Mercredi. Première page d’un nouveau livre. La radio a appelé six fois. Tant mieux. Peut-être a-t-elle manqué. Sur Facebook, tout va bien. Le monde sourit. Même Julie Laforêt qui vient de se taguer à l’enterrement de son oncle une heure et demie plus tôt. 96 personnes aiment ça. Irréel. 14 h 34 : l’heure du café et des prises de risques. L’envie de partir loin sans prévenir personne semble être un symptôme inhérent à la dépression. Qu’importe, elle préviendra tout le monde ! On fêtera son départ jusqu’à ce qu’elle le regrette, elle s’en ira émue sur une ballade des Stones.
Partir avec l’espoir de ne jamais faire demi-tour implique de s’éloigner suffisamment de son point de départ : oublions l’Europe. L’Amérique du Sud ? Trop dangereux. L’Afrique ? Le but est de trouver mieux ailleurs, pas de se confronter au pire pour prendre conscience de ses privilèges. Il s’agit d’un road-trip, pas d’une mission humanitaire. Les États-Unis ? Entre films, fast-food et grands immeubles, elle se noie dans cette culture depuis qu’elle est en âge de boire du Coca. Hors de question de tout quitter pour aller vivre dans une rue dont elle connaît déjà le nom. Que reste-t-il… L’Asie ? Full Moon et nouilles sautées ? Pour un mois, c’est à faire. Pour une vie, elle en doute. Ce qui la laisse avec l’Océanie… Ce bout du monde abstrait. On dit qu’il y fait beau et qu’on y trouve des jobs saisonniers aussi facilement que du crack dans le 19e arrondissement. Une solution tangible donc, sans doute la seule permettant d’associer ces démarches a priori incompatibles que sont le farniente à la plage et le séjour linguistique. C’est là tout le doux paradoxe des Working Holidays. Des vacances à l’année légitimées par quatre-vingt-dix jours de travail agricole. À en croire les forums, obtenir le visa n’est qu’une formalité. Elle descend scanner le nécessaire et remplit à la hâte le formulaire requis.
15 h 49 : Votre demande a bien été prise en compte.
16 h 04. La confirmation a l’air d’un télégramme. Visa Grant Notification. Une réponse favorable, moins d’un quart d’heure après avoir formulé sa demande. Ça, c’est de la politique d’immigration. Le voyage coûte moins cher que ce qu’elle envisageait : cinq cents et quelques euros pour un vol dimanche soir. L’offre expire dans une heure. Même ces pratiques frauduleuses de compagnies low cost semblent vouloir lui indiquer que c’est maintenant ou jamais. Elle hésite pour la forme mais sa décision est prise. Il s’agit de chasser ses derniers doutes plus que de peser le pour et le contre. Valider votre réservation, c’est changer de vie en un clic, réécrire l’avenir d’une femme préoccupée redevenue enfant téméraire en une cuite et deux recherches Google. L’assurance annulation coûte cinquante-cinq euros. Ça fait cher pour une bouée de sauvetage mais elle y souscrit néanmoins, préférant envisager le pire plutôt que de condamner les issues de secours par excès d’enthousiasme.
Billet réservé. Elle jubile en silence, fixe son code de réservation comme si elle méditait sur le générique d’un film marquant, tiraillée entre l’envie d’y être et le besoin de parler de son départ, de le hurler au monde jusqu’à en devenir le centre. Marquer par son absence, quoi de plus appréciable. Un regard sur la rue. La grisaille se fragmente pour faire une place étroite à quelques taches de soleil. Douche brûlante, puis elle sort, happée par l’éclaircie.
