Sens, 8 h 45
— Pour commencer, asséna Daniel Magne, je veux les noms de tous ceux qui faisaient partie de l’expédition Djallaoui, en 1977.
— Je ne peux pas.
— Vous le pouvez ! Cette affaire a été jugée il y a une trentaine d’années, et vos clients ont été relaxés. Aucun des membres de ce commando merdique ne risque quoi que ce soit à la suite de vos révélations à ce sujet. En revanche, les liens entre certains d’entre eux et l’affaire dont je m’occupe semblent créer un faisceau de présomptions qui m’amène à penser que vous essayez de me prendre pour un con.
L’avocat baissa les yeux et se passa les doigts sur la nuque. Il cherchait une échappatoire, mais ne la trouva pas.
— Calamoni, dit-il sans regarder Magne. Taillard, Piaticci, Voissenot et Gobert.
Les yeux de Magne brillaient dangereusement. Maintenant, il savait que Piaticci l’avait pris pour une crêpe. Il lui avait déclaré qu’il avait rencontré Taillard en 1981, lors d’une soirée agitée à la suite d’une réunion des militants du RPR, rendus furieux par l’échec de la droite lors des élections qui avaient vu la victoire de Mitterrand et des socialistes. Il lui avait parlé d’un gauchiste qui avait fini en fauteuil roulant, pas d’un jeune Arabe qui avait disparu quatre ans plus tôt sans laisser de traces. Magne était déjà impatient de reprendre la route pour aller poser quelques petites questions au « Botticelli » arménien sur ses trous de mémoire.
— Qu’est-ce qui s’est passé, exactement ? demanda le policier d’une voix coupante.
Marnay fuyait son regard. Magne ressentit soudain le puissant sentiment que les choses allaient enfin bouger. L’homme de loi était mal à l’aise, et sa colonne vertébrale s’avachit un peu lorsqu’il parla.
— Vous l’apprendrez d’une façon ou d’une autre, de toute manière… Taillard était le plus acharné. C’est lui qui a retrouvé Djallaoui après le dépôt de sa plainte au commissariat, ce soir-là. Voissenot et Gobert étaient avec lui. C’est ce dernier qui m’a tout raconté. Dès que Taillard a commencé à cogner sur l’Algérien, Gobert a compris que ça allait dégénérer. Voissenot s’est mis à le frapper à son tour. On mettait des bottes à bout dur à l’époque, et ça portait bien les coups. Gobert leur a dit d’arrêter, qu’ils allaient trop loin, que ça allait mal finir. Les deux autres ont voulu le forcer à lui taper dessus, mais il a refusé. C’est alors, tandis qu’ils discutaient, penchés au-dessus de lui, que Djallaoui s’est révolté. Il a tenté le tout pour le tout et a mis un coup de pied dans les couilles de Gobert, qui s’est tout de suite écroulé sur le trottoir. Il a sorti un couteau de sa poche, mais il a perdu du temps en l’ouvrant. Il n’a pas pu se relever complètement. Il a essayé de mettre un coup de lame à Taillard, et il lui a juste griffé le ventre. Serge lui a mis un taquet à la tempe et l’a assommé. Ensuite, avant que les deux autres puissent intervenir, il a sorti de sa poche un câble de vélo, avec une poignée de chaque côté, et il l’a enroulé autour du cou de l’Algérien. Il s’est ensuite mis à serrer comme un fou. Il était dans un état second. Gobert m’a expliqué que Taillard était tellement fou de rage qu’il aurait été capable de descendre n’importe lequel d’entre eux s’il s’était interposé. L’instant d’après, Djallaoui ne bougeait plus. Il était mort… Ensuite, Taillard a demandé un coup de main à Voissenot pour le mettre dans un grand sac-poubelle qu’il avait sorti d’une benne et vidé par terre. Après, ils l’ont jeté dans l’eau.
— Pourquoi n’a-t-on pas retrouvé le corps ?
— Je n’en sais rien. La police n’a pas dû chercher assez loin dans la rivière. Le cadavre a peut-être dérivé.
— Comment avez-vous assuré leur défense, pour les violences ayant précédé le meurtre ?
— L’un des amis de Taillard a témoigné que la bande était avec lui ce soir-là, mais sa réputation était sujette à caution. J’étais leur copain. Calamoni m’a engagé officiellement pour défendre le groupe au tribunal. Je n’ai pas pu refuser.
— Ben voyons… commenta Magne d’un ton dégoûté.
— Ils avaient le FUD derrière eux !
— Vous saviez qu’il s’agissait de criminels ! objecta Magne en frappant du poing sur le bureau.
— Non ! Je vous le jure ! Je ne l’ai su que quand Gobert a vidé son sac. Il tremblait comme une feuille quand il m’a raconté tout cela. Il avait peur que Taillard ne lui fasse la même chose qu’à l’Algérien.
