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Klytemnestre

Le voyage jusqu’à Mycènes dura trois journées entières. La route sinueuse qui passait à travers les montagnes ne permettait qu’une lente progression, et ils étaient ralentis par les chariots. Deux d’entre eux étaient remplis de présents de son père ; l’un contenait sa dot, constituée de tissus fins et de bijoux, et l’autre était chargé des présents offerts par ses hôtes à Agamemnon, tels que des coupes d’argent, des chaudrons de bronze, des épées affûtées et de solides boucliers. Klytemnestre était installée dans le troisième chariot. Celui-ci était garni de tissus souples, d’une luxueuse teinte pourpre, mais à la fin de la journée, son dos était douloureux.

Elle était seule et secouée à chaque aspérité de la piste rocailleuse. Son époux menait le convoi. Au début, ses frères avaient accompagné le cortège, brandissant les torches nuptiales de part et d’autre de son chariot. Au moins, elle avait pu converser avec eux, et bénéficié de la compagnie de proches. Cela lui avait permis de se sentir plus à l’aise. Mais Kastor et Pollux l’avaient quittée à la frontière de la Laconie. Ils avaient fait demi-tour et chevauché pour rentrer chez eux, remettant les torches sacrées entre les mains des hérauts d’Agamemnon – des hommes qui lui étaient inconnus. Ces derniers s’étaient présentés, mais elle ne les avait pas écoutés. Toute son attention était tournée vers les deux silhouettes au loin, s’amenuisant jusqu’à devenir deux points, puis disparaissant. Elle savait qu’elle ne reverrait pas de sitôt des membres de sa famille.

Depuis le départ de Kastor et Pollux, elle était restée muette. Personne ne lui avait adressé la parole, et s’entretenir avec un homme aurait été inconvenant. Elle avait imaginé que ce voyage lui aurait offert l’occasion d’apprendre à connaître davantage son époux, mais celui-ci l’avait à peine regardée depuis leur départ de Sparte. Il semblait heureux de parler et de rire avec ses hommes. Klytemnestre aurait aimé bénéficier d’une compagnie féminine. Avant de partir, elle avait timidement demandé à son époux et à son père si elle pouvait emmener une esclave, pour que celle-ci puisse prendre soin d’elle une fois arrivée à Mycènes. Elle aspirait simplement à garder auprès d’elle un visage familier, n’importe lequel. Mais Agamemnon avait rejeté cette idée, disant qu’il y avait de nombreux esclaves dans son palais. Et elle se retrouvait, elle, une jeune femme d’à peine quinze ans, plongée dans un univers d’hommes. Cela serait sans doute différent à Mycènes. Il y aurait des femmes et des jeunes filles de son âge. Des personnes avec lesquelles parler et rire. Elle y serait heureuse. Elle avait décidé d’être heureuse…

Ils parvinrent à Mycènes le soir du troisième jour. Klytemnestre aperçut d’abord les murs colossaux de la citadelle, qui étaient plus hauts et plus épais que tous ceux qu’elle avait pu voir auparavant. Tandis que les chariots s’approchaient, les remparts lui semblèrent encore plus vastes, se dressant telles des falaises de pierre blanche sur le flanc de la colline, immenses blocs empilés, et si vertigineux qu’elle redoutait qu’ils puissent s’écraser sur eux. À Sparte, sa demeure n’était délimitée que par une clôture. Les torches nuptiales brillaient encore lorsque le convoi s’approcha, franchissant le versant de l’acropole. Ils atteignirent l’extérieur de la citadelle, et y pénétrèrent par un petit couloir de pierre délimité par les immenses parois. Au-dessus des têtes des hommes et des chevaux, Klytemnestre put entrevoir la partie supérieure d’une entrée. Ses portes en bois étaient fermées, mais au-dessus du linteau de pierre épaisse, elle aperçut deux lionnes féroces, qui semblaient vivantes bien qu’elles soient figées dans la pierre. Leurs têtes apparurent au-dessus du cortège, illuminées par la lumière vacillante des torches.

Tandis qu’elle observait ces visages de pierre, effrayants gardiens de sa nouvelle demeure, Klytemnestre faillit bondir lorsqu’une voix s’éleva soudain à côté d’elle.

