Les champignons hallucinogènes de chez nous
Suite aux écrits de Wasson dans les années 1956-1960, le monde prit conscience du pouvoir hallucinogène puissant du champignon sacré des Aztèques. Les Américains les premiers furent fascinés par les effets rapportés dans la presse et devinrent dès lors des amateurs passionnés de champignons. On rechercha bientôt des espèces du genre Psilocybe un peu partout, y compris dans les parcs publics des grandes métropoles américaines. Beaucoup d’adeptes firent aussi le déplacement au Mexique.
On sait maintenant que la répartition des champignons hallucinogènes a lieu sur pratiquement toutes les parties du globe. En Europe aussi, ils sont nombreux. On trouve différentes espèces des genres Psilocybe (Strophariaceae), Stropharia (Strophariaceae), Panaeolus (Coprinaceae) et Inocybe (Cortinariaceae) qui contiennent la psilocybine. D’après Guzman (1983), il existe dans le monde 144 espèces du genre Psilocybe, dont 81 sont hallucinogènes. Parmi ces dernières, une demi-douzaine d’espèces se trouvent en Europe. L’espèce la plus commune et la plus recherchée des amateurs de sensations fortes est sans aucun doute Psilocybe semilanceata (Fr.) Kummer. C’est un petit champignon au chapeau en forme de cloche d’un diamètre de 0,5 à 2,5 cm et de couleur brune. Sa surface brillante est assez gluante et collante. Il possède des petites lamelles de couleur brun-olive. Le pied est très fin avec un diamètre de l’ordre de 0,75 à 2,5 mm. Sa hauteur est de 4 à 10 cm. La poudre de spores est brun foncé à pourpre. Les spores facilement observables au microscope sont de forme elliptique (12-14 µm x 7-8 µm). Ce champignon pousse de préférence dans l’herbe et particulièrement en automne dans les pâturages où ont séjourné des bovins, des moutons ou des chevaux. On peut le trouver occasionnellement sur le gazon des parcs publics ou autour d’immeubles. Psilocybe semilanceata ressemble beaucoup à une espèce proche Psilocybe strictipes Singer & Smith que les amateurs n’arrivent guère à différencier.
Psilocybe semilanceata, le champignon hallucinogène le plus commun (Photo M. Wilhelm)
Les deux espèces deviennent bleues à l’endroit où elles ont été touchées. Il s’agit d’un indicateur de la présence de psilocine et de psilocybine. Psilocybe semilanceata présente une teneur assez variable en psilocybine, de l’ordre de 0,1 jusqu’à 2 %, tandis que la psilocine ne s’y trouve qu’en traces. Il contient aussi de la baeocystine. Ce champignon est fréquent dans les régions alpines jusqu’à 1500 mètres d’altitude. Il est aussi facile à trouver dans les pâturages de l’arc jurassien. Le champignon peut être consommé frais. Il faut alors en ingérer une poignée (environ 30 à 40 g). Lorsqu’il est séché, la dose est de l’ordre de 2-3 grammes à consommer avec beaucoup d’eau. Parfois, le champignon séché est pulvérisé et mélangé à diverses boissons ou absorbé sous forme de tisane. Lors du séchage, des précautions sont à prendre car la psilocybine est détruite à une température supérieure à 50°C (Râtsch, 2001). Ce petit champignon est devenu en moins de 20 ans, la drogue d’origine mycologique la plus consommée en Europe. Dans de rares cas et lors d’un surdosage, certains consommateurs ont montré des tendances suicidaires. A part cela, les accidents graves sont plutôt rares et sont dus à la confusion avec d’autres champignons, par exemple avec Inocybe geophylla (Sow. ex Fr.) Kummer qui contient de la muscarine et qui est très toxique. Les psilocybes sont souvent consommés en groupe lors de soirées raves et technos par exemple. Ils ont inspiré aussi un certain nombre de musiciens et de compositeurs contemporains. Particulièrement impressionnante est la chanson Mangez-moi, Mangez-moi, de Billy Zekick que l’on peut trouver dans un album (CD) de Billy Zekick et les Gamins en Folie, sorti en 1993. Cet album (CD) est toujours en vente chez les bons disquaires. La réaction est très différente d’un individu à l’autre. Alors que certains sombrent dans une douce euphorie, d’autres sont totalement agités ou pris de panique et d’autres encore sont complètement fous de joie. À la fin de l’expérience, la plupart d’entre eux ont envie de recommencer.
D’autres espèces du genre Psilocybe sont aussi souvent utilisées chez nous, en particulier Psilocybe cyanescens Wakefield, Psilocybe cubensis (Earle) Singer, Psilocybe coprophila (Bull, ex Fr.) Kummer et Psilocybe rhombispora (Britz.) Sacc. (syn. Psilocybe phyllogena (Peck) Peck). À part les psilocybes, il y a encore bien d’autres champignons hallucinogènes qui contiennent la psilocine et la psilocybine. Nous ne citerons ici que les espèces les plus fréquentes que l’on trouve dans le commerce parallèle des champignons hallucinogènes. Il faut en effet savoir que la psilocine et la psilocybine figurent sur la liste des substances classées comme stupéfiants dans la plupart des pays de l’Europe, notamment la Suisse et la France. Pour ce dernier pays, on peut se référer à l’Arrêté du 22 février 1990 fixant la liste des substances classées comme stupéfiants publié le 7 juin 1990 dans le Journal Officiel de la République française. Il n’est pas rare que la police pourchasse des cueilleurs de champignons en automne et confisque la récolte suspecte. Attention aux amateurs, car depuis le 1er janvier 2002, les champignons hallucinogènes (espèces des genres Psilocybe,
Psilocybe rhombispora (Photo F. Patané)
Psilocybe coprophila (Photo M. Wilhelm)
Psilocybe cyanescens (Photo A. Riva)
Stropharia coronilla (Photo Valobonsis)
Conocybe, Stropharia, Panaeolus) figurent sur la liste des stupéfiants prohibés en Suisse. La police a maintenant des bases légales pour intervenir et procéder sans doute à plus de contrôles.
Parmi les champignons hallucinogènes contenant la psilocine et la psilocybine, on trouve encore Stropharia caerulea Kriesel (syn. Psilocybe caerulea (Kriesel) Noordeloos, Panaeolus papilionaceus (Bull, ex Fries) Quelet, Panaeolus cyanescens Berkeley & Broome (syn. Cope-landia cyanescens (Berk. & Br.) Sacc.) et Inocybe haemacta (Berk. & Coole) Saccardo. Bien que cette dernière espèce contienne la psilocybine et la baeocystine et de ce fait induit des hallucinations, il est fortement recommandé de s’abstenir de la récolter et de la consommer car elle peut être facilement confondue avec d’autres espèces du genre Inocybe, dont certaines sont extrêmement toxiques et complètement dépourvues de constituants psychotropes (Stamets, 1999).
La consommation de champignons hallucinogènes est devenue un phénomène à la mode depuis la découverte, dans les années soixante, des propriétés psychotropes importantes d’espèces du genre Psilocybe par Wasson. En réalité, elle n’est pas très dangereuse en soi, mais représente tout de même un risque pour la santé pour les sujets en proie à des difficultés d’ordre psychologique (les déprimés, les paranoïaques, etc.). Et surtout, il ne faut pas confondre les espèces, ce qui peut entraîner des intoxications graves. Enfin, champignons hallucinogènes et alcool ne font pas bon ménage. Il est fascinant de relever que le champignon sacré des Aztèques et le culte dont il a fait l’objet n’a été identifié que dans la deuxième moitié du XXe siècle. Pendant longtemps, on a pensé que le culte rituel des champignons sacrés se confinait à l’Amérique centrale et aux civilisations mayas et aztèques. On sait maintenant que des champignons qui étaient vraisemblablement des psilocybes, étaient aussi utilisés dans les anciennes cultures européennes et notamment dans la Grèce antique. En 1977, Wasson a émis l’hypothèse que le culte de Déméter, déesse de la fertilité et divinisation de la terre nourricière qui était célébré à Eleusis, une ville de l’Attique et les mystères qui entouraient ce culte étaient liés à l’utilisation de champignons psycho-actifs. On a en effet retrouvé des bas-reliefs datant d’environ 400 ans avant J.-C. où l’on voit la déesse Déméter remettre un champignon à sa fille Perséphone. Ce champignon ressemble étrangement à un psilocybe ! (Stamets, 1999).
