Hélène
Hélène avait le sentiment de se retrouver peu à peu. Chaque jour, elle reprenait des forces. Il lui devenait plus facile de sortir du lit, de parler, de retrouver les anciens gestes. Chaque matin, ses servantes la baignaient, enduisaient sa peau d’huile parfumée, l’habillaient de laine souple, la paraient de bijoux. Cela lui permettait de se sentir mieux – elle n’était plus un cadavre ambulant. Elle redevenait reine, elle n’était plus Hélène, la jeune fille brisée, en sang. Elle reprenait son pouvoir.
Cependant, certaines choses avaient changé. Elle était aussi devenue Hélène, une mère. Elle le savait, maintenant, le bébé était réel et bien vivant – il était désormais installé dans un angle de la chambre – et son statut, ainsi que son existence, avaient fait l’objet d’un bouleversement monumental et irréversible. Cela lui était rappelé tous les jours. Elle était devenue une véritable femme, lui disait-on, comme si elle s’était métamorphosée, avait connu une nouvelle naissance, issue de la douleur et du sang. Et pourtant, tout cela ne lui semblait pas réel. Elle n’avait pas le sentiment d’être mère.
Elle se leva et s’approcha du berceau de sa fille. Ménélas l’avait baptisée Hermione, alors qu’elle était encore plongée dans les affres de la fièvre. Mais en regardant le petit visage endormi, les lèvres pleines et les cils délicats, elle n’éprouva… rien. Elle savait qu’il s’agissait de son enfant, et pourtant, Hermione ne lui semblait pas faire partie d’elle-même, alors que sa mère lui avait dit qu’il en serait ainsi. Elle lui avait dit qu’elle aimerait instinctivement son enfant, mais Hélène n’éprouvait rien en la regardant. Elle sentait à peine leur lien.
Elle savait qu’elle aurait dû s’efforcer de la prendre plus souvent dans les bras, mais elle avait peur de se montrer maladroite, de la perturber ou de lui faire mal. Celle-ci semblait toujours se mettre à pleurer lorsqu’elle s’occupait d’elle.
Elle ne pouvait supporter ses pleurs. Elle se sentait impuissante. Notamment parce qu’elle ne parvenait pas à l’apaiser. Elle avait essayé de nourrir sa fille dès qu’elle avait récupéré assez de forces pour la tenir dans ses bras, mais cela n’avait pas fonctionné. Le lait ne venait pas. Elle avait ressenti un tel sentiment d’échec quand, au bout de plusieurs tentatives, il avait fallu abandonner et confier de nouveau Hermione à la nourrice. Désormais, chaque jour, plusieurs fois par jour, elle devait endurer l’humiliation de voir une esclave – Agathe, la compagne de jeux de son enfance – accomplir le devoir qui était le sien, et donner à son enfant ce qu’elle-même ne pouvait lui offrir.
Même si personne n’évoquait le sujet devant elle, Hélène savait qu’elle était l’objet de conversations dans le palais. Quel genre de mère était incapable de nourrir son enfant ? Les nourrices allaitaient en général les enfants dont les mères étaient mortes, mais elle était toujours là, bien vivante, et respirant. Une mère de chair et de sang, et pourtant, cela ne suffisait pas. Anéantie. Maudite. Tels étaient les mots qu’elle imaginait murmurés la nuit dans les couloirs, pendant son sommeil.
Au moment où Hélène se tenait près du berceau, la porte de la chambre s’ouvrit et Agathe entra. Elle était restée aussi timide qu’autrefois, même s’il s’agissait aujourd’hui d’une femme adulte, qui mesurait plusieurs centimètres de plus qu’Hélène. Elle avait toujours été plus petite que Nestre et elle durant leur enfance, mais elle était devenue élancée et fine comme un roseau.
Sa tête était inclinée lorsqu’elle entra, ses cheveux châtain clair retenus par une bande de tissu.
— Je suis venue la nourrir, maîtresse, murmura-t-elle, comme si Hélène ne le savait pas, alors qu’elle répétait cette phrase à plusieurs reprises durant la journée.
— Hermione s’est endormie, répondit Hélène sur un ton involontairement brusque.
