataires au Yémen. D’autres effets secondaires peuvent apparaître comme l’insomnie et la nervosité. La consommation du khat induit une faible dépendance psychique, mais pas de dépendance physique. La cathine, abondante dans les feuilles séchées, mais présente également en faibles quantités dans les feuilles fraîches, est un excellent coupe-faim. Des préparations à base de cette substance ont été commercialisées comme anorexigène. Comme toutes les plantes supérieures, le khat contient aussi des flavonoïdes et des tanins. La teneur en tanins est assez élevée et provoque la constipation chez les consommateurs réguliers.

L’utilisation de khat est très fréquente et le nombre de consommateurs journaliers de feuilles fraîches de Catha edulis Forsk. est estimé à 2 à 8 millions dans le nord-est de l’Afrique et au Yémen (Brenneisen et Elsohly, 1992). Le khat est parfois appelé drogue de l’Islam car ce sont surtout les populations de religion musulmane qui en consomment. Comme nous l’avons mentionné plus haut, les feuilles fraîches sont actives et non les feuilles séchées. De ce fait, juste après la récolte, les feuilles sont emballées le plus souvent dans des feuilles fraîches de bananier pour les maintenir en bon état pendant le transport. Le khat est massivement cultivé en Ethiopie et acheminé vers Djibouti pour l’exportation vers l’Europe. En effet, ce sont les immigrés de la corne de l’Afrique qui en sont les plus friands consommateurs. La mastication des feuilles de khat entraîne une diminution de la faim et peut conduire à la malnutrition, surtout dans les milieux défavorisés, avec toutes ses conséquences. Dans certains pays, comme Djibouti ou le Yémen par exemple, les ouvriers au revenu plutôt modeste dépensent souvent plus de la moitié de leur salaire pour l’achat de khat. Une botte de 250 g de drogue coûte le même prix qu’un kilo de viande de mouton. Alors que les hommes broutent le khat qui leur coupe l’appétit, les femmes et les enfants n’ont que très peu d’argent pour acheter de la nourriture. La conséquence est la malnutrition pour toute la famille avec un affaiblissement général de l’organisme, d’où une recrudescence très grande de la tuberculose.

À signaler enfin que la cathinone et le khat figurent sur la liste des stupéfiants, dont la production, la mise sur le marché et l’emploi sont interdits, dans la plupart des pays d’Europe, y compris la Suisse et la France. Cette substance stimulante n’est pas présente dans les espèces européennes de la famille des Célastracées, Euonymus europea L. par exemple. Les autres espèces du genre Catha n’en contiennent pas non plus. Elle est donc limitée uniquement à Catha edulis Forsk., le khat.

Le peyotl : du cactus hallucinogène à la mescaline

Ce sont les conquérants espagnols de l’Amérique du Sud qui observèrent que les Indiens des zones désertiques du Mexique consommaient les parties aériennes d’un petit cactus de différentes manières, dont la mastication de tranches séchées au soleil. La première mention écrite est due à un moine franciscain qui relate en 1560 les traditions ancestrales du Mexique et l’utilisation d’un cactus appelé peyotl qui provoque une ivresse comparable à celle causée par un excès de vin. Plus tard, les conquérants expérimentèrent les effets de ce cactus eux-mêmes. Sa mastication provoquait des visions colorées, ce qui valut au peyotl d’être qualifié de plante « qui fait les yeux émerveillés » (Pelt, 1983).

La dénomination scientifique de cette plante magique connut de nombreuses péripéties et a été longuement controversée. Il en résulte une liste impressionnante de synonymes. Son premier nom fut Peyote zacatecensis imaginé par un botaniste espagnol en 1615. Au milieu du XIXe siècle, le botaniste français et grand connaisseur de cactus, Antoine Charles Lemaire (1800-1871) l’appela Echinocactus williamsii. Le botaniste allemand Paul Christoph Hennings (1841-1908) l’appela Anhalonium lewinii. Enfin, en 1894 le taxonomiste américain John Merle Coulter (1851-1928) le plaça dans le genre Lophophora et le nom scientifique généralement admis est devenu Lophophora williamsii (Lemaire ex Salm-Dyck) Coulter (Râtsch, 2001).

De l’utilisation traditionnelle à la découverte de la mescaline

De nombreuses évidences archéologiques indiquent que le peyotl jouait un rôle important dans les rites religieux des populations indiennes du Mexique et de l’extrémité sud des Etats-Unis (Etat du Texas). Des fouilles récentes ont permis de découvrir des morceaux de peyotl dans des cavernes et des grottes desséchées au Texas, près de la frontière mexicaine. La datation de ces restes de plantes par la méthode au carbone 14 montre qu’ils sont âgés d’au moins 6000 ans. Au nord-est du Mexique, des restes de peyotl datant d’environ 2000 ans avant J.-C. furent trouvés dans une tombe. Toujours au Mexique, dans une tombe plus récente (900 ans après J.-C.) localisée au fond d’une caverne, des restes de cactus furent découverts récemment. L’analyse phytochimique de ces morceaux de peyotl a permis de montrer que ces derniers contenaient encore de la mescaline et d’autres alcaloïdes (Bruhn et ai, 1978). La découverte de ces vestiges archéologiques ne permet pas de conclure à quelle fin les hommes des époques concernées utilisaient le peyotl. On en sait plus par les récits datés de 1560 du moine franciscain Bernardino de Sahagun qui fut chargé par le clergé espagnol d’observer la façon de vivre des indigènes peu après la conquête du Mexique. D’après Delaveau (1982), qui cite une traduction française du texte de Sahagun, les effets du cactus sont décrits : « Ceux qui le consomment ont des visions épouvantables ou comiques, et cette ivresse dure 2 à 3 jours avant de se dissiper. Cette plante sert de nourriture aux Chichimèques, les soutient et leur donne courage pour ne craindre ni combats, ni soif, ni faim, et ils disent qu’elle les préserve de tout danger ». Chichimèques est le nom donné par les Aztèques à des tribus nomades vivant au nord du Mexique. Les Aztèques connaissaient bien le peyotl, dont le nom dérive de leur langue.

