16

Klytemnestre

C’était une journée fraîche de printemps – le temps était idéal pour effectuer une ascension. Cependant, durant l’après-midi, le soleil devint ardent, et son éclat était éblouissant comparé à l’obscurité du palais, mais une brise fraîche en atténuait la chaleur. Klytemnestre apprécia qu’elle se mette à souffler au moment où elles gravissaient la colline. Lorsqu’elles eurent atteint le sommet, celle-ci soufflait encore plus fort, faisant bouffer ses vêtements autour d’elle. Elle retint sa jupe d’une main, craignant que celle-ci ne soit soulevée par une rafale plus brusque. De l’autre main, elle tenait un bouquet de blé, comme toutes les autres femmes. Il s’agissait d’offrandes destinées à assurer une bonne récolte. Cette tâche était l’une des plus importantes qui lui incombaient dans son rôle de reine ; elle devait diriger cette ascension plusieurs fois par an afin de garantir la fertilité du sol.

Elle aimait ces rares échappées de la citadelle, au sein d’un paysage dans lequel les dieux prospéraient. Elles n’étaient pas très loin – elle pouvait voir l’étendue des constructions en pierre de Mycènes au pied de la colline – mais il s’agissait d’un tout autre univers. Les règles y étaient différentes. Les femmes trouvaient là une nature sauvage et une liberté inexistantes à l’intérieur du palais. Elles n’avaient pas à porter de voile. Ce rituel était exclusivement féminin, et il n’y avait donc pas d’hommes pour les voir – hormis les esclaves qui les avaient aidées à transporter les offrandes, mais ceux-ci ne comptaient pas.

Pourtant, la plus grande différence était sans doute l’absence de son époux. Ici, il n’y avait pas de roi, il n’y avait qu’une reine. Elle n’avait de comptes à rendre qu’à elle-même et aux dieux. Elle disposait du pouvoir.

Elle incarnait ce pouvoir en dirigeant le rituel, en déposant son bouquet de blé sur la grande pierre plate qu’elles utilisaient comme autel et en enjoignant aux autres femmes de l’imiter. Certains épis étaient emportés par le vent, mais cela n’avait pas d’importance ; elle aimait imaginer que les dieux les faisaient voler jusqu’au mont Olympe. Elle prononça les paroles d’usage lorsque les libations furent répandues – de l’huile, du vin, et également un peu de miel – et elle trancha elle-même la gorge du cochon de lait transporté jusqu’au sommet par l’un des esclaves. Elle laissa son jeune sang goutter sur la terre sèche, puis choisit un épi de blé sur la pile et l’enterra dans la poussière rouge.

Lorsqu’elle se releva, ses mains étaient souillées de sang et de poussière, sa jupe était tachée et ses genoux étaient douloureux. Mais elle sourit à l’idée d’avoir accompli son devoir. Elle appréciait de travailler pour son royaume, de n’être pas une reine uniquement par son titre et sa tenue d’apparat.

Maintenant que les rites étaient achevés, les femmes auraient pu redescendre et regagner la citadelle. Mais Klytemnestre décida qu’elles resteraient encore un peu afin de profiter du soleil, de la brise et de la vue. Là-haut, il n’y avait personne pour les en empêcher.

Elles s’installèrent donc sur les rochers et les touffes d’herbes, et se mirent à bavarder et à rire, laissant la brise emporter leurs voix où bon lui semblait. Klytemnestre s’assit à quelque distance des autres. Elle ne connaissait pas très bien les autres femmes. Ses propres servantes, dont Eudora, étaient demeurées au palais pour prendre soin de ses filles, et elle savait qu’elle mettrait les autres femmes mal à l’aise en se joignant à leurs bavardages. Même si elles étaient de souche noble, elle restait leur reine.

Assise au bord de la cime rocheuse qui dominait la plaine de l’Argolide, elle songea que quelque part, loin, au-delà des montagnes, il y avait Sparte. Elle se demanda ce qu’Hélène était en train de faire, si son mariage était heureux et si son enfant était en bonne santé. Elle se demanda si sa mère et son père allaient bien, si ses frères avaient trouvé des épouses. Elle émit soudain le souhait de posséder des ailes, de pouvoir voler avec la brise, survoler ces montagnes et rentrer chez elle, pour voir les siens, leur parler, les étreindre…

Brusquement, une ombre obscurcit son champ de vision. Elle n’eut pas besoin de tourner la tête pour comprendre qu’il s’agissait d’un esclave, et non de l’une des autres femmes – la silhouette portait un vêtement terne, et non fait d’un tissu délicat et soyeux.

— Voudriez-vous vous rafraîchir, maîtresse ? Je vous ai apporté de l’eau et quelques dattes.

La voix n’appartenait pas à l’un des esclaves du palais auxquels elle était accoutumée, et pourtant, elle lui était familière…

Elle tourna la tête, pour découvrir le visage de celui qui la regardait – un visage qu’elle reconnut aussitôt.

