Klytemnestre
Une nouvelle journée, un nouvel après-midi passé à tisser. Mais comme d’habitude, les filles rompaient la monotonie de l’instant. Elektra était beaucoup plus stable sur ses jambes, maintenant, et son jeu favori consistait désormais à provoquer Iphigénie pour que celle-ci la poursuive à travers la chambre. Sa sœur aînée refusait cependant d’entrer dans son jeu, préférant habiller et déshabiller sa poupée préférée avec la tunique et le manteau miniatures que Klytemnestre avait confectionnés pour elle. Elektra se mit à bouder parce que sa sœur ne lui prêtait pas attention et Iphigénie, malgré la patience impressionnante dont elle faisait preuve envers sa cadette, semblait agacée.
— Elektra, proposa Klytemnestre en s’interrompant dans sa tâche. Aimerais-tu aller jouer dans la cour ?
Elle songea qu’Iphigénie pourrait rester avec Eudora et qu’ainsi, Elektra aurait davantage d’espace pour se dépenser. La petite sembla enchantée à l’idée de sortir de la chambre et suivit sa mère de bon gré, en lui tenant la main qu’elle balançait sauvagement tandis qu’elles s’acheminaient en direction de la cour. Klytemnestre aurait aimé pouvoir l’emmener à l’extérieur, pour qu’elle se roule dans l’herbe et jette des pierres dans la rivière comme Hélène et elle le faisaient lorsqu’elles étaient enfants, mais Agamemnon ne l’aurait pas permis. Mycènes n’était pas ouverte sur la nature comme Sparte ; pour aller à l’extérieur, il fallait sortir de la citadelle, quitter l’enceinte de la ville. Or, son époux insistait sur le fait que cela était dangereux.
Au cours des mois écoulés, depuis que Kalchas était revenu présenter ses doléances, Agamemnon s’était montré plus doux envers elle. Désormais, lorsqu’il venait voir les filles, il s’entretenait avec elle, lui demandant si elle manquait de quelque chose. Parfois, il partageait également sa couche, mais l’intimité d’autrefois avait disparu. Cependant, Klytemnestre y trouvait un nouvel espoir. L’espoir qu’il la désire encore. L’espoir que, lorsqu’il se serait lassé de Leukippe, il reviendrait vers elle. L’espoir que tout redeviendrait un jour comme avant. Elle devait simplement se montrer patiente.
Elektra et elle avaient atteint la cour et dès qu’elle lâcha la main de sa fille, celle-ci se mit à courir, en agitant les bras comme à son habitude. Klytemnestre la poursuivit malicieusement, ajustant sa foulée pour ne pas la rattraper trop rapidement. Lorsqu’elle la rejoignit, elle lui chatouilla les côtes, ce qui lui fit pousser des cris de joie, puis elle la laissa de nouveau partir. Elles continuèrent de jouer ainsi quelque temps, Elektra poussant des cris perçants et gloussant en même temps, et Klytemnestre riant si fort qu’elle dut s’arrêter pour reprendre son souffle. Batifoler ainsi sous la lumière du soleil était merveilleux. Elle avait l’impression d’être redevenue une enfant, et toutes ses préoccupations lui parurent soudain dérisoires, tandis qu’elle courait, sa jupe relevée dans l’une de ses mains.
Au bout d’un certain temps, elle prit conscience qu’au-delà de leurs propres cris et rires, elle percevait un autre son. Au début, elle crut qu’il s’agissait des bruits quotidiens qui animaient la citadelle, mais le son s’amplifia et devint plus distinct. Quelque chose était en train de se passer, et le brouhaha s’approchait.
Elle cessa de rire et interrompit son jeu avec Elektra.
— Nous avons terminé, maintenant, lui dit-elle, en la saisissant par le poignet pour revenir avec elle vers la chambre.
La petite fille commença par émettre des protestations, mais cessa de résister lorsqu’elle eut compris que le jeu avait pris fin.
Klytemnestre se sentit soulagée lorsqu’elles atteignirent la porte de la chambre. Elle ne savait pas ce qui se passait, mais ne souhaitait prendre aucun risque – pas avec ses enfants. Mieux valait qu’elles demeurent dans la chambre et verrouillent la porte.
Peu de temps après s’être barricadée, elle entendit des coups précipités frappés à la porte et perçut une voix familière à travers l’épaisseur du bois.
— Dame Klytemnestre ? Êtes-vous là ?
Même si elle était heureuse d’entendre Talthybios, le ton inquiet de sa voix l’effraya.
Elle déverrouilla la porte et l’ouvrit, découvrant son visage grave.