Pendant un instant, Magne observa Marnay en silence. L’avocat s’était pris le front à deux mains, et il remontait ses cheveux gris sur ses tempes d’un geste nerveux.
— Le témoin, qui était-il ? Pourquoi s’est-il rétracté ?
— Par prudence, j’imagine. C’était un petit vieux du quartier qui promenait son chien ce soir-là. Il s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment. C’est lui qui a accompagné Djallaoui quand il a déposé sa plainte, quelques dizaines de minutes avant sa mort. Il a ensuite appris que l’un des accusés était un dirigeant d’un groupe extrémiste, alors… Comme Djallaoui ne s’est pas présenté au tribunal…
— Et pour cause… Une précision. Qui sont Voissenot et Gobert ?
— Voissenot était un jeune parachutiste, membre du FUD. Il a été tué à Beyrouth en 1983. Gobert, lui, a fait carrière à la RATP. Il est mort d’un cancer de la prostate en 1994. C’est tout ce que je peux dire sur eux.
— Donc, les seuls qui restent, ce sont Calamoni et Piaticci, et ni l’un ni l’autre n’a directement participé au meurtre de Djallaoui.
— C’est exact. Taillard était le dernier survivant des deux agresseurs de l’Algérien. L’action de la justice, si elle avait encore pu s’exercer, s’est éteinte avec lui.
Magne garda le silence un instant pour rassembler ses pensées. Marnay se leva et se dirigea vers la fenêtre de son bureau. Le dos tourné, il s’adressa au policier, dont il sentait le regard planté sur sa nuque.
— Et même si ce n’avait pas été le cas, monsieur Magne, tout ce que vous m’avez extorqué sous la menace n’aurait pas tenu devant un tribunal, vous le savez, je suppose ?
— Ne cherchez pas à jouer avec moi, Marnay. Je suis officier de police judiciaire, et j’en connais pratiquement autant que vous dans ce domaine. La mort de Djallaoui n’a jamais été élucidée, mais vous, vous connaissiez les coupables…
Magne se leva brusquement.
— Il n’y a pas pire tribunal que celui qui vous empêche de dormir, Marnay. Je vous laisse, j’ai une visite urgente à rendre. Une dernière chose… Pourquoi avez-vous continué à travailler pour Taillard après cette affaire ?
Marnay se retourna et il ne put s’empêcher de jeter un bref regard à la photo des lions accrochée au mur au-dessus de son fauteuil en cuir.
— Défendre les gens, c’est mon métier, monsieur Magne. Qu’ils soient coupables ou non importe peu, finalement. Rien ne ramène jamais les victimes chez elles. Ce dont on se souvient, dans un procès, c’est de l’émotion qu’il suscite, pas du châtiment infligé. Taillard avait souvent des ennuis. Les femmes, Toolsteel, la chasse… J’avais du travail.
— Le camp de la Mante, au Kalahari ? demanda innocemment le policier.
Marnay battit des paupières, pris au dépourvu.
— Je sais qu’il a organisé des chasses qui ne se sont pas bien déroulées, poursuivit Magne. Calamoni m’en a parlé, lorsque je suis allé le voir. Que s’est-il passé, là-bas ?
L’avocat soupira. Ce flic n’allait décidément jamais le lâcher s’il ne lui donnait pas ce qu’il était venu chercher.
— Taillard avait promis que la chasse serait superbe, avec du gibier à revendre. En fait, il s’agissait d’un pauvre camp de brousse avec deux ou trois phacochères anémiés qui passaient dans la semaine. Pas de quoi fouetter une panthère, franchement. Toolsteel se cassait la figure, et il n’a rien trouvé de mieux que de monter cette affaire minable au bout du monde. Ce n’est certainement pas la meilleure idée qu’il ait eue.
— Il l’a eue tout seul, cette idée ?
Marnay fit la moue.
— Il s’était mis en cheville avec des péquenots du coin, des types qui crevaient de faim dans leur village, au bord du désert. Je ne sais pas comment il est entré en contact avec eux. Il est arrivé un jour le bec enfariné avec des séjours de chasse formidables à vendre, c’est tout ce que je sais. J’y suis allé la première année, et j’ai juré que je ne me ferais pas avoir une seconde fois. Dès lors, j’ai su que, un jour ou l’autre, j’aurais à monter à la barre pour lui à propos de cette activité foireuse. Je me suis rattrapé comme ça. C’est le métier…
— Piaticci est venu à un séjour de chasse, au camp de la Mante ?
— Oui, deux ou trois fois. Avec d’autres industriels du coin, d’ailleurs. Il y a des tas de gens qui ne savent pas ce qu’est une bonne chasse en Afrique. Ils étaient prêts à payer une addition salée sans discuter. L’idéal pour renflouer Toolsteel, quoi.