Le cactus peyotl (Photo G. Muller, Jardin botanique de Lausanne)

Etymologiquement, il pourrait avoir son origine du mot peyona-nic qui veut dire stimuler (Râtsch, 2001). Le peyotl fut la plante sacrée des Aztèques et sa cueillette fut l’objet d’une célébration rituelle. Lors de la fête traditionnelle du peyotl, tous les membres de la tribu en consommaient, enfants et femmes enceintes compris. Il y avait des incantations autour d’un feu faites par des chamans qui communiquaient avec les dieux à l’aide du cactus. Le peyotl n’était pas seulement une plante sacrée, mais aussi une plante médicinale. La consommation de peyotl désinhibe et peut conduire parfois à des comportements sexuels que certains jugeront anormaux, contre-nature. Les missionnaires espagnols, arrivés peu après les conquistadors, ne manquèrent pas de remarquer les coutumes des indigènes mangeurs de peyotl et furent frappés de stupeur et d’horreur. Ils en informèrent immédiatement le clergé qui ordonna à la Sainte Inquisition de faire cesser au plus vite ces cultes démoniaques. La répression fut terrible et dura quatre siècles, jusqu’à la fin de la domination espagnole. Mais les Indiens résistèrent et surent conserver leurs coutumes. L’usage du peyotl traversa la frontière et au cours des siècles s’implanta toujours plus dans le continent nord-américain. En plus des Indiens du Texas, les populations autochtones du Nouveau-Mexique, de l’Arizona, de l’Oklahoma et de l’Utah devinrent des fervents adeptes du célèbre cactus, notamment les Apaches, les Comanches, les Cheyennes et les Kiowas. Ce qui déplut fortement aux églises protestantes des Blancs qui firent pression sur le gouvernement des Etats-Unis. Au début du XXe siècle, plusieurs Etats prirent des mesures draconiennes pour interdire l’importation des cactus des Aztèques. Dès lors, un immense trafic de contrebande s’installa... Il faut mentionner que christianisme et peyotl ne furent pas incompatibles. Une secte d’inspiration chrétienne vénérant le Christ et le peyotl fut fondée au milieu du XIXe siècle. Elle est connue sous le nom de Native American Church et compte encore maintenant plusieurs millions d’adeptes au sud des Etats-Unis. En 1995, le Président Bill Clinton a émis un décret autorisant les membres de cette église à utiliser du peyotl ! (Schultes et Hofmann, 1998). Il faut mentionner qu’en dehors des rites religieux, le peyotl a joué depuis la nuit des temps un rôle important dans la médecine traditionnelle des Indiens du Mexique et des Etats-Unis. En usage interne, on l’utilisait pour soigner la fièvre et les douleurs articulaires. En usage externe, on appliquait des tranches de cactus fraîchement coupées sur les tempes lors de maux de tête et sur la peau lors de coups de soleil.

Le cactus magique attira rapidement les phytochimistes qui procédèrent à son analyse dès la deuxième moitié du XIXe siècle. Les premiers résultats furent publiés en 1884 et en 1888 par des chercheurs américains. La chair du cactus contient de nombreux alcaloïdes, dont le principal fut nommé mescaline (probablement à cause de la dénomination en langue anglaise du cactus séché : mescal button). La teneur en alcaloïdes dans la plante séchée est très variable et peut aller de0,4à3,7%. La mescaline semble être la seule substance qui possède un effet psychotrope. Sa structure chimique est curieusement très proche d’un neurotransmetteur que l’on trouve dans le cerveau humain, à savoir la noradrénaline. La mescaline provoque une distorsion de la perception des formes, une fantastique intensification des couleurs, des hallucinations auditives et un net ralentissement de la perception du temps. Elle entre dans la catégorie des psychodysleptiques, tout comme le très célèbre LSD, un dérivé hémi-synthétique préparé à partir de l’acide lysergique, un constituant de l’ergot de seigle (voir chapitre De l’ergot de seigle au LSD). Les symptômes physiques qui accompagnent les hallucinations sont la mydriase (forte dilatation de la pupille), ce qui explique sans aucun doute l’appellation des Aztèques « La plante qui fait les yeux émerveillés », mais aussi la tachycardie, une sensation de variation de température, des nausées et parfois de l’agitation et de l’anxiété.

La mescaline, selon le dosage, a des vertus thérapeutiques, aphrodisiaques et psychédéliques (hallucinations et exacerbation des sensations). L’intensité et la nature de ces derniers effets dépendent de l’environnement psychosocial, de la sensibilité et de l’intellectualité du sujet. L’effet psychédélique se manifeste généralement 45 à 120 minutes après la consommation de peyotl ou de mescaline pure. La plupart du temps, les nausées apparaissent avant les visions. Celles-ci peuvent durer de 6 à 9 heures et sont parfois suivies de maux de tête. Il faut absorber entre 200 et 500 mg de mescaline pour obtenir des effets psychédéliques marqués. Certains iront jusqu’à prendre des prises orales de 700 à 800 mg, ce qui peut provoquer des hallucinations extrêmement intenses, un comportement complètement irrationnel, voire des angoisses terribles et le besoin de se suicider. Lorsque dans un groupe de quelques personnes, la décision est prise de consommer de la mescaline (ou du LSD), il est impérativement recommandé qu’une personne au moins s’abstienne de tenter l’expérience afin de rester complètement lucide pour surveiller le comportement des autres. Signalons que 27 g de peyotl séché contiennent environ 300 mg de mescaline. Cette substance a été testée en psychiatrie, mais on ne lui a guère reconnu de vertus thérapeutiques exploitables. Dans la plupart des pays, dont la Suisse et la France, elle figure sur la liste des substances dont la production, la mise sur le marché et l’emploi sont interdits.