Panaeolus cinctulus (Photo M. Wilhelm)
Panaeolus papilionaceus (Photo Valobonsi)
On appelle ergot de seigle un champignon inférieur qui parasite les graines de seigle ou Secale cereale L. (Poaceae). Cependant, il est trouvé occasionnellement comme parasite sur près de 400 autres espèces de la famille Poaceae (syn. Gramineae). Son développement est plus important lorsque la saison est humide. Lorsque les spores atteignent l’épi de seigle, il se forme des filaments qui au cours de la maturation de la céréale se transforment en amas mycélien. Ces filaments élaborent aussi de petites spores qui sont transportées par le vent, la pluie et les insectes d’un épi à l’autre et très vite un champ entier est contaminé. Lorsque le seigle arrive à maturité et sèche, l’amas mycélien ne produit plus de spores et devient un tissu plus dense qui durcit. C’est sous cette forme que le champignon devient bien visible car il se présente maintenant comme une excroissance dans l’épi de couleur violet-noir, qui mesure de 1 à 4 cm de longueur pour un diamètre de 2 à 6 mm et qui est amincie aux extrémités. Sa forme évoque l’ergot de la patte du coq que certains ont appelé Secale cornutum. Ces ergots peuvent passer dans la farine de seigle. Ils peuvent aussi se détacher et tomber sur le sol où ils passent l’hiver. Au printemps, ils germent et émettent des spores qui, en contaminant le seigle, enclencheront à nouveau le cycle (Pelt, 1983). Cette excroissance bizarre des épis de seigle suscita dès le début du XVIIe siècle l’intérêt des naturalistes et leurs explications furent aussi farfelues que confuses. L’hypothèse qu’il s’agit d’un champignon fut émise pour la première fois en 1711 et confirmée par la suite par le célèbre botaniste genevois Augustin Pyrame de Candolle (1778-1841).
La preuve définitive de la nature fongique de l’ergot de seigle fut apportée par Louis-René Tulasne (1815-1885) qui en étudia la reproduction (Delaveau, 1982) et lui donna son nom définitif de Claviceps purpurea (Fr.) Tulasne qu’il classa dans des Ascomycètes, dans l’ordre des Clavicipitales et dans la famille Clavicipitaceae.
De l’utilisation traditionnelle de l’ergot de seigle aux intoxications massives par de la farine de seigle contaminée
Les premières mentions de l’utilisation de l’ergot de seigle se trouvent dans des textes chinois datant d’environ 500 ans avant J.-C. C’est en obstétrique que l’ergot de seigle fut appliqué dans le but de déclencher l’accouchement. Cette indication fut reprise au Moyen Âge, surtout en Allemagne où on l’appelle encore aujourd’hui Mutterkorn. Au XVIe siècle, dans la plupart des pays d’Europe centrale et en France, l’ergot de seigle fut utilisé sous le nom de pulvis ad partum par les sages-femmes pour accélérer l’accouchement ou lors d’accouchements difficiles. On savait que cette poudre d’ergot provoquait de fortes contractions de l’utérus. Hélas, souvent trop fortes qui entraînaient l’asphyxie du fœtus et même la rupture de l’utérus. Certains médecins et sages-femmes sceptiques l’appelèrent pulvis ad mortem !
Ergots de seigle séchés
De nombreux accidents ternirent la réputation et son emploi fut interdit en Allemagne en 1778 (Delaveau, 1982). Malgré cette interdiction, l’ergot de seigle continua d’être utilisé largement par les avorteuses ou faiseuses d’anges. Il fut réhabilité par un article célèbre publié en 1808 par une immigrante allemande aux Etats-Unis et intitulé « Account of the Pulvis Parturiens, a remedy for quickening childbirth ». Dans la première édition de la Pharmacopée américaine publiée en 1820, se trouve une description de l’ergot de seigle et des indications pour son emploi.
L’ergot de seigle est tristement célèbre pour les intoxications massives produites par l’ingestion de pain de seigle contaminé. D’après Râtsch (2001), la première mention de ces intoxications se trouve dans le poème philosophique De natura rerum de l’auteur romain Lucrèce (98-55 avant J.-C.). Plusieurs historiens se sont efforcés d’identifier la cause de très nombreuses épidémies qui ont frappé l’Europe dès le haut Moyen Âge. D’après les descriptions des symptômes, il ne pouvait s’agir que d’intoxications provoquées par l’ergot de seigle auxquelles le nom d’ergotisme fut donné. Mais à l’époque, les causes de ces intoxications qui se transformèrent en véritables épidémies n’étaient pas encore connues et demeuraient très mystérieuses. En plus de la peste, il y eut un nouveau fléau auquel fut donné le nom de ignis sacer ou Feu sacré. Mais il fallut 700 ans encore avant que l’agent responsable de ce mal ne fut identifié : l’ergot de seigle et ceci au XVIIe siècle seulement.
Une terrible épidémie eut lieu à Paris en 945, une plus importante encore au sud de la Lorraine en 1089, qu’un chroniqueur de l’époque décrivit de la manière suivante :
« ... on vit beaucoup de malades, les entrailles dévorées par l’ardeur du Feu sacré, avec des membres ravagés, noircissant comme du charbon, qui, ou bien mourraient misérablement, ou bien conservaient la vie en voyant leurs pieds ou leurs mains gangrenés se séparer du reste du corps. Mais beaucoup souffraient d’une contraction des membres qui les déformait »1.
En 1090, encore une épidémie de Feu sacré, cette fois dans le Dauphiné. Le désarroi s’empare des foules. Contre une si terrible maladie, on ne peut rien... sauf s’en remettre à Dieu ou à l’un de ses saints. Et le saint fut Saint Antoine (251-356), dont la tradition veut qu’il ait été longtemps obsédé par de violentes tentations sous formes de visions, mais auxquelles il ne succomba pas. Dans le langage courant, le terme de tentations de Saint Antoine est encore utilisé. Pourquoi ce saint fut-il choisi ? Tout simplement parce que les reliques de son corps, après maintes tribulations, échouèrent en 1083 en l’église paroissiale de la Motte-au-Bois, dans le Dauphiné. Cette église devint un lieu de pèlerinage pour les nombreux malades et après une guérison miraculeuse, un ordre fut créé en 1093 pour porter secours aux malades atteints du Feu sacré. Saint Antoine en devint naturellement le patron et l’ordre fut dénommé Ordre des Antonins. À partir de cette époque, le Feu sacré fut connu aussi sous le nom de Feu de Saint Antoine (Schultes et Hofmann, 1980). Deux types de Feu sacré furent décrits, le type gangrène et le type convulsion. Dans le premier cas, la gangrène s’établit dans un pied, un peu moins souvent dans une main, avec une sensation de chaleur intense, d’où l’origine de l’expression Feu sacré ou Feu de Saint Antoine. Cette gangrène conduit à la momification, voire jusqu’à la perte de l’extrémité des membres. De nombreux peintres furent inspirés par les ravages de ces épidémies et des scènes avec des personnages amputés ont été réalisées par exemple par Bruegel L’Ancien (1525 ou 1530-1569) et son fils (1564-1638). La forme convulsive du Feu sacré se caractérise par des atteintes du système nerveux qui se manifestent par des convulsions des membres et de tout le corps, du délire et des hallucinations. Les causes de l’épidémie furent enfin connues en 1777 où plus de 8000 personnes sont décédées en Sologne lors d’une épidémie de Feu sacré du type gangrène. L’abbé Teissier publia en 1777 ses observations qui établirent que l’ergot du seigle était responsable des épidémies de Feu sacré. Il administra de la poudre d’ergot à des canards et des porcs et observa la même pathologie que celle des êtres humains intoxiqués (Delaveau, 1982). Mais il est utile de rappeler qu’avant la publication de l’abbé Teissier, une première mise en garde contre l’utilisation de l’ergot de seigle avait déjà été lancée en 1768 dans un traité de matière médicale en Autriche. Elle est tirée du livre de Delaveau (1982) et reproduite ci-après :
« Secale cornutum venenum est, gangraenam cito inducens, in variis Academiarum Actis infâme declaratum. »
Ce qui veut dire « Le seigle cornu est un poison, entraînant rapidement une gangrène ; il est déclaré très dangereux dans plusieurs actes des académies ». Dès 1777, on prit soin d’éliminer l’ergot des graines de seigle avant de les moudre pour faire de la farine et les intoxications devinrent sporadiques. La dernière grande intoxication collective touchant près de 30 000 personnes eut lieu au sud de la Russie dans les années 1926-1927. Un empoisonnement collectif, qui eut lieu en 1951 à Pont-Saint-Esprit en France, fut attribué à tort à l’ergot de seigle. Des analyses toxicologiques démontrèrent que les grains de seigle étaient contaminés par un pesticide à base de mercure. A l’heure actuelle, on peut consommer du pain de seigle et autres dérivés de cette céréale sans crainte car les fongicides ont permis l’élimination du champignon. L’utilisation de fongicides, des règles de culture strictes et le contrôle du grain réduisent pratiquement à zéro le risque d’intoxication. Cependant, en 1985, le cas d’une fillette de treize ans eut un certain retentissement. Hospitalisée suite à des maux de tête et des troubles de la vision, elle vit son état s’améliorer spontanément après quelques jours d’hospitalisation. Elle quitta la clinique sans qu’un diagnostic précis n’ait pu être posé. Intrigués par la soudaine amélioration de l’état de la fille, les parents et les médecins cherchèrent d’éventuelles différences entre son alimentation à la maison et à la clinique. Ils s’aperçurent que durant son hospitalisation, l’enfant avait dû renoncer à son traditionnel birchermuesli matinal. Les soupçons se portèrent sur celui-ci qui fut analysé. Les céréales provenaient de cultures biologiques et contenaient du seigle fortement contaminé en ergot. Il ne faut bien entendu pas généraliser ce cas, mais il faut se rendre compte que si des résidus de pesticides représentent une source de dangers, des substances naturelles peuvent constituer également de sérieuses menaces pour la santé publique.