— Vous êtes le prêtre, dit-elle en déglutissant, envahie par une appréhension soudaine qui lui donna la chair de poule. Pourquoi portez-vous une tenue d’esclave ? Que faites-vous ici ?

Elle regarda par-dessus son épaule, se demandant si elle devait appeler à l’aide. Aucun garde n’était présent, mais quelques esclaves se trouvaient à proximité.

— S’il vous plaît, non, murmura l’homme qui se tenait auprès d’elle. Je souhaite simplement vous parler.

Klytemnestre avait pris une grande inspiration et s’apprêtait à crier, mais elle y renonça, ne sachant que faire. L’homme ne semblait pas armé – il avait tendu ses mains vides vers elle, comme pour la dissuader d’appeler à l’aide. Il avait l’air aussi inquiet qu’elle, et son regard était implorant.

Elle expira et se détendit légèrement, observant l’homme avec circonspection. Les mains toujours tendues dans sa direction, il s’accroupit auprès d’elle et se mit à verser dans une coupe de l’eau provenant de la grande outre qu’il transportait.

— N’ayez crainte, murmura-t-il tout en versant l’eau. Agissez normalement, ainsi tous penseront que je ne fais que prendre soin de vous.

Il lui tendit la coupe pleine d’eau. Après un instant d’hésitation, Klytemnestre s’en empara et ses doigts effleurèrent brièvement les siens. Elle retira rapidement la main.

— Je me souviens de vous, soupira-t-elle à voix basse, en regardant droit devant elle pour ne pas éveiller les soupçons. Vous êtes venu exprimer vos doléances la semaine dernière. Au sujet de la jeune fille.

— Oui, Leukippe, précisa-t-il. Mon nom est Kalchas.

— Pourquoi vous êtes-vous rendu ici, en vous déguisant en esclave ? Vous avez pris un grand risque… Si Agamemnon l’apprend…

— Oui, j’ai pris un risque, répondit Kalchas, qui ouvrit une boîte contenant des dattes à la limite de son champ de vision. Mais il fallait que je vous parle. Et je vous fais confiance, vous ne direz rien à votre époux.

Il lui tendit la boîte, de sorte qu’elle dut se tourner vers lui et le regarder.

— Je vois à votre regard que vous avez bon cœur, ajouta-t-il.

Elle prit une datte et la porta à ses lèvres, mais soudain, elle se sentit mal à l’aise. Il était inconvenant qu’elle s’adresse à un étranger sans se voiler. Les règles étaient peut-être différentes ici, mais elle devait rester décente en toutes circonstances. Cependant, elle ne pouvait se couvrir – cela aurait éveillé les soupçons.

Elle mâcha péniblement la datte et l’avala dès que possible, en déglutissant.

— Qu’attendez-vous de moi ? chuchota-t-elle.

— Je viens pour Leukippe, répondit Kalchas.

Elle sentait son regard sur elle, mais elle continua de fixer l’horizon.

— Je m’y attendais, dit-elle. La jeune fille doit avoir une grande importance pour le temple, car vous prenez de grands risques pour elle… Mais pourquoi venir à moi ? Vous vous êtes déjà adressé à mon époux, et avez entendu sa réponse. Je ne sais pas si vous pensez que j’ai un quelconque pouvoir, mais…

— Je suis présent car je sais que vous êtes une femme de cœur… et parce qu’il y a quelque chose que je n’ai pas dit au roi.

Klytemnestre resta silencieuse, attendant qu’il poursuive.

— Leukippe est ma sœur.

— Votre sœur ? demanda Klytemnestre, en se tournant vers lui pour le dévisager.

Elle avait soupçonné qu’il avait un lien avec la jeune fille pour prendre de tels risques, mais avait supposé qu’il était amoureux d’elle.

— Oui. Même si parfois, j’ai davantage l’impression d’être son père, soupira-t-il. Nos parents sont morts lorsqu’elle était jeune – je l’ai plus ou moins élevée seul.

Il soupira et regarda Klytemnestre dans les yeux.

— Je sais que vous avez une jeune sœur – la célèbre Hélène de Sparte, poursuivit-il. Je me suis dit que vous pourriez me comprendre. J’avais espéré que Leukippe entrerait au temple, afin que je puisse veiller sur elle, mais je sais désormais que cela sera impossible… Cependant, elle pourrait se marier avec un homme bon, avoir une vie heureuse. C’est tout ce que je lui souhaite – je pense que vous pouvez le comprendre ? ajouta-t-il, une expression de désespoir dans le regard. C’est pour cela que je dois l’éloigner d’ici. Aucun homme respectable n’épousera une femme qu’un autre homme a touchée, la prostituée d’un roi. Mais si nous l’éloignons d’ici bientôt, avant que… Je pourrais lui trouver un époux dans une autre ville, dans laquelle personne ne la connaîtra. S’il vous plaît. Je vous en prie. Aidez-moi…

Klytemnestre fut troublée par le flot de paroles de l’homme. Son inquiétude avait des accents si authentiques, sa détresse était si sincère. Elle se trouvait peut-être depuis trop longtemps à Mycènes, mais ne se souvint pas d’avoir vu un homme aussi soucieux du bonheur d’une jeune fille. Et elle le comprenait, naturellement – elle-même n’avait fait que souhaiter que sa sœur ait une existence heureuse. Il ne pouvait pas savoir ce qu’elle avait dû sacrifier pour que cela soit le cas… et pourtant, il semblait être au courant. Il connaissait l’amour qu’elle éprouvait, le sentiment de responsabilité, le besoin de protection.

