L’Arche sera à la fois le signe de la Nouvelle Alliance avec la vie et le protecteur des nouvelles sources de la vie. L’Arche sera le lieu où se décide ce qui vit et ce qui meurt. L’Arche sera l’ADN de la nouvelle cellule qui régulera la vie de la planète.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 4- L’Exode.
 
Quelques jours plus tard
 
Au-dessus du Québec, 14h45
Tout au long du voyage, Blunt avait rejoué sa dernière partie de go sur le logiciel de son iPhone. Tout était tellement clair ! Tellement évident ! Comment avait-il pu ne rien voir ?
Poser la question, c’était y répondre. Par aveuglement.
Il n’avait rien vu parce qu’il n’avait pas regardé. Il avait été victime de préjugés. Au lieu de voir la partie, il avait vu son adversaire. Ou, plutôt, ce qu’il croyait être son adversaire. Il avait joué contre l’idée qu’il se faisait de lui.
Il sélectionna le logiciel de courriel et relut le message qu’il avait reçu la veille.
Excusez-moi du désagrément que cette partie de go a pu vous causer. Pendant que j’étais en voyage, mon fils a utilisé mon identité pour amorcer une partie avec vous. À sa décharge, je tiens à mentionner qu’il n’a que douze ans. Compte tenu de son âge, je n’ai pas renoncé à en faire un vrai joueur.
J’ai examiné la partie et je ne peux que vous remercier de vous être efforcé de rendre le jeu intéressant malgré les gaffes que mon fils a accumulées. Vous pouvez être assuré que cette situation ne se reproduira plus. Si l’expérience ne vous a pas trop indisposé, je demeure disponible pour entreprendre une
nouvelle partie au moment qui vous…
Blunt fut interrompu dans sa lecture par une hôtesse.
— Votre iPhone est bien en mode « avion » ?
— Oui. Ne vous inquiétez pas.
Elle lui répondit par un bref sourire et poursuivit sa vérification auprès des passagers.
Blunt rangea l’appareil dans sa poche.
Comme il n’avait qu’un sac pour tout bagage, il réussirait probablement à prendre sa correspondance pour Québec. Il serait chez Dominique avant dix-huit heures.
Les autres étaient déjà rendus. La plupart étaient arrivés la veille. De son côté, il avait dû effectuer un détour par Washington. Une rencontre avec Tate. Ils avaient mis deux jours à revoir ensemble toutes les opérations qui découlaient des perquisitions dans l’Archipel, tous les dossiers que Dominique lui avait remis concernant les activités du Consortium.
Son principal rôle avait été de faciliter les rapports de Tate avec Finnegan et les Français. Deux jours de négociations quasi ininterrompues à tenir compte à la fois des nécessités opérationnelles, des intérêts de chacune des organisations et des contraintes politiques des différents gouvernements ! Il en avait plus qu’assez. Malgré l’offre explicite que lui avait faite Tate, il n’était plus question qu’il travaille pour lui.
À la dernière minute, pour acheter la paix, il avait néanmoins accepté que Tate l’appelle de temps à autre pour lui demander son avis sur une situation donnée. Rien de plus. Le travail de terrain, c’était fini.
Une fois à l’aéroport, pendant qu’il se rendait prendre sa correspondance pour Québec, Blunt passa en revue ses courriels sur son iPhone. Il n’y avait qu’un seul message. De Kathy.
Une de tes femmes est enceinte. Un cadeau serait de mise.
Il n’y avait aucune autre précision.
Ce n’était quand même pas Kathy ! Pas à son âge… Blunt fit immédiatement le lien avec les mystérieux messages de Stéphanie. Il avait fini par avoir une traduction claire de la question : sa nièce voulait savoir s’il avait un tuxedo. Était-ce elle qui était enceinte ? Ou sa sœur ?…
Les deux avaient un copain, mais ce n’étaient que des copains. À moins que les choses aient changé pendant tous ces mois qu’il avait passés à courir entre la France, l’Italie, l’Angleterre et les États-Unis…
Comment pouvait-il trouver un cadeau s’il ne savait pas même pour qui il était ?
 
