Une semaine plus tard, j’ai sonné chez Hornung. Sa cité de la banlieue nord était telle que je l’avais imaginée : les paraboles sur les balcons, les femmes voilées, les bandes à capuche. Je me suis félicité d’être venu avec ma voiture, qui ne paie pas de mine, et pas sur ma belle Guzzi blanche. Le hall d’entrée sinistré, l’ascenseur qui ne marchait pas – je n’ai pas essayé, par prudence. Septième étage. J’ai compris pourquoi Hornung limitait ses sorties.
Chez lui, par contre, c’était comme dans une chambrée avant la visite. Du lino rutilant au sol – je me suis souvenu de la corvée de cireuse à Saumur, des ronds qu’il fallait éviter de laisser. Du carrelage dans la cuisine, des stores à lamelles aux fenêtres : hygiénique comme dans un hôpital. Seules touches de tissu, des fanions militaires et un drapeau tendu au mur, portant les mots « Honneur et Patrie ». Même le chien était un fox-terrier – peut-être parce qu’ils ne perdent pas leurs poils, ai-je pensé. Je me suis demandé comment il le sortait, puis j’ai vu un long bac à sable sur le balcon. Propre.
Hornung lui aussi était comme je l’imaginais : grand, les cheveux ras, des manières brusques. D’autant plus brusques, sans doute, qu’il ne voulait pas que la fatigue y perce, comme pour sa voix au téléphone. Mais il m’avait dit « Entrez, fiston », avec un sourire cordial.
Il m’a fait asseoir, devant la table du séjour, et je lui ai donné la bouteille que j’avais apportée. Du Laphroaig – une amie me l’a fait découvrir un jour, j’y suis resté fidèle depuis. Hornung est allé sortir deux verres d’un buffet vitré, puis il est revenu s’asseoir. Il l’a visiblement apprécié, a fait tourner la bouteille pour contempler l’étiquette.
– Laphroaig ? Je ne connaissais pas. Il vaut le coup.
– Oui. Les snobs disent Laphrôg.
– Laphrôg. Je m’en souviendrai, pour ma prochaine soirée mondaine. Il faut que je voie s’ils ont ça dans ma supérette. Et ça coûte cher ?
Quand je lui ai dit le prix – un pur malt –, il a fait la grimace.
– Je vais plutôt faire durer votre bouteille. Merci en tout cas.
– Merci à vous de me recevoir.
– Pas eu trop de mal à trouver ?
– Non.
– Vous avez vu dehors ? C’est ce qu’on appelle l’ironie de l’Histoire, sans doute. Avoir cru à l’Algérie française, et se retrouver en pleine France algérienne…
J’ai souri, faute de savoir quoi répondre.
– Peut-être qu’il faudrait ne jamais croire à l’Histoire, a-t-il repris. Cultiver son jardin, comme dit l’autre. Mais l’Histoire a ça pour elle : quand on y croit, on croit aussi qu’on va pouvoir y entrer. En écrire un petit chapitre, au moins un petit paragraphe. Elle a ça pour elle ou contre elle, peut-être. Elle serait peut-être plus pacifique si elle suscitait moins de vocations. Des vocations pas très bonnes pour la paix, quand il y a trop d’adrénaline dedans. Mais le public attend ça lui aussi.
Il m’a désigné le buffet des yeux : en dessous des verres, plusieurs collections reliées s’alignaient.
– Des histoires de la guerre, il y en a des kilomètres. D’Algérie, de la Deuxième Guerre mondiale, ou de la guerre du Péloponnèse. Des histoires de la paix, je n’en connais pas. Peut-être que personne ne les achèterait, la paix ne fait pas rêver.
– Ou alors elles s’appellent histoire de l’économie, ou de la société.
– Vous avez peut-être raison… Assistante sociale, j’aurais pu faire ça. Ça m’aurait évité d’écrire des mauvais paragraphes, paraît-il. Des mauvais paragraphes d’un mauvais chapitre…
– Comment vous le voyez aujourd’hui ?
– Comment je le vois ?
Il a eu un geste fataliste, puis il a hoché la tête.
– Je vais vous le dire, puisque vous me posez la question. Et pour que vous ne pensiez pas qu’on était des têtes brûlées sans rien à l’intérieur, comme certains le croient. Comment je le vois avec du recul, donc qu’est-ce que ça a changé en profondeur.
Il a repris une gorgée de whisky, reposé son verre.