De l’identification des constituants de l’ergot de seigle à la découverte du LSD
L’ergot de seigle, reconnu comme responsable d’intoxications alimentaires massives se caractérisant par une gangrène de l’extrémité des membres et reconnu aussi comme adjuvant de l’accouchement, attira bien entendu l’intérêt des chimistes qui se mirent à étudier sa composition. L’histoire de l’obtention des constituants purs de l’ergot de seigle est très longue et surtout marquée de querelles et de rivalités entre scientifiques. Nous nous abstiendrons de citer toutes ces querelles qui contribuèrent malgré tout à percer les mystères de l’ergot. Tous ces travaux préliminaires furent repris par G. Barger et F.H. Carr à Londres qui annoncèrent en 1905 l’isolement du premier constituant pur. Ils lui donnèrent le nom d’ergotoxine. Il s’avéra par la suite que l’ergotoxine était en réalité un mélange de trois alcaloïdes. Ces études furent réalisées dans les laboratoires de la firme pharmaceutique Sandoz à Bâle par l’équipe du Professeur Arthur Stoll. Ce même Stoll avait précédemment déjà isolé en 1920 la première substance vraiment pure de l’ergot qui fut nommée ergotamine, un alcaloïde. Dans les années trente, deux chercheurs du Rockfeller Institute à New York, W.A. Jacobs et L.C. Craig ont réalisé une dégradation chimique de tous les constituants alcaloïdes de l’ergot et sont arrivés à la conclusion qu’ils contenaient tous une unité structurale commune qu’ils appelèrent acide lysergique. Cette molécule devait par la suite jouer un rôle très important. En 1943, Stoll et son collaborateur Albert Hofmann arrivèrent à scinder l’ergotoxine en ses trois constituants : l’ergocristine, l’ergocornine et l’ergocryptine. Hofmann explique qu’il a choisi le nom d’ergocryptine (du grec kryptos qui veut dire caché) pour cette dernière substance qui était restée dissimulée pendant longtemps dans la phase liquide que les chimistes appellent eaux-mères, alors que les deux autres substances étaient cristallisées. Plusieurs dizaines d’alcaloïdes furent finalement identifiés. Dès lors, il était possible d’évaluer l’activité pharmacologique de chacun d’eux. La plupart de ces alcaloïdes qui sont du type indolique présentent une analogie structurale avec certains neurotransmetteurs comme la noradrénaline, la dopamine et la sérotonine. Leur chimie et leur pharmacologie sont très complexes et ne peuvent être abordées dans le cadre du présent livre. Le lecteur intéressé trouvera plus de renseignements dans le livre de Bruneton (1999), par exemple. Il est cependant utile de rapporter ici que l’ergotamine, même à faibles doses, provoque la vasoconstriction. C’est certainement cette substance qui est responsable de la gangrène provoquée chez les personnes intoxiquées par l’ergot de seigle. A faibles doses cependant, l’ergotamine est un médicament efficace pour le traitement de la migraine. Elle est utilisée le plus souvent sous forme orale en association avec la caféine, ce qui améliore sa résorption digestive. Il existe aussi des dérivés de l’ergotamine comme la dihydroergotamine qui est utilisée pour la même indication et qui reste d’une grande actualité. Les alcaloïdes issus de l’ergotoxine ont conduit au développement d’une préparation connue sous le nom d'Hydergin, un médicament pour activer la circulation cérébrale et périphérique et améliorer les fonctions cérébrales dans la lutte contre les séquelles du vieillissement. Un autre alcaloïde, l’ergométrine provoque des contractions de l’utérus et permet d’expliquer pourquoi l’ergot de seigle a joué un grand rôle pendant des siècles lors d’accouchements et d’avortements !
Des dérivés de l’ergométrine ont aussi été réalisés, comme par exemple, la méthylergométrine, qui est encore utilisée aujourd’hui pour le traitement des hémorragies de la délivrance et du post-partum et en cas d’atonie de l’utérus après expulsion de l’enfant (Bruneton, 1999).
L’acide lysergique, élément structural commun de tous les alcaloïdes de l’ergot, fut évidemment une molécule clef pour les chimistes qui entreprirent d’en faire des nombreux dérivés afin d’en tester les activités pharmacologiques et biologiques. En 1938, Albert Hofmann était chargé par la firme Sandoz de préparer des dérivés hémi-synthétiques de l’acide lysergique. Parmi les nombreux dérivés envisagés, il décida de synthétiser le diéthylamide de l’acide lysergique car une molécule présentant une grande analogie structurale était connue comme stimulant de la circulation sanguine et comme stimulant respiratoire (analeptique), à savoir le diéthylamide de l’acide nicotinique, célèbre dans le monde entier sous le nom de Coramine. Cette nouvelle substance reçut le nom de LSD-25 parce qu’il s’agissait du 25e dérivé de l’acide lysergique dans la série des amides. LSD est l’abréviation de Lyserg-sâure-diâthylamid qui veut dire diéthylamide de l’acide lysergique (Hofmann, 2001). Cette substance fut alors remise au Professeur Ernst Rothlin, chef de la division de pharmacologie de Sandoz, qui la soumit à différents tests. Un effet important sur l’utérus fut observé lors d’expériences in vivo sur différents animaux, mais cet effet était tout de même plus faible que celui induit par certains alcaloïdes naturels de l’ergot.
De plus, les animaux sous narcose montraient une agitation assez inhabituelle. La substance fut éliminée des tests et tomba dans l’oubli pour près de cinq ans. Au printemps de l’année 1943, Hofmann réalisa à nouveau la synthèse du LSD-25 et lors de la purification et de la cristallisation de la substance, il ressentit tout d’un coup des sensations inhabituelles. Il rédigea par la suite un rapport qu’il transmit à son supérieur, le Professeur Arthur Stoll :
« Vendredi dernier le 16 avril 1943, je me suis vu contraint d’interrompre mon travail au laboratoire et de rentrer chez moi car j’étais dans un état d’agitation étrange, associé à un léger vertige. Arrivé à la maison, je me suis couché et suis tombé rapidement dans un état d’ivresse qui n’était pas désagréable car mon imagination devint extrême. J’étais allongé dans la pénombre, les yeux fermés et j’avais l’impression d’être aveuglé par la lumière du jour. Soudain, apparurent une quantité incroyable d’images colorées, fantastiques, extraordinairement mouvantes, comme un kaléidoscope de lumières différentes. Cet état disparut au bout de trois heures... ». Ce texte est tiré du livre de Hofmann (2001) et traduit de l’allemand par l’auteur du présent livre. Hofmann avait l’intime conviction que ces symptômes étranges ne pouvaient être qu’en relation avec la manipulation du LSD-25. Habitué à travailler proprement, il n’a cependant pas exclu que ses doigts puissent avoir été en contact avec une goutte ou quelques gouttes de solution lors de la cristallisation de la substance. Pour en avoir le cœur net, il décida trois jours plus tard d’absorber une quantité connue (250 microgrammes) de LSD-25 afin de noter minute après minute les symptômes de l’intoxication. Malgré la dose très faible, dictée par la prudence la plus élémentaire, les symptômes ressentis furent beaucoup plus intenses que la première fois et les troubles de la vision persistaient jusqu’à la 6e heure : mélange de halos colorés avec prédominance du bleu et du vert, alternance et coexistence d’images réalistes et fantastiques, déformation de l’environnement. Il n’y avait maintenant plus aucun doute possible : le LSD est un hallucinogène d’une puissance extraordinaire qui allait entrer dans l’histoire. Des doses plus faibles, de l’ordre de 50 microgrammes seulement, suffisaient pour déclencher des hallucinations. Les responsables des laboratoires Sandoz décidèrent de ne pas divulguer les effets terrifiants du LSD, conscients des conséquences possibles de leur découverte à l’époque où l’Allemagne nazie conduisait des recherches secrètes pour la mise au point de nouvelles armes chimiques (Pelt, 1983). Ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale que les résultats des expériences et observations de Hofmann furent publiés.