— Le seigneur Agamemnon, roi de Mycènes, se présente avec son épouse ! annonça le héraut qui se trouvait à sa droite.

Pendant un instant, le silence régna. Puis elle entendit des mouvements de l’autre côté de la porte. Des bruits de pas produits par des bottes, le claquement du bois, le cliquetis du métal. Bientôt, les lourds battants s’entrouvrirent, et son chariot redémarra tandis que le convoi s’étirait sous le regard vigilant des lionnes.

Elle s’efforça d’intégrer autant que possible tout ce qu’elle voyait lorsqu’ils traversèrent la citadelle, mais l’obscurité ainsi que le voile qui occultait sa vision lui rendirent la tâche difficile. Elle entrevit la silhouette d’hommes s’arrêtant dans la rue ou immobiles sur le seuil de leurs maisons, tentant d’apercevoir la nouvelle épouse de leur roi. Elle fut soulagée de porter son voile, comme elle l’avait été à plusieurs reprises au cours de son voyage. Elle ne souhaitait pas que l’on devine à quel point elle était effrayée. Une reine n’était pas supposée avoir peur.

Peu de temps après, le convoi atteignit le palais. Malgré le manque de luminosité, elle identifia le bâtiment – sa forme était bien plus imposante que tout autre édifice devant lequel ils étaient passés. Le chariot de Klytemnestre fit halte à proximité d’un immense escalier de pierre, et en le contemplant, puis en plissant les yeux lorsqu’elle aperçut la grande porte qui se trouvait au sommet, elle se mit à frissonner. Elle ne remarqua la présence de son époux à côté d’elle que lorsqu’il avança son bras pour la soutenir. Elle accepta son aide avec gratitude, mais même ainsi, elle ne put éviter de faire un bond maladroit en descendant du chariot. Elle remercia les dieux de ne pas être tombée. Elle eut le sentiment que ses genoux tremblaient lorsque son époux la guida vers sa nouvelle demeure, sa main gantée entourant son poignet.

Ils franchirent d’immenses portes et furent accueillis par un certain nombre d’esclaves et de serviteurs, attendant les ordres de leur maître. Klytemnestre entendit de la musique et perçut une odeur de viande rôtie. Une esclave s’inclina devant Agamemnon.

— Souhaitez-vous que nous préparions votre épouse pour la nuit, mon seigneur ? demanda-t-elle. Nous avons préparé un bain, des parfums et…

— Cela ne sera pas nécessaire, répondit Agamemnon.

La femme acquiesça et s’effaça.

— Prendrez-vous part à la fête auparavant, mon seigneur ? demanda un autre esclave. Elle a déjà commencé. Les nobles se trouvent dans la salle de réception, buvant à votre santé et à celle de votre épouse. Ils sont désireux de faire la connaissance de leur reine…

— Non, je les rejoindrai plus tard, lorsque le mariage aura été consommé. Ils ne découvriront la fleur de Sparte qu’une fois qu’elle aura été cueillie…

Klytemnestre en eut la gorge nouée. Ainsi, cela allait se dérouler maintenant. Mais peut-être était-ce pour le mieux. Elle se sentait si inquiète qu’elle en éprouvait des haut-le-cœur ; peut-être serait-elle apaisée une fois que tout serait terminé.

Agamemnon renvoya les esclaves et les domestiques et continua d’avancer à travers le palais, guidant toujours Klytemnestre derrière lui. Il demeura silencieux tandis qu’ils empruntaient des couloirs en enfilade. Le palais semblait labyrinthique, bien plus vaste que celui de Sparte. Mais peut-être avait-elle cette impression parce qu’il ne lui était pas familier, chaque couloir, chaque porte les menant dans un lieu inconnu. Elle se mit à penser qu’ils tournaient en rond, puis Agamemnon finit par s’arrêter devant une grande porte en bois ornée de motifs de plantes grimpantes et de cerfs, qu’il franchit, et lui fit signe de le suivre.