Le cactus de San Pedro (Photo 1. Chevalley, prise au Jardin botanique de Genève)

En Suisse, le cactus vient d’être placé sur cette liste. Il faut dire qu’il n’est pas facile de s’en procurer et il faut en consommer des grandes quantités. Il existe cependant des adeptes sous nos latitudes et il n’est pas rare que le peyotl disparaisse des serres tropicales de nos jardins botaniques. Pour empêcher le vol de ce cactus, certains responsables de jardins de plantes n’ont pas hésité à l’exposer, mais protégé par des verres blindés ! La mescaline se trouve dans d’autres cactus, le plus célèbre étant le cactus de San Pedro ou Trichocereus pachanoi Britton et Rosé. Ce cactus est abondant au Pérou et pousse à une altitude de 2000 à 3000 mètres. C’est le cactus sacré des chamans qui l’utilisent lors de rites psychédéliques. Il est également employé comme tonique et aphrodisiaque dans la médecine traditionnelle péruvienne. Des contradictions existent dans la littérature scientifique quant à sa teneur en mescaline. Certains parlent de 300 mg par 100 g de cactus séché. Un autre cactus appartenant au même genre est également fréquent au Pérou. Il s’agit de Trichocereus peruvianus Britton et Rosé qui contient autant de mescaline que Lophophora williamsii, le peyotl. A signaler que le cactus de San Pedro est considéré comme un stupéfiant en Suisse depuis le 1er janvier 2002.

D’une manière générale, on peut dire que le cactus sacré des Aztèques et son principe actif, la mescaline, ne sont pas des drogues très utilisées en Europe. L’efficacité de la mescaline est faible par rapport à celle du LSD. Pour avoir un effet similaire à celui provoqué par 300 mg de mescaline, il suffit de consommer 300 µg (microgrammes) de LSD, c’est à dire 1000 fois moins. Mais sur ce point, il existe des divergences dans la littérature scientifique car dans certaines publications, il est indiqué que le LSD est environ 10000 fois plus actif que la mescaline (Potier et Chast, 2001). Malgré cela, il ne faut surtout pas négliger les effets du peyotl et de la mescaline. Parmi les grands adeptes de la mescaline, on trouve l’écrivain britannique Aldous Huxley (1894-1963), devenu célèbre par son roman de science-fiction Brave new world (Le meilleur des mondes) publié en 1932. Après avoir consommé de la mescaline, Huxley décrit ses aventures visionnaires dans deux livres parus entre 1950 et 1960, à savoir The doors of perception et Heaven and hell. Il goûta aussi au LSD et à la psilocybine et vit dans les hallucinogènes un moyen de se surpasser. Le poète et peintre français d’origine belge, Henri Michaux (1899-1984) décida d’absorber de la mescaline pour expérimenter ses effets sur sa créativité. Il en résulta des dessins curieux et des œuvres telles que Misérable miracle (1955) et Connaissance par les gouffres (1961).

Le romancier suisse d’origine allemande, Hermann Hesse (18771962), prix Nobel de littérature 1946, aurait selon diverses sources, écrit son roman Steppenwolf (1927) sous l’influence de la mescaline, substance devenue disponible à l’état pur dès la fin du XIXe siècle (Râtsch, 2001).

Les champignons hallucinogènes

Non seulement les plantes supérieures peuvent posséder des propriétés psychotropes, voire hallucinogènes, mais aussi toute une série de champignons d’origines diverses. A noter d’emblée que le plus célèbre de tous les champignons, à savoir l’amanite tue-mouches, appelée aussi fausse oronge, ou Amanita muscaria (L. ex Fr.) Hooker (Agari-caceae) est à classer dans la catégorie des espèces hallucinogènes. Qui ne connaît pas le plus symbolique de tous les champignons avec son magnifique chapeau rouge piqueté de petites verrues blanches ? Même les enfants en bas âge font sa connaissance dans les livres de contes. Ce champignon est commun en Europe. On le trouve aussi dans les steppes et les forêts froides d’Asie, ainsi qu’au Canada et aux Etats-Unis. En Amérique centrale et en particulier au Mexique pousse un champignon qui était vénéré des Aztèques et connu sous le nom teonanacatl. Il s’agit de Psylocybe mexicana Heim (Strophariaceae) et d’autres espèces appartenant aux genres Conocybe, Panaeolus, Stropharia et Psilocybe. À signaler que l’on peut aussi trouver des espèces du genre Psilocybe en Europe qui sont très recherchées des amateurs de sensations fortes, en tout premier lieu Psilocybe semi-lanceata (Fr. ex. Secr.) Kumm.