Elle n’était pas dans les meilleures dispositions, et l’arrivée d’Agathe ne contribuait pas à améliorer son humeur.
— Oh, répondit la jeune servante, baissant encore davantage la tête. Je devrais peut-être revenir lorsqu’elle sera réveillée…
Elle s’apprêta à repartir, mais Hélène l’appela, s’efforçant de lui parler sur un ton plus doux, sans y parvenir réellement.
— Non, maintenant que tu es ici, regarde si elle n’a pas faim.
Elle n’avait pas envie d’être dérangée de nouveau dans une heure.
— Comme tu veux, maîtresse, obtempéra Agathe, qui se dirigea vers le berceau, la tête toujours inclinée.
Il s’avéra que finalement, Hermione était affamée. Hélène s’assit et observa sa fille presser son visage contre un sein blanc et souple qui n’était pas le sien. Tout paraissait si naturel – la façon dont Agathe soutenait juste comme il fallait sa tête recouverte d’un fin duvet, les petits soupirs de satisfaction s’échappant de ses petites lèvres pleines de lait – et pourtant, la scène lui provoqua des haut-le-cœur.
Elle remarqua qu’Agathe tournait les yeux vers elle et s’aperçut qu’elle la fixait. La jeune femme avait-elle deviné son amertume ? Sa jalousie ? Son sentiment d’incompétence ? Puis une pensée plus désagréable encore lui traversa l’esprit. Agathe avait-elle pitié d’elle ? La dernière chose dont Hélène avait besoin était de ressentir la pitié d’une esclave.
Cherchant désespérément à détourner son attention, elle questionna :
— Veux-tu me parler de ton enfant, Agathe ? Celui que tu as perdu…
Mais à peine eut-elle prononcé ces mots qu’elle comprit combien sa demande était cruelle. Cependant, il était trop tard, et elle reprit :
— Ils… ils m’ont dit que c’est pour cela que tu as été choisie comme nourrice pour Hermione.
— Il n’y a pas grand-chose à dire, maîtresse, répondit la jeune femme, les yeux baissés. Il n’était pas très âgé lorsque la maladie l’a emporté. Il n’avait que quelques mois. Je l’avais prénommé Nikon.
Agathe en parlait en termes simples, comme s’il s’était agi d’un événement banal, mais Hélène sentit qu’elle avait du chagrin. Et il ne devait pas être facile pour elle de nourrir un autre enfant après avoir perdu le sien. Elle ne savait pas si cela la réconfortait, ou au contraire l’attristait. Peut-être les deux à la fois.
— Tu l’aimais ? Nikon ? demanda Hélène d’une voix douce.
Agathe hocha légèrement la tête. Il s’agissait sans aucun doute d’une question stupide. Il était naturel pour une mère d’aimer son enfant, et de le pleurer lorsque celui-ci lui était enlevé. Elle avait peut-être espéré qu’Agathe dirait qu’elle n’avait pas aimé cet enfant, qu’il n’avait pas vécu assez longtemps pour qu’elle s’attache à lui. Quant à elle, si Hermione disparaissait maintenant, qu’éprouverait-elle ? Quel serait son sentiment ? Hormis du soulagement ?
— Qui était le père de ton enfant ? demanda-t-elle, espérant peut-être ramener la conversation à un sujet plus joyeux. Père t’a-t-il permis d’épouser un autre esclave ?
— Non, maîtresse…
— Ah, il s’agissait donc d’un enfant de l’amour, reprit-elle avec un sourire entendu, espérant secrètement qu’Agathe n’était pas aussi parfaite qu’elle le paraissait.
— Non, maîtresse. Je n’ai jamais été amoureuse, répondit la jeune esclave, avec une expression de sérieux mêlé d’innocence.
— Oh. Bon. Je voulais simplement dire… qui était-ce alors ? L’enfant devait bien avoir un père, s’enquit Hélène avec un petit rire, sa curiosité ayant été piquée.
— Il doit s’agir de l’un des hôtes de ton père, je suppose, répondit Agathe d’un ton presque détaché. Je ne sais pas lequel. Ils viennent parfois à moi, lorsqu’ils résident dans le palais.
