J’étais retourné chez elle, aux vacances de Noël suivant mon accident. « J’espère que nous nous reverrons aux prochaines vacances », elle l’avait écrit dans la lettre que maman m’avait apportée à l’hôpital. Les trois premières fois, la maison était fermée, les volets clos, il n’y avait ni table ni chaises sur la pelouse. J’y étais retourné tous les jours ; le quatrième jour, enfin, les volets étaient ouverts. Ça m’avait fait un tel choc que j’avais reculé pour me cacher derrière le mur, le temps de reprendre mon souffle. Il n’y avait pas d’oiseaux autour du pommier, mais elle venait sans doute d’arriver, elle ne leur avait pas encore mis de graines.

J’étais resté longtemps derrière la grille, à regarder vers la fenêtre de sa chambre, pour le cas où elle m’aurait guetté de là-haut ; mais personne ne l’avait ouverte, ni n’était sorti de la maison. Je n’osais pas sonner ; au bout d’un moment, je m’étais décidé à pousser la grille et à me glisser dans le jardin. Presque aussitôt, la porte de la maison s’était ouverte et un garçon en était sorti. Il devait me regarder par une fenêtre, n’avait pas bougé tant que je restais dans la rue, mais réagissait en me voyant entrer.

– Qu’est-ce que tu veux ? m’a-t-il dit d’un air hostile en marchant vers moi. Tu ne sais pas te servir d’une sonnette ?

Il était plus grand que moi, peut-être dix-sept ans ; il portait un tee-shirt noir avec la langue tirée des Rolling Stones, un jean déchiré aux genoux et des baskets. Je lui ai dit que je venais voir Ariane, mais il a secoué la tête.

– Non, elle ne viendra plus.

– Elle ne viendra plus ?

– Non. Ni elle, ni sa mère, ni son frère.

Devant mon air atterré, il m’a expliqué :

– Son père a quitté sa mère. Maintenant, il est avec notre mère et c’est nous qui venons.

– Mais…

Je ne savais pas quoi dire : « Comment ?… », « Où est-ce que je peux ?… » Les mots se bousculaient dans ma tête, je n’arrivais pas à formuler une phrase entière. D’autant que l’autre s’était mis à m’imiter : « Oh mais comment, oh mais où, oh mais Ariane… »

Puis une grosse fille est sortie de la maison et nous a rejoints près de la grille ; plus jeune que le garçon, avec de longs cheveux qui lui descendaient dans le dos, une salopette rose, des ongles peints du même rose, et des bagues à deux doigts au moins.

– Qu’est-ce qu’il veut ? a-t-elle demandé.

– Il vient voir Ariane.

Elle s’est approchée de moi, jusqu’à ce que nos visages se touchent ou presque ; de près, elle avait la peau grasse ou trop maquillée. Elle m’a dit avec un rire de triomphe :

– Fini la petite Ariane ! Fini le petit pédé ! Maintenant, c’est chez nous ici, tu comprends ! C’est plus marrant avec nous qu’avec les trois pleurnicheuses !

Je n’ai pas répondu tout de suite, frappé par cette dernière expression. L’homme dont elle devait répéter les propos, le mépris auquel Ariane et son frère avaient dû faire face. L’incompréhension, eux si délicats – lui devait être une brute, un primate. Et « le petit pédé » : était-ce possible que ça aussi vienne de lui, d’un père parlant de son propre fils ? Je me suis souvenu de la façon dont il l’avait tenu à distance quand Julien s’était approché pour lui dire bonjour. La mère devait ressembler à la fille que j’avais devant moi, sans doute fardée jusqu’au bout des ongles, le tenant par ce qu’il avait de plus primitif. Jusqu’à ce qu’elle arrive à ses fins, lui faire chasser sa famille, emménager chez lui avec ses enfants.

La fille s’est mise à crier :

– Tu comprends, ou tu es trop bête pour ça ? C’est chez nous, à nous, personne ne nous le reprendra !

Je l’ai fixée, ébahi – quelle menace aurais-je pu représenter pour eux ? Peut-être parce que j’avais poussé la grille, comme un invité d’avant, comme si je pensais avoir des droits sur la maison. À croire qu’eux vivaient dans une roulotte jusque-là, qu’ils avaient mis le grappin sur une vraie maison et qu’ils montraient les dents pour la défendre à la moindre occasion. La fille aidait peut-être même la mère à satisfaire le maître des lieux ; c’était cela que j’aurais dû comprendre, si j’avais été moins bête. C’était une pensée sordide, mais tout était sordide en eux.

Elle a tendu le doigt vers la grille, me poussant presque ; son frère a eu un geste pour la retenir, mais elle n’y a même pas fait attention.

– Va-t’en, et ne reviens plus ! Qui t’a permis d’entrer chez nous, d’abord ?

J’ai reculé, encore sous le choc, suis ressorti dans la rue. Elle a fait claquer la grille derrière moi, puis ils sont restés à me regarder à travers les barreaux, comme pour s’assurer que je m’en allais bien. Leurs visages grimaçants m’ont ramené à la réalité.

