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Klytemnestre

Aujourd’hui, comme la plupart des autres jours, Klytemnestre tissait dans sa chambre. Elle travaillait sur une robe fine, à motifs, depuis plusieurs jours. Celle-ci avait d’abord été un manteau, et auparavant encore, une tunique. C’était ainsi que la jeune femme passait ses journées, dans sa chambre. Lorsque les enfants seraient plus âgés, elle pourrait certainement travailler dans la Salle du foyer, et observer les gens aller et venir, assise à côté de son époux pendant qu’il gérait ses affaires. Elle pourrait peut-être même l’assister et le conseiller. Mais pour l’instant, sa place était ici, et elle acceptait son isolement avec philosophie. Grâce aux filles, chaque journée était différente – parfois joyeuse, parfois pénible, mais jamais ennuyeuse… Tout comme le soleil, elles donnaient à son univers lumière et ombres, et du relief à une existence par ailleurs monotone.

Iphigénie avait trois ans, et ses boucles blondes formaient des anglaises. Son caractère évoluait de jour en jour. Elle commençait à parler et elle chantonnait pour elle-même en jouant avec les poupées en bois que son père lui confectionnait. Elle avait une nature douce et se montrait adorable avec sa petite sœur. Rien ne rendait Klytemnestre plus heureuse que de les voir toutes deux jouer ensemble, même si elle était parfois envahie d’accès de tristesse lorsqu’elle se rappelait les instants passés avec sa propre sœur.

Elektra n’avait qu’un an et demi, mais elle était déjà très éveillée. Elle possédait les mêmes yeux qu’Agamemnon, et lorsqu’elle adoptait une expression de défi en serrant les mâchoires, comme à cet instant, elle lui ressemblait encore davantage.

Une traction exercée sur sa jupe indiqua à Klytemnestre que sa fille se trouvait à ses pieds. La petite s’assit et se mit à tirer sur les poids du métier à tisser qui dansaient autour de sa tête.

— Eudora, appela Klytemnestre par-dessus son épaule. Pourrais-tu venir chercher Elektra ? Elle risque de perturber mon travail…

La servante s’exécuta et prit l’enfant dans ses bras, la ramenant près du siège sur lequel elle s’asseyait pour filer. Au début, Elektra protesta, puis elle s’apaisa rapidement. La présence d’Eudora s’était révélée extrêmement précieuse pour Klytemnestre au cours des années précédentes, non seulement parce qu’elle était sa servante, mais également son amie. Elles s’occupaient de ses filles ensemble et elle savait qu’Eudora était son alliée dans tous les domaines. En réalité, si elle n’avait pas été là, Klytemnestre se serait sentie très seule dans le palais, même si elle y résidait depuis plus de quatre ans. Elle restait une étrangère ici.

Son sentiment de solitude s’était encore accru récemment. Elle avait l’impression de perdre son époux, la seule personne qui la liait à cet endroit. Il dormait encore dans leur chambre la plupart des nuits, mais depuis quelque temps, cela paraissait lui suffire. Auparavant, ils faisaient l’amour toutes les nuits. Il avait toujours semblé la désirer, même après une longue journée, lorsque l’heure était tardive. Et Klytemnestre goûtait ces moments. Pas au début, sans doute, lorsque son mariage était récent – Agamemnon était encore un étranger, et l’expérience, intimidante plutôt qu’excitante. Mais elle avait fini par y trouver du plaisir, et une intimité avec son époux qui s’était approfondie avec le temps. Là, avec lui dans l’obscurité, elle avait presque l’impression qu’ils étaient égaux. Elle s’asseyait sur lui parfois, et dirigeait son plaisir grâce au mouvement de ses hanches. Elle aimait cette sensation, le pouvoir que cela lui donnait. Elle se sentait beaucoup moins libre durant la journée, lorsqu’elle se déplaçait tête baissée, en épouse respectueuse, mais ici, la nuit, loin de tous, elle pouvait se comporter différemment. Et Agamemnon également.

Puis cela avait changé. Il ne l’avait honorée qu’une fois au cours du mois écoulé, et la tendresse, la légèreté, la séduction et la passion habituelles n’avaient pas été au rendez-vous. Elle avait eu l’impression qu’il ne faisait qu’accomplir son devoir.