— Parmi ces clients, qui y avait-il ?
— Des gens comme Bernard Diran, le fabricant de portails de Joigny, ou Dominique Rivette, des serrures Poulignac d’Avallon. Tous liés par l’acier, en quelque sorte.
— Et avec eux, il n’y a pas eu de problèmes ?
— Pas à ma connaissance. Ils ont juste fait partie de la dernière année du camp de la Mante, en 2005.
— Et pourquoi Taillard a-t-il fermé ce camp si ça lui rapportait autant de fric ?
Marnay haussa les épaules.
— L’associé de Serge sur place, un jeune Bochiman, a été tué par la charge d’un buffle. Son village a demandé à Taillard de vider les lieux et ne pas remettre les pieds au Kalahari, sinon il passerait un mauvais quart d’heure. Ils étaient bien sûr tous remontés contre lui.
— J’imagine…
— Et donc, les affaires de Toolsteel ont continué de chuter après cet échec, je suppose.
— Taillard a tout perdu, là-bas, mais il avait dû faire des réserves. Ça allait un peu mieux pour lui, par la suite. Tous ces pigeons, comme moi, qui pendant trois ans lui ont versé pas loin de 4 000 euros à chaque voyage pour une semaine tout compris, ont alimenté son compte en banque. Il ne roulait pas sur l’or, mais il avait l’air plus confortable. J’ai cru comprendre que, ces derniers temps, il était à nouveau au bout du rouleau.
— Est-ce que vous diriez que Serge Taillard était un escroc ?
Marnay soupira et esquissa son premier sourire de la journée.
— Sans hésiter une seconde.
— Si je comprends bien, conclut le policier, en dehors du fait qu’il était un assassin, il a passé sa vie à arnaquer les gens. Pas étonnant qu’il se soit fait descendre, au bout du compte… Mis à part ces histoires de chasse, lui connaissiez-vous des ennemis tenaces, du genre à ne pas hésiter à passer à l’acte ?
Marnay prit le temps de la réflexion.
— En politique, les conflits ne vont pas jusqu’au meurtre, en général. Sauf cas extrême, bien entendu. Mais, en tout cas, dans toutes les affaires que j’ai eues à plaider dans ce domaine, je n’ai jamais eu un seul homicide en plus de trente ans de tribunaux. Un homme politique qui est associé à une affaire puante comme ça est définitivement cramé. Ils les fuient comme la peste noire. Il faudrait vraiment une raison d’absolue nécessité pour que cela se produise.
— Une femme ? Ça ressemble à une vengeance de femme, cette électrocution, vous ne trouvez pas ?
Marnay secoua la tête en signe de dénégation.
— Serge n’était pas un homme à femmes. Une relation occasionnelle lui suffisait amplement. Ce n’est pas ça qui le faisait bander, si vous me passez l’expression.
— Je vous la passe. Qu’est-ce qui le mettait donc en état d’érection, ce brave homme ?
Marnay considéra le tableau accroché au-dessus de son bureau.
— Les fauves, monsieur Magne. Rien ne lui donnait autant la trique que de caler la croix de son viseur sur le cœur d’un fauve.
— Mais pourquoi allait-il chasser dans un coin où il savait qu’il n’y en avait pas, dans ce cas ?
L’avocat eut une expression identique à celle d’un professeur qui s’adresse à un élève particulièrement obtus.
— Il faisait chasser uniquement ses invités au camp de la Mante. Lui allait ailleurs pour chasser le lion ou le léopard. Et là, il n’emmenait jamais personne.
Magne regarda Marnay.
— Comment l’avez-vous su, alors ?
— Le hasard. Serge payait très cher un taxidermiste de la région de Tonnerre pour naturaliser ses trophées. Le type est connu comme le loup blanc, et il lui est arrivé d’être sollicité pour préparer une espèce protégée, malgré les textes de loi très précis à ce sujet. Ça a fini par se savoir, et les gendarmes lui sont tombés dessus.
— Naturellement, il a eu besoin d’un avocat…
— Du meilleur, ajouta sérieusement Marnay.
Magne hocha la tête en silence. Il venait de faire un grand pas en avant. Il avait la preuve que Piaticci et Calamoni l’avaient pris pour une truffe.
— Restez dans le coin pendant un moment. J’aurai peut-être besoin de vous reposer quelques questions.
— Vous savez où me trouver, dit l’avocat d’une voix glaciale en ouvrant la porte de son bureau.
Marnay s’effaça pour laisser passer le policier. Lorsqu’il referma la porte derrière lui, son visage était devenu d’une pâleur de cire. Il attendit quelques minutes, les mains posées à plat sur son bureau, puis il décrocha le combiné de son téléphone.