Comme l’être humain est un prédateur efficace, persévérant, il ne s’éteindra pas avant d’avoir éliminé toute possibilité de survie pour les autres espèces de la planète.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 1- Pourquoi l’Apocalypse.
Jour - 3
Montréal, café Chez Margot, 8h06
L’inspecteur-chef Théberge entra dans le café et prit place à sa table habituelle. Sans un mot, Margot, la femme du patron, lui apporta un café. Puis elle disparut dans la cuisine pour revenir quelques instants plus tard avec une grande enveloppe jaune matelassée.
Elle déposa l’enveloppe devant Théberge.
— Quelqu’un a apporté ça pour vous hier soir.
Au comptoir, fidèle au poste, le mari de Margot lisait méticuleusement les journaux. Quels que soient les sujets que les clients aborderaient, il serait prêt.
— Quelqu’un ? demanda Théberge en soupesant l’enveloppe.
— Un homme, cheveux noirs, sourcils noirs en broussaille, moustache noire…
— Il ressemblait à un acteur, précisa le mari de Margot sans lever les yeux de son journal. Un acteur de films des années cinquante.
— Il ne vous a pas dit son nom ?
— Seulement de vous remettre ça, répondit Margot. Que vous sauriez.
Théberge ouvrit l’enveloppe matelassée : elle en contenait une autre, un peu plus petite. Il jeta un regard à Margot et ouvrit la deuxième enveloppe.
Elle en contenait une troisième, encore plus petite.
— C’est quoi, l’idée ? maugréa Théberge.
— Moi, je vous ai dit tout ce que je sais, se défendit Margot.
Elle paraissait sincère et tout aussi étonnée que Théberge. Ce dernier ouvrit la troisième enveloppe ; elle en contenait une quatrième.
Quand il ouvrit la quatrième, il s’attendait à ce qu’elle en contienne une cinquième. À sa surprise, il y trouva seulement un peu de terre ainsi qu’une feuille de papier brun sur laquelle un court message était inscrit.
Sans moi, vous êtes perdu. Madame Théberge également. Mais vous devrez mériter mon aide. Le premier indice est le suivant : « Même les saints s’attirent parfois les foudres du ciel… Mais ce n’est rien à côté de ceux qui doivent subir les quatre morts. »
Comme je vous aime bien, je vous donne un indice supplémentaire : « Les sorciers amérindiens sont persuadés que le premier élément d’une série est le moule du reste de la série. »
Théberge replia la lettre et rapatria l’ensemble du contenu dans la grande enveloppe jaune. Margot le regardait, curieuse d’en apprendre davantage.
— Vous en recevez souvent, des messages comme ça ? demanda-t-elle quand il se leva.
— Au poste, parfois… Mais ici…
Après l’allusion à sa femme, c’était ce qui le dérangeait le plus : le fait que le mystérieux expéditeur le connaisse au point de savoir à quel endroit il avait ses habitudes… Depuis combien de temps était-il suivi ? L’était-il encore ? Et cette mention de madame Théberge, comme en passant, sans rien préciser…
Il songea ensuite aux quatre morts. La coïncidence était trop grande. Il devait s’agir d’une allusion au mystérieux cadavre découvert au crématorium.
Longueuil, 8h29
Victor Prose était levé depuis plus de trois heures. Après avoir tourné dans son lit pendant une vingtaine de minutes, il s’était résigné et il était descendu à son bureau.
Le dossier qu’il avait lu la veille avant de se coucher était encore ouvert à la dernière page. Promised Lands Development. Une entreprise américaine qui avait présenté une offre pour acheter tout le territoire de Tremblant.
L’entreprise était spécialisée dans le développement de sites touristiques respectueux de l’environnement au cœur de territoires protégés. Compte tenu des prix pratiqués, ces endroits étaient réservés exclusivement aux plus riches de la planète. Cela faisait d’ailleurs partie du concept de l’entreprise : taxer les riches pour protéger l’environnement.
Sauf que cette initiative, si on la multipliait à l’échelle de la planète, entraînerait des conséquences pour le moins paradoxales. C’était à cela qu’il avait rêvé. Et c’était cela qui l’avait réveillé brutalement, avec un sentiment d’angoisse qu’il s’expliquait mal.
De son rêve, il ne lui restait qu’une image de la Terre, ravagée, qu’il parcourait à vol d’oiseau, avec, ici et là, des îlots de verdure protégés par de hauts grillages, parfois de véritables îles vertes au milieu de la mer… On aurait dit un fruit couvert de pourriture et grêlé de zones vertes… Un monde à la Matrix parsemé d’oasis. Et l’une de ces taches était Tremblant.
Il avait travaillé sans arrêt, parcourant Internet pour trouver tous les endroits protégés du type de Tremblant.
Ce qui venait en premier à l’esprit, c’était évidemment les îles artificielles construites au large des Émirats arabes unis. Mais il y avait aussi les îles Lavezzi, Moustique, Cavallo, Brecqhou, Saint-Barthélémy… Une visite sur le site de Promised Lands Development lui permit d’ajouter une quinzaine d’autres sites au large de l’Afrique, en Indonésie ainsi qu’en plein milieu du Pacifique.
Comme il avait encore du temps devant lui avant de se rendre au cégep, il fit une synthèse de ses découvertes et mit le texte sur son blogue, qu’il avait appelé, faute de mieux : « La prose du monde ». Le texte avait pour titre : Tremblant dans la chaîne des paradis.
Au moment où il envoya le texte, il se dit qu’il faudrait aussi qu’il en parle à Brigitte.
Montréal, SPVM, 8h44
Théberge n’arrivait pas à se concentrer sur le ménage de son agenda. L’enveloppe jaune, qu’il avait laissée sur le coin du bureau, le narguait. Sans savoir pourquoi, il n’en avait encore parlé à personne.
Il n’avait pas non plus trouvé la force d’aller prendre contact avec le mort du crématorium. Peut-être à cause de l’état dans lequel il se trouvait… de tout ce qu’on lui avait infligé… Les recherches pour l’identifier n’avaient donné aucun résultat. Aucune des personnes portées disparues ne correspondait au cadavre.
Théberge aurait préféré limiter l’information publique sur ce qu’avait subi la victime. Ça lui aurait permis de retenir certains détails pour filtrer les fausses dénonciations qui ne manquaient jamais de se produire quand un cas était spectaculaire.
Mais un journaliste avait tout déballé. La journée même où le cadavre avait été découvert. Bien sûr, il avait refusé de divulguer ses sources : liberté de la presse !