— Pourquoi n’avez-vous pas simplement dit au roi que la jeune fille était votre sœur ? le questionna-t-elle. Vous êtes responsable d’elle. Vous avez le droit de décider où elle se rend et qui…

— Pensez-vous que ces règles s’appliquent aux rois ? demanda-t-il. Que si je revendique mes droits, il se contentera de céder ?

Elle fut incapable de lui répondre.

— Vous connaissez votre époux. Vous savez que j’ai raison, soupira le prêtre d’un ton plus insistant. Je le connais de réputation – je sais comment les hommes de son rang agissent. S’il avait su que Leukippe était ma sœur, il aurait compris que j’agissais en mon nom, et non en tant que représentant du temple. Jamais il ne placera la volonté d’un autre homme au-dessus de la sienne, mais je pensais… Je pensais qu’il se plierait peut-être à la volonté des dieux. Il aurait dû le faire.

— Je suppose… que vous avez raison. Et je pense que vous avez bien fait de ne pas le lui dire, admit-elle en poussant un léger soupir. Mon époux ne cède pas facilement. Une fois qu’il a décidé quelque chose…

— Vous devez me faire le serment de ne pas lui révéler que Leukippe est ma sœur. Je vous en prie. Si vous le faites, je pense qu’il ne la laissera jamais revenir.

Klytemnestre hésita. Pouvait-elle réellement masquer la vérité à Agamemnon ? Elle aurait peut-être même à lui mentir… En l’espace de quatre ans, elle ne l’avait jamais fait. Se montrait-elle déloyale, en parlant avec cet homme à l’insu de son époux ? Mais elle se remémora le visage de Leukippe. Et qu’en était-il de la loyauté de son époux envers elle ? Et de cette pauvre jeune fille, arrachée à son foyer ? Qui savait à quel point elle pouvait souffrir ? La pensée de dissimuler une information à Agamemnon l’inquiéta, et cependant, elle ressentit un doux frisson d’excitation dans la poitrine. Songer qu’une part d’elle-même existait au-delà des frontières du mariage, qu’elle pouvait avoir des secrets tout comme il en avait… lui redonnait étrangement une forme de pouvoir.

— Je vous promets qu’il n’en saura rien.

— Non, vous devez prêter serment, chuchota Kalchas en la regardant si intensément dans les yeux qu’elle ne put détourner le regard.

— Je… je le jure, par les dieux, répondit-elle avec sérieux.

— Jurez-le sur vos enfants. Sur leur vie, implora-t-il, en saisissant l’ourlet de sa jupe.

— Sur mes enfants ? bredouilla-t-elle en s’écartant de lui. Non, je…

— Si vous pensez ce que vous dites, pourquoi hésitez-vous ? Je vous en prie. Ainsi, je saurai que vous tiendrez parole…

— Je… très bien, concéda-t-elle, en déglutissant avec difficulté. Je jure par les dieux, sur la vie de mes enfants, que je garderai votre secret, que je ne parlerai pas à mon époux de votre véritable lien avec Leukippe.

— Parfait, soupira-t-il, en relâchant sa jupe. Je vous remercie, ma dame. Je savais que je pouvais me fier à vous…

Klytemnestre avait l’impression d’avoir la gorge obstruée par une motte de terre. Comment avait-elle pu prononcer de telles paroles ? Et cependant, si elle avait l’intention de tenir parole, pourquoi s’inquiéter ? Si la jeune fille pouvait retourner chez elle, elle retrouverait son époux…

— Que souhaitez-vous que je fasse ? demanda-t-elle. Comment pourrais-je faire en sorte que votre sœur rentre chez vous ?

— Tout d’abord, je voudrais que vous parliez au roi. Nous verrons si vous pouvez réussir là où j’ai échoué.

— J’ai déjà évoqué le sujet avec lui, expliqua-t-elle calmement, peinée par le souvenir de cette conversation. Il ne m’a pas écoutée…

Kalchas fronça les sourcils et parut légèrement découragé.

— C’est ce que je craignais, marmonna-t-il. Dans ce cas, j’ai une autre idée.

Klytemnestre le regarda. Son regard était de nouveau intense, et lorsqu’il parla, sa voix était grave et solennelle.

— Je veux que vous l’aidiez à s’enfuir.