L’amanite tue-mouches, le plus célèbre de tous les champignons

Ce champignon légendaire, appelé aussi fausse oronge ou agaric moucheté, fascine l’homme par sa beauté depuis la nuit des temps. Son nom scientifique est Amanita muscaria (L. ex Fr.) Hooker. Il fait partie de la grande famille des Agaricacées. D’après Pelt (1983), la dénomination de tue-mouches remonte à une tradition lointaine selon laquelle le suc du champignon mélangé à du lait serait fatal aux mouches et autres insectes. Des évidences scientifiques confirment cette tradition car le champignon sécrète un acide gras qui attire les mouches et une autre substance, l’acide iboténique qui les tue. Toujours d’après Pelt (1983), une autre explication est aussi proposée : on attribuait autrefois les désordres mentaux à la fâcheuse déambulation d’un insecte dans le cerveau. Comme le champignon attire effectivement les mouches et que celui qui le mange montre souvent des signes de démence, il a maintenant une mouche dans le cerveau ! La plupart des scientifiques, y compris l’auteur du présent livre, préfèrent la première explication de l’origine du nom vernaculaire de ce champignon.

L’amanite tue-mouches, considérée souvent comme un porte-bonheur, est un champignon spectaculaire à la fois par sa taille et par sa couleur. Il peut atteindre 25 cm de hauteur et le chapeau jusqu’à 20 cm de diamètre. La cuticule de ce dernier est d’un rouge éclatant, parsemée d’une sorte de grosses pustules blanches. Les lamelles sont blanches, ainsi que le pied qui se termine par un anneau sous le chapeau. Lorsque le champignon est délavé par des pluies abondantes, le chapeau devient alors jaune orangé. On peut dès lors confondre l’amanite tue-mouches (fausse oronge) avec l’oronge vraie, appelée aussi amanite de César ou Amanita caesarea (Scop. ex Fr.) Pers. ex Schw.. Cette dernière espèce est très recherchée par les vrais amateurs de champignons pour sa chair excellente qui s’accommode de toutes sortes de préparations. Il existe encore beaucoup d’espèces dans le genre Amanita, mais nous ne citerons ici que deux d’entre elles qui sont responsables chaque année de nombreux cas d’intoxication. En particulier, l’amanite panthère ou Amanita pantherina (DC. ex Fr.) Secr. Ce champignon contient aussi des substances que l’on retrouve dans l’amanite tue-mouches. Il est consommé parfois dans le but de provoquer des hallucinations et une sensation de bien-être.

L’amanite tue-mouches

L’ingestion de plus de 100 grammes de champignons frais est mortelle. Environ 7 % de toutes les intoxications par des champignons en Europe sont dues à l’amanite panthère (Roth et al., 1990). Après un temps de latence d’environ 30 minutes, les premiers symptômes apparaissent déjà : maux de ventre et vomissements, suivis de tachycardie, de vertiges, d’ivresse avec hallucinations, d’euphorie, puis de dépression. Ces symptômes durent entre 10 et 15 heures. Pour la thérapie, il est recommandé d’absorber du charbon actif pour éliminer les toxines et de provoquer le vomissement. L’amanite panthère peut être confondue avec l’oronge vineuse, connue aussi sous le nom d’amanite rougissante ou Amanita rubescens (Pers. ex. Fr.) S.F. Gray, qui est un comestible fort apprécié. Mais attention, cette dernière espèce ne doit pas être consommée crue. Elle contient en effet une substance hémolytique (qui détruit les globules rouges du sang) qui est modifiée en substance inactive à une température supérieure à 60°C (Chaumeton et al., 2000).

Le champignon le plus dangereux sous nos latitudes est sans le moindre doute l’amanite phalloïde ou Amanita phalloides (Vaill.) Secr. Il contient de nombreuses toxines appartenant à la classe des cyclopeptides qui sont extrêmement hépatotoxiques (toxiques pour le foie). L’ingestion d’un seul champignon, connu aussi sous les noms d’oronge verte ou d’oronge ciguë verte peut provoquer la mort. Les substances les plus toxiques sont les amatoxines, dont la teneur est de l’ordre de 4,4 mg/25 g de champignons frais. La dose létale calculée pour l’homme est de 0,1 mg par kg de poids corporel (Roth et al., 1990). Le temps de latence est assez long et les premiers symptômes apparaissent entre 5-24 heures après l’ingestion. Ils sont violents : coliques abdominales douloureuses, vomissements répétés, diarrhées liquides très intenses. La personne intoxiquée doit être amenée dans les plus brefs délais dans un hôpital, si possible dans une division spécialisée en toxicologie. Dès que l’on soupçonne une intoxication par l’amanite phalloïde, il faut boire beaucoup (par exemple du thé), provoquer le vomissement et avaler du charbon actif (10 g en suspension dans l’eau). Les amatoxines ne sont pas détruites par la cuisson. De plus, elles sont solubles dans l’eau. Cela signifie en clair que si parmi les convives, une personne ne mange pas de champignons, mais seulement la sauce, elle sera aussi intoxiquée. Une plante peut éventuellement apporter un certain soulagement. Il s’agit du chardon Marie ou Silybum marianum (L.) Gaertner (Asteraceae) connu pour ses effets bénéfiques sur le foie. Cette espèce, connue pour ses vertus thérapeutiques dès le Moyen Âge contient une substance, la silybine, aux propriétés hépatoprotectrices reconnues. Le temps de survie a été très nettement amélioré chez des animaux de laboratoire auxquels la silybine a été administrée avant l’amanite phalloïde ou les amatoxines pures. Un effet de protection du foie est évident. Malgré cela, les constituants du chardon Marie ne constituent pas un véritable antidote à une intoxication par l’amanite phalloïde. En effet, des lésions biochimiques du foie ont lieu bien avant que n’apparaissent les premiers symptômes d’une intoxication et ces lésions sont, dans la majorité des cas, irréversibles. Si l’on se rend compte que l’on a ingéré l’amanite phalloïde avant que n’apparaissent les premiers symptômes d’une intoxication, une injection intraveineuse de silybine peut parfois encore sauver la vie (Hostettmann, 1997).