Klytemnestre pensait connaître la cause du désintérêt de son époux ; il trouvait du plaisir ailleurs… Auprès d’une concubine. Eudora lui avait dit qu’il y avait une nouvelle fille au palais. Jeune et jolie, l’air un peu étourdie. Or il ne s’agissait pas d’une servante ; elle était au courant des arrivées et des départs des esclaves. Elle était la maîtresse de maison, après tout, même si elle passait la majeure partie de son temps dans sa chambre.

Non, cette fille était le nouveau jouet d’Agamemnon, elle en était certaine. Sinon, pourquoi se détournerait-il brusquement d’elle ? Elle n’avait pas encore vingt ans, était dans la fleur de l’âge. Elle ne pouvait en vouloir à la jeune fille ; celle-ci n’avait sans doute pas son mot à dire. Son époux était le roi de Mycènes – quelle fille aurait pu tenter de lui résister ? Elle en éprouvait cependant de l’amertume. Elle savait que les hommes prenaient souvent des maîtresses. Elle s’était préparée à cela depuis ce voyage solitaire à travers les montagnes, s’était dit que si elle pouvait endurcir son cœur, cela serait sans importance, qu’elle serait toujours reine et que ses enfants seraient les héritiers. Mais c’était plus difficile qu’elle ne l’avait imaginé. Aucune préparation ne pouvait adoucir ce choc, ni la blessure qu’il infligeait.

Ses mains se déplaçaient sur le métier avec de plus en plus de hargne à chaque mouvement de la navette. Son père n’avait-il pas toujours été fidèle à sa mère ? Elle savait que c’était le cas. Était-ce trop demander que de désirer que son époux soit également fidèle ? Ou au moins d’attendre qu’elle soit âgée et fatiguée avant de la délaisser ? Un sourire amer tordit ses lèvres serrées lorsqu’elle imagina la situation inverse, dans laquelle elle conduirait ostensiblement devant les résidents du palais un beau jeune homme vers sa chambre. Agamemnon la ferait écorcher vive.

Elle se rendit compte qu’elle avait arrêté de tisser, ses doigts tremblant sur la navette – était-ce de la rage ou de la crainte ? Son mariage n’en était qu’à ses débuts, et elle avait le sentiment qu’il était déjà en train de sombrer. Si elle ne parvenait pas à garder Agamemnon dans son lit, ils n’auraient plus d’intimité, elle perdrait le peu d’influence qu’elle avait et en serait réduite à mener une vie solitaire, improductive et futile. La pensée d’une telle existence la fit frissonner d’effroi.

Mais cela n’était pas encore le cas. Elle pouvait au moins essayer de ramener son époux à elle, tant qu’il la tenait encore suffisamment en estime pour l’écouter. Elle devait aller le voir maintenant, avant que sa résolution ne faiblisse.

Laissant les filles avec Eudora, elle quitta sa chambre et se dirigea vers la Salle du foyer, dans laquelle Agamemnon se trouvait sans doute à cette heure de la journée. Elle espérait que son époux ne désapprouverait pas le fait qu’elle se déplace sans surveillance – mais elle ne faisait que traverser le palais. En chemin, elle se demanda si elle n’aurait pas dû porter quelque chose de plus seyant, puisqu’elle voulait le reconquérir. Mais non, pensa-t-elle. Inutile d’user de stratagèmes superficiels. Son époux n’était pas un animal ; il l’écouterait parler. La raison et le devoir, et, l’espérait-elle, son affection pour elle le lui rendraient, et non la chair et les intrigues.

Son cœur battait précipitamment lorsqu’elle atteignit le vestibule de la Salle du foyer. Malgré leur vie commune des quatre dernières années, elle éprouvait toujours une certaine crainte envers lui. Mais elle put constater à travers les portes ouvertes de la salle qu’il était présent, et seul. Elle devait saisir cette occasion.

Il la vit entrer et elle entendit sa voix forte résonner à travers la pièce.

— Aucune servante ne t’accompagne ?

Sa remarque la déstabilisa. Cela se présentait mal.

— Eudora était occupée avec les filles, dit-elle, espérant l’adoucir en mentionnant ses enfants. La chambre n’est pas loin.