On pensa que le LSD pouvait trouver une application en psychiatrie et de nombreuses études furent réalisées, tout d’abord dans le domaine de la toxicologie. La toxicité de la substance fut évaluée sur divers animaux dont la souris, le rat, le lapin, le chimpanzé et même l’éléphant ! On administra à un éléphant adulte 297 mg de LSD. Il mourut quelques minutes après (Hofmann, 2001). Un seul éléphant fut utilisé dans cette expérimentation qui montra que le plus grand animal terrestre est environ mille fois plus sensible au LSD que la souris. Il va de soi que de nos jours, il n’est plus possible de faire de telles expériences sur des éléphants. Il est intéressant de remarquer que non seulement le grand pachyderme fut la victime du LSD mais aussi... des araignées ! À des doses faibles, ces dernières tissèrent des toiles de manière encore plus régulière, plus géométrique et plus exacte. Mais à des doses plus élevées, la construction des toiles devint bâclée, chaotique et rudimentaire. Le LSD fut aussi expérimenté sur des patients de cliniques psychiatriques. Après de nombreuses études, Sandoz mit sur le marché des dragées contenant 25 microgrammes de LSD pour le traitement de psychoses sous strict contrôle médical. L’information sur le médicament qui accompagnait l’emballage précisait que le patient peut tomber dans un état d’ivresse et que l’antidote est la chlorpromazine (50 mg en injection intra-musculaire). Ce médicament fut assez vite retiré du marché. Très vite, le LSD n’était plus entre les mains de membres du corps médical. Une immense publicité pour le LSD a été faite dans les années 1960-1970 par le Dr Timothy Leary, assistant en psychologie à l’Université de Harvard à Cambridge, près de Boston. Après avoir goûté au champignon sacré des Aztèques (voir chapitre consacré aux champignons hallucinogènes), Leary entreprit une série d’expérimentations avec le LSD. Mais très rapidement, l’expérimentation scientifique tourna en LSD-parties où les étudiants participant à l’étude ne recherchaient que de nouvelles sensations et aventures. Leary fut exclu de l’Université de Harvard et devint le messie du mouvement psychédélique et s’installa au Mexique. Il fut aussi co-fondateur du mouvement Hippie. Après avoir été expulsé du Mexique, Leary s’installa en Inde et fonda une sorte de communauté religieuse qu’il dénomma League for Spiritual Discovery, dont les initiales donnent LSD. Suite à la publicité tapageuse faite par Leary pour le LSD, des milliers, voire quelques millions de personnes dans le monde furent tentées d’expérimenter ce nouveau produit miraculeux. Les effets du LSD sur le psychisme sont extrêmement marqués et c’est sans aucun doute le plus puissant psychodysleptique connu (environ 5000 fois plus actif que la mescaline, principe actif du peyotl). Rappelons que ces effets se traduisent par une altération des perceptions des formes, des couleurs, des sons, une déformation de la perception du temps, la perte de la personnalité, l’émergence de souvenirs oubliés et la liste pourrait être encore allongée. L’absorption de LSD provoque aussi des effets physiologiques comme la mydriase (dilatation de la pupille), la tachycardie et des tremblements. L’état psychologique du sujet est déterminant dans l’apparition de réactions indésirables suite à l’usage de cette substance. Un individu équilibré avec une forte personnalité ressentira moins d’effets secondaires qu’un sujet en proie à des difficultés psychologiques de tout genre. Parmi ces effets, il faut citer l’anxiété, une modification de la personnalité, la persistance d’un tableau psychotique et surtout la récurrence spontanée, parfois pendant une longue période de l’expérience psychédélique sans ingestion de la drogue (Buneton, 1999). Le LSD induit l’accoutumance, mais pas de dépendance physique, comme l’héroïne par exemple. Sa production, sa mise sur le marché et son emploi sont interdits en France, en Suisse et dans la plupart des pays. Il existe un marché illicite de LSD et il n’est pas trop difficile aux initiés de se procurer cette drogue. A ceux qui seraient tentés de faire l’expérience, il faut rappeler que le LSD est le plus puissant de tous les hallucinogènes et que des quantités aussi faibles que 50 µg (microgrammes) sont suffisantes pour produire un effet important. Celui qui achète une dose de LSD ne saura pas la qualité du produit et la quantité dans la dose. Il s’expose à des risques importants, voire mortels. Clauiceps purpurea (Fr.) Tulasne, ce champignon qui parasite le seigle a été responsable d’innombrables intoxications alimentaires au cours de l’histoire. Certains de ses constituants ou dérivés hémi-synthétiques sont devenus des médicaments, notamment pour le traitement des crises de migraines, pour soigner les hémorragies pendant ou après l’accouchement ou encore pour améliorer l’insuffisance vasculaire cérébrale. Mais l’un de ces dérivés hémi-synthétiques, le LSD, est devenu une drogue dangereuse à utiliser, qui fascine encore de nombreuses personnes. Le Dr Albert Hofmann qui a découvert le LSD l’a bien compris et l’a appelé LSD - mein Sorgenkind, ce qui veut dire LSD-l’enfant qui me donne des soucis. Toutes les personnes intéressées par le LSD, pour en savoir plus, devraient lire l’ouvrage d’Albert Hofmann intitulé LSD - Mein Sorgenkind : Die Entdeckung einer « Wunderdroge »2.
La chique de bétel, drogue masticatoire stimulante de l’Asie
La chique de bétel, la drogue masticatoire la plus importante de l’Asie à laquelle s’adonnent plus de 250 millions de personnes, fait appel à deux plantes bien distinctes. La substance psycho-active provient des fruits d’un palmier, Areca catechu L. (Falmae), appelé aussi aréquier. C’est un arbre élancé dont le tronc se termine par un bouquet de grandes feuilles pennées. C’est la graine qui forme l’un des constituants de la chique de bétel. Elle se présente sous forme ovoïde et a un diamètre de 2 cm environ. Elle est très dure et sa couleur est brunâtre. L’arbre est cultivé en Inde, au Pakistan, au Sri Lanka, au Bangladesh, au sud de la Chine et dans pratiquement tous les autres pays du Sud-Est asiatique, ainsi qu’en Afrique de l’Est et à Madagascar. À l’état sauvage, on le trouve encore sur la côte de Malabar en Inde. À signaler que la famille Palmae (syn. Arecaceae) compte plus de 200 genres et environ 3000 espèces différentes. Parmi les palmiers les plus connus figurent Cocos nucifera L. ou cocotier, Phoenix dactylifera L. ou palmier dattier et encore Sabal serrulata Rohm & Schult. (syn. Serenoa repens (Bartram) Small), appelé palmier-scie ou palmier de Floride, qui a conduit au développement de médicaments pour lutter contre l’hyperplasie bénigne de la prostate.
L’autre ingrédient de la chique de bétel, et qui lui a donné son nom, est Piper betle L. (Piperaceae). C’est un poivrier dont l’origine se situe en Malaisie, ou selon les sources, sur l’île de Java en Indonésie. Il est actuellement cultivé dans tout le Sud-Est asiatique, aux Iles Seychelles, à l’île Maurice, en Afrique orientale (surtout en Tanzanie) et à Madagascar. Ce sont les feuilles fraîches de ce poivrier particulier qui sont utilisées dans la chique de bétel. Elles sont de couleur vert intense, brillantes et en forme de cœur. Elles peuvent être confondues facilement avec des feuilles d’autres espèces du genre Piper, et en particulier avec celles de Piper nigrum L. Ce sont les fruits de cette dernière espèce qui donnent le poivre, appelé aussi roi des épices. Comme il existe souvent des confusions relatives au terme poivre, il nous paraît utile de préciser ici les différentes appellations :
- le poivre vert : c’est le fruit entier, cueilli vert, de Piper nigrum L.
- le poivre blanc : c’est le fruit récolté à pleine maturation de Piper nigrum L. Les baies sont trempées dans l’eau pendant plusieurs jours, puis débarrassées du péricarpe et de la partie externe du mésocarpe. Après séchage leur couleur est blanc-gris - le poivre noir : c’est le fruit de Piper nigrum L. récolté à maturité, de couleur rouge. Après séchage, la couleur de ces fruits est brun-noir.
En résumé, les trois poivres mentionnés ci-dessus proviennent tous de la même plante. Il existe encore le poivre de Cayenne ou piment qui provient de plantes appartenant à une autre famille botanique, les Solanacées. Il s’agit de Capsicum annuum L. et de Capsicum frutescens L. La coloration rouge-orange de ce « poivre » est due à la présence de caroténoïdes qui ne sont pas responsables de la saveur piquante qui elle provient de la capsaïcine, un amide, dont la teneur peut atteindre 1 % dans les fruits. Enfin, il faut encore mentionner le poivre rose, qui lui non plus, n’a rien à voir avec les espèces du genre Piper. Il s’agit de fruits d’espèces du genre Schinus (Anacar-diaceae), dont par exemple Schinus terebinthifolius
Le palmier Areca catechu et ses fruits
Raddi d’origine tropicale (Brésil, Ile de la Réunion, Ile Maurice, etc.). Sa consommation exagérée peut, selon certaines publications scientifiques, entraîner des risques pour la santé. Ce faux poivre est à utiliser avec modération.