De l’usage traditionnel de l’amanite tue-mouches

La première mention de l’utilisation rituelle de l’amanite tue-mouches est faite par le Polonais Adam Kamienski en 1658 qui fut prisonnier de guerre d’un tsar russe en Sibérie de l’ouest. Il était tellement fasciné par ce qu’il a vu qu’il a soigneusement répertorié ses observations, dont voici un extrait : « Certains indigènes mangeaient régulièrement ce champignon et ils devinrent plus ivres que s’ils avaient bu de la vodka. » (Rosenbohm, 2000). Un récit beaucoup plus détaillé est dû au colonel suédois Filipp Johann von Strahlenberg, qui au retour d’une expédition dans la presqu’île de Kamtchatka en 1730, fit part des observations suivantes : « Lors de festivités, ils mettent de l’eau sur ces champignons et les cuisent. Ils boivent ensuite le liquide pour s’enivrer. Les plus pauvres qui ne peuvent s’offrir ce champignon s’amassent autour des huttes des riches. Lorsque ces derniers sortent pour uriner, les pauvres tendent un bol en bois et boivent avec avidité cette urine dans laquelle se trouve encore la force du champignon car il serait dommage qu’un liquide si puissant tombe en vain sur le sol ». (Rosenbohm, 2000). Bien d’autres récits sont encore rapportés, voici un extrait de celui de Georg Steller datant de 1774 qui a vécu pendant plusieurs années dans la tribu des Koryaks en Sibérie du nord-est : « Les champignons sont séchés, puis mangés en larges morceaux et ingérés à l’aide d’eau froide. Au bout d’une demi-heure environ, la personne est complètement intoxiquée et fait l’expérience d’extraordinaires visions. Ceux qui ne peuvent pas payer le prix plutôt élevé des champignons boivent l’urine de ceux qui en mangent, à la suite de quoi ils sont tout autant intoxiqués, voire plus. L’urine paraît plus puissante que le champignon lui-même et ses effets perdurent jusqu’au quatrième ou cinquième homme ». (Mann, 1996). Il faut mentionner qu’à cette époque le commerce des amanites tue-mouches était florissant. Elles provenaient de la Russie centrale et pouvaient atteindre un prix exorbitant en Sibérie. Les indigènes de cette région n’hésitaient pas échanger un renne contre un seul champignon ! (Pelt, 1983). Mais les plus grands utilisateurs de l’amanite tue-mouches furent les chamans, à la fois prêtres et guérisseurs, qui pour entrer en communication avec le monde des esprits consommaient le champignon lors de cérémonies rituelles. Lorsque l’état d’extase était atteint, les chamans donnaient leur consultation en interprétant les rêves de leurs patients ou en prédisant l’avenir. Les chamans prétendaient aussi qu’eux seulement pouvaient manger le champignon et que les autres personnes seraient mortellement intoxiquées. Le champignon fut également consommé dans certaines régions de Norvège, mais il s’agissait probablement de l’amanite panthère qui provoque un effet similaire. D’après Pelt (1983), l’amanite tue-mouches est aussi utilisée par les Indiens d’Amérique, notamment du nord-ouest du Canada et de l’Etat du Michigan. Le champignon est consommé par des chamans dans des conditions similaires à celles observées en Sibérie, ce qui rappelle les origines asiatiques de certaines populations amérindiennes qui traversèrent il y a plusieurs milliers d’années le détroit de Béring. Au XVIIe siècle, en Allemagne, l’amanite tue-mouches était considérée comme un champignon satanique. Le culte de l’amanite tue-mouches pourrait, d’après certains chercheurs, avoir son origine dans l’Inde antique. Dans l’ancienne mythologie indienne, le nom Soma désigne le dieu de la Lune, mais aussi une boisson toxique préparée à partir d’une plante sacrée. D’après R.G. Wasson (1896-1986)1, le fondateur de l’ethno-mycologie, l’amanite tue-mouches et le célèbre Soma de l’Inde ancienne ne font qu’un (Jürgenson, 2000). Aujourd’hui encore, ce champignon trouve des consommateurs réguliers malgré les effets secondaires qu’il induit. Ces habitués de l’amanite tue-mouches, sans connaître sa composition chimique, savent cependant que l’on retrouve des principes actifs intacts dans l’urine. Dès que les effets de l’ingestion du champignon s’estompent, ils récupèrent et consomment leur propre urine ou l’offrent à un autre amateur qui s’enivrera à son tour, et ainsi de suite.