Une fuite ! C’était la première explication qui lui était venue à l’esprit. S’agissait-il d’un policier ? d’un employé civil qui arrondissait ses fins de mois en renseignant un journaliste ?… À moins que ce soit l’auteur du crime ? Qu’il ait lui-même alerté le journaliste parce qu’il avait hâte qu’on parle de lui…
Théberge fut brutalement tiré de ses ruminations par un éclat de voix.
— Ils ont fait sauter le frère André !
Il leva les yeux vers l’inspecteur Rondeau, qui venait d’entrer avec précipitation dans son bureau. Impassible, il se contenta de lui demander :
— Lequel ?
Pendant quelques instants, Rondeau resta complètement figé. Théberge sourit.
Sans savoir pourquoi, il s’était toujours souvenu de cette parodie de la visite à l’oratoire Saint-Joseph faite par Les Cyniques. Le guide qui disait : « Le cœur du frère André à dix ans… le cœur du frère André à vingt ans… le cœur du frère André à trente ans… » avec un geste en direction des récipients de formol dans lesquels ils étaient censés être contenus.
Théberge ramena ensuite son regard vers l’agenda ouvert sur son bureau. Des bouts de papier de différentes formes et de différentes couleurs étaient empilés tout autour. Depuis trois mois, Théberge avait navigué entre deux agendas : l’ancien pour les affaires en cours depuis un certain temps, le neuf pour les nouvelles. Le début du printemps marquait la fin de la période de transition : le moment était venu de transférer les papiers du vieil agenda dans le nouveau. Les vestiges de l’année antérieure dont il n’avait plus besoin resteraient dans l’ancien à titre de références. L’opération était délicate.
— Ils ont vraiment fait sauter le frère André, reprit Rondeau. Crépeau est là-bas. Il veut que vous alliez le rejoindre.
Théberge releva les yeux vers Rondeau.
— Vous êtes sûr que ce n’est pas une blague que vous a faite Crépeau ?
— Juré craché, empesteur-chef.
Il s’apprêtait à cracher sur le plancher lorsque Théberge se leva précipitamment pour l’en empêcher.
— Sauter comme dans « boum » ? demanda-t-il comme s’il réalisait finalement la portée de ce que Rondeau venait de lui dire.
— Boum ! confirma Rondeau. Et une partie de l’Oratoire avec lui. Il y a plusieurs morts.
Montréal, devant l’oratoire Saint-Joseph, 9h38
Debout sur le trottoir, à distance prudente de l’édifice, Skinner observait l’agitation devant l’oratoire Saint-Joseph. Tout était enregistré sur sa caméra vidéo : le flot de touristes et de pèlerins qui sortaient par toutes les portes pour dévaler les escaliers, l’arrivée des ambulances et des forces de l’ordre… Ne manquaient que les deux explosions. Mais Skinner n’avait pas besoin d’enregistrement pour savoir exactement ce qui s’était passé.
La première explosion, provoquée par une bombe à effet directionnel, avait envoyé une onde de choc qui, à son point de concentration, pouvait percer un blindage de plusieurs pouces. Alors, une simple vitre de protection et un bocal de verre… Le contenu du bocal dans lequel se trouvait le cœur du frère André avait littéralement été vaporisé dans la pièce.
Quant au deuxième engin explosif, plus puissant et moins focalisé, sa force lui avait permis d’émietter la tombe en même temps que son contenu…
En constatant que Théberge ne faisait pas partie des policiers, Skinner avait ressenti une légère déception. Mais la nouvelle finirait bien par le rejoindre. Il décida d’attendre encore un peu.
Quand ils en avaient discuté, au bureau de direction du Consortium, Jessyca Hunter avait d’abord été opposée à ce que Montréal soit incluse dans la liste des villes ciblées. Elle jugeait que c’était une perte de temps. Fogg lui avait rappelé qu’il y avait encore à Montréal plusieurs personnes associées par le passé aux activités de l’Institut. Il y aurait probablement moyen d’utiliser les événements pour remonter la filière. Pourquoi ne pas profiter de l’occasion ?
Jessyca Hunter avait trop de comptes à régler avec l’Institut, ou ce qu’il en restait, pour être insensible à ce genre d’argument. Elle avait cependant mis une condition à son accord : être informée régulièrement des progrès dans le dossier.
Fogg lui avait assuré que cela allait de soi. Que Skinner lui enverrait de brefs rapports chaque fois que les événements le justifieraient…
Une dizaine de minutes plus tard, Skinner vit Théberge descendre d’une voiture banalisée. Il le filma jusqu’à son entrée dans l’Oratoire. Il abaissa ensuite sa caméra et se dirigea vers la camionnette de HEX-TV, qui l’attendait de l’autre côté de la rue. Aussitôt qu’il fut à l’intérieur, le véhicule démarra.
Skinner avait couru un risque inutile : il n’était pas nécessaire qu’il soit présent sur les lieux. Les opérateurs auraient pu s’occuper de tout. Mais il tenait à être témoin des événements. Pour mieux en saisir l’atmosphère, se disait-il. Et aussi pour sentir l’adrénaline, devait-il admettre. L’inspecteur-chef Gonzague Théberge ne constituait pas un gibier ordinaire. Surtout qu’il ne suffisait pas de l’abattre : il fallait d’abord s’en servir.
Un demi-kilomètre plus loin, ils croisèrent une autre camionnette de HEX-TV qui circulait en sens contraire : elle se dirigeait probablement vers les lieux de l’attentat. Skinner eut le temps d’apercevoir le regard surpris dont les gratifia le conducteur de l’autre camionnette.
— Too bad, murmura Skinner.
La couverture était compromise. Il faudrait repeindre le véhicule aux couleurs d’une autre entreprise.
— Changement de programme, dit-il au conducteur. On retourne à Pointe-Claire.
Rome, devant la basilique Saint-Pierre, 15h53
Les deux roquettes explosèrent contre le mur de la basilique Saint-Pierre à seize secondes d’intervalle.
Dans les instants qui suivirent, la panique s’empara des visiteurs qui étaient dans la Basilique ainsi que de ceux qui avaient envahi la place Saint-Pierre. Les cris et les hurlements enterraient les consignes que donnaient les quelques gardes suisses qui étaient de faction. La sortie formait un goulot d’étranglement. La foule qui s’y précipitait devint de plus en plus compacte. Des fauteuils roulants se renversèrent, ce qui augmenta la congestion. Plusieurs personnes âgées tombèrent. Certains essayèrent tant bien que mal de les protéger. La pression de la foule, derrière eux, en força plusieurs à les piétiner. Ici et là, des gardes suisses faisaient des efforts dérisoires pour rétablir un semblant d’ordre.