Elle flâne, légère, pense au futur. Mercredi. C’est le jour des enfants, la pause à mi-parcours dans une semaine trop longue. Elle achète des fruits, envisage un parc avant de se raviser face à une pelouse trop peuplée à son goût. Diane propose timidement de la rejoindre, oubliant les déboires du week-end dans un effort nécessaire. Elles se retrouvent au niveau de l’écluse du canal Saint-Martin. Diane achète des amandes et du Martini tiède. Comme beaucoup, leur amitié se résume à se tenir informées des moindres évolutions de leurs quotidiens respectifs. Je ne m’intéresse aux autres que dans la mesure où ils s’intéressent à moi. Toi, tu t’occuperas de ma vie comme si c’était la tienne. Leurs jobs, leurs craintes, leurs hommes… Tout compte. Diane se lance :
– Je t’avais dit que j’devais le voir lundi ? Bon. Déjà, il est arrivé avec une demi-heure de retard. Je lui en voulais, mais on a couché ensemble. On s’est expliqué, puis on a recouché ensemble. C’était mieux que la première fois. Ensuite, on est allé au Burger King de Saint-Lazare, j’ai pas pris de burger, mais on s’est quitté bons amis. Je lui ai envoyé un message en fin d’après-midi parce que j’ai appris qu’il n’y avait personne chez moi le soir en question. Il m’a dit non. Puis il a débarqué à l’improviste vers minuit et demi. On a recouché ensemble, et là, tiens-toi bien, j’ai entendu la porte dans la nuit, du coup j’ai cru qu’il partait, et en fait, il était parti se coucher sur le canapé ! Tu l’crois ça ?! Sur le canapé ! Le lendemain, il s’est levé une heure avant moi, je l’ai entendu mais j’ai pas voulu faire celle qui se lève tout de suite ; du coup, j’ai pris une douche, il m’a à peine regardée quand j’suis sortie, et il est parti sans qu’on s’embrasse. Depuis… J’pense à lui. C’est horrible. J’me lève, j’pense à lui, j’me couche, j’pense à lui, j’me douche, j’pense à lui, quelqu’un m’parle, j’pense à lui. Je fais des checkins réguliers de c’qui fait sur Facebook, de c’qui like sur Instagram, j’arrête pas de…
Elle s’implique, questionne, joue l’amie attentive avec une justesse rare. 18 h 34. À son tour à présent. Elle commence par la soirée de la veille et tous les détails y passent : le serveur insistant, le pub étriqué, l’oppression, la rencontre… Tous. Sauf l’essentiel.
– Et la radio ce matin ?
– J’y étais pas. J’ai démissionné hier.
– Mieux vaut tard que jamais ! C’était pas un job pour toi de toute façon. Je t’avais bien dit que tu te faisais exploiter. Quand t’as un salaire de caissière pour te lever à quatre heures du mat’, faut commencer à s’poser des questions
Ce n’est pas faux en soi, juste très mal formulé. « Je te l’avais dit », dans ce genre de situation, ce n’est pas seulement inutile, c’est humiliant.
– J’AI fait un choix. Ne sois pas assez égoïste pour y voir un lien de cause à effet avec ton opinion faussée de ce que devrait être ma vie. Et si c’est ce que tu penses, aie l’amabilité de te taire parce que c’est tout sauf réconfortant.
Elle s’emporte sans trop lui en vouloir. Pour Diane, donner, c’est perdre. Faire un compliment, c’est se dévaloriser. On ne peut lui tenir rigueur de ne pas aimer correctement. Elle change de sujet néanmoins, soucieuse de ne pas alimenter une tension désormais palpable. Elle omet sciemment de mentionner toute velléité de départ. Quitte à dramatiser, autant lui dire la veille.
La nuit tombe en douceur. Diane a engagé une conversation avec deux Italiens assis un peu plus loin. Elle laisse son regard se perdre dans le reflet des réverbères jusqu’à ce que son portable la ramène brutalement à la réalité. Un appel de sa mère, un message Facebook. « C’est le mec d’hier. » La voilà rassurée. Il l’a recontactée, c’est bien là l’essentiel. La réponse peut attendre, murmure-t-elle, satisfaite, négligeant ce qu’elle n’osait espérer quelques heures plutôt. Appel entrant. C’est sa mère, à nouveau :
– Tu manges toujours à la maison ce soir ?
– C’était prévu ?
– C’est ce qu’on avait convenu vendredi quand tu m’as appelée. Tu viens ou pas ? Il faut bien que je sache si on t’attend !
– J’arrive maman. J’arrive. Détends-toi.
– Comment ça, « détends-toi » ! On est en train de t’attendre, j’ai acheté un repas et
Elle raccroche.
– J’vais manger chez ma mère. Tu bouges avec moi ou tu restes avec Tito et Toti ?