Les constituants de l’amanite tue-mouches et leur mode d’action

Un champignon aussi mystérieux que célèbre ne pouvait qu’inspirer les chimistes qui entreprirent très tôt déjà l’investigation de ses constituants. Ce qui frappa dans l’amanite tue-mouches, c’est avant tout son chapeau de couleur rouge brillant et d’un éclat extraordinaire. Ce sont des pigments appartenant à la classe des bétalaïnes qui contiennent un ou plusieurs atomes d’azote. On les a appelés muscaflavine, muscaaurine et muscapurpurine. Les pigments colorés d’autres champignons comme la chanterelle par exemple, sont des caroténoïdes alors que les pigments de la plupart des fruits comme la myrtille, le raisin rouge, par exemple, sont de nature phénolique (anthocyanosides). Mais les bétalaïnes sont aussi les substances qui donnent la couleur à la betterave rouge. Ces substances ne sont pas responsables de l’effet psychotrope de l’amanite tue-mouches. Des alcaloïdes ont été isolés de ce champignon, dont le plus connu est sans aucun doute la muscarine. Sa structure fut établie en 1953 par le Professeur C.-H. Eugster de l’Université de Zürich. Cette substance et ses diastéréoisomères jouent un rôle important dans la neurotransmission et provoquent des effets semblables à ceux de l’acétylcholine, mais ne permettent pas d’expliquer les effets provoqués par l’ingestion de la fausse oronge. Il faut retenir d’autres alcaloïdes, en particulier l’acide iboté-nique, le muscimol et la muscazone qui interfèrent avec le neurotransmetteur acide γ-aminobutyrique (GABA). Ce sont des antagonistes du GABA. L’acide iboténique est la substance la plus importante du point de vue quantitatif, mais pas la plus active. Par décarboxylation (élimination d’une molécule de CO2), cet acide est transformé en muscimol, considéré comme le produit le plus actif. Le séchage du champignon induit cette transformation chimique. En clair, l’activité psychotrope est nettement plus marquée lorsque l’on consomme le champignon séché. Ce qui explique l’intérêt croissant pour l’amanite tue-mouches séchée qui trouve de plus en plus d’adeptes. Aux Etats-Unis, par exemple, au cours des dix dernières années, l’amanite tue-mouches séchée est devenue le champignon psychotrope le plus fumé. Elle est facile à trouver, ne coûte pas cher et lorsqu’elle est fumée, elle ne provoque pas de problèmes gastro-intestinaux comme c’est le cas lors de l’ingestion du champignon. À remarquer cependant que l’effet psychotrope est relativement faible lorsque l’on fume l’amanite tue-mouches séchée.

Nous avons signalé précédemment que lorsque le champignon est mangé, l’urine du consommateur est très recherchée car elle provoque des effets puissants. L’acide iboténique se retrouve en partie dans l’urine et d’après certains chercheurs, est métabolisé en muscimol, substance encore plus active. L’acide iboténique a été identifié en 1964 par le chimiste japonais Takemoto qui lui a donné son nom. Il faut dire que l’amanite tue-mouches et d’autres espèces du genre Amanita ont joué un rôle important dans la culture japonaise où elles sont connues sous le nom de tengu take (take signifie champignon). L’une de ces espèces Amanita strobiliformis (Paul.) Quelet s’appelle ibo tengu take, d’où le nom d’acide iboténique.

Dans certains livres sur les champignons, il est indiqué que l’amanite tue-mouches devient comestible si on la débarrasse de la peau rouge de son chapeau. Des évidences scientifiques récentes montrent que la chair du chapeau et les lamelles blanches contiennent nettement plus de substances hallucinogènes que la peau du chapeau (Bresinsky et Besl, 1985). L’amanite tue-mouches est curieusement très riche en vanadium et une substance contenant cet élément a été isolée en 1972. Elle a reçu le nom d’amavadine et se présente à l’état pur sous forme de cristaux bleus (Bayer et Kneifel, 1972).

Le champignon le plus connu, mystérieux, porte-bonheur, maléfique aussi, a inspiré de nombreux écrivains, poètes, peintres et autres artistes. Le fameux peintre Hieronymus Bosch (1450-1516), célèbre par son triptyque La tentation de Saint-Antoine, en fut un adepte. Des historiens d’art affirment que plusieurs de ses remarquables tableaux ont été peints alors qu’il était sous l’emprise de l’amanite tue-mouches. C’est le cas notamment du Portement de croix et de L’enfer. Par sa beauté incomparable, l’amanite tue-mouches fascine les hommes et elle les fascinera encore longtemps. Ses propriétés hallucinogènes en ont fait un champignon sacré chez les uns, maléfique chez les autres. Il apparaît dans de nombreux contes pour enfants, en particulier dans ceux de Jakob Grimm (1785-1863) et Wilhelm Grimm (1786-1859) connus dans le monde entier sous le nom des frères Grimm. Blanche-Neige, personnage de l’un de leurs contes est empoisonnée par sa marâtre et ne se réveillera qu’après l’arrivée du Prince charmant. D’après certains experts, le poison aurait pu être l’amanite tue-mouches, qui peut selon la dose, plonger le consommateur dans une sorte de sommeil artificiel (Bauer et al., 2000).

L’amanite tue-mouches ne provoque guère d’intoxications mortelles, mais son ingestion cause des troubles gastro-intestinaux sévères. Malgré l’effet euphorique, voire hallucinogène qu’elle induit, il vaut mieux renoncer à sa consommation. Séchée et fumée, elle est moins dangereuse, mais l’effet recherché par certains est plutôt faible. Ce champignon célèbre n’a pas encore livré tous ses secrets. Des analyses plus détaillées de sa composition chimique permettront peut-être de mieux comprendre les mystères qui l’entourent encore.

Le teonanacatl des Aztèques et autres champignons hallucinogènes du genre Psilocybe et genres apparentés