Le genre Piper compte encore bien d’autres espèces aux propriétés pharmacologiques intéressantes. Parmi elles figure Piper methysticum Forst., plus connu sous le nom de kawa, qui est originaire des îles du Pacifique sud. Cette plante utilisée traditionnellement par les habitants de ces îles est devenu l’anxiolytique végétal du début de ce millénaire (voir chapitre consacré au kawa). Dans son encyclopédie des plantes psycho-actives qui est un livre absolument remarquable, Râtsch (2001) cite encore Piper auritum H.B.K., le poivre d’or, originaire de l’Amérique centrale. Cette plante était utilisée dans la médecine traditionnelle des Mayas avant l’arrivée des conquérants espagnols. Elle est particulièrement riche en safrol, substance qui est utilisée comme matière première pour la synthèse de dérivés proches de l’amphétamine.
De l'utilisation traditionnelle de la chique de bétel et de ses ingrédients
Comme nous l’avons vu, l’ingrédient psycho-actif de la chique de bétel est la noix d’arec, la graine du palmier Areca catechu L. Cette dernière est citée dans une liste de médicaments établie au VIIIe siècle par l’impératrice Komyo et déposée dans un temple à Nara, au Japon (Penso, 1986).
La graine de palmier ou noix d’arec
Feuilles de Piper betle au marché d’Ubud (Bali)
La noix d’arec fut utilisée dans la médecine arabe puisqu’elle est citée dans le célèbre ouvrage Quanum fi’tibb ou Canon de la médecine du grand médecin Hussein Ibn Abdullah Ibn Sînâ (9801037) qui passa à la postérité sous le nom d’Avicenne. Plus tard, ce sont les grands explorateurs comme Marco Polo (1254-1324) et Vasco de Gama (1469-1524) qui firent connaître la noix d’arec et son utilisation traditionnelle sous la forme de chique de bétel en Europe. Dans la médecine ayurvédique indienne, les graines de Areca catechu L. sont utilisées pour le traitement de problèmes de la digestion, comme tonique du système nerveux et comme aphrodisiaque. En Inde toujours, la noix d’arec était aussi utilisée pour éliminer le ténia ou ver solitaire. Jusqu’au milieu du XXe siècle, elle figurait dans les pharmacopées européennes (en Suisse, dans Ph. Helv. V) et était préconisée comme vermifuge, aussi en médecine vétérinaire. Quant à l’autre ingrédient de la chique de bétel, les feuilles de Piper betle Forst., elles sont citées comme remèdes pour faciliter la digestion et contre les affections des voies respiratoires supérieures dans plusieurs systèmes de médecine en Inde et en Asie du sud-est.
L’utilisation rituelle de la chique de bétel pourrait être originaire de l’île de Penang en Malaisie. Elle est citée dans des écrits chinois du IIe siècle après J.-C., ainsi que dans les traités de médecine indienne datant du début de l’ère chrétienne. On utilise la noix d’arec coupée en fines tranches ou pulvérisée avec de la chaux, des cendres de bois ou des coquillages calcinés et pulvérisés. Le tout est enroulé dans une feuille fraîche de Piper betle Forst. et mastiqué longuement. Pour améliorer le goût, des épices sont assez souvent ajoutées comme par exemple la cardamone, le tamarin ou le clou de girofle. La mastication provoque une salivation assez importante de coloration rouge. Ce qui oblige les consommateurs qui sont très nombreux de cracher souvent. L’auteur du présent livre, en visite à Karachi, capitale du Pakistan, il y a quelques années, a été frappé par les taches rouge-brun provoquées par les crachats dans les lieux publics et les trottoirs de la ville. A cet effet, il est intéressant de mentionner que très récemment le gouvernement du Myanmar (anciennement Birmanie) a édicté une loi interdisant la vente de bétel dans la capitale Yangon (anciennement Rangoon) et ceci non pas pour des raisons pharmacologiques, mais à cause des copieuses expectorations rouges des fréquents utilisateurs qui ruinent l’apparence des rues de la ville. Cette loi a été adoptée car les touristes étaient choqués par ces vilaines taches rouges (Perrine, 1996).
L’investigation phytochimique de la noix d’arec a conduit à l’isolement et à la détermination de structure de divers alcaloïdes, dont les principaux sont l’arécaïdine et l’arécoline. L’alcaloïde le plus important est l’arécoline qui est un parasympathomimétique. Il provoque une vasodilatation, une stimulation du péristaltisme intestinal et une augmentation des sécrétions, notamment de la salivation. La mastication en présence de chaux ou d’autres éléments basiques permet à l’alcaloïde sous forme de base libre de passer rapidement dans le circuit sanguin via les muqueuses de la bouche. La mastication prolongée provoque un effet stimulant, voire euphorisant, un peu similaire à celui induit par l’alcool. La noix d’arec contient aussi beaucoup de tanins, y compris des tanins condensés appelés phlobaphènes qui sont de couleur rouge. Ce sont eux qui donnent la coloration rouge à la salive. Mais ils sont aussi très astringents et la mastication de la noix d’arec seule n’est pas très agréable. C’est sans doute la raison pour laquelle on utilise la feuille de Piper betle L. Ce poivrier ne contient pas les substances piquantes typiques du poivre (fruits de Piper nigrum L.), mais une huile essentielle au goût assez agréable qui possède des substances aromatiques, légèrement anesthésiantes, rendant ainsi la mastication de l’ensemble plutôt agréable. Une chique de bétel comprend en général un quart ou une demi-noix d’arec. Une dose unique assez forte représente environ 4 grammes de noix d’arec pulvérisée. Il faut faire attention car la consommation de 8 à 10 grammes de poudre de la graine de Areca catechu peut provoquer une intoxication mortelle. L’alcaloïde arécoline pur provoque à une dose de 2 mg un effet stimulant puissant. Une dose unique de 5 mg ne doit en aucun cas être dépassée (Râtsch, 2001).
Les consommateurs réguliers de la chique de bétel auront leurs dents fortement abîmées par le contact quotidien avec une base. Pire encore, ils risquent d’attraper un cancer de la bouche car les alcaloïdes de la graine d’arec sont transformés sous l’effet de la base en nitrosamines cancérigènes. La consommation de tabac étant fréquemment associée à celle du bétel, le potentiel cancérigène de la chique de bétel est encore augmenté (Bruneton, 1999). La chique de bétel n’induit pas une forte dépendance psychique. La noix d’arec ne se trouve sur aucune liste de stupéfiants interdits par la loi. Elle est en vente libre dans tous les pays asiatiques, ainsi qu’en Europe.
Le kawa, la drogue euphorisante des îles du Pacifique
Le kawa ou Piper methysticum Forst. fait partie des Pipéracées, la famille du poivrier. Il s’agit d’un arbuste poussant en épais buissons, à larges feuilles alternes, dont la couleur est souvent rougeâtre. Les fleurs blanches sont groupées en inflorescences mâles et femelles. Le fruit est une petite baie, plus petite que celle du poivre noir ou Piper nigrum L. On utilise surtout les rhizomes charnus de forme cylindrique, atteignant six à douze centimètres de diamètre, entourant de longues racines tortueuses et enchevêtrées.
De l’utilisation traditionnelle du kawa au développement d’un anxiolytique végétal
Cette plante joue depuis très longtemps un rôle unique dans la vie sociale de nombreuses communautés des îles du Pacifique. Les premiers explorateurs européens qui visitèrent ces îles ont rencontré des sociétés dans lesquelles boire du kawa, breuvage traditionnel, faisait partie intégrante de la vie religieuse, politique et économique. L’explorateur britannique James Cook (1727-1779), connu sous le nom de Capitaine Cook, apporte avec le botaniste Johann Georg Forster (17541794) qui l’accompagnait dans son expédition, la plante en Europe. Leur récit datant de 1777 donne une description de la plante, du rituel de son utilisation par les populations indigènes et des effets observés. La préparation traditionnelle commence par la mastication des rhizomes (ce qui provoque une abondante salivation) par les hommes réunis en demi-cercle. Ces derniers crachent la bouchée, salive comprise dans un récipient. De l’eau chaude est alors versée sur la masse imbibée de salive. Après filtration, on obtient le kawa-kawa prêt à l’emploi qui sera distribué aux autres convives. L’introduction de règles d’hygiène a peu à peu remplacé l’imprégnation salivaire par une simple cuisson à l’eau. Il faut cependant remarquer que les enzymes de la salive jouent sans doute un rôle important pour libérer les substances psychotiques de la plante. La dose habituelle, le contenu d’une demi-noix de coco, induit chez le consommateur un état de bien-être et rend la fatigue supportable. En augmentant légèrement la dose, on parvient à un repos tranquillisant et à une induction d’un état de somnolence. On peut tomber ensuite dans un lourd et long sommeil. Toutefois, des doses plus importantes peuvent causer agitation et agressivité, une humeur querelleuse, voire un comportement d’ivrogne (Lebot et ai, 1992). Selon des Européens buvant régulièrement du kawa-kawa, une consommation raisonnable s’accompagne souvent de rêves animés et érotiques. Une plante avec de tels effets ne pouvait qu’éveiller l’intérêt des scientifiques. De très nombreuses études chimiques et pharmacologiques relatives à Piper methysticum ont été effectuées aux cours des 150 dernières années. En 1857 déjà, une substance cristalline fut isolée des rhizomes et appelée kawaïne. Sa structure fut élucidée bien plus tard avec d’autres substances analogues présentes dans la plante. Ces substances sont des lactones dérivées de l’α-pyrone et connues maintenant sous le nom de kawalactones. Elles présentent des propriétés neurosédatives, myorelaxantes, spasmolytiques, anti-convulsivantes, anti-inflammatoires et analgésiques. Des tests pharmacologiques ont démontré que les extraits de kawa et la kawaïne induisent le sommeil en agissant au niveau du système limbique.