– Je reste là, j’ai proposé à Nico et Deborah de nous rejoindre. Ils étaient au métro il y a cinq minutes… Tu m’appelles après et on se retrouve ?
Elle pense non, répond oui, quitte les lieux sans attendre.
L’appartement de sa mère pourrait faire la couverture d’un magazine de design. Automatique de la table basse au couvercle de la poubelle, tout semble avoir été conçu pour ne pas que l’on y touche. Son beau-père l’ignore. Sans doute excédé d’avoir attendu, il marmonne un salut à peine audible sans daigner lever les yeux de la télé. Ici, « à table ! », c’est le bip du micro-ondes. Venez nombreux, qu’on s’invective des heures durant autour d’un festin fraîchement décongelé. Anticipant les habituelles remontrances de sa mère, elle prend les devants avec solennité :
– J’ai à vous parler.
On dirait le début d’une allocution ministérielle. Elle expose son projet avec soin, s’évertuant à faire passer son départ impulsif pour un choix réfléchi. Sa mère s’indigne. La figure paternelle, quant à elle, prétend avoir « toujours su que ça se terminerait comme ça ». Elle a fini par l’accepter, mais au fond elle le hait. Tant pour le père qu’il n’est pas que pour celui qu’il a tenté d’être.
– Tu ne partiras pas. Tu vas annuler ton billet.
– Non maman, je vais partir. Dimanche, 19 h 30, je suis dans l’avion. Je t’informe, je n’ai plus l’âge de te demander ton autorisation.
– Je ne t’interdis pas de le faire, je te dis que tu ne le feras pas.
– Fabuleux. Explique-moi donc pourquoi.
– Je le sais. Tu n’es pas comme ça. Ma fille n’est pas comme ça. J’en suis sûre. Jamais tu n’as fui devant tes responsabilités.
C’est beau le déni, le pouvoir d’autopersuasion d’une mère désorientée. Ils épiloguent un temps avant que la porte ne claque. Elle repart contrariée, mais délestée d’un poids. Un pas de plus vers l’aérodrome.
Le bus la rapatrie. Elle évite les regards, préférant se concentrer sur son téléphone. Elle ne rejoindra personne. La fatigue est toujours une excuse acceptable. Retour à 22 h 30. Un thé, un MacBook, elle s’installe face au reste du monde. Internet. En deux mots : Facebook, Google. La vie des autres et la science infuse. Faut dire que c’est utile l’omniscience, ce sentiment de tout savoir sans avoir jamais rien appris. Le type d’hier… Elle l’avait presque oublié. Ils conviennent de se revoir vendredi soir. Ça n’engage à rien. Encore moins à trois jours du Départ. Elle accepte l’invitation. Quoi de plus tentant que de découvrir des fragments de l’existence d’une personne rencontrée la veille. Ses photos, ses goûts, ses opinions… Une sorte de bande-annonce exhaustive à échelle humaine. C’est quand même pratique, les réseaux sociaux, cet essor du contact virtuel et du manque de pudeur. En trois clics, l’accès à plus de données que n’en possède l’état civil sur n’importe quel individu. À sa naissance, c’était de la science-fiction. Aujourd’hui, assouvir cette curiosité malsaine est à la portée d’absolument n’importe qui. Mieux, tout le monde est d’accord. On est tous un peu Big Brother sur les bords. C’est là qu’Orwell avait tort. Chacun a le droit de se mettre en scène, de se donner de l’importance, d’avoir une image, d’être le héros de son biopic en temps réel. Mieux, on CHOISIT de le faire. Exposer son inexistence, se nourrir de celle du voisin. Virtuellement. Elle ne serait même pas capable de dire s’il s’agit d’un loisir ou d’une nécessité. Connecté à tout en étant proche de rien. Cette ouverture au monde, ce n’est que de la solitude sophistiquée. Elle parcourt son profil d’un œil distrait. De l’humour noir, du foot, quelques photos de soirées, rien qui retienne son attention. Faute de séries en cours, elle met un film d’horreur. La fatigue la rattrape lors d’une scène de torture. Reste dix minutes de film. Elle lutte pour mieux se rendre.