L’utilisation rituelle de champignons hallucinogènes était courante en Amérique centrale dans les civilisations précolombiennes. Lors de fouilles archéologiques effectuées autour des ruines de temples mayas au Guatemala et dans la presqu’île du Yucatan au Mexique, de nombreuses sculptures en pierre représentant des champignons ont été trouvées. Elles datent d’environ 1000 avant J.-C. Une de ces pierres fongiformes trouvée au Guatemala pourrait même dater de 2000 ans avant J.-C. Au XVIe siècle, Bernardino de Sahagun, un chroniqueur qui participait à l’expédition du conquérant espagnol Hernando Cortés (1485-1547) décrivit les cérémonies rituelles chez les Aztèques impliquant l’utilisation d’un champignon sacré, le teonanacatl qui veut dire en langue aztèque « chair des dieux ». Le clergé espagnol et les missionnaires catholiques combattirent violemment le culte du champignon et les rites des indigènes. Ceux qui participaient aux cérémonies interdites par Cortés furent systématiquement tués et les statues de champignons et autres représentations « païennes » détruites. L’empereur aztèque Moctezuma organisait chaque année la « Fête de la Révélation » où l’on offrait à des initiés des champignons hallucinogènes qui étaient consommés crus. Le texte qui décrivait cette cérémonie particulière a été confisqué par l’Église catholique et ne fut plus jamais retrouvé. Moctezuma fut tué en 1520 et l’empire aztèque détruit en 1521. Malgré la terrible répression, le culte du champignon n’en a pas moins persisté dans la clandestinité. La plupart des Indiens, devenus chrétiens au cours des siècles, gardèrent l’utilisation rituelle du champignon. Les cérémonies religieuses devinrent un curieux mélange imprégné d’éléments empruntés à la messe catholique (autel pour Jésus Christ, images de la Vierge Marie) et le rite traditionnel (objets en forme de champignons et consommation de champignons).

L’identification des espèces de champignons impliquées fut difficile. On la doit avant tout au célèbre mycologue américain Richard Gordon Wasson (1898-1986), fondateur de l’éthnomycologie. Après avoir étudié l’utilisation rituelle de l’amanite tue-mouches chez les populations de la Sibérie orientale, Wasson s’intéressa au culte secret des champignons pratiqué en Amérique centrale et au Mexique. Dans la nuit du 29 au 30 juin 1955, Wasson a pu participer à une cérémonie secrète qui eut lieu à Huautla de Jiménez, dans la province mexicaine d’Oaxaca (Râtsch et Liggenstorfer, 1998). Il fut sans doute le premier homme blanc autorisé à participer à une telle cérémonie pendant laquelle il a pu déguster le champignon sacré grâce à la prêtresse et guérisseuse d’Oaxaca Maria Sabina. Ce personnage hors du commun organisait régulièrement des cultes rituels tels qu’ils furent pratiqués probablement depuis l’époque aztèque. En autorisant Wasson a participer à l’un de ces cultes, le monde entier découvrit les vertus du champignon divin, devenu champignon magique. Maria Sabina devint célèbre par les articles et les livres de Wasson, en particulier lorsque ce dernier publia son article intitulé « Seeking for the Magic Mushroom » dans le magazine Life du 13 mai 1957 (Stamets, 1999). Des millions de personnes découvrirent alors enfin le nom scientifique du champignon sacré des Aztèques identifié avec l’aide du mycologue français Roger Heim (1900-1979) en 1956, lorsque ce dernier accompagna Wasson au Mexique. Tous les champignons sacrés furent classés dans le genre Psilocybe (Strophariaceae) et le plus important d’entre eux, Psilocybe mexicana Heim, fut mis en culture dès cette date au Muséum d’Histoire Naturelle à Paris. L’investigation chimique et pharmacologique de ce champignon fut confiée à Albert Hofmann, chimiste suisse né en 1906, devenu célèbre par la découverte des propriétés hallucinogènes extraordinaires du LSD en 1943. Comme Hofmann avait déjà testé le LSD sur lui-même, il accepta de consommer la dose généralement utilisée par les Indiens du Mexique, c’est-à-dire environ 2,4 grammes de Psilocybe mexicana séchés, sous strict contrôle médical. C’est ainsi qu’Hofmann a décrit les effets ressentis (d’après Mann, 1996) :

« Trente minutes après l’ingestion des champignons, le monde extérieur commença à subir d’étranges transformations... Que mes yeux soient ouverts ou fermés, je ne voyais que motifs et couleurs mexicains. Lorsque le médecin supervisant l’expérience se pencha sur moi pour contrôler ma tension, il se transforma en prêtre aztèque... Au paroxysme de l’intoxication... les motifs abstraits changeaient rapidement de couleur et de forme et atteignirent un degré tellement alarmant que je craignis d’être déchiré au cœur de ce tourbillon de formes et de couleurs, et de m’y dissoudre. Le rêve s’acheva au bout d’environ six heures ».