Le sommet de l’horreur fut atteint lorsqu’un véhicule venant de l’extérieur fonça vers la foule qui tentait de s’échapper de la place Saint-Pierre. L’explosion du véhicule suicide fit une autre centaine de victimes.
HEX-Radio, studio 4, 10h02
Robert Martin avait un nom somme toute ordinaire, que personne n’avait de raison particulière de retenir. Son nom de radio, par contre, était connu de dizaines de milliers d’auditeurs. Sous le pseudonyme de Bastard Bob, il tenait le micro tous les jours de la semaine à HEX-Radio. Une émission de trois heures au cours de laquelle, avec l’aide de chroniqueurs, il faisait une revue de l’actualité… et de tous les sujets qui lui passaient par la tête.
Lorsqu’il avait quitté le poste de trash radio où il travaillait pour rejoindre son nouvel employeur, il avait dû ajuster son niveau de langage. Ce qu’on lui demandait de faire maintenant, c’était du trash de luxe : avec un minimum d’arguments, pour donner un prétexte à certains auditeurs plus scolarisés de l’écouter, et des excès de langage un peu plus contenus, pour ne pas s’attirer les foudres du CRTC. Son public était constitué en priorité des quinze à trente-cinq ans, de travailleurs manuels à professionnels, « que la politique écœure et qui ne veulent rien savoir des débats sociaux ». Dixit le président de HEX-Radio en personne.
Les cibles de Bastard Bob, par contre, étaient demeurées les mêmes : les politiciens, les flics, les syndicats, les séparatistes et, de façon plus globale, les baby-boomers, groupe qui incluait à ses yeux tous ceux qui avaient plus de trente-cinq ans… et dont il s’excluait sans problème malgré ses trente-huit ans.
Bastard Bob hocha la tête pour signifier au réalisateur qu’il avait vu son signal. En ondes dans cinq secondes.
Il jeta ensuite un regard à son ancien collègue de trash radio, qu’il avait engagé comme faire-valoir et comme coupe-feu : il lui faisait dire tout ce qu’il ne pouvait pas dire lui-même à cause de son contrat. Si jamais il y avait des difficultés, ce serait le coupe-feu qui serait sacrifié.
Sur un signe du réalisateur, il s’avança vers le micro et attaqua son texte.
— Ici Bastard Bob. Vous écoutez HEX-Radio, la radio qui se démène pour vous donner la vraie vérité vraie. Avec moi pour toute l’émission, News Pimp, votre pusher d’informations préféré… Aujourd’hui, on a tout un scoop pour vous autres. Des terroristes ont attaqué l’oratoire Saint-Joseph. Les reliques du frère André ont été pulvérisées par l’explosion. Ça vient juste d’arriver… Pourquoi je vous parle de terroristes ? Parce que j’ai reçu un message de leur part. Il y a même pas cinq minutes… Je vous le fais entendre tout de suite avant que les flics débarquent pour le saisir.
Bastard Bob regarda le réalisateur, qui fit démarrer l’enregistrement.
Vous, les Canadiens, avez choisi d’appuyer les Croisés fondamentalistes américains qui entretiennent la guerre contre l’Islam. Vos bombes détruisent nos mosquées et nos écoles coraniques. Les œuvres d’art de notre passé sont volées pour être exposées dans vos musées en compagnie d’œuvres sacrilèges. Vos médias nous ridiculisent. Votre argent subventionne la guerre que les Juifs entretiennent contre nous. Il est temps pour vous de payer. Nous allons détruire vos églises, vos musées, vos écoles, vos livres et vos médias. Nous allons détruire tous les instruments de propagande des Infidèles. L’Islam vaincra.
— Et c’est signé : les Djihadistes du Califat universel, reprit Bastard Bob.
Fidèle à son rôle de faire-valoir, News Pimp enchaîna :
— C’est une joke ?
— Je ne sais pas si c’est un vrai message, mais à l’Oratoire, c’était une vraie bombe.
— Sais-tu qui s’occupe de l’enquête ?
— Ils vont sûrement envoyer le nécrophile.
— Théberge ? Celui qui parle avec les morts ?
— Pour interroger le frère André, ils peuvent pas trouver mieux !
Montréal, bord du fleuve, 10h11
Skinner ferma la radio du véhicule. Un sourire de satisfaction flottait sur ses lèvres. Il avait beau s’y attendre, il s’étonnait toujours de la facilité avec laquelle il pouvait manipuler les médias et faire réagir les groupes de pression.
Cette attaque contre Théberge, ce sobriquet de « nécrophile » et cette façon de le relier au frère André, c’était mieux que tout ce qu’il aurait pu imaginer. Il prit son téléphone portable et composa le numéro du SPVM. Après quelques transferts, il aboutit au bureau de l’inspecteur Grondin.
— Service des relations publiques. Inspecteur Grondin à l’appareil. En quoi puis-je vous être utile ?
— En donnant un message à l’inspecteur-chef Théberge. Je suis un de ses fans. Ça fait des années que je suis sa carrière.
— Et vous êtes… ?
— Dites-lui d’aller au 623, rue Champagneur. Il va y trouver les auteurs de l’attentat contre l’Oratoire.
Puis Skinner raccrocha et demanda au chauffeur d’arrêter le véhicule en bordure de la route. Il descendit sur le terre-plein, mit son téléphone portable hors tension, en sortit la carte SIM et la lança dans le fleuve.
Paris, Petit Pont, 16h17
Accoudé à la rampe de ciment du pont, au-dessus de la Seine, la main gauche dans la poche de son coupe-vent, Hussam al-Din appuya sur le bouton du détonateur.
L’instant d’après, une explosion ouvrait une brèche dans la tour gauche de la cathédrale Notre-Dame.
L’extermination des Croisés commençait. Hussam al-Din se sentait honoré d’avoir été choisi pour porter la guerre dans le berceau qui avait vu naître les croisades.
De sa position, il pouvait voir la place, devant la Cathédrale, se remplir de touristes qui fuyaient l’édifice. Tous regardaient les tours en essayant de comprendre ce qui s’était passé. Lorsque la foule fut assez dense, il appuya de nouveau sur le détonateur. Une explosion beaucoup plus forte décapita le sommet de l’autre tour, inondant les touristes d’une pluie de blocs de pierre, de gravats et de poussière.
Hussam al-Din contempla les débris meurtriers qui pleuvaient sur la foule. Puis il se dirigea vers la rive gauche avec le sentiment du devoir accompli.
Il avait hâte à la prochaine mission.