Feuille de kawa (Photo Pharmaton SA, Lugano)
Des études cliniques ont mis en évidence une action sédative et tranquillisante comparable à celle des benzodiazépines. Cependant, aucune interaction avec les récepteurs aux benzodiazépines n’a pu être observée. Le mode d’action des extraits de kawa et des kawalactones n’est pas encore entièrement élucidé.
Les médicaments, toujours plus nombreux, à base d’extraits de kawa sont standardisés en garantissant ainsi une teneur constante en principes actifs. Ils sont très utilisés lors d’états d’anxiété et de tension nerveuse. Dans l’information destinée aux patients, que l’on trouve dans tout emballage de médicaments, on peut lire, en plus de l’indication mentionnée ci-dessus : « de par son effet tranquillisant, anxiolytique et relaxant, le médicament améliore la capacité de résistance au stress psychique, favorise l’harmonie intérieure et normalise l’humeur ». On trouve également sur le marché des spécialités contenant une combinaison d’extraits de kawa et de millepertuis ou Hypericum perforatum L. (Hypericaceae). Le potentiel économique du kawa est immense. Des cultures à grande échelle de Piper methysticum ont été entreprises dans différentes îles du Pacifique, notamment à Tonga et aux Fidji, pour satisfaire aux demandes des firmes pharmaceutiques. Des contrôles de qualité sérieux doivent être réalisés sur la matière première pour éviter des falsifications.
Lorsqu’une plante médicinale jouit soudainement d’un succès aussi retentissant, des controverses naissent. Ainsi, en 1989, un article publié dans un magazine à Suva, la capitale des îles Fidji, et intitulé « Can kawa kill? » créa la stupéfaction.
Culture de kawa (Photo Pharmaton SA, Lugano)
Récolte du rhizome (Photo Pharmaton SA, Lugano)
D’après cet article non signé, un homme serait décédé à Vanuatu des suites d’une consommation régulière de kawa. Cette affirmation était basée sur une publication scientifique australienne dans laquelle on peut lire « L’utilisation du kawa peut causer la malnutrition et la perte de poids, des dysfonctions hépatiques et rénales... Il apparaît que les effets toxiques du kawa sur le foie sont plus considérables que ceux de l’alcool ». Les auteurs de cette publication avaient observé l’état de santé d’aborigènes, qui sont devenus des consommateurs de kawa durant une certaine période. Une enquête eut lieu à Vanuatu pour établir les causes du décès. L’homme décédé était aussi un consommateur d’alcool et de tabac et la relation cause à effet n’a finalement pas pu être établie. Le ministère de la Santé de Vanuatu déclara que le kawa n’était pas impliqué dans le décès. Suite à cette polémique, de nombreuses études toxicologiques ont été entreprises. Elles ont montré que le kawa n’est pas dangereux, mais qu’il faut en consommer des doses modérées. Par ailleurs, le kawa peut renforcer l’effet d’autres substances agissant sur le système nerveux central telles que l’alcool, les barbituriques et les psychotropes (Lebot et Lévesque, 1997).
Le kawa est une composante très importante des pharmacopées traditionnelles de plusieurs sociétés des îles du Pacifique. Il est utilisé depuis des siècles par la moitié de la population seulement. En effet, la consommation de kawa est réservée généralement, voire exclusivement, aux mâles. Des enquêtes montrent que statistiquement les hommes des îles du Pacifique ne sont pas plus malades que les femmes et indiquent que la consommation rituelle du kawa ne mène pas aux effets secondaires graves que certains lui attribuent.
Dans le monde occidental, la popularité des produits naturels et des médicaments à base de plantes prend une importance toujours plus grande. En même temps, les Européens et les Américains du Nord consomment des quantités toujours plus importantes de tranquillisants et d’anxiolytiques pour le traitement du stress systémique lié au mode de vie occidental. Il n’est donc pas étonnant que le kawa, originaire des belles îles du Pacifique, fasse rêver et que la consommation de médicaments à base de cette plante va nettement augmenter. Certains parlent déjà de kawa, a world drug et le comparent aux boissons stimulantes comme le thé, le café et le cola. Cependant, récemment, des effets secondaires sur le foie ont été observés chez les consommateurs réguliers d’anxiolytiques à base de kawa. En Suisse, des phytomédicaments à base de cette plante ont été retirés du commerce. En France, ils ont été carrément interdits.
Conditionnement du rhizome (Photo Pharmaton SA, Lugano)
Belladone, stramoine, mandragore et autres constituants des onguents des sorcières
Les sorcières ont fasciné l’homme durant des siècles. Elles ont été considérées comme des femmes sauvages, dotées d’une certaine sagesse, capables de venir à bout de tous les obstacles. Elles suscitèrent l’admiration et l’envie, la convoitise et la peur, car elles devaient certainement être en contact avec Satan. En Europe occidentale et centrale, le balai est devenu le symbole des sorcières. Chaque enfant sait que les sorcières volent sur un manche de balai et de préférence la nuit, lors de la pleine lune. Pourquoi les sorcières volent-elles sur le manche d’un balai ? Avaient-elles un pouvoir magique, faisaient-elles appel à des forces surnaturelles ? L’explication est à trouver dans les plantes.
C’est entre le XIe et le XVIIe siècle que les sorcières connurent leur apogée. Mais c’est aussi durant cette période qu’elles furent persécutées, torturées, puis brûlées vives. Il appartenait à l’inquisition, un tribunal spécial institué par le Pape Innocent III en 1199, de traquer les sorcières, de les soumettre à la question par la torture et de les châtier. Ce. n’est qu’au XVIIIe siècle que l’inquisition a été officiellement supprimée. Plusieurs documents rédigés par les Inquisiteurs rapportent les modes d’application des onguents ou baumes des sorcières. Selon Mann (1996), la première mention date de 1324 où les inquisiteurs affirment avoir trouvé « un onguent avec lequel la sorcière graissait une canne sur laquelle elle se déplaçait au travers de tout élément ». La préparation pour le sabbat des sorcières, une sorte d’assemblée nocturne qui se tenait le samedi à minuit et paraît-il sous la présidence de Satan, consistait à s’enduire le corps avec ces onguents. Au cours des siècles, sous la torture des inquisiteurs, plusieurs sorcières ont donné la composition de ces onguents. Les plantes citées sont nombreuses et la composition très diverse. Cependant, il est des plus intéressants de remarquer que quelques espèces appartenant à la famille Solanaceae sont toujours présentes. Quant au lubrifiant utilisé pour la préparation de l’onguent, c’était du saindoux (graisse de porc) ou de la graisse d’oie, selon les régions.
Les espèces de la famille Solanaceae utilisées par les sorcières
Les Solanacées forment une grande famille botanique dans laquelle on trouve des plantes aussi diverses que la pomme de terre, la tomate, l’aubergine, le piment ou poivre de Cayenne, le tabac, la belladone, la stramoine ou datura, la jusquiame, la mandragore et bien d’autres encore. Ce sont ces quatre dernières espèces qui sont le plus souvent citées par les sorcières, dont les noms scientifiques sont les suivants : belladone ou Atropa belladonna L., stramoine ou Datura stramonium L., jusquiame noire ou Hyoscyamus niger L. et mandragore ou Mandragora officinarum L. La plante la plus connue chez nous est sans aucun doute la belladone qui est assez répandue dans les clairières et au bord des chemins forestiers. L’espèce est vivace et peut atteindre une hauteur de 150 cm. Ses feuilles larges sont ovales et pétiolées. Les fleurs sont solitaires, campanulées, de couleur pourpre ou violacée. Le fruit, très caractéristique, est une baie noire luisante de la taille d’une petite cerise (en allemand, la plante s’appelle Tollkirsche; Kirsche = cerise). Ce sont ces magnifiques fruits noirs qui attirent les enfants et qui sont la cause de nombreuses intoxications. Dix à quinze fruits représentent une dose mortelle pour l’homme. La plante est déjà décrite par les Egyptiens, les Grecs et les Romains, mais son nom actuel est dû au pharmacologue italien Pietro Andréa Mattioli, grand passionné de botanique, qui écrivit en 1554 à Venise un commentaire sur l’œuvre du célèbre Dioscoride.
