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Klytemnestre

Klytemnestre était assise seule dans la Salle du foyer, et buvait du vin non dilué. Elle avait éprouvé le besoin de trouver la paix avant d’aller se coucher, et s’était donc rendue dans la salle pour prendre une coupe de vin et réfléchir au calme.

La veille, la rumeur était parvenue à Mycènes que le roi Agamemnon avait trouvé la mort au cours d’une bataille à Troie.

— Nous n’accorderons aucun crédit à cette rumeur, avait-elle dit à ses serviteurs, et cependant, en son for intérieur, elle avait éprouvé un fol espoir.

Était-ce possible ? Son époux était-il réellement mort ? Elle avait imaginé son corps sans vie étendu dans la plaine troyenne, et eu le sentiment qu’un énorme poids quittait sa poitrine. Elle s’était sentie à la fois soulagée, triste et apaisée. N’aurait-elle plus jamais à l’affronter ?

Mais aujourd’hui, une heure plus tôt, un messager venu de Troade avait demandé que l’on envoie des ravitaillements et affirmé que le roi était vivant et allait parfaitement bien. Et le faible espoir de Klytemnestre s’était évanoui presque aussi vite qu’il était né.

Comme la guerre se prolongeait, la question qui la taraudait se faisait plus pressante. Que ferait-elle lorsque son époux serait rentré ? Elle avait fait un serment à la déesse, et avait eu l’intention de le mener à exécution. Elle avait tenu la dague dans sa main. Œil pour œil, dent pour dent. Et pourtant… elle avait été presque folle de chagrin, sur le moment, n’est-ce pas ? Serait-elle encore capable de passer à l’acte, le moment venu ?

Quant à l’alternative… Comment pourrait-elle lui faire face ? Comment pourrait-elle le regarder, le servir, partager son lit ? Elle se rendait chaque jour sur la tombe d’Iphigénie, ce qu’elle continuerait de faire tout le reste de sa vie. Elle n’avait pu la sauver lorsqu’elle était en vie ; elle ne l’abandonnerait pas dans la mort. Mais comment pourrait-elle faire le deuil de l’enfant qu’elle avait perdue tout en jouant le rôle d’épouse de l’homme qui avait ordonné sa mise à mort ? Qui avait fait basculer son existence pour satisfaire à sa propre ambition démesurée ? Cet homme dont le seul nom lui serrait le cœur ? Il était une insulte à la mémoire d’Iphigénie. Cela était impensable. Cela était insupportable. Cela était… était…

Il y eut un brusque craquement. La fine tige de la coupe de vin s’était brisée dans sa main, et elle avait répandu la boisson sur sa jupe. Elle s’aperçut alors qu’elle avait serré fortement l’ustensile dans sa main.

Elle soupira, regardant d’un air absent ses beaux vêtements tachés. Cela ne doit pas arriver, se dit-elle. Cette fois, la rumeur était infondée, mais cela n’était pas la première fois, ni la dernière. Même si cela lui donnait le sentiment d’être lâche et cruelle, elle ne pouvait s’empêcher d’espérer qu’un jour, la nouvelle de la mort de son époux serait confirmée. Qu’il mourrait loin sur cette côte étrangère, afin qu’elle ne soit pas confrontée à ce terrible dilemme.

Elle s’apprêtait à se lever et à sortir de la salle lorsque l’une des lourdes portes s’entrouvrit, laissant apparaître le visage de Damon.

— Ma dame, l’appela-t-il à travers la salle. Notre hôte demande à se rendre auprès du foyer. Puis-je le faire entrer ?

Klytemnestre fut sur le point de refuser, puis changea d’avis. Cela faisait déjà deux nuits que l’hôte dormait ici, et elle ne l’avait pas encore reçu. Que dirait-on de l’hospitalité mycénienne ? Par ailleurs, sa compagnie constituerait une distraction bienvenue.

— Oui, dit-elle à Damon. Dites-lui qu’il est le bienvenu auprès du foyer. Et demandez aux esclaves d’apporter davantage de vin. Ainsi que des fruits, s’il vous plaît.

— Bien sûr, ma dame, répondit Damon, dont le visage disparut de nouveau de l’entrebâillement.