CNN, 11h30
… les attentats se sont multipliés. Au cours des dernières heures, l’abbaye de Westminster, Notre-Dame de Paris et l’oratoire Saint-Joseph, à Montréal, ont été tour à tour victimes de…
Fort Meade, 11h34
John Tate regardait le présentateur de CNN dresser le bilan de la situation. À sa gauche, dans le fauteuil le plus inconfortable, Snow, le directeur du FBI, se faisait du mauvais sang.
— Ils vont encore mettre ça sur notre dos, fit Snow.
— Ça relève du Homeland Security, répondit Tate.
— Le DHS… Et à qui Paige va vouloir faire porter le chapeau, tu penses ?
Tyler Paige était le directeur du Department of Homeland Security, généralement connu sous son acronyme de DHS. Une des tâches de l’organisation consistait à superviser et à coordonner le travail des autres agences de renseignements en matière de sécurité nationale. Les rapports de Paige avec les autres directeurs d’agences étaient, au mieux, difficiles. Plusieurs en étaient à souhaiter une nouvelle vague d’attentats dans l’espoir que le nouveau Président exige sa démission.
— La cathédrale Saint-Patrick ! fit Snow. Un autre attentat à New York !… Ils ne se contenteront pas de ma démission. Ils vont vouloir me donner en pâture aux médias.
— Vois ça du bon côté, ironisa Tate. À une autre époque, tu aurais été jeté aux lions !
Snow lui lança un regard perplexe, visiblement peu convaincu de l’avantage qu’il y avait à remplacer les lions par des journalistes. Puis il se leva et se mit à marcher de long en large dans le bureau.
— Sais-tu s’il y en a d’autres ? demanda-t-il brusquement à Tate.
— Rome, Paris, Londres… Montréal…
— Je me fous de ce qui se passe ailleurs ! Ils peuvent faire sauter toutes les églises qu’ils veulent en Europe ou en Afrique ! Je veux savoir s’ils ont fait sauter d’autres églises américaines !
— Pas pour l’instant… De toute façon, on ne peut pas protéger toutes les églises du pays.
— À ton avis, c’est al-Qaida ?
— Ils ne sont quand même pas assez stupides pour attaquer tout le monde en même temps.
Ils furent interrompus par une sonnerie discrète. Tate décrocha son téléphone portable de sa ceinture.
— Tate !
Il écouta pendant quelques secondes, grogna un vague merci et raccrocha.
— Un de mes contacts à Fox. Ils ont reçu un message de la part des auteurs de l’attentat. Ils le mettent en ondes à midi.
— C’est qui ?
— Des musulmans.
— Fuck ! Si on n’a pas une piste dans les heures qui viennent…
Il s’interrompit, comme s’il ne trouvait pas de mots assez forts pour décrire ce qui risquait de se produire.
Montréal, 11h39
— Il va falloir que tu te mettes à l’arabe, dit Crépeau, pince-sans-rire.
Théberge se tourna vers lui. Crépeau le regardait avec une expression neutre.
— Si tu veux comprendre ce qu’ils disent, ajouta-t-il en guise d’explication.
— Les morts parlent tous la même langue, se contenta de répondre Théberge.
Par la porte de la chambre, ils pouvaient voir les corps des trois hommes. Habillé de vêtements traditionnels d’Afrique du Nord, chacun d’eux était prostré sur un tapis de prière. On aurait pu les croire endormis si ce n’avait été des deux trous rouges qu’ils avaient dans la nuque et de la flaque rouge-brun qui couvrait le sol autour d’eux.
— Probablement abattus pendant qu’ils faisaient leur prière, fit Crépeau.
— Les trois en même temps ?
Théberge était visiblement sceptique.
— Je sais, fit Crépeau… Dans l’autre chambre, on a trouvé des livres et un tas de paperasse.
— Quelle sorte de livres ?
— Aucune idée : tout a l’air d’être en arabe… Il y avait aussi une carte de la ville avec quatre X à l’encre rouge. Un des quatre indiquait l’emplacement de l’Oratoire.
— Et les autres ?
— La cathédrale Marie-Reine-du-Monde et deux autres églises. J’ai envoyé des équipes les faire évacuer.
Théberge se passa la main sur la nuque. Il n’avait pas encore parlé à Crépeau de l’enveloppe jaune. La référence à l’attentat lui paraissait maintenant claire : « Même les saints s’attirent parfois les foudres du ciel. »
— Tu penses qu’ils coupent les pistes ? demanda Crépeau.
— Avant que le travail soit terminé ?
— Peut-être qu’ils ont d’autres équipes…
— Ils seraient assez organisés pour nettoyer après l’opération et nous empêcher de remonter la piste, mais ils seraient amateurs au point de nous laisser une carte pour nous dire où vont avoir lieu les prochains attentats ?
— Ils sont peut-être sûrs d’eux… Ils savent qu’on ne peut pas protéger les églises indéfiniment.
— À moins que ça soit pour nous mettre sur une fausse piste…
Puis, après un moment, il ajouta :
— En tout cas, ils ont un curieux sens de l’humour.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Dans les rues, autour, c’est plein de hassidim… Des Arabes exécutés dans leur résidence, au cœur d’un quartier juif…
Avant que Théberge ait eu le temps de poursuivre, une main se posa sur son épaule. En se retournant, il reconnut le visage impassible de Pamphyle. Ce dernier parcourut la pièce des yeux, puis il dépassa Théberge pour s’approcher des trois hommes morts.
— Un, c’était pas assez ? dit-il sans se retourner. Tu as décidé de renouveler ta réserve de petits amis ?
Sans attendre la réponse, le médecin légiste enfila des gants de latex et se pencha vers le premier corps. Théberge se tourna vers Crépeau.
— Comment ça se passe, avec les politiques ?
— Le maire et l’archevêque ont été les premiers à appeler. Le bureau du premier ministre s’est réveillé une heure plus tard.
Théberge sourit.
— Tu vas pouvoir faire débloquer ton budget d’heures supplémentaires, dit-il.
— Je vais surtout avoir le SCRS et les Américains sur le dos. Avec les nouveaux accords sur le terrorisme…
Le médecin légiste revint vers les deux policiers.
— Et alors ? demanda Théberge.
— Ils sont morts.
— Diantre ! Ce n’est pas un peu risqué comme conclusion ?
— Tu connais ma devise… Living on the edge !
Pamphyle passa devant les deux hommes, puis s’arrêta un instant pour ajouter à l’intention de Théberge :
— N’oublie pas de me les ramener en bon état. Si tu veux que je joue aux haruspices et que je te dise tout sur leur vie intérieure…
— Antérieure, rectifia Théberge.