De l’identification des substances actives du teonanacatl

Après cette expérience incroyable, Hofmann se mit au travail et isola du champignon deux substances qu’il nomma psilocine et psilocybine. Elles dérivent de l’acide aminé tryptophane et sont classées dans les alcaloïdes indoliques. La substance principale est la psilocybine dont la structure chimique est 4-phosphoryloxy-N,N-diméthyltryptamine. Lorsqu’elle est pure, elle se présente sous forme de cristaux blancs qui sont solubles dans l’eau. Cette substance est accompagnée dans le champignon de la psilocine ou 4-hydroxy-N,N-diméthyltryptamine. Elle est moins stable que la psilocybine car il lui manque le groupe acide phosphorique. Elle est facilement oxydable et conduit alors à des produits de couleur bleue. Lorsque l’on écrase un peu le champignon lors de sa cueillette, on peut observer une coloration bleuâtre de la chair à l’endroit contusionné, signe visible de la présence des substances psychotropes. La détermination de structure de ces substances fut publiée pour la première fois en 1958. La psilocybine est active par voie orale à raison de 100 à 150 µg par kg de poids corporel. Elle ne provoque que peu d’effets physiques, à part la mydriase (dilatation de la pupille) et la myorelaxation, mais des effets psychiques importants : après une phase d’agitation, de vertiges et d’anxiété, les hallucinations apparaissent. Elles sont avant tout visuelles avec déformation des contours, accentuation des couleurs, distorsion de la perception du temps et de l’espace. L’intensité des effets dépend de la personnalité du sujet de et son environnement (Bruneton, 1999). Hofmann a aussi réalisé la synthèse totale de la psilocybine et rapporte qu’au lieu de manger une demi-douzaine de champignons au goût assez amer, on peut obtenir le même effet en absorbant 10 mg de psilocybine pure. En 1969, il se rendit au Mexique en compagnie de Wasson et rencontra la chamane Maria Sabina, devenue entre-temps très célèbre grâce aux nombreux articles de Wasson. Il put participer à une célébration rituelle où le champignon sacré fut consommé. Il profita de distribuer des pilules contenant chacune 30 mg de psilocybine pure aux convives présents. Maria Sabina, très sceptique, déclara qu’il manquait à la pilule l’esprit du champignon. Plusieurs personnes ingérèrent en même temps le champignon et d’autres la pilule. L’effet se manifesta plus rapidement chez les consommateurs de champignon car une partie du principe actif passait déjà dans le circuit sanguin via les muqueuses buccales lors de la mastication. L’effet se manifestait plus tard chez les consommateurs de la pilule car la libération du principe actif ne pouvait avoir lieu que dans l’estomac. En fin de compte, Maria Sabina déclara que la pilule avait la même puissance que le champignon et que les effets provoqués étaient finalement identiques. Avant de quitter la chamane, Hofmann lui fit don d’un flacon de pilules et Maria Sabina ravie expliqua qu’elle pourrait dorénavant donner des consultations même durant les saisons où le champignon ne pousse pas (Hofmann, 1998). La preuve était faite que la psilocybine était bien la substance active du champignon. Dix ans plus tard, Hofmann isola encore deux substances du champignon, à savoir la baeocystine et la norbaeocystine, qui semblent être des précurseurs biogénétiques.

A signaler que par la suite, d’autres dérivés de la N,N-diméthyltryptamine ont pu être identifiés dans diverses plantes tropicales présentant des propriétés hallucinogènes. Et pas seulement dans les plantes ! Une substance de structure chimique très proche de celles de la psi-locine et de la psilocybine a été trouvée dans les sécrétions de la peau du crapaud commun Bufo vulgaris L. Il s’agit de la 5-hydroxy-N,N-diméthyltryptamine qui reçut le nom de bufoténine. Cette substance n’a guère de propriétés hallucinogènes, car elle est relativement polaire, mais son homologue méthylé, ou 5-méthylbufoténine, est plus lipophile et pénètre plus facilement dans le circuit sanguin pour provoquer des hallucinations intenses. Elle a été identifiée dans les sécrétions de deux glandes situées à la base de la nuque d’un crapaud commun de la rivière Colorado, en Arizona, dont le nom latin est Bufo alvarius. Ces sécrétions, lorsqu’elles ont été séchées, contiennent 15 % de 5-méthylbufoténine. C’est la raison pour laquelle ce crapaud est très recherché. Capturé vivant, il est « trait » une fois par jour par un massage de ses deux glandes qui fait jaillir un jet de sécrétion que l’on recueille et sèche. Ces sécrétions séchées sont alors fumées, parfois mélangées à d’autres plantes hallucinogènes. L’effet provoqué est instantané, extrêmement puissant, mais de courte durée (10 minutes environ).

Bufo Marinus (Photo I. Chevalley, prise à Ophiofarm, Servion)

Certains aiment le lécher... (Photo I. Chevalley, prise à Ophiofarm, Servion)

Absorbées par voie orale, ces sécrétions induisent des problèmes gastro-intestinaux qui sont absents lorsqu’on les fume. En Arizona, une secte appelée Church of the Toad of Light (toad veut dire crapaud) a été créée il y a une vingtaine d’années, dans laquelle on vénère les sécrétions de Bufo aluarius (Râtsch, 2001). La presse mondiale rapporte depuis une vingtaine d’années qu’aux Etats-Unis et en Australie, le léchage de crapaud (toad lickin’) permet de se droguer. Il s’agit d’un crapaud d’origine américaine (Amérique centrale), Bufo marinus. Les sécrétions de ce crapaud contiennent la bufoténine et des molécules proches, mais aussi des catécholamines comme la dopamine et l’adrénaline, ainsi que la sérotonine. Lécher ce crapaud provoque des hallucinations importantes, mais elles sont précédées de nausées, voire de vomissements. Les hallucinations ressemblent à celles induites par le LSD, mais sont moins intenses et durent moins longtemps. Les sécrétions de ce crapaud sont aussi séchées et fumées (Râtsch, 2001). Bufo marinus a été introduit en Australie où il est devenu très fréquent et souvent utilisé dans le but de se droguer. Ce qui a incité les autorités du Queensland à déclarer la bufoténine et ses dérivés comme substances interdites. Chez nous, Bufo marinus peut être acheté et certaines personnes le chérissent comme animal domestique !

Il est prudent de signaler à ceux qui seraient tentés de lécher des crapauds que les espèces communes de chez nous ne contiennent guère de substances hallucinogènes dans les sécrétions de leur peau, mais des substances de défense toxiques. Ce qui explique que nos crapauds ne sont jamais attaqués par des chiens, des chats ou autres animaux.

Il faut encore remarquer que le fameux teonanacatl des Aztèques n’est pas un champignon bien défini, mais représente plutôt un ensemble de champignons aux propriétés hallucinogènes. Il s’agit d’autres espèces du genre Psilocybe comme par exemple Psilocybe aztecorum Heim, mais aussi d’espèces appartenant à d’autres genres, en particulier les genres Panaeolus, Conocybe, Inocybe et Stropharia.

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Auteur du livre célèbre Soma, divine mushroom of immortalité publié en 1973 chez Harcourt Brace Jovanovich.