Il parut légèrement ennuyé, mais n’ajouta rien. Il lui fit au contraire signe d’approcher.

— J’ai eu des nouvelles de mon frère, dit-il, lorsqu’elle se trouva à quelques pas.

Des nouvelles de Sparte ? Cette annonce l’emplit à la fois d’excitation et d’inquiétude.

— Ménélas est devenu roi, annonça-t-il. Ton père est toujours en vie, poursuivit-il, alors qu’elle s’apprêtait à lui poser la question, mais Tyndare a abdiqué, cédant son trône à son successeur légitime.

— As-tu des nouvelles d’Hélène ? demanda-t-elle.

Ils avaient appris sa grossesse plusieurs mois auparavant, et depuis, Klytemnestre priait Eileithyia et Artémis.

— Ta sœur a donné naissance à une fille bien portante, déclara Agamemnon, d’un ton presque indifférent. Je commence à croire que les filles de Tyndare sont incapables d’engendrer des fils, ajouta-t-il sur un ton légèrement acerbe.

Klytemnestre inclina légèrement la tête, comme si elle éprouvait de la honte. Elle savait qu’Agamemnon était déçu parce qu’elle ne lui avait pas encore donné d’héritier mâle. Même s’il aimait beaucoup ses filles, il souhaitait transmettre son royaume à un fils. Elle voulut lui demander si Ménélas avait évoqué la manière dont Hélène se remettait de l’accouchement, mais elle songea qu’il serait plus sage de profiter de l’occasion pour aborder le sujet qui la préoccupait.

— Peut-être porterais-je un garçon, si tu dormais auprès de moi plus souvent, suggéra-t-elle d’une voix douce, tout en redoutant aussitôt de s’être montrée trop audacieuse.

— Penses-tu que je ne dors pas assez souvent près de toi ? demanda-t-il d’un air contrarié. La semaine dernière…

— Cela fait trois semaines que tu n’es pas venu t’étendre auprès de moi… regretta-t-elle, toujours d’une voix douce.

— Suggères-tu que je suis un menteur ? aboya-t-il.

— N… non, mon seigneur, répondit-elle, perdant légèrement contenance parce qu’il avait haussé la voix. Je me disais simplement que tu t’étais trompé.

Il demeura silencieux un moment, mais elle perçut son irritation. Elle n’osa pas lever les yeux, pour ne pas croiser son regard. Elle aurait préféré ne pas avoir amorcé cette conversation, mais il était maintenant trop tard pour reculer.

— Pardonne-moi, mon époux, mais je souhaite seulement être ta véritable femme, balbutia-t-elle, avant que les mots suivants ne sortent d’elle sans qu’elle y ait réfléchi. J’ai entendu dire que tu avais pris une concubine, et je sens qu’elle nous éloigne et que nous sommes moins proches qu’auparavant, et c’est peut-être pourquoi tu me négliges en tant qu’épouse. Je te demande humblement…

— Tu n’as rien à me demander ! tonna Agamemnon.

Klytemnestre recula involontairement d’un pas, comme si elle avait été physiquement heurtée par sa colère.

— Que je dorme auprès de quelqu’un d’autre ne te regarde pas, poursuivit-il. J’ai le droit de prendre une concubine, et même plusieurs, si je le souhaite ! Tu devrais être reconnaissante que je m’étende parfois auprès de toi.

Klytemnestre demeurait immobile, les yeux rivés au sol, s’efforçant de maîtriser son tremblement. Elle venait de prendre conscience qu’elle avait commis une erreur. Désormais, son époux la haïssait, ce qui était sans doute pire que d’être négligée. Des larmes se mirent à couler de ses yeux et tombèrent sur le sol de la pièce.

Agamemnon les avait peut-être vues, ou bien peut-être s’était-il apaisé. Il reprit d’un ton moins vif :

— Tu es une excellente épouse, Klytemnestre. J’aime les enfants que tu m’as donnés et je te respecte, car tu es ma reine, mais tu as oublié de tenir ta place. N’évoque plus jamais ce sujet avec moi !

À ces mots, il se leva de son trône et quitta la salle. Peut-être allait-il chasser, ou bien rendre visite à sa prostituée. Klytemnestre refusa d’y songer.