— Sur ça, je ne m’engage pas au-delà du contenu de leur estomac… ou de leurs MTS.
— Bon, je vous laisse vous amuser, fit Crépeau. Moi, j’ai rendez-vous avec ton préféré, Guy-Paul Morne.
— C’est toujours les mêmes qui en profitent ! lui lança Théberge pendant qu’il s’éloignait.
Crépeau se contenta de lever le bras droit sans se retourner et d’agiter brièvement la main.
www.toxx.tv, 12h03
… vous faites depuis des années la guerre à l’Islam. Vous saccagez notre territoire, vous pillez nos réserves naturelles. Vos médias corrompent nos femmes et transforment nos filles en putains. Vous financez les sionistes criminels qui occupent la Palestine, vous appuyez les despotes corrompus qui règnent en leur nom sur la terre d’Allah.
Désormais, nous allons porter la guerre sur votre territoire. La mort des cathédrales n’est que la première étape. Nous allons détruire tous vos instruments de propagande. Nous allons saccager vos villes et dévaster votre économie. Allah nous a montré la voie en envoyant une tempête détruire La Nouvelle-Orléans. Allah a envoyé le feu du ciel incendier vos forêts et vos villes, en Californie. Le devoir de tout vrai musulman est de mener à terme le djihad qu’Allah lui-même a amorcé. Nous allons exterminer les agresseurs sionistes et leurs alliés chrétiens. Nous allons établir un Califat à New York et instaurer une vraie civilisation en Amérique…
Mort aux infidèles ! Mort aux tyrans sionistes meurtriers ! Mort aux Croisés et à leurs…
Paris, 18h09
Ulysse Poitras regardait l’émission spéciale d’informations à TF1. Depuis plus d’une heure, les entrevues avec des témoins et les opinions de spécialistes alternaient sur fond d’images de la cathédrale Notre-Dame. Jusqu’à maintenant, on n’avait retrouvé aucun enregistrement vidéo de l’explosion et de l’avalanche de pierres sur les touristes. Mais ça ne tarderait sans doute pas. Avec la quantité de cellulaires qu’il y avait à Paris…
— Ce ne sera pas simple d’être musulman au cours des prochains jours, fit Poitras.
Derrière lui, Chamane procédait à l’entretien de routine de l’ordinateur tout en suivant ce qui se passait à la télé. Des écrans apparaissaient et disparaissaient du moniteur de l’ordinateur à mesure qu’il entrait des instructions.
— Comme gaffe, c’est difficile de faire mieux, dit Chamane sans quitter les écrans des yeux.
— De leur point de vue, ce n’est peut-être pas une gaffe.
Quelques secondes plus tard, Chamane s’arrêtait brusquement de taper et se tournait vers Poitras.
— Tu penses que c’est ce qu’ils veulent, déclencher une guerre de religion ?
— S’ils réussissent à installer un climat de guerre, ça va amener beaucoup de musulmans à se radicaliser. Les extrémistes des deux côtés vont monopoliser le débat et leur recrutement va monter en flèche. Avec un peu de chance, ils vont même forcer les États-Unis à reprendre la politique de Bush !
Chamane resta songeur pendant un bon moment. Puis un sourire apparut sur son visage. Il revint à l’ordinateur et recommença à taper des instructions.
— Et tu dis que c’est moi qui suis obsédé par des théories de conspiration !
— Cinq attentats le même jour, dans cinq pays différents, contre des édifices religieux symboliques, ce n’est pas ce que j’appellerais une théorie…
— Moi, une chose que je trouve bizarre, c’est qu’il n’y ait rien eu contre les Juifs.
— Ils veulent que ce soit clair que c’est l’Occident qui est visé, je suppose. L’Occident chrétien.
Chamane fit un grand geste dramatique pour appuyer sur la touche du dernier caractère de la dernière instruction.
— Et voilà le travail ! L’ordinateur de monsieur est certifié à l’abri des infiltrations. Il me reste juste un ou deux tests à faire. Au cas…
Poitras se leva de son fauteuil, se rendit à l’ordinateur et regarda par-dessus l’épaule de Chamane. Ce dernier lui demanda, sans détourner la tête de l’écran :
— Sais-tu combien il y a d’ordinateurs infectés par des spyware ?
— Plusieurs ? suggéra Poitras, pince-sans-rire.
Chamane tourna la tête dans sa direction, l’air découragé. À l’écran, les fenêtres s’ouvraient et se fermaient à toute vitesse.
— Plusieurs fois plusieurs ? reprit Poitras, cette fois en souriant.
— Donne-moi un pourcentage.
— Cinquante pour cent ?… Non, soixante pour cent.
Chamane sourit à son tour.
— Tu pensais m’avoir en mettant un chiffre farfelu…
Il continua de regarder Poitras avec un sourire moqueur pendant un moment.
— Quatre-vingt-dix pour cent, finit-il par dire.
— Tu me fais marcher !
— Une étude de EarthLink en 2004. Ils ont examiné des millions d’ordinateurs… Souvent, il y avait quinze à vingt virus ou chevaux de Troie par ordinateur !
Chamane recommença à entrer des instructions au clavier. Poitras ramena son attention au poste de télé et monta le son, le temps de voir qui était le nouvel invité.
— Nous sommes maintenant en communication avec Didier Bonaventure, notre reporter spécial à Montréal. Didier est dans les studios de nos amis canadiens, à Radio-Canada. Didier, bonjour !
— Bonjour, Alexandre !
— Didier, pouvez-vous nous dire quelle est la réaction des Canadiens à cet attentat ?
— Par-delà la stupeur que provoque toute attaque terroriste, il y a une certaine incrédulité dans la population. Manifestement, on ne s’attendait pas à voir Montréal joindre les rangs des grandes métropoles ciblées par le terrorisme.
— Vous voulez dire que les Canadiens croyaient leur pays à l’abri des attentats ?
— Non. Bien sûr que non. Mais, dans l’éventualité d’une attaque, ils s’attendaient à ce que la cible soit plutôt Toronto ou Vancouver.
— Désolé de vous interrompre, Didier. Je reviens à vous un peu plus tard dans l’émission. Pour l’instant, nous devons aller à Matignon pour une déclaration du premier ministre.
Poitras baissa le volume de la télé.
— Une étude de 2004, tu disais… Pour les ordinateurs, 2004, c’est pas la préhistoire ?
— C’est sûr. Maintenant, c’est probablement pire.
— Comment tu peux faire confiance aux ordinateurs alors ?
— Le truc, c’est justement de ne jamais leur faire confiance. De tout contrôler.