– Pas grand-chose d’important, à mon avis. On se trompe sur ce qui change vraiment les choses. Colonisez, christianisez, ou bien décolonisez, déchristianisez, c’est juste la devanture qui change. « Changement de propriétaire », et la vie continue. Ce qui change vraiment, c’est quand elle ne continue pas. Quand ceux qui aiment la mort commencent à tuer ceux qui aiment la vie. Quand des gens qui parlent du Coran, alors qu’ils savent à peine lire, entrent chez vous la nuit pour vous égorger. En Algérie il y a quarante ans, c’était dur, aujourd’hui, c’est un cauchemar. Beaucoup de gens deviennent fous, vraiment fous, à interner. Et ce n’est pas seulement mon avis, j’en connais des Algériens, des vieux comme moi, que je vois au café. Peut-être qu’ils ne le diront pas, mais beaucoup regrettent avant. La paix, la douceur de vivre, le soleil. Les drapeaux français ne cachaient pas tant que ça le soleil. Et il y avait de la corruption, c’est vrai, mais est-ce qu’il y en a moins aujourd’hui ? Ce qui change vraiment, c’est quand des médecins ou des avocats doivent baisser les yeux devant des voyous dans la rue. Mais ces voyous-là ont une chose que les médecins et les avocats n’ont pas : la douceur de vivre ne compte pas pour eux, ils sont prêts à mourir. À mourir pour mourir, et pas parce que ça fait partie de leur métier. Pour un soldat, un fusil, c’est un outil de travail. Pour un islamiste, une kalachnikov, c’est Dieu, l’orgasme, le suicide, tout à la fois.
Il a de nouveau hoché la tête.
– Mais la vraie question est peut-être : est-ce qu’on a une part de responsabilité là-dedans ?
Il a fait tourner son verre entre ses doigts un bon moment, en gardant le silence. J’ai repensé à Shakespeare : « La réflexion fait de nous des lâches » : ça, c’est pour avant d’agir. Après, elle nous fait tourner notre verre entre nos doigts pendant des heures. Peut-être des années en ce qui le concernait.
– Comme certains de votre génération le disent. Je n’ai pas souvent l’occasion d’en parler avec quelqu’un de votre âge, alors maintenant que vous m’avez branché dessus… Tout viendrait de la colonisation, comme une bombe à retardement qui aurait explosé cinquante ans plus tard. Je me pose la question moi aussi, forcément, quand je vois ce qui se passe d’abominable là-bas. Mais pas seulement abominable : surtout absurde. Cette haine envers nous, mais elle fait bien plus de victimes chez eux que chez nous. Cette haine envers les Américains, alors qu’eux n’ont jamais occupé l’Algérie. Donc, ce n’est pas pour nous dédouaner, mais le rapport : non, je ne vois pas. D’ailleurs, avoir l’« Occident » comme ennemi, c’est quoi au juste ? Ça a des troupes, l’Occident ? Un chef, un drapeau ? Au moins une certaine unité ? À peine une géographie, le Japon ou l’Australie font partie de l’Occident. Tandis que les Américains et leurs dollars, ça oui, ça existe. Vus depuis le dollar, l’Arabie saoudite et les Émirats font plus partie de l’Occident que des pays arabes.
Il a posé le doigt sur la table, comme il aurait montré un point sur une carte.
– À mon avis, le fond du problème est là. Dès qu’on transforme un pays avec de l’argent, il y a toujours des voyous qui se pointent. Qui pensent qu’il y en a trop pour les autres et pas assez pour eux. Qu’on transforme ce pays avec de l’argent et un drapeau étranger, ou juste avec de l’argent, la question n’est pas tellement là. Disons que le drapeau étranger, ça fait chiffon rouge en plus. Il y a aussi des vrais religieux ou des vrais patriotes, idéalistes, que je respecte. Qui pensent qu’il y a trop d’argent pour tout le monde, ou qui ne veulent pas qu’on brade leur pays. Mais voilà, les idéalistes ont besoin des voyous pour agir. Ceux-là commencent par faire les basses besognes, mais dès qu’ils le peuvent, ils passent à des besognes plus hautes. Pour leur profit, pour leur orgueil. À l’époque, un des pires s’appelait Ali la Pointe, c’était le tueur en chef du FLN. Au début il a tué pour eux, mais dès qu’il s’est senti les coudées franches, il a commencé à se pavaner dans la casbah. Toi tu bois pas, toi tu fumes pas, toi tu t’habilles comme le Coran le dit. Oui, déjà à l’époque. On en a fait un héros de l’indépendance, moi je veux bien. Mais terroriser ses frères, je ne vois pas bien le rapport avec l’indépendance, ni ce que ça a d’héroïque. Et on peut penser ce qu’on veut des militaires, mais ils n’ont jamais interdit à personne de boire ni de fumer. Ni de croire ou de ne pas croire à qui on veut. Les islamistes d’aujourd’hui, c’est Ali la Pointe quarante ans plus tard. Radicalisé, comme on dit. Leurs hautes besognes sont devenues encore plus hautes, elles sont montées jusqu’à Allah. Mais c’est toujours leur orgueil de petits voyous qu’ils défendent.