– La prochaine fois, j’amènerai des bananes pour vous les lancer.

Le garçon a rouvert la grille, furieux, mais j’ai ramassé une pierre et l’ai brandie vers lui ; puis je suis parti lentement, à reculons. « Tu vas voir ce qui va t’arriver ! » m’a dit l’autre, mais il ne s’est pas approché. Je suis allé directement à La Varenne, ayant besoin de retrouver des gens normaux, beaucoup, des chevaux, des chiens, des arbres ; j’avais l’impression de ressortir d’un égout.

J’aurais pu essayer de retrouver Ariane dès ce moment-là ; je connaissais son nom, Viviani, je savais qu’elle habitait dans l’est de Paris. J’ai voulu le faire, à mon retour de vacances ; mais comme pour bien d’autres choses, des lettres que je remettais à plus tard, j’ai préféré attendre de me sentir prêt. D’autant que j’entamais ma mauvaise période à Franklin : c’était trois mois après que j’avais appris pour mon père, et après ma chute avec Vasko, le stress ne me quittait pas. Mais je pensais que ce serait seulement une passe, que je reprendrais bientôt la maîtrise de ma vie. En réalité, de trimestre en trimestre, huit ans ont passé sans que je la reprenne. Mais j’ai fini par comprendre qu’on ne la maîtrise peut-être jamais, pas moi en tout cas. Et aussi que pour certaines choses, comme passer un concours, on peut savoir si on est préparé ou non ; mais pour ce qui est d’être prêt, on peut se retrouver un jour vidé de tout, privé de tout, et pourtant c’est le bon jour.

Je me suis promis de la revoir, ce jour-là brillait comme un phare devant moi ; mais en attendant, j’avais tant de choses à digérer, à découvrir. Un long voyage initiatique, dont je ne savais ni jusqu’où il me mènerait, ni jusqu’à quand, mais je ne pouvais pas l’éluder.

 

À Franklin, je me suis mis à arriver en retard, ayant le plus grand mal à émerger d’un sommeil lourd et tardif, et perdant un temps fou à tout vérifier avant de partir. Il y avait une porte de service derrière la porte principale, un hall où ranger les vélos, et par où se glissaient aussi les retardataires – espérant échapper au billet donné par le concierge qu’il fallait aller faire signer par le surveillant général. Mais le concierge avait installé un rétroviseur et levait les yeux, quand la porte s’ouvrait après l’heure, vers l’arrière vitré de son guichet ; nous nous pliions en deux, tentant de passer derrière le bas opaque de la cloison, mais il se levait pour nous interpeller, « Vous, venez par ici ! » C’était une vraie scène de comédie : à peine m’avait-il repéré passant à quatre pattes devant son rétroviseur qu’il se dressait d’un coup.

– Vous, venez par ici ! Encore vous, Guède ! Décidément, mon gaillard, vous n’en ferez jamais d’autre ! aurait-il pu dire dans une pièce de Courteline – il en avait les moustaches et les manchons de lustrine. « Filez donc chez le surveillant général ! » Là, il fallait demander un admittatur, « Qu’il soit admis », pour pouvoir entrer en classe. Orange, signe d’avertissement, avec une sanction à la clé, et non pas vert apaisant comme les billets de confession. Puis toquer à la porte de la classe, essuyer le regard entendu du professeur : « Encore… » Je gagnais ma place en silence, la tête baissée, fixant le sol.

Mes notes hebdomadaires ont commencé à baisser pour la ponctualité, A, AE, même E. Ça rendait furieux mon grand-père, qui exigeait de voir mon carnet toutes les semaines. Le matin, il toquait à la porte des toilettes, où j’essayais en vain de libérer mes intestins ; entrait en coup de vent dans ma chambre, où je vérifiais mes affaires pour la dixième fois, envahi par le stress. Mes livres, mes cahiers, ma cravate (obligatoire), mes chaussettes ou mon slip, est-ce que je n’avais pas oublié d’en mettre un ? Mes lacets : une chaussure était toujours plus serrée que l’autre, ce qui me causait une vraie souffrance morale, je les défaisais et les refaisais dix fois de suite.

Un jour où mon grand-père m’a crié : « Tu as vu l’heure, bon sang ? », j’ai répondu, non sans mauvaise foi : « Quoi, sept heures et demie ? », alors qu’il était plus tard ; mon grand-père a pris un coup de sang, saisi ma montre, encore sur la table de nuit, et l’a jetée par terre, où elle s’est brisée. Puis il a eu un étourdissement et a dû s’asseoir ; il faisait de l’hypertension, ses pommettes rougissaient quand il se mettait en colère, et il était aussi hypocondriaque, craignant une attaque. « Tu seras en retard à mon enterrement ! » m’a-t-il lancé. Son enterrement, quelle menace absurde, quel aveu aussi, de ses hantises secrètes. Mon père d’abord, moi aujourd’hui, étions comme deux diables dans un bénitier qu’il aurait tant voulu garder pur et limpide. S’il avait su ce que Fabrice lui réservait dans l’avenir, il aurait relativisé la situation familiale.