Un sourire apparut sur le visage de Poitras.
— Ça ressemble aux marchés financiers…
Montréal, 12h23
À la sortie de l’édifice, Théberge fut accosté par Cabana. « Encore heureux qu’il n’y ait que lui », songea-t-il en reconnaissant le journaliste de l’HEX-Presse. Le reste de la meute des journalistes ne tarderait pas à rappliquer, alertés par le suivi qu’ils faisaient des communications radio du SPVM avec leurs scanners.
— C’est vrai qu’il y a seulement trois victimes ?
Théberge s’arrêta et se tourna vers le journaliste.
— Désolé, seulement trois, dit-il sur un ton faussement contrit. La prochaine fois, on essaiera de faire mieux.
Le journaliste enchaîna sans se laisser intimider.
— Il paraît qu’ils voulaient aussi faire sauter la cathédrale Marie-Reine-du-Monde ?
Théberge s’arrêta un instant et réussit à ne pas laisser voir sa surprise.
— Cabana, dit-il tu devrais surveiller ce que tu fumes. Les substances euphorisantes, c’est délétère pour les petites cellules grises.
Imperméable à l’ironie, le journaliste poursuivit :
— Est-ce que vous confirmez qu’ils avaient des plans pour attaquer d’autres églises ?
— Si tu veux des réponses, c’est à mes collègues Rondeau et Grondin qu’il faut parler… Ou au directeur Crépeau.
— Ils sont où ?
Théberge le regarda comme si la question trahissait une insondable bêtise.
— Au travail… Où veux-tu qu’ils soient ?
Il écarta le journaliste et se dirigea vers sa voiture. Ce dernier le suivit, le relançant d’une nouvelle question.
— Pensez-vous que c’est lié aux autres attentats qui ont eu lieu aux États-Unis et en Europe ?
Théberge poursuivit son chemin sans répondre.
— Est-ce que vous croyez que c’est le début d’une guerre de religion avec les musulmans ? Allez-vous décréter un couvre-feu ?
Théberge jeta un regard découragé au journaliste, puis il entra dans la voiture. Aussitôt la portière fermée, il démarra.
Une dizaine de mètres derrière lui, dans une PT Cruiser aux vitres latérales teintées, Skinner regarda s’éloigner la voiture du policier avec un sourire.
Il murmura pour lui-même :
— Et maintenant, inspecteur, allez-vous vous précipiter pour faire votre rapport à l’Institut ?
Londres, 18h45
Hadrian Killmore regardait la murale sans la voir. Il tenait un BlackBerry contre son oreille gauche et il se concentrait pour bien entendre. Il aurait été inutile de demander à son interlocuteur de parler plus fort : c’était déjà miraculeux qu’il ait conservé ce filet de voix. Et c’était d’ailleurs la raison pour laquelle Killmore lui avait donné comme surnom Whisper.
— Où en sont les préparatifs ? demanda ce dernier.
— Ils en ont plein les bras avec les musulmans. Fox et CNN repassent le message au quart d’heure partout sur la planète. Je vais bientôt lancer le premier cavalier.
— Bien.
Killmore pouvait déceler une certaine satisfaction dans les chuchotements essoufflés de la voix. Whisper était un des plus anciens membres du Cénacle et c’était lui qui avait eu l’idée des quatre cavaliers. C’était également lui qui était l’instigateur du projet « Émergence ». Et c’était lui qui avait insisté pour que Killmore en soit le maître d’œuvre.
Avec le temps, bien sûr, c’était devenu le projet de Killmore. Il n’était même plus certain que Whisper vivrait assez longtemps pour assister à sa réalisation finale. Mais Killmore avait toujours été fidèle à celui qu’il considérait comme son parrain dans l’organisation. Pas question de le pousser vers la sortie ou même de le négliger. Cette fidélité avait d’ailleurs été l’un de ses principaux atouts dans son ascension au poste numéro deux du Cénacle. Il avait la réputation d’être un homme d’organisation, dont la loyauté était indiscutable.
— Je vous appelle dans les minutes qui suivront le déclenchement, dit-il.
— Je peux très bien suivre vos exploits dans les journaux, répondit le filet de voix. Vous allez certainement être débordé.
— Je vous assure, c’est la moindre des choses.
Après avoir raccroché, Killmore appela son secrétaire.
Un homme d’une trentaine d’années entra quelques secondes plus tard dans le bureau. Il était habillé d’un costume foncé à fines rayures ton sur ton.
— J’attends madame Cavanaugh, dit Killmore. Je dois la préparer pour la réunion de demain. Aussitôt qu’elle arrive, prévenez-moi discrètement. Puis faites-la patienter une dizaine de minutes avant de l’autoriser à monter.
Killmore faisait confiance à Joyce Cavanaugh. Mais il ne croyait pas qu’il puisse exister une chose telle qu’un excès de prudence. Aussi, il profitait de toutes les occasions qui se présentaient pour épier ses collaborateurs. C’était étonnant ce qu’on pouvait apprendre en observant leur comportement quotidien à leur insu. Particulièrement lorsqu’ils étaient contraints de ne rien faire. Attendre était souvent l’activité que les gens maîtrisaient le moins bien. Celle au cours de laquelle ils se révélaient le plus.
— Autre chose, monsieur ?
Killmore lui montra le kilt, plié sur une chaise.
— Bien, monsieur.
Le secrétaire prit le kilt et le mit sur son bras gauche puis, de sa main libre, il s’empara de la perruque et du monocle qui étaient sur le coin du bureau.
— Je n’en aurai pas besoin avant un certain temps, fit Killmore.
— Bien, monsieur.
Désormais, il n’aurait plus à se déplacer autant. Ni pour d’aussi longues périodes. Les quatre cavaliers étaient prêts à prendre la relève. Les prochains mois, il les passerait en bonne partie dans les nouveaux locaux du Cénacle.
Le nouvel édifice n’avait pas le charme un peu vieillot du Mount St. Sebastian Club, mais il était plus vaste. Et beaucoup mieux équipé. Surtout sur le plan des communications et de la sécurité.
Pour atténuer le dépaysement, et aussi parce qu’il croyait que les esprits supérieurs doivent modeler leur environnement de manière à exprimer symboliquement leur créativité, Killmore avait fait reproduire dans le nouvel édifice la plupart des pièces de l’ancien lieu de rencontre du Cénacle… Pour la même raison, il avait fait renommer l’édifice et il avait doté le hall d’entrée d’une reproduction géante du martyre de saint Sébastien.
Montréal, SPVM, 15h26
Théberge entra dans le bureau de Crépeau et s’installa sur la chaise berçante à côté de la fenêtre.