Fleur de belladone
Fruits de belladone
C’est dans ce texte que la plante apparaît sous le nom de Atropa belladonna car le suc des fruits frais, appliqué dans les yeux, faisait dilater la pupille en rendant les femmes plus belles. Bella donna signifie en italien belle femme (Penso, 1986). Quant au nom latin du genre Atropa, il rappelle la toxicité de la plante. Il dérive de Atropos qui était celle des trois Parques (divinités du Destin) qui tranchait le fil de la vie. A signaler que dans la liste des plantes médicinales décrites par Dioscoride et dont 54 sont incluses dans la liste des plantes médicinales essentielles publiées en 1978 par l’Organisation Mondiale de la Santé, figurent la belladone et la jusquiame. Ce sont donc des plantes qui ont une très longue histoire. À doses faibles, la belladone fut utilisée pour ses propriétés sédatives et spasmolytiques. Cependant, dans l’Antiquité, ces diverses espèces de la famille des Solanacées furent surtout connues comme poisons redoutables. Dans l’ancienne Rome impériale où les assassinats furent nombreux à la cour, on a souvent fait appel aux fruits de la belladone que l’on mélangeait aux aliments. Mann (1996) rapporte que lorsque Cléopâtre décida de se suicider à la suite de la défaite de son amant Marc Antoine lors de la bataille d’Actium en 31 avant J.-C., elle expérimenta le niveau de toxicité de différents extraits végétaux sur ses esclaves. Elle observa que les extraits de belladone et de jusquiame avaient un effet rapide, mais douloureux. Elle essaya aussi un extrait concentré de noix vomique ou Strychnos nux-vomica L. (Loganiaceae) riche en strychnine, qui agissait vite, mais provoquait un rictus du visage du mort. Finalement, elle opta pour le venin de la vipère aspic qui provoque une mort rapide et apparemment indolore.
Une autre plante botaniquement proche de la belladone est la stramoine ou Datura stramonium L. Cette plante annuelle de trente centimètres à un mètre de hauteur, dégage une odeur âcre désagréable. Ses fruits épineux offrent quelques ressemblances extérieures avec ceux du marronnier d’Inde ou Aesculus hippocastanum L. (Hippocastanaceae). C’est la raison pour laquelle la stramoine est souvent appelée pomme épineuse. Elle est d’origine asiatique et fut introduite en Europe au cours du XVIe siècle. Mais il existe d’autres espèces du genre Datura au sud de l’Europe, en Asie et surtout en Amérique latine. La stramoine, à faible dose, est considérée comme aphrodisiaque et hallucinogène. Les graines et les fruits sont particulièrement vénéneux. À dose toxique, ils induisent une insensibilité totale et une mort presque indolore. Malgré leur très grande toxicité, les préparations à base de stramoine peuvent être utilisées à d’autres fins, voire devenir des médicaments efficaces. Au cours des siècles, l’homme a appris que tout dépend de la dose. Ainsi, Mann (1996), dans son remarquable livre intitulé Magie, Meurtre et Médecine -
La stramoine commune, appelée aussi pomme épineuse
Des plantes et de leurs usages3, rapporte que d’après certains historiens, les défaites de l’armée de l’empereur romain Marc Antoine, en 36 avant J.-C., sont imputables aux effets toxiques d’une plante qui appartiendrait au genre Datura. Pendant la campagne contre les Parthes d’Asie mineure, les soldats romains, complètement affamés et n’ayant plus rien à manger, se nourrirent de plantes inconnues.
Parmi ces dernières se trouva « une plante qui les tua après les avoir rendu fous ». À dose plus faible, les extraits de stramoine peuvent conduire à une soumission presque totale. En Inde, à partir du XVIe siècle, les prostituées pratiquaient une espèce de vengeance sur leurs clients en les droguant à l’aide d’extraits de Datura de façon à réduire leurs exigences. Lors de la colonisation au XVIIe siècle des territoires qui forment les Etats-Unis actuels, un cuisinier militaire servit en 1676 à la troupe une salade de feuille de pomme épineuse à Jamestown en Virginie. Les soldats furent atteints de délire et se comportèrent comme des idiots (Râtsch, 2001).
La jusquiame
La jusquiame ou jusquiame noire (Hyoscyamus niger L.) a la réputation de pousser à des endroits insolites comme des chemins abandonnés, des anciens cimetières. Cette plante connue déjà dans la Grèce Antique, a une longue histoire. On attribuait à la jusquiame le pouvoir de rendre les gens prophétiques et l’on prétendait que les prêtresses de l’oracle de Delphes avaient inhalé de la fumée de jusquiame. Non seulement on consommait la jusquiame, mais très rapidement, l’homme comprit que l’on peut aussi la fumer et que dans ce cas, ses effets se manifestent bien plus rapidement. Dès le Moyen Âge, la jusquiame a joué un rôle important dans les coutumes et traditions germaniques. En allemand, la plante s’appelle Bilsenkraut, autrefois Pilsen ou Pilsenkrut. Les anciens Germains l’utilisaient aussi pour aromatiser la bière, invention égyptienne, et rendre ses consommateurs euphoriques. Cependant, à partir de 1516, l’utilisation de la jusquiame dans le brassage de la bière fut interdite en Allemagne (Râtsch, 1998). Le nom de la bière Pilsen est lié à la jusquiame. En Allemagne toujours, la jusquiame était abondamment fumée dans les maisons de bain où la nudité totale était de rigueur et les orgies sexuelles courantes, comme en attestent des représentations datant du XVIe siècle.
La mandragore, ou Mandragora officinarum L., plante assez bien répandue autour du bassin méditerranéen, a éveillé la curiosité de l’homme depuis la nuit des temps. Elle est entourée de beaucoup de mystères et elle est devenue l’objet de nombreuses légendes. La silhouette anthropomorphe de sa racine a inspiré les interprétations les plus délirantes. Selon la théorie des signatures proposée pour la première fois par Théophraste (372-287 avant J.-C.), philosophe grec, puis reprise par le médecin et alchimiste suisse Paracelse (1493-1541), les propriétés curatives ou magiques d’une plante peuvent être décelées dans sa forme. Ainsi, une plante ayant une ressemblance humaine favorise la reproduction d’une telle forme, d’où l’association traditionnelle de la mandragore à la fertilité chez la femme. Administrée à un homme, elle est aphrodisiaque. Les vertus de la mandragore sont même déjà citées dans l’Ancien Testament.
La mandragore en fleurs
Rachel, l’épouse de Jacob, incapable de devenir enceinte, consomma cette racine providentielle. La recette lui fut donnée par sa soeur Léa et peu de temps après naquit Joseph, par la grâce de ce traitement miraculeux. Cet événement rendit la racine très célèbre et même le Cantique des Cantiques ne tarit pas d’éloges à l’égard des merveilles que procure cette plante, dont la senteur seule suffit à réveiller le désir (Ky et Drouard, 1992). La légende raconte que vers minuit, la mandragore pousse des gémissements sous la terre, qui permettent de repérer l’endroit où elle se cache. Un cérémonial précis fut édicté : l’homme ne devait jamais arracher la racine avec ses mains, sinon il mourait sur-le-champ. Il devait attacher un chien noir à la partie supérieure de la racine et exciter l’animal en jouant du cor jusqu’à ce que la mandragore se soulève de terre. Le chien mourait alors empoisonné à la place de l’homme. Cette scène a été reproduite dans les codex médicaux et les herbiers du Moyen Âge jusqu’au XVIe siècle. La mandragore poussait là où le sperme humain était tombé sur le sol. Elle était, paraît-il, abondante sous les gibets où l’on pendait les criminels. La strangulation peut en effet provoquer une ultime érection et une éjaculation. Hippocrate mentionne que la plante est narcotique et Dioscoride la préconise comme anesthésique lors d’interventions chirurgicales. Néanmoins, on n’ignorait pas non plus la redoutable toxicité de cette plante. La rivalité entre Rome et Carthage donna naissance aux guerres puniques. Lors de la seconde guerre punique (218-201 avant J.-C.), de nombreux soldats romains furent empoisonnés, car dans un camp abandonné par le général Hannibal (247-183 avant J.-C.), celui-ci laissa à l’ennemi des amphores de vin aux racines de mandragore.