Ils se retrouvèrent dans une vaste pièce, haute de plafond. Les lampes avaient déjà été allumées, mais leur lumière n’était ni chaleureuse, ni accueillante. Elles donnaient à la pièce une atmosphère inquiétante, tel un bûcher funéraire se consumant dans la nuit. Klytemnestre frissonna en dépit de sa chaude tenue de voyage. Au centre se trouvait un immense lit doté de colonnes massives aux angles. Il était orné de fines couvertures de teinte pourpre. Il s’agissait du lit nuptial.

Agamemnon s’était assis au bord et délaçait l’une de ses bottes. Klytemnestre demeura immobile sur le seuil.

— Ferme la porte, jeune fille, grogna son époux en tirant sur les cordons de cuir de ses doigts impatients.

Elle s’exécuta, bataillant quelque peu tant la porte était lourde. Puis elle se tourna vers Agamemnon, attendant sa prochaine instruction.

— Approche. Je ne vais pas te manger… ajouta-t-il en laissant échapper un petit rire.

Cependant, il ne souriait pas.

Elle s’avança vers lui, s’efforçant de le faire avec grâce, mais elle savait qu’elle paraissait effrayée. Elle portait encore son voile, qui frémit tant son corps était agité de tremblements involontaires.

— C’est mieux, dit-il, lorsqu’elle se tint devant lui. Maintenant, laisse-moi te venir en aide avec ces sandales.

Demeurant assis sur le lit, il se pencha et fit glisser délicatement ses petits pieds hors de ses chaussures. Tandis qu’il défaisait sa deuxième sandale, cependant, ses mains s’attardèrent sur son pied. Puis elles remontèrent jusqu’à sa cheville. Il les fit lentement remonter le long de ses jambes, sous le bas de sa robe, qui frôlait le sol, puis parvint au-dessus de son genou. Le cœur de Klytemnestre battait de plus en plus vite, mais elle s’efforça de rester calme. Elle devait éviter d’avoir un mouvement de recul. Mais cela lui fut de plus en plus difficile tandis que les mains de son époux remontaient encore.

Puis, parvenu à mi-cuisses, il s’arrêta et ôta les mains de sous sa robe. Il se leva et se tint juste devant elle, à quelques centimètres. Il sentait la sueur, la poussière et les chevaux. Elle pencha la tête en arrière pour le voir, et d’un geste rapide, il souleva son voile. Leurs regards se croisèrent. Klytemnestre veilla à ne pas détourner les yeux. Un regard sans crainte, mais dénué d’insolence. Il sourit.

— Tu es aussi belle que ta mère, dit-il, et sans prévenir, il l’embrassa, avec fougue, sur les lèvres.

Sa barbe épaisse et rugueuse frotta contre la peau de son visage.

— Ce baiser t’a-t-il plu ? demanda-t-il.

Klytemnestre fut surprise par cette question. Cependant, elle avait trouvé cela agréable, d’une certaine manière, songea-t-elle. Elle n’avait jamais embrassé d’homme auparavant, ni même de garçon. Elle se sentait désormais une femme adulte, et belle. Elle hocha la tête timidement, n’étant pas certaine de parvenir à lui répondre. Elle avait l’impression d’avoir la gorge nouée.

— Très bien, dit-il, avant de l’embrasser de nouveau, avec douceur cette fois. Et auparavant, lorsque je t’ai touchée… As-tu aimé cela ?

Klytemnestre n’en était pas si sûre. Elle hésita sur la réponse à donner, craignant de commettre une erreur.

— Ton père m’a dit que tu étais une fille intelligente, poursuivit-il sans attendre sa réponse. Tu dois donc savoir que le mariage est destiné à mettre au monde des enfants, n’est-ce pas ?

Elle hocha la tête.

— Et sais-tu comment les enfants sont conçus ? demanda-t-il.

Elle hocha de nouveau la tête. Elle le savait, ou du moins le pensait-elle.

— Tu sais donc ce que nous devons faire, maintenant, dit-il, de la voix la plus douce qu’il ait employée jusqu’à présent.

Elle s’efforça de nouveau d’acquiescer, mais hocha la tête de manière saccadée. C’était ainsi. Le moment était venu pour elle de devenir une femme…