Un instant plus tard, un autre visage apparut au même endroit, puis la silhouette entière d’un homme se glissa dans la pièce, avançant timidement en direction de la lumière du foyer.

— Je vous remercie, ma dame, dit l’homme en s’inclinant, de m’accorder le plaisir d’être en votre compagnie. Je sais que vous devez être occupée.

— C’est naturel, répondit-elle avec un sourire, en lui faisant signe de venir s’asseoir sur le siège situé près du sien. Vous êtes notre hôte.

L’homme était plus grand que la moyenne, mais sa physionomie n’avait rien de particulier. Sa peau était tannée, et il possédait une énergie juvénile, une vigueur inébranlable, comme en ont les fermiers, les personnes qui travaillent la terre – qui sont minces mais solides. Il était plus jeune que son époux, mais plus âgé qu’elle, estima-t-elle. Et ses yeux possédaient une douce lumière.

Lorsqu’il était arrivé au palais, il portait une fine cape de voyageur et de solides bottes de confection simple. S’il ne s’était pas exprimé de manière raffinée et n’avait pas eu un maintien empreint de dignité et de confiance, elle aurait eu du mal à croire qu’il était d’ascendance noble. Mais à cet instant, avec sa fine tunique, ses cheveux propres et sa peau parfumée à la cardamome, il paraissait un autre homme.

Damon l’avait suivi à l’intérieur et s’était assis près des portes. Même si elle était reine de Mycènes, il aurait été déplacé pour elle de se trouver seule avec un hôte – en particulier après ce qui s’était passé avec sa sœur. Cependant, elle ne pouvait s’empêcher d’être légèrement blessée parce que l’intendant ne lui faisait pas confiance.

— J’espère que votre séjour se déroule bien, jusqu’ici ? demanda-t-elle à l’homme en lui versant un verre de vin. Avez-vous été servi comme il faut ?

— Oui, ma dame, tout était parfait, répondit-il en s’emparant de la coupe. Mais je suis heureux de vous rencontrer enfin – plus longuement, en réalité.

— Effectivement. Je vous dois des excuses pour ne pas vous avoir reçu plus tôt. Par ailleurs, j’ai oublié votre nom, il s’est passé un peu de temps depuis notre première brève rencontre.

— Vous êtes pardonnée, ma dame, car je ne pense pas vous l’avoir donné, répondit-il avec un gracieux sourire, en plongeant ses yeux dans les siens. Égisthe est le nom que mon noble père m’a donné.

— Égisthe, répéta-t-elle distinctement. Ce prénom est rare, n’est-ce pas ? Et pourtant, j’ai le sentiment de l’avoir déjà entendu.

— Bien sûr, il est inutile de me rappeler votre propre nom, plaisanta Égisthé, en faisant tournoyer sa coupe de vin. Votre réputation atteint même les personnes qui vivent aussi loin que moi, reine Klytemnestre.

Elle sourit.

— Et où vivez-vous exactement, seigneur Égisthe ?

— Oh, ici et là, dit-il avec un sourire charmeur. Mais ma famille a des liens de longue date avec Mycènes. N’est-ce pas là un lieu intéressant ? Son histoire est si riche…

Klytemnestre hocha poliment la tête.

— Oui, je suppose. Je ne connais pas bien son histoire, car je ne suis pas née ici…

— Mmh, acquiesça Égisthe, en introduisant un grain de raisin dans sa bouche. Je comprends.

Il prit un autre grain et le fit rouler entre ses doigts avant de la regarder de nouveau.

— Votre époux vous a-t-il raconté comment il a conquis le trône de Mycènes ? demanda-t-il.

— Eh bien, oui, je sais que mon père l’a aidé à renverser le précédent roi – c’est dans ces circonstances que j’ai épousé le seigneur Agamemnon, voyez-vous. Mais… maintenant que j’y songe, je ne sais rien de plus. Mon époux… n’est pas homme à raconter des histoires.

Elle eut un faible sourire, tentant de dissimuler le malaise qui s’emparait d’elle lorsqu’elle mentionnait Agamemnon.