Au XVe siècle, parmi tous les motifs d’accusation dont fut victime Jeanne d’Arc (1412-1431), l’un d’eux, le plus grave, était d’avoir attaché à sa cuisse gauche une racine de mandragore. On prétendait que cette dernière servait à ensorceler les soldats anglais. Cette découverte fortuite aurait été faite, selon le procès-verbal établi par les Anglais, au cours d’un examen de contrôle gynécologique visant à savoir si la Pucelle d’Orléans était vraiment vierge, comme on le prétendait. On connaît la suite : Jeanne d’Arc fut brûlée vive sur la place du Vieux-Marché à Rouen. Lors de la Renaissance italienne, les empoisonneurs célèbres comme César Borgia, qui mourut en 1507 après avoir commis de nombreux crimes, utilisèrent massivement la racine de mandragore fermentée. Ceci montre bien la toxicité de cette plante lorsqu’elle est consommée par voie orale à des doses même pas très élevées.
Les onguents des sorcières livrent enfin leurs secrets
Les quatre plantes les plus utilisées par les sorcières ont fait l’objet de nombreuses investigations phytochimiques. Elles se caractérisent toutes par la présence d’alcaloïdes du type tropane. L’alcaloïde principal est l’atropine qui fut isolée pour la première fois en 1819. Mais il a fallu attendre jusqu’en 1883 pour connaître sa formule chimique et jusqu’en 1959 pour en déterminer la configuration absolue (Hesse, 2000). L’atropine s’avéra être un mélange racémique de (-)-hyoscyamine et de (+)-hyoscyamine. Elle est formée pendant le séchage de la plante car lorsqu’elle est fraîche, elle contient surtout de la (-)-hyoscyamine. Un autre alcaloïde important est la scopolamine qui est moins toxique que l’atropine, mais plus lipophile. De ce fait, elle aura plus d’affinité pour le système nerveux central et passera plus facilement la barrière hématoencéphalique. La présence de ces deux alcaloïdes dans les plantes utilisées par les sorcières permet d’expliquer scientifiquement pourquoi elles volaient sur le manche d’un balai.
Sorcière volant sur le manche d'un balai (Photo tirée de Martin le Franc, Les Champions des Dames, 1451)
Pour la préparation du sabbat, les sorcières appliquaient l’onguent contenant les extraits ou jus pressés des plantes dans la graisse de porc ou d’oie sur toutes les parties du corps dénudé par massage et friction. De nombreux peintres ont reproduit de telles scènes souvent empreintes d’un certain érotisme, comme par exemple Francisco Goya (1746-1828), Albrecht Dürer (14711528), Hans Holbein le Jeune (1497 ou 1498-1543) et bien d’autres encore (Kaufmann, 2000). Les sorcières ont dû savoir exploiter judicieusement le pouvoir de ces plantes car on sait aujourd’hui que la combinaison des alcaloïdes de ces plantes avec la graisse ou l’huile en facilite l’absorption par les conduits de transpiration et par les orifices du corps comme le vagin ou le rectum. Les sorcières appliquaient l’onguent sur la peau de tout le corps, mais se frottaient sous les aisselles et en introduisaient dans le vagin et dans l’anus (Müller-Ebeling et al., 2001). On sait aussi qu’elles en enduisaient le manche du balai avant de le chevaucher. Bien qu’étant partiellement habillées, les sorcières ne portaient pas de sous-vêtements (slips). Le contact de la vulve avec le bâton graissé permettait aux alcaloïdes, et en particulier à la scopolamine plus lipophile, de pénétrer rapidement dans le circuit sanguin via les muqueuses vaginales, puis de gagner le cerveau. L’atropine plus toxique pénétrait plus difficilement. Ce mode d’application original évitait le passage par le système gastro-intestinal réduisant sensiblement, voire supprimant ainsi les risques d’intoxication. L’absorption par voie orale de ces mélanges de plantes aurait, à coup sûr, tué ces sorcières. Selon les doses, la scopolamine provoque des hallucinations avec la sensation de lévitation, la sensation de voler !
Après les hallucinations et les effets enivrants survenait une phase de transition qui menait de la conscience à la narcose, parfois profonde, mais au cours de laquelle survenaient encore des hallucinations. L’effet narcotique des onguents de sorcières employés à haute dose était connu depuis fort longtemps. Ainsi vers 1400, des délinquants condamnés à mort à Montpellier ne furent pas exécutés, mais livrés aux médecins de l’Université. Enduits complètement de jus de plantes, ils furent soumis à la vivisection et ne manifestaient aucun signe de douleur... (Liesse, 2000). Au XIXe siècle, des chercheurs voulant expérimenter une recette de sorcières découverte dans un document du XVIIe siècle, s’enduisirent tout le corps d’une pommade préparée avec des proportions bien définies de belladone, de jusquiame et de stramoine. Ils sombrèrent assez rapidement dans un sommeil qui dura plus de 24 heures et pendant lequel ils eurent des visions fantastiques (Girre, 1997). Ce sommeil peut être profond et d’une longue durée, semblable à la mort et même un sommeil mortel pour certains !
À Haïti, par exemple, des espèces du- genre Datura entrent dans la composition des potions utilisées dans le culte vaudou pour zombifier des personnes (Râtsch, 2001).
La méthode d’application des plantes des sorcières via la peau et les muqueuses a conduit au développement des médicaments transdermiques. Ainsi la scopolamine est actuellement utilisée sous forme de patch (emplâtre adhésif contenant le principe actif) à placer par exemple derrière l’oreille pour la prévention du mal de mer et des maux de voyage en général. Les plantes des sorcières ont aussi contribué au succès du débarquement allié du 6 juin 1944 sur les plages de Normandie. Les alcaloïdes tropaniques étaient alors considérés comme l’un des meilleurs médicaments pour lutter contre le mal de mer et plusieurs kilos d’alcaloïdes ont été distribués à bon escient aux soldats alliés avant leur départ d’Angleterre ou pendant la traversée de la Manche (Delaveau, 1982).
Ces alcaloïdes provoquent aussi des effets secondaires. Etant donné les nombreux cas d’intoxications par la belladone, la stramoine et les plantes similaires, nous donnerons ici les symptômes provoqués par l’ingestion de cette plante. Après un délai très court, on remarque une rougeur du visage, une sécheresse de la bouche et des muqueuses, une grande soif, une accélération marquée des pulsations cardiaques et de la mydriase (dilatation de la pupille). Tout ceci est suivi d’hallucinations et de délire, accompagné de fatigue, d’hyperthermie, de difficultés de miction et d’incoordination motrice, puis le coma s’installe. Le traitement comprendra l’administration de tanins ou de charbon actif et un lavage d’estomac. Dès les premiers symptômes, il faut appeler d’urgence un médecin (Bruneton, 1999).
Les propriétés de la belladone de dilater la pupille, déjà connues à l’époque de la Renaissance italienne, ont permis aux pharmacologues de développer des collyres à base d’atropine utiles pour les examens oculaires. Il existe aussi des collyres à base de scopolamine. Cette substance plus lipophile pénètre mieux dans le tissu oculaire et est utilisée lors de la chirurgie de la cataracte.
Il est intéressant de remarquer que les fruits et les graines d’espèces du genre Datura étaient aussi connus en Inde au début de notre ère. Dans la 7e partie du Kâma-Sûtra (Danielou, 1992) qui est consacrée aux pratiques occultes, on trouve des descriptions extrêmement intéressantes de techniques d’envoûtement comme moyens de séduction : « si un homme s’enduit le pénis avec du Datura, du poivre noir (Maricha) et du poivre long (Pippali) écrasés et mêlés à du miel, son usage permet d’envoûter et d’asservir les partenaires ». En d’autres termes, pour rendre une femme docile et entièrement soumise, il suffit, sans qu’elle le sache, de s’enduire le pénis de miel bien coulant, auquel on aura ajouté des graines pilées de stramoine, et de procéder à l’acte sexuel. Au cours de ce dernier, la scopolamine va pénétrer par les muqueuses vaginales dans le circuit sanguin et agir très rapidement au niveau du cerveau. Il est intéressant de remarquer ici l’analogie avec l’utilisation du manche de balai par les sorcières dans l’Europe du Moyen Âge !
La technique d’envoûtement du Kâma-Sûtra décrite ci-dessus pourrait se retourner contre l’homme, qui deviendra alors l’arroseur arrosé. En effet, en enduisant son pénis avec du miel et des graines pilées de pomme épineuse, une partie de la scopolamine risque de pénétrer aussi dans le circuit sanguin de l’homme par le méat urinaire et la peau du gland, qui est très délicate et perméable, surtout chez le sujet non-circoncis. Il est cependant évident que c’est la femme qui recevra, lors de la pratique de cette technique, la dose la plus élevée de scopolamine. À notre avis, cette pratique, même si elle est connue depuis les tous premiers siècles après J.-C., présente passablement des dangers et ceci pour les deux partenaires (Hostettmann, 2000).
Texte tiré de l’excellent livre de Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, Éditions Fayard, Paris, 1983, p. 222.
La 2e édition de ce livre a été publiée en 2001 aux Éditions Klett-Cotta, Stuttgart.
Publié chez Georg Éditeur S.A., Genève.