– Y a un bergie, dit Jouma.
– Et alors, on s’en fout. Il est sûrement ivre. Un vioc comme ça, ça se souvient même pas du dernier verre qu’il a bu.
Jouma écarte le grillage pour que Seven puisse passer. Celui-ci gravit en premier le sentier montagneux.
Leur voiture est garée sur la zone de stationnement, à côté de la camionnette d’un pêcheur. Le bergie est couché dans l’herbe, au soleil, les yeux fermés.
Jouma est nerveux.
– T’es dingue, bru. Tout le monde peut nous voir.
– Qui ça tout le monde ? (Seven s’arrête à mi-chemin et se retourne vers Jouma.) Tu vois quelqu’un ?
Jouma crache dans les buissons, il a le souffle court.
– Pas maintenant. Quand on repartira.
– Quand on repartira, les cornes seront dans le coffre de la bagnole. Putain, Jouma, c’est quoi ton problème ?
Il continue jusqu’au muret de pierre, en ralentissant le pas. Et il attend Jouma à l’intérieur du fort. Ce dernier, essoufflé, se plie en deux, les mains sur les genoux.
– Alors, tu vas les chercher ? demande Seven. Ou tu as l’intention de rester planté là ? On n’a pas toute la journée.
Lorsque son cœur s’est un peu calmé, Jouma déplace les pierres pour sortir le sac en plastique.
– Quelqu’un est venu, dit-il.
– Tu délires, mec, répond Seven. Elles sont toujours là. Si quelqu’un les avait trouvées, elles seraient plus ici.
– Elles étaient dans l’autre sens.
– Tu te souviens de ça ?
– Je te le dis.
– Tu te goures, bru. Dans le noir, tu peux pas savoir.
Jouma tient les cornes enveloppées dans le sac.
– Et le poison ?
– Ja. Et alors ? T’auras qu’à te laver les mains. Pas de branlette dans la voiture. (Seven mime le geste avec son poing en éclatant de rire.). Allez, faut se tirer, le gars attend.
Il se retourne et là, il voit le bergie du parking qui les prend en photo avec un portable. Seven demeure bouche bée, il n’en croit pas ses yeux. Ce vieux bonhomme avec sa barbe grise brandit un portable, et le portable fait bzzzt, clic. Deux fois. Seven lève une main devant son visage. Et fonce en direction du vieux.
– Hé, bru, qu’est-ce que tu fous ? Qu’est-ce que tu fous ? Non, non, bru. Tu déconnes. File-moi ça.
Le bergie ne répond pas, il dévale le chemin, poursuivi par Seven. Il est rapide pour son âge. Ce n’est pas la vieille épave avinée qu’on pourrait croire. Il zigzague et bondit sur le chemin.
Mais Seven est plus jeune, plus fort, il le rejoint en dix enjambées, l’agrippe par sa veste et le plaque au sol. En braillant :
– File-moi ce téléphone !
Il essaye de l’arracher des mains du vieux bonhomme. Penché au-dessus de lui, il martèle de coups de poing le visage spongieux. Le bergie balance des coups de pied et parvient à atteindre Seven dans les couilles. Ce n’est pas un shoot de buteur, et pourtant Seven a le souffle coupé et il grimace. Le bergie bat en retraite dans les buissons, en rampant à reculons, puis se redresse à quatre pattes et se faufile sous les branches.
Seven plonge dans son sillage, referme sa main sur la cheville du fugitif et tire d’un coup sec. Le bergie tombe à plat ventre.
Il crache du sable, en hurlant. Il crie à l’aide.
Seven halète et éructe :
– T’es un homme mort, bru. Mort et enterré.
Il le tire vers lui, le chevauche et lui cloue les bras au sol avec ses genoux.
– Tu te crois futé, hein ? Tu t’amuses à prendre des photos avec un portable ? Mais tu es un abruti, un moegoe.
Il glisse la main dans son dos pour prendre le couteau dans sa poche arrière, fait jaillir la longue lame et l’appuie contre la joue du bergie.
– Lâche-le, là dans le sable.
Le bergie gesticule. Seven enfonce légèrement la pointe de la lame dans la joue.
– Putain, bru, le téléphone.
Le bergie se retourne et parvient à éjecter Seven. Il s’est relevé d’un bond et il dévale la pente. Seven se relève à son tour pour lui courir après. Il poignarde le vieil homme dans le dos, celui-ci pousse un grognement et bascule vers l’avant sous la violence du coup. Seven retire le couteau, la lame est maculée. Le bergie sort du chemin en titubant, fait encore quelques pas chancelants, puis s’écroule. Il a laissé échapper le portable. Seven se tient devant lui, le bergie le regarde en contre-plongée, du sang coule sur sa joue.
– Putain, bru, qu’est-ce que tu fous ?
Seven voit la peur dans les yeux de l’homme. La même peur qu’il a vue en prison quand un type allait mourir. Une peur semblable à un petit chien qui aboie, yip, yip.
– Tu es stupide, bru. Tu aurais mieux fait de rester où t’étais.
Seven serre le couteau dans son poing, il frappe, une première fois, puis encore une fois et encore une fois, dans le cou de l’homme. Le sang jaillit en arc de cercle.
Quand le corps du bergie cesse de tressauter, Seven récupère le portable et le brise contre un rocher. Il lève les yeux vers Jouma, qui tient le sac en plastique, sans bouger.
– Qu’est-ce que tu regardes, toi ?
– Tu as tué le bergie.
– Tu crois que j’avais le choix ?