— Il s’agit du roi, ma dame, annonça le héraut, hors d’haleine, sans doute parce qu’il venait de courir. Il a eu un accident.
Agamemnon était très mal en point. Il était à peine conscient, et lorsqu’il revenait à lui, il gémissait de douleur. Klytemnestre n’était pas accoutumée à le voir aussi vulnérable, et le choc lui fit éprouver une crainte qu’elle n’avait pas ressentie jusqu’alors.
Il chassait avec certains de ses hommes lorsqu’un sanglier avait chargé son cheval. Celui-ci avait surgi de nulle part et foncé directement sur eux, avaient-ils dit. Le cheval du roi s’était cabré, l’avait projeté sur le sol et avait atterri sur lui. La jambe gauche d’Agamemnon s’était tordue lorsqu’il était tombé, semble-t-il, et avait été écrasée sous le poids du cheval. De plus, l’arrière de sa tête présentait une coupure et plusieurs contusions apparaissaient à hauteur de ses côtes.
Elle ne savait si Agamemnon avait requis sa présence ou si elle avait été appelée parce qu’elle était la reine. Avec l’incapacité du roi, plus personne n’était aux commandes, mais, Klytemnestre, dans sa panique, avait l’impression qu’il lui serait difficile de prendre le relais.
Cependant, elle s’efforça de rester maîtresse de la situation. Elle ordonna que le roi soit transporté dans l’une des chambres d’invités et donna l’ordre aux esclaves d’aller chercher de l’eau et des linges propres. Elle envoya également quérir le médecin royal et fit sortir de la chambre toutes les personnes qui n’avaient aucun rôle à y jouer. Il y avait trop d’agitation lorsqu’une foule de gens bourdonnaient autour du roi comme des mouches autour d’un corps, mais il y avait une autre raison. Elle savait que son époux n’aurait pas aimé que tout le palais puisse le voir ainsi. Il paraissait si fragile, si mortel, si vulnérable… Un roi ne doit pas montrer de faiblesse.
Elle tamponna son front avec de l’eau fraîche, après avoir lavé et bandé sa blessure à la tête. Celle-ci n’était pas aussi grave que la quantité de sang qui s’en écoulait le laissait paraître.
Le médecin semblait surtout inquiet de l’état de la jambe du roi. Celle-ci semblait mal en point, et était tournée selon un angle légèrement inhabituel. Elle semblait enfler à vue d’œil. Le roi paraissait souffrir essentiellement à cause de celle-ci et sanglotait à fendre l’âme tandis que le médecin l’examinait et le palpait. Klytemnestre grimaça en l’entendant. Même après ce qu’ils avaient traversé, elle tenait à son époux. Elle souffrait de le voir ainsi et redoutait d’imaginer ce qui pourrait se passer s’il mourait. Les hommes de Mycènes lui choisiraient-ils un autre époux ? Ou bien renonceraient-ils à leur lien avec Sparte en l’excluant ? Et qu’en serait-il de ses filles ? Celles-ci ne constituaient pas une menace pour un nouveau roi, se dit-elle, et pourtant, elles pouvaient devenir des pions dans la lutte pour le pouvoir. Sa poitrine se serra, et elle s’efforça d’inspirer lentement. Elle perdait à la fois la maîtrise de ses pensées et d’elle-même. Son époux était toujours vivant, et il était fort. Elle devait garder son calme, pour lui et pour elle.
Lorsque l’examen fut terminé, Agamemnon parvint à reprendre légèrement ses esprits. Il sembla prendre conscience de l’endroit où il se trouvait et des personnes qui l’entouraient.
— … nestre, gémit-il faiblement en la regardant.
Ses yeux trahissaient sa douleur, mais au moins, ils ne la fuyaient plus.
— Oui, je suis là, dit-elle, posant doucement la main sur son épaule.
— Le sanglier… le sanglier… murmura-t-il.
— Oui, il s’agit d’un terrible accident. Mais tu es sain et sauf et…
— Non, dit-il. Il ne s’agit pas d’un accident, répondit-il en agrippant sa main.
Il la dévisageait avec intensité, maintenant.
Perdue, Klytemnestre le regarda avec attention.
— Que veux-tu dire ? Quelqu’un l’a-t-il provoqué ?
Elle ne pouvait y croire, mais il avait l’air sérieux.
— Non… pas quelqu’un, dit-il d’une voix rauque, s’arrêtant parce qu’une vague de douleur le submergeait. C’était la déesse.
Klytemnestre demeura silencieuse, ne sachant que répondre.
— Artémis… C’est elle qui a envoyé le sanglier, poursuivit-il, en lui pressant la main. Le prêtre… avait raison. Nous devons laisser la jeune fille partir. Tu dois… te débarrasser d’elle.