À l’époque, je ne prenais aucun recul face à ces accusations ; je courais vers le métro, rongé par l’angoisse et la culpabilité. « Tu verras les remords que tu auras, les remords ! » me répétait mon grand-père. Remords de quoi, il ne le précisait pas ; d’être un grain de sable dans sa vie bien huilée, de lui rappeler qu’un jour elle se gripperait malgré tout ; remords suffisait, parce que ça sonnait comme mort. Je redoublais de stress, ne comprenant pas pourquoi je n’arrivais pas à tout vérifier, tout contrôler ; les autres semblaient bien y arriver, pourtant. On ne parlait pas encore des TOC à l’époque, mais j’en étais le patient type, m’imposant une montagne de vérifications irréalisables. Un jour, mon grand-père m’a même dit : « Si tu continues, je ne vais pas pouvoir vous garder, ta mère et toi ! » Mais en baissant la voix, comme si elle avait risqué de l’entendre ; je ne le lui ai pas répété, me doutant de ce qu’elle ferait, impulsive comme elle l’était. Elle était souvent absente et j’étais content de retrouver ma grand-mère ou Thérèse ces jours-là, de ne pas être seul. Parce que j’étais tétanisé et ne savais pas quoi répondre ; mon grand-père croyait sans doute que je ne l’écoutais pas, et il en rajoutait pour m’atteindre ; en réalité, je ne répondais pas parce que je me murais davantage en moi-même à chaque nouvelle menace, pour tenir bon. Peut-être que si j’avais fondu en larmes, mon grand-père aurait compris – et encore, ce n’était pas sûr. Mais si j’avais commencé à fondre en larmes, j’aurais aussi bien pu me jeter sous une rame de métro. Certains soirs, après un devoir cauchemardesque, je regardais le trou noir des voies comme une délivrance. Un soir notamment, je me suis rendu compte au regard alarmé de mon voisin, que j’ai croisé en revenant à moi, que j’avais eu un étourdissement. Les séquelles de ma chute y étaient peut-être pour quelque chose. À compter de ce jour-là, je me suis tenu en retrait du quai.

Jusqu’au sombre jour, à la fin de la seconde, où le père-préfet m’a fait venir dans son bureau et m’a dit qu’on ne pouvait pas me garder à Franklin. D’un lycée public, on peut être renvoyé, ce sont des choses qui arrivent ; d’un lycée catholique, surtout avec confession et messe hebdomadaires, et quand on y a cru, on n’est jamais sûr qu’on n’est pas un peu excommunié en même temps. Je n’ai jamais oublié le dernier regard du père-préfet, me suivant jusqu’à ce que j’aie repassé la porte, comme si j’allais essayer de m’accrocher, de rester parmi les Élus : « Inutile, Guède, c’est fini ! » Sur le moment, ça ne m’a pas vraiment surpris : j’avais donc atteint le fond du gouffre vers lequel je me voyais descendre, il n’y avait plus d’autre issue que celle-là. Pourtant, objectivement, j’étais loin d’être au fond de ce gouffre, loin d’être parmi les derniers, je réussissais encore dans certaines matières ; mais ma chute dans d’autres, plus mes retards à répétition, convainquaient sans doute les jésuites que j’étais sur la mauvaise pente, et que je ne faisais aucun effort pour la remonter. Cela se poursuivrait en première puis en terminale, et qui sait si je n’irais pas jusqu’à rater mon bac, à faire partie des 2 ou 3 % d’échecs qui entachaient le bilan de l’établissement ? Un élève qui a toujours été laborieux, mais appliqué, mérite qu’on l’encourage ; celui qui se laisse glisser ne le mérite pas. Pas même qu’on se demande pourquoi il le fait, ou semble le faire.

En y réfléchissant, par la suite, je me suis rendu compte que pas une seule fois – ni lors de cette dernière entrevue ni avant –, on ne m’a dit : « Qu’est-ce qui se passe, Guède ? Vous aviez de bons résultats… Est-ce qu’on peut vous aider ? » Je n’avais plus l’« esprit d’entreprise » qu’on attendait des élèves, donc on ne pouvait plus me garder. Pourtant, dans un lycée, les enfants ont leurs problèmes d’enfants, qu’on les aide, en principe, à résoudre. Était-ce pour cela que les jésuites sont considérés comme des spécialistes de l’éducation ? Parce qu’ils se soucient de la collectivité, bien plus que des individus ? À ce compte-là, oui, on sélectionne facilement une élite en rejetant les gens à problèmes ; mais ce n’est pas de l’éducation, c’est plutôt de l’élevage sélectif.

Maman a détesté les jésuites quand c’est arrivé ; elle s’est souvenue de son mauvais pressentiment de départ et a beaucoup regretté d’avoir cédé à son beau-père et à Thérèse. Thérèse ne l’a pas dit trop fort, parce que c’étaient des hommes d’Église comme elle, mais elle a pensé qu’ils ne pratiquaient pas tout à fait la même religion que les sœurs de la Charité.