Lévis, 20h43
Théberge avait cuisiné pendant la plus grande partie de l’après-midi. Son épouse et Lucie Tellier, accompagnées de Dominique, avaient fait une longue marche le long de la piste cyclable. À leur retour, Victor Prose et Ulysse Poitras étaient arrivés. Théberge avait alors débouché une première bouteille de Sancerre.
— À la victoire de l’à peu près correct sur le carrément débile ! avait-il dit.
La remarque faisait suite à une discussion qu’il avait eue plus tôt avec Dominique. Elle lui avait expliqué le travail qu’elle faisait au sein de l’Alliance avec les anciens dirigeants de la Fondation.
— On ne se bat contre rien. On ne désire rien éliminer. On veut simplement que les gens vivent mieux…
— Vous n’aurez pas le choix d’éliminer un certain nombre de débilités, avait objecté Théberge.
— On ne veut rien éliminer, on veut construire. C’est le problème majeur des Américains de tout voir en termes de guerre : guerre au terrorisme, guerre au cancer, guerre au décrochage scolaire… C’est leur vieux réflexe religieux.
Théberge avait répliqué qu’il n’était pas nécessaire d’être religieux pour vouloir éliminer un tueur en série ou un violeur d’enfants. Qu’il était souvent nécessaire de voir les choses en termes de bien et de mal pour agir. Même si on savait que c’était une simplification.
Dominique avait répondu qu’il avait peut-être raison, mais que ça ne faisait plus partie des choses qu’elle voulait faire.
Ça ferait quand même partie de ce qu’elle devrait faire, avait répliqué Théberge. On ne pouvait pas organiser la sécurité des laboratoires de recherche et d’entreprises présentant un intérêt aussi stratégique sans identifier les ennemis potentiels qu’il fallait contrer.
— C’est probable, avait-elle répondu.
Puis, avec un sourire qui débordait de mauvaise foi assumée, elle avait ajouté :
— Mais ça, c’est Blunt qui s’en occupe.
Ils en étaient à la deuxième bouteille de Sancerre quand le taxi de Blunt était entré dans la cour de la résidence.
— En toute simplicité, avait déclaré Théberge en présentant les entrées froides. Un mélange d’avocat et de crevettes marinées dans une huile aux herbes et au jus de citron vert, le tout assaisonné à la coriandre.
Le reste du repas était marqué au coin de la même « simplicité ». Crème de tomates aux poivrons rouges – des tomates, des poivrons, c’est difficile de se tromper… Souris d’agneau – il y a seulement à les laisser cuire lentement – accompagnées d’un risotto au parmesan relevé d’un infime soupçon de truffe – suffit d’avoir du bon risotto, du bon parmesan, de bonnes truffes et de prendre le temps de remuer… Une assiette débordante de fromages – il y a seulement à les acheter et à leur laisser prendre la température de la pièce… Des poires au vin préparées la veille – ça se fait tout seul…
Pendant le repas, malgré leurs efforts pour parler d’autre chose, la conversation revint sans cesse sur les suites que les autorités avaient décidé de donner à toute cette affaire.
L’existence du Consortium serait totalement occultée. Les rapports du Cénacle avec les compagnies de l’Alliance seraient réduits au détournement des trois laboratoires par des éléments terroristes. Quant aux terroristes eux-mêmes, ce seraient seulement quelques groupuscules écolos et islamistes manipulés par une poignée de comploteurs hyper riches. Les noms des comploteurs n’étaient pas connus, car les pays et les agences de renseignements en étaient encore à négocier qui serait sacrifié et qui serait épargné : il fallait de gros noms, pour satisfaire le public et rendre plausible le financement d’autant d’attentats, mais il n’en fallait pas trop, pour éviter de donner l’impression que c’était l’ensemble de la classe la plus riche qui était corrompu. Déjà qu’avec la crise financière et économique…
Et puis, chaque personne épargnée était un investissement : on pourrait compter sur elle pour financer un parti politique, se prononcer en faveur ou contre un projet de loi, parrainer des causes sociales ou culturelles…
— Une fois encore, le brave public est roulé dans la farine ! conclut Théberge. Et il faudrait se réjouir parce qu’on lui épargne d’être ensuite plongé dans l’huile bouillante pour être pané !
Sur ce, il prit une gorgée de Grognolo. Un vin particulièrement bien adapté à son humeur, souligna son épouse.
— Le problème, dit Poitras, c’est que personne ne pourra jamais aller contre la vérité officielle. Une fois que tout le monde s’entend pour donner la même version des faits, que tous les médias la répètent…
— Celui qui voudrait dire le contraire aurait tout au plus quelques minutes dans les médias, enchaîna Lucie Tellier. Il n’aurait pas le temps d’expliquer grand-chose. Le public ne pourra jamais savoir ce qui s’est passé.
Elle prit à son tour une gorgée de vin et reposa son verre sur la table un peu plus brusquement qu’elle l’aurait voulu.
— Il y aurait un moyen, fit Prose.
Des regards sceptiques se tournèrent vers lui. Il prit une gorgée de vin avant de poursuivre.
— Ce qui est censuré dans la réalité, on peut le mettre dans un roman. C’est toujours à ça qu’a servi la fiction : contourner la censure. Celle des États et du pouvoir, celle de nos peurs… celle de notre inconscient.
— Tu es sérieux ? demanda Dominique.
— Sûr. Il n’y a que la fiction qui peut dire la vérité. Parce qu’elle s’occupe du sens plutôt que de la description méticuleuse et inutile du moindre détail… laquelle n’a pas de fin.
Blunt le regardait, intrigué.
— Tu te rends compte du problème qu’aurait ton romancier ? objecta Poitras. Expliquer un monde global où tout est interrelié… avec des milliers d’intervenants, des dizaines et des dizaines d’institutions… des tas de médias qui racontent tout et n’importe quoi… Une histoire qui se passe partout sur la planète en même temps… Comment tu peux faire entrer ça dans un roman ?
— Je sais… Ce n’est pas simple.
 