Klytemnestre ouvrit la bouche, mais avant qu’elle ne puisse répondre, il ajouta : « Débarrasse-toi d’elle », avant de sombrer dans l’inconscience.
Elle envoya un messager à Argos, et Kalchas se présenta dès le lendemain. Le roi n’était pas en était de le recevoir, et cette tâche incomba à Klytemnestre.
Elle se sentait nerveuse à l’idée de revoir le prêtre. Serait-il reconnaissant de pouvoir enfin ramener sa sœur au temple ? Ou bien en colère parce que cela avait pris autant de temps ? Leukippe était au palais depuis six mois, maintenant. Et une chose l’inquiétait, plus que toute autre : Kalchas ne connaissait pas son état.
Les deux femmes étaient assises dans la Salle du foyer, Leukippe sur une chaise en bois modeste qui avait été amenée spécialement à son intention, et Klytemnestre sur son fauteuil sculpté habituel. Le trône du roi était vide. Elle n’était pas certaine que la Salle du foyer constitue le lieu approprié pour un tel échange, mais au moins, elle se trouvait à l’abri des regards. Un garde se tenait à la porte, mais à part cela, elles n’étaient pas surveillées.
Leukippe tapait nerveusement du pied. Klytemnestre tendit une main vers elle et lui pressa doucement les mains. La jeune fille lui sourit et sembla s’apaiser légèrement.
Peu de temps après, elles entendirent une conversation à proximité de la salle et Kalchas entra dans la pièce. Il aperçut aussitôt Leukippe et se mit à marcher dans sa direction, un large sourire de soulagement aux lèvres. Sa sœur poussa un petit cri de joie et se leva. Dans son mouvement, les pans de son manteau s’écartèrent, révélant l’arrondi de son ventre.
Klytemnestre vit l’expression de Kalchas changer. Ses mâchoires s’affaissèrent et son visage pâlit.
Mais il ne fallut qu’une seconde à Leukippe pour le rejoindre, passer les bras autour de son cou et poser la joue contre sa poitrine.
— Kalchas, dit-elle en poussant un soupir de délivrance. Je savais que tu viendrais ! Je savais que tu ne me laisserais pas !…
Le prêtre sembla reprendre ses esprits et s’efforça de sourire.
— Bien sûr que je suis venu, la réconforta-t-il en la serrant dans ses bras.
Mais par-dessus la tête de sa sœur, son regard croisa celui de Klytemnestre. Ses yeux étaient remplis d’appréhension.
Elle savait quelles pensées l’agitaient, car l’état de la jeune fille l’avait également préoccupée. Qui épouserait Leukippe, maintenant ? Que feraient-ils de l’enfant ? Quel serait leur avenir à tous deux ?
Mais Leukippe ne semblait pas avoir pris conscience de l’inquiétude de son frère.
— Allons-nous rentrer à la maison ? Cet après-midi ? demanda-t-elle avec espoir.
— Oui, répondit son frère, luttant pour cacher son désarroi. Oui, nous allons partir dès que possible, afin d’y être avant le coucher du soleil.
Ses yeux étaient inévitablement attirés par le ventre de sa sœur et il sembla sur le point de lui dire quelque chose, mais se retint. Au lieu de cela, il se tourna avec raideur vers Klytemnestre.
— Adieu, ma dame. Je ne pense pas que nous nous reverrons. Mes salutations au roi.
Et ils s’éloignèrent.
Elle nota qu’il était parvenu à feindre le respect en saluant son époux sans pour autant lui souhaiter de se rétablir, mais elle ne pouvait l’en blâmer. Il était de son devoir à elle d’aimer Agamemnon, mais ce dernier avait trompé cette jeune fille ainsi que sa famille, et avait sans aucun doute détruit l’existence de Leukippe.
Lorsqu’elle revint dans la chambre dans laquelle Agamemnon était installé, encore à demi conscient, elle s’assit auprès de lui et lui versa une coupe d’eau sucrée au miel. Lorsqu’elle porta l’eau à ses lèvres et le vit avaler en fronçant les sourcils sous l’effet de la douleur, elle se surprit à penser que son époux méritait peut-être de souffrir un peu, pour ce qu’il avait causé à autrui. Mais elle refoula cette pensée. Une femme devait s’efforcer de ne pas penser. Tout cela était terminé, maintenant. Leukippe retournait chez elle et Kalchas ne reviendrait pas. Elle devait se concentrer sur le rétablissement de son époux, maintenant, et espérait qu’ensuite, son existence pourrait reprendre un cours normal.