— Peut-être m’autoriserez-vous à raconter le reste, répondit Égisthe, en se penchant légèrement vers elle. Il s’agit d’une histoire intéressante, si vous souhaitez la connaître.

Il sourit, mais ses yeux conservèrent une expression sérieuse.

Klytemnestre n’avait guère envie d’entendre évoquer Agamemnon, mais elle était curieuse. Quel genre de reine était-elle, qui ne connaissait pas l’histoire de son propre royaume ?

— Allez-y, dit-elle, en approchant sa coupe de vin de ses lèvres. Je vous écoute.

Égisthe bougea légèrement, s’éclaircit la voix et commença son récit.

— Eh bien, comme beaucoup d’histoires, celle-ci commence par deux frères. L’un s’appelait Thyeste, et l’autre, le plus jeune, Atrée. Tous deux étaient les fils du grand roi Pélops, mais furent expulsés de leur royaume natal parce que, souhaitant s’emparer du trône, ils avaient comploté pour assassiner leur demi-frère. Exilés, les frères parcoururent la Grèce jusqu’à ce qu’ils soient accueillis au palais de Mycènes. Or le roi Eurysthéus, qui régnait sur la région à l’époque, n’avait pas engendré de fils, et craignait pour la sécurité de son royaume.

« Les deux frères profitèrent de deux années heureuses à Mycènes, et auraient continué à vivre de cette manière sans le caprice des Moires. Car le roi Eurythéus mourut avant d’avoir choisi lequel lui succéderait.

« Thyeste et Atrée, à la fois bons amis et frères, dirigèrent donc le royaume ensemble durant un certain temps. Mais si Thyeste se sentait plus légitime pour le gouverner, en tant qu’aîné, et s’était révélé être un bon roi, Atrée était plus ambitieux. Il craignait que l’on ne favorise son frère à ses dépens et se mit à organiser des audiences sans Thyeste et prit des mesures pour réduire l’influence de ce dernier.

« Atrée se serait peut-être contenté de disposer d’une plus grande part du pouvoir. Mais l’un de ses espions, qu’il avait chargé de surveiller son frère de crainte que celui-ci n’usurpe le pouvoir, lui révéla avoir vu son épouse, Aéropé, se rendre seule à plusieurs reprises dans les appartements de Thyeste.

« Consumé par la jalousie, Atrée décida d’affronter son épouse et celle-ci, redoutant sa rage, lui avoua tout. Cependant, elle le pria de ne pas faire de mal à Thyeste – qu’elle aimait sincèrement – et de le chasser à la place. Mais Atrée avait d’autres projets.

« Il invita son frère à festoyer avec lui, tel un frère aimant qui le régala de vin et d’un délicieux ragoût de viande. Ce n’est que lorsque Thyeste eut l’estomac plein qu’il dévoila son terrible crime. Il demanda à son frère s’il avait apprécié son repas et fit apporter un plat dans la salle – cette même salle dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui – et sur ce plat se trouvaient les mains et les têtes des jeunes fils de Thyeste. Celui-ci prit conscience de la malveillance de son frère et de son acte.

Klytemnestre en eut la nausée. Elle agrippa le bras de son trône pour tenter de garder contenance, puis elle le lâcha de nouveau. Était-ce le trône sur lequel ce monstre s’était assis ?

— Comment des hommes peuvent-ils commettre des actes aussi affreux ? demanda-t-elle d’une voix rauque. Envers leurs proches ? reprit-elle, submergée par d’horribles réminiscences qu’elle tenta de tenir à distance. Je ne suis pas certaine d’avoir envie d’entendre le reste de l’histoire.

— Pourtant il le faut, ma dame, la pressa Égisthe. Maintenant que nous avons commencé… Il s’agit d’une histoire de crimes, oui, et de violences et de pertes. Mais cela ne fait-il pas partie de l’existence ?

Il la regardait dans les yeux. Elle lui rendit son regard. Était-il au courant de sa perte ?

— Cela fait partie de l’existence, oui, dit-elle en s’efforçant de conserver un ton neutre. Mais je n’apprécie pas ce type de récits.

Égisthe eut l’air contrarié.