— Je suis sûr que Cabana a reçu des informations de la part des terroristes.
Pour toute réponse, Crépeau se contenta de le fixer du regard.
— Il m’a demandé si c’était vrai qu’ils avaient des plans pour Marie-Reine-du-Monde et d’autres églises.
— Ça peut être une fuite, objecta Crépeau avec une grimace.
Une fuite, ça impliquait que le journaliste avait un informateur à l’intérieur du SPVM.
Théberge secoua la tête en signe de dénégation.
— Il m’attendait à la sortie de l’appartement. Il fallait qu’il soit déjà au courant : il est arrivé trop vite.
Crépeau s’avança sur sa chaise, mit ses coudes sur le bureau, appuya son menton sur ses poings et prit le temps de digérer l’information avant de répondre.
— OK… Ça veut dire qu’ils vont jouer les médias à fond.
— Probable.
— Qu’est-ce que tu lui as répondu, à Cabana ?
Théberge esquissa un mince sourire.
— Je lui ai dit que c’était à toi qu’il fallait qu’il pose la question.
Ce fut au tour de Crépeau de sourire.
— Je commence à comprendre pourquoi tu voulais tellement que je prenne le poste.
— Tu es un bon directeur.
— Je passe déjà la plus grande partie de mon temps à ajuster le budget et à parler avec les politiques !
Son sourire s’élargit. Puis il ajouta :
— Une chance que j’ai Rondeau et Grondin pour s’occuper des médias.
Un silence suivit. Théberge se leva de la chaise berçante et se dirigea vers la fenêtre.
— Il me semble que tu es revenu vite de là-bas, reprit Crépeau. Les trois clients n’étaient pas causants ?
— Au début, ils sont toujours un peu gênés. Faut apprendre à se connaître.
Crépeau n’avait jamais su quelle part de théâtre et quelle part de vérité il y avait dans ce que racontait Théberge. La seule chose certaine, c’était que parler avec les morts faisait partie de son rituel. Et que ça lui permettait probablement de rester relativement sain d’esprit… pour autant qu’il soit possible de l’être en effectuant ce travail.
Le silence fut rompu par la sonnerie du téléphone.
— Monsieur Morne est arrivé, annonça la voix de la secrétaire.
« L’homme du PM », traduisit automatiquement Crépeau. Quel que soit le PM… Morne semblait immuable dans sa fonction, qui n’était plus sanctionnée par aucun poste officiel. Les différents premiers ministres trouvaient simplement pratique de l’utiliser pour des tâches ou des mandats qu’ils voulaient moins officiels.
— Bien. Faites-le patienter quelques minutes.
Radio France Internationale, 21h31
— On parle maintenant de onze morts et de quarante-trois blessés. Réagissant à l’attentat, le président de la République a déclaré ce qui suit :
Dans un premier temps, notre pensée va d’abord aux victimes. À leurs proches. À leurs familles… Au nom de la France, je tiens à les assurer de la compassion de tous les Français. Cette compassion se traduira par des gestes concrets. J’ai déjà demandé au premier ministre d’agir en ce sens.
Ce crime, au-delà des victimes immédiates, visait la France dans son histoire. Et, à travers elle, tous les Français. Toutes les Françaises. Il visait les Français que nous sommes. Mais aussi tous nos ancêtres. Tous nos ancêtres qui ont œuvré, parfois au prix de leur vie, pour faire de la France une république démocratique. Plurielle. Respectueuse des différences… Nous allons traquer impitoyablement ces terroristes. Et pas seulement les exécutants. Nous allons traquer les cerveaux qui ont conçus ces attentats. Nous allons les arrêter. Les traduire devant les tribunaux. Et nous allons les punir. Il en va de la justice la plus élémentaire pour les victimes. Il en va de la sécurité des Françaises et des Français. Il en va de notre identité comme peuple. Car, par-delà les victimes, ce sont nos valeurs de laïcité, de tolérance… de liberté… qui sont attaquées.
Les principaux porte-parole de la communauté musulmane de France ont pour leur part dénoncé l’attentat perpétré contre la cathédrale Notre-Dame de Paris. Affirmant que de tels actes étaient le fait d’un petit groupe d’exaltés, ils ont dit craindre que cette attaque ne provoque une aggravation des tensions entre…
Montréal, SPVM, 15h35
— Les deux personnes que je voulais voir, fit Morne en entrant.
Théberge réintégra la chaise berçante, à proximité de la fenêtre, laissant à Morne le fauteuil devant le bureau de Crépeau. De cette manière, Morne pouvait difficilement les regarder tous les deux en même temps.
— Le premier ministre va faire une déclaration, annonça d’emblée l’homme du PM.
— Diantre ! fit Théberge, comme si on lui apprenait une nouvelle renversante.
Crépeau, pour sa part, demeura immobile, attendant la suite.
— Il veut que vous y assistiez, reprit Morne en regardant Crépeau. Au cas où il y aurait des questions requérant votre expertise. La conférence de presse aura lieu demain, à quatorze heures.
— Il a besoin de quelqu’un pour se couvrir, des fois que ça irait mal, grogna Théberge.
Morne le regarda en souriant.
— Toujours d’humeur resplendissante, à ce que je vois !
— Vous avez insisté pour que je demeure au SPVM afin de dispenser mes conseils à mon ami Crépeau : je dispense.
Ignorant la remarque, Morne revint à Crépeau.
— Je peux compter sur vous ?
Crépeau manifesta sa résignation d’un léger hochement de tête.
— On ne peut pas dire que vous êtes très causant, fit Morne.
Puis, après avoir jeté un regard à Théberge, il ajouta :
— À deux, je suppose que ça crée un certain équilibre.
— Il y a autre chose dont vous voulez discuter ? demanda Crépeau sur un ton posé.
— Le premier ministre pense qu’il serait prudent de faire protéger les mosquées et les représentants les plus en vue de la communauté musulmane. Au cas où il y aurait des représailles.
— Je manque déjà de personnel.
— Il y a certainement des enquêtes qui sont moins urgentes.
Théberge l’interrompit.
— Les victimes des gangs de rue, les motards, le trafic de cocaïne dans les cours d’école, la prostitution juvénile… C’est vous qui allez expliquer aux médias que les enquêtes sont suspendues parce que la protection des mosquées est prioritaire ?
— C’est la responsabilité des forces policières de déterminer les priorités, répliqua Morne avec un sourire. Je ne voudrais surtout pas empiéter sur vos prérogatives !
Drummondville, 16h48
Assise dans un des deux fauteuils bleus devant la télé, F regardait un bulletin d’informations.