J’ai laissé passer un silence, le temps que l’émotion retombe. Puis je lui ai demandé pour toi, quel genre d’homme tu étais là-bas. J’avais du mal à t’imaginer entrant dans une maison avec un revolver ; lui non plus n’y croyait pas, que tu l’avais avec toi. Oui, mais avec un fusil, tu étais comment ?
– Je vois ce que vous voulez dire. Vu ce qui s’est passé, vous vous posez des questions. Je ne veux pas vous raconter des boniments, genre c’était un boy-scout. Mais si je vous racontais la réalité, vous ne la comprendriez pas. Personne ne peut comprendre l’adrénaline, la fièvre, la trouille, quand on ne les a pas vécues. Comment elles peuvent vous faire réagir. Les gens pensent parfois : « Ça devait être dur à vivre… » Ils se trompent, c’est plus simple dans un sens. Ce qui est compliqué, c’est d’être assis dans le métro et de voir quelqu’un se faire agresser. Les autres qui ne font rien, et même soi, quelque chose qu’on voudrait préserver. La paix, la normalité. Quand rien n’est normal, certaines choses deviennent plus simples. Mais ce n’était pas un fou de la gâchette, loin de là, juste un soldat en guerre. Pas n’importe où, en Grande Kabylie, si ça vous dit quelque chose. Et un soldat n’a rien à voir avec un cambrioleur, qui tirerait sur les occupants d’une maison, alors que tout est normal dehors. Pas Estive en tout cas, je peux vous le garantir.
Tu n’étais pas un boy-scout… Moi non plus d’ailleurs, ça ne m’a jamais tenté. Voilà peut-être un point commun entre nous. Encore que. Entre ne jamais avoir fait de scoutisme, et ne pas être un boy-scout, il y a une nuance. Certaines personnes pourraient sans doute dire de moi « il a un côté boy-scout ». Mon côté empressé : « Je peux vous aider ? », « Asseyez-vous madame », etc. Toi sans doute pas, tel que je t’imagine. Je te vois plutôt laissant les vieilles dames debout dans l’autobus. Pas par méchanceté, juste parce que tu penses à autre chose. À maman, à ta moto, aux bagarres, à trouver de l’argent. Mon problème à moi (un de mes…), c’est que je n’arrive jamais à penser totalement à autre chose. À m’absorber dedans. Un détail minime, et je me demande si je ne dérange pas. Si je fais bien ce qu’il faut, si je ne devrais pas, peut-être… Ça m’empoisonne la vie. Au sens propre, comme si du poison courait dans mes veines. Et là, tu as regardé ? Là, tu as écouté ? Cette odeur, ce n’est pas une vieille dame en train de se décomposer, parce que tu la laisses debout ?
C’est la faute de maman, bien sûr. Mère exemplaire, chanteuse exemplaire, femme exemplaire. Je hais l’exemplarité et la perfection. Mais c’est trop tard pour moi, elles m’ont eu. Deux sorcières qui se sont penchées sur mon berceau, avec leurs bésicles de chef comptable, et qui ont repoussé les bonnes fées – la créativité, l’imagination, l’insouciance.
En Algérie, ça se traduisait par quoi, ne pas être un boy-scout ? Coup de pied dans la porte, tu lançais une grenade à l’intérieur, tu t’abritais derrière le mur, puis tu entrais compter les morts ? Bien sûr, je n’ai pas osé le demander à Hornung. Soit il m’aurait reproché de trop aller au cinéma, soit il m’aurait ressorti son couplet sur l’adrénaline, la fièvre, la trouille. Est-ce à ce genre de scène qu’il pensait ? Mieux vaut ne pas trop creuser.
L’Histoire est une chose complexe. Quel rapport entre celle vue par Hornung, pleine de bruit et de fureur, et celle que me racontait Thérèse quand j’étais enfant ? Entre la décolonisation vue par ce vieux baroudeur, honni, jeté au cachot, et celle qui a fait la gloire de Guillaume Fabre d’Estival, mon détestable grand-père ? Glorieux un stylo en main, mais qui s’évanouirait à la vue d’un fusil ?