www.cyberpresse.ca, 15h22
… a rendu publique, cet après-midi, à Paris, la composition du CA de HomniCorp, la compagnie qui chapeaute HomniFood et les trois autres entreprises de l’Alliance. Dans le but d’assurer une plus grande transparence et de rassurer la population, les membres du conseil ont décidé de rendre accessible, sur le site Internet de l’entreprise, la composition du conseil d’administration. Des informations sur le parcours professionnel de chacun des membres sont également disponibles… Ce qui frappe, à la lecture de ces documents, c’est la forte implication de sept des membres, depuis des années, dans des projets de nature sociale et humanitaire.
Selon le président du conseil, Ulysse Poitras, ces sept membres, en vertu de leur parcours professionnel, seront les gardiens des orientations et de la gouvernance de l’entreprise…
 
Beaumont, 23h49
Ils étaient sur le bord de la plage et ils parlaient à voix basse pour ne pas déranger les gens dans les chalets derrière eux.
— Pour moi, c’est ici que tout a commencé, dit Blunt. J’étais venu pour une fête qui a lieu une fois par année…
Il fit un geste de la main vers la plage.
— Les hommes-grenouilles sont sortis du fleuve là, là et là.
Il raconta ensuite de quelle façon il avait été recruté par F. Comment les choses s’étaient enchaînées.
Ils parlèrent pendant plus d’une heure, après quoi ils retournèrent à Lévis. Blunt dormirait chez Dominique. Prose irait s’installer pour quelques semaines dans l’ancienne maison de Hurt ; il voulait se plonger dans l’atmosphère de l’endroit pendant qu’il consulterait les documents que Dominique acceptait de mettre à sa disposition.
— Est-ce que j’ai une chance de pouvoir parler à Hurt ? demanda Prose.
— Qui sait ? Avec Hurt, j’ai renoncé aux prévisions.
— Vous, qu’allez-vous faire ?
— Je vais rester deux ou trois jours, le temps d’assister à la cérémonie pour F. Ensuite, je vais retourner en Italie.
Puis, après une pause, il ajouta :
— C’est un pays qui nous convient, à moi et à Kathy. Elle dit que je deviens quelqu’un d’autre quand je suis là-bas.
— Comme Hurt ?
Blunt sourit.
— Non. Pas à ce point-là.