… les propos incendiaires du leader de l’extrême droite. Invoquant la guerre déclarée contre la chrétienté, il a appelé tous les patriotes et tous les chrétiens à combattre le « cancer venu de l’étranger » en utilisant tous les moyens à leur disposition…
Dominique Weber entra dans la pièce et se laissa tomber dans le fauteuil vide, à la droite de F. Cette dernière coupa le son de la télé.
— Rien dans les banques de données, fit Dominique.
— C’est peut-être un groupe créé pour la circonstance.
— Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ils ont commis un attentat au Québec.
— Moi aussi, j’ai de la difficulté à saisir leur logique. Je ne vois pas pourquoi ils ont inclus l’Oratoire dans cette série d’attentats.
— Peut-être parce que c’était une cible facile… Ou pour susciter une réaction anti-américaine dans la population… pour qu’elle pousse le gouvernement à retirer ses troupes d’Afghanistan…
Son ton disait toutefois le peu de confiance qu’elle avait dans la valeur de ses hypothèses.
— Tu as reçu quelque chose de l’inspecteur-chef Théberge ? demanda F.
— Ça vient d’arriver… Globalement, c’est le même pattern que dans les autres villes. Les auteurs de l’attentat ont été exécutés et abandonnés dans un appartement à peu près désert. Même coup de fil anonyme pour avertir les policiers. Mêmes documents laissant croire à l’éventualité d’autres attentats… Pas de bombes dans les autres endroits marqués…
— Ils tiennent à ce qu’on effectue les recoupements.
— Vous pensez que c’est lié au Consortium ?
— J’imagine mal que le Consortium veuille déclencher une guerre de religion planétaire. Il y aurait trop de danger que ça leur échappe et qu’ils ne puissent plus contrôler ce qui se passe.
F sourit légèrement avant d’ajouter :
— Il y a une façon d’en avoir le cœur net, reprit-elle.
— Vous ne trouvez pas que c’est jouer avec le feu ?
— Je trouve au contraire que c’est la meilleure façon de vérifier sa bonne foi !
Dominique, quant à elle, était loin d’en être sûre. Malgré la qualité de plusieurs des informations que Fogg leur avait transmises, elle comprenait mal pour quelle raison F semblait lui faire autant confiance. Et elle comprenait mal pour quelle raison elle s’isolait autant.
Au cours des dernières années, cela s’était accentué. Les périodes où F s’enfermait dans son bureau, avec interdiction de la déranger, étaient de plus en plus fréquentes. Et de plus en plus longues.
Que pouvait-elle bien faire de tout ce temps ? Sur quoi travaillait-elle ?
F lui avait répondu, pince-sans-rire, qu’à son âge elle avait besoin de repos. Puis, sur un ton plus sérieux, elle avait ajouté :
— Il faut que tu apprennes à diriger l’Institut sans mon aide.
L’idée était de multiplier les occasions où Dominique était laissée à elle-même, d’allonger progressivement ces périodes de responsabilité, de manière à ce qu’elle puisse prendre un jour sa succession sans que la transition soit trop difficile.
C’était logique.
Mais Dominique avait aussi noté que l’isolement de F s’était accentué à partir du moment où elle avait commencé à communiquer avec Fogg. Et elle ne pouvait pas s’empêcher d’établir un lien entre les deux événements.
RDI, 19h04
… le cardinal, encore secoué par les événements, a annoncé d’une voix émue qu’une soirée de prière aurait lieu demain soir en face de l’Oratoire. Cette soirée sera consacrée à la fraternité entre les peuples ; les membres de toutes les communautés religieuses de la ville sont invités à y participer.
Des représentants de la communauté économique ont par ailleurs annoncé la mise sur pied d’un fonds pour financer la restauration de l’édifice ainsi que…
Montréal, 19h11
Alexandre Jalbert s’était trouvé un emploi d’été de rêve : on le payait pour compiler tout ce qui se publiait dans les journaux, tout ce qui se disait dans les médias, tout ce qui s’écrivait dans Internet sur le projet Tremblant.
Chaque jour, en début de soirée, il envoyait le résultat de son travail à une adresse Internet. Et, chaque soir, quelques minutes après qu’il avait expédié son rapport, un montant de trois cents dollars était viré électroniquement dans son compte bancaire.
Il avait obtenu l’emploi en répondant à une offre qu’il avait repérée sur un site Internet. Le lendemain, il avait reçu un formulaire détaillé à remplir, non seulement sur ses expériences de travail, mais sur sa situation personnelle, ses goûts, ce qu’il entendait faire dans la vie.
Devant l’ampleur du questionnaire, il avait été sur le point de ne pas le remplir. Puis il avait décidé de s’imposer l’effort : la description de l’emploi précisait qu’il passerait ses journées sur Internet et qu’on lui fournirait des outils d’exploration performants. C’était ce qui l’avait accroché.
Trois jours plus tard, on lui annonçait qu’il avait obtenu l’emploi. Le message était accompagné d’instructions sur ce qu’on attendait de lui, sur les outils qu’on mettait à sa disposition ainsi que sur la façon dont il serait payé.
Ce soir-là, Alexandre Jalbert fit, comme à l’habitude, le tour des moteurs de recherche pour savoir s’il s’était dit quelque chose de nouveau sur Tremblant depuis la veille. Le texte que Victor Prose avait mis en ligne sur son blogue fut l’un des onze éléments d’information qu’il inclut dans son rapport quotidien.
LCN, 20h04
… le jeune imam s’en est pris aux alarmistes chrétiens qui jettent de l’huile sur le feu en mettant tous les musulmans dans le même sac. Plus que jamais, a-t-il déclaré, nous avons besoin d’échanges entre nos communautés. Les principaux dirigeants musulmans du pays se rencontrent demain à Toronto dans le but de rédiger un message commun condamnant…
Seattle, 18h08
En raison des nombreux mots clés qu’il contenait, le texte de Victor Prose fut acheminé à l’ordinateur de Jack Flaherty, le directeur de l’implantation du projet Tremblant, dans les bureaux de Promised Lands Development.
Ce dernier s’apprêtait à partir quand le signal en provenance de son ordinateur l’avertit qu’un courriel important venait de lui parvenir. Il poussa un soupir, se rassit à son bureau et entreprit de parcourir le document joint au message d’alerte.
Après lecture, Flaherty jugea le texte assez surprenant pour en envoyer une copie à son patron, à Londres. C’était probablement une sorte de coup de chance qui avait amené l’auteur du texte à effectuer ce rapprochement, mais il était préférable de ne rien laisser au hasard.