— Je vous ai attristée, ma dame. Mais je vous en prie, laissez-moi finir cette histoire. Le reste n’est pas si terrible.

Klytemnestre demeura silencieuse quelques instants, regardant son hôte avec circonspection.

— Très bien, dit-elle. Continuez.

Égisthe s’adossa sur son siège.

— Pour avoir commis le crime de consommer de la chair humaine, Thyeste fut exclu – non seulement de Mycènes, mais aussi de la société civile. Il ne pouvait entrer dans aucun sanctuaire, ne prendre part à aucun rite. Il vagabonda durant de nombreux mois, et de nombreuses portes lui furent fermées, jusqu’à ce qu’un chevrier et sa famille le prennent en pitié. Ils lui offrirent du travail et un foyer, dans leur humble demeure. Thyeste s’accoutuma à sa nouvelle vie, et eut même un autre fils, avec la fille du chevrier.

« Il avait fait la paix avec sa destinée, qui n’avait tenu qu’à un fil, et son fils grandit sans rien connaître de sa lignée royale, ni de l’existence qu’il aurait pu avoir. Lorsqu’il atteignit l’âge d’homme et commença à poser davantage de questions que ce que son père voulait bien lui révéler, Thyeste comprit qu’il devait finalement lui apprendre la vérité sur son histoire. Et lorsqu’il découvrit l’ancien statut de son père, et le crime que son cruel oncle avait commis, il fut pris d’une grande colère – pensant à son père, aux frères qu’il n’avait pas connus, et à lui-même, dépouillé de sa propre fortune.

« La nuit suivante, pendant que son père dormait, il s’enfuit. Il se rendit à Mycènes et retrouva le roi Atrée, son oncle, sur la côte, en train d’accomplir un sacrifice. Il profita de cette occasion pour le tuer, laissant sa dépouille sur le sable, alors qu’il était encore à peine mûr. Et Mycènes, après des années d’anarchie, accueillit de nouveau Thyeste et son fils afin qu’ils règnent sur la cité.

« Cependant, Thyeste, qui était un meilleur homme que son frère, laissa vivre les fils d’Atrée, se contentant de les exclure du royaume. Mais cela fut son erreur – comme vous pouvez l’imaginer. Car cinq ans après la mort d’Atrée, ceux-ci – votre noble époux Agamemnon ainsi que son frère Ménélas – parvinrent à réunir suffisamment d’alliés pour revenir à Mycènes et reprendre le pouvoir. Il s’agit de la partie de l’histoire que vous connaissez, car votre père était son plus grand allié. Et encore aujourd’hui, il semble qu’Agamemnon dispose d’un grand talent pour convoquer des armées, commenta Égisthe avec un sourire désabusé. Agamemnon et Ménélas tuèrent Thyeste, et auraient assassiné également le meurtrier de leur père si les serviteurs du palais ne l’avaient pas aidé à fuir.

« Et voilà, soupira-t-il, l’histoire de Mycènes telle que je peux vous la conter.

— Votre récit était parfait, commenta poliment Klytemnestre, tout en éprouvant une sensation désagréable au creux de l’estomac. En réalité, je suis impressionnée par vos connaissances.

— Oh, ce sont des faits connus, si l’on se renseigne.

— Et qu’en est-il du fils de Thyeste – celui qui s’est échappé ? Sait-on ce qu’il est devenu ? demanda-t-elle à Égisthe, en le dévisageant longuement et en soutenant son regard.

— Certains connaissent son identité, énonça-t-il lentement. Cela est votre cas, je pense.

Klytemnestre éprouva une angoisse encore plus grande.

— Damon, appelez les gardes, s’écria-t-elle, tout en gardant le regard fixé sur Égisthe.

Avait-il une arme ? Elle n’en voyait aucune.

— Damon !

Elle ne l’entendit pas bouger et lorsqu’elle tourna la tête, elle le vit toujours assis à la même place, l’observant d’un air impassible.

— Damon ?

Et lorsque ces yeux sombres, telle une flèche qui aurait perturbé l’inhabituelle tranquillité de la salle, se posèrent sur elle, elle comprit qu’elle avait été trahie.