— Et… tu les laisses s’étendre auprès de toi ? demanda Hélène, sceptique. Même si tu ne les aimes pas ?
— Ce n’est pas ainsi que les choses se présentent, maîtresse, je ne suis pas en mesure de refuser. Il s’agit de convives…
Hélène eut de nouveau un haut-le-cœur.
— Et Père le sait ? Il ne le leur a pas interdit ?
— Non maîtresse, il est au courant, ajouta Agathe, qui levait de temps en temps les yeux vers Hélène. Je sais qu’il leur a même dit où ils pouvaient me trouver, parfois. Il serait inhospitalier de leur refuser cela, maîtresse. Ce qui est à lui est à eux… cela est normal. Tant qu’ils ne me font pas de mal… et la plupart se conduisent bien.
Hélène demeura silencieuse un moment pendant qu’Agathe restait assise. Elle observa Hermione téter. Elle se sentait stupide et naïve de ne pas savoir ce qui se passait réellement autour d’elle – et également coupable de détester l’esclave. Il était certain qu’Agathe enviait autant Hélène qu’elle-même l’enviait. Et même davantage, sans doute. Elle décida qu’elle allait faire un effort pour la traiter plus convenablement. Agathe n’était pas responsable de ses défaillances en tant que mère. Elle le savait, mais ce qu’elle éprouvait était bien différent.
— Je pense qu’elle a terminé, dit la jeune nourrice en éloignant Hermione de sa poitrine.
Hélène leva les yeux et hocha la tête, laissant Agathe reposer sa fille dans le berceau.
— Tu peux y aller maintenant, Agathe, lui dit-elle, s’efforçant de lui adresser un sourire gentil, ou au moins, poli.
— Oui, maîtresse, répondit l’esclave en s’inclinant, puis en se dirigeant vers la porte, avant de s’arrêter, l’air hésitante. Je te demande pardon, maîtresse, mais je pensais à quelque chose… Ne serait-il pas préférable que je séjourne ici, dans ta chambre, pour pouvoir plus facilement m’occuper de ta fille ? Je veux dire que cela serait plus simple pour toi… Tu n’aurais pas besoin de m’appeler ou de te lever durant la nuit, et je pourrais la nourrir au moment où elle en a besoin…
Hélène ne répondit pas tout de suite, laissant la jeune femme demeurer debout, l’air nerveuse, sans doute effrayée par ce qu’elle avait osé demander. Elle avait raison, cependant ; il serait plus simple qu’elle reste auprès de l’enfant. Mais une autre idée effleura l’esprit d’Hélène.
— Et si nous t’installions dans une autre chambre avec elle ? suggéra-t-elle.
Agathe parut décontenancée.
— Mais maîtresse… tu ne veux sans doute pas être séparée de…
— Non, mais je pense qu’il s’agit de la meilleure solution. Cela est plus simple ! affirma Hélène sur un ton autoritaire, afin que l’esclave ne soulève pas de nouvelle objection.
Elle ne mentionna pas le fait que ce serait en réalité plus simple pour elle, surtout. Même si elle ne pouvait l’admettre, l’enfant la mettait mal à l’aise – la présence constante de sa fille dans un coin de la chambre lui donnait un sentiment d’échec, et lui rappelait le supplice qu’elle avait dû endurer pour la mettre au monde. Et qu’en avait-elle retiré ? Ni joie, ni sentiment d’accomplissement, ni une plus grande complicité avec son époux – pas encore, du moins. Mieux valait la confier à une autre. Et avec le temps, peut-être finirait-elle par aimer sa fille.
— Très bien, maîtresse. Si c’est ce que tu souhaites… Et si le roi est d’accord, acquiesça Agathe, un soupçon d’indécision dans la voix.
— Il s’agit de mon enfant et de ma décision, rétorqua Hélène, plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu. Je suis certaine que le roi acceptera.
— Bien, maîtresse, répondit Agathe en inclinant la tête. Je m’installerai avec la petite aussitôt qu’une chambre aura été préparée.
— Merci, Agathe, reprit Hélène sur un ton radouci, entrevoyant la fin de ses tourments. Et merci pour tout ce que tu as fait pour ma fille.
L’esclave courba gracieusement la tête et quitta la chambre.