Mes journées à Jouy, je les commençais par une demi-heure de mise en selle pour moi, et de mise en route pour un des nouveaux pensionnaires de l’écurie. C’était un gros club, qui avait en permanence une quarantaine de chevaux d’instruction – plus ceux de propriétaires –, et de belles installations modernes. Une écurie longue comme un hall de gare, avec des stalles d’un côté et des box de l’autre ; un manège grand comme un hangar agricole, si grand qu’on pouvait y donner deux reprises à la fois, en le coupant par des haies dans le milieu. Il y avait bien une carrière, où les propriétaires aimaient monter quand il faisait beau, mais la plupart des reprises se donnaient dans le manège – avec l’avantage que le sol, arrosé et hersé, était toujours impeccable, ni la pluie ni le gel ne le dégradaient. Deux portes s’ouvraient dans le pare-bottes de droite sur une longue remise où l’on rangeait les haies, les chandeliers et les barres d’obstacle, et un tracteur avec une remorque pour les déplacer, ainsi que pour herser le sol ; les palefreniers laissaient l’écurie pour faire les manutentionnaires. Du côté gauche, il y avait des tribunes, pour accueillir les familles qui venaient encourager leurs enfants le dimanche, à l’occasion des concours d’entraînement ; plus un grand club-house à l’étage, derrière des baies vitrées, qui occupait toute la largeur du manège. Il était équipé de cuisines, on pouvait y déjeuner ou y dîner (les moniteurs y étaient nourris, c’était dans notre contrat), et il y avait aussi un bar. La bouteille de bière et le menu du jour n’étaient pas bon marché, ni les inscriptions aux concours d’entraînement ; mais un club hippique est un gouffre financier, et j’admirais Ménard et sa femme de s’être lancés dans une pareille entreprise, avec des investissements aussi lourds. Et de la maintenir à flot, tout en gardant les reprises à un prix raisonnable. Certains soirs, et le week-end, le parking était presque complet.

Ils cherchaient toutes les recettes annexes possibles, comme de proposer des dîners-spectacles aux comités d’entreprise du voisinage. En fait de spectacle, Ménard faisait deux ou trois présentations de haute école, sa spécialité, avec ses propres chevaux, entrecoupées d’un pseudo-concours de « puissance » : avec les deux autres moniteurs, dont une jeune femme qui s’occupait des enfants, nous faisions des parcours de plus en plus hauts – si l’on peut dire – avec des chevaux du club. « Vous la jouez façon suspense qui monte, vous donnez des grandes caresses après les sauts, de toute façon ils regardent les dix premières minutes, ensuite ils boivent et ils parlent entre eux. » Autre recette annexe, la femme de Ménard avait toujours un œil sur les reprises en cours ; si un cavalier tombait, un adulte, elle surgissait aussitôt derrière le pare-bottes et criait « Champagne ! C’est la tradition ! » en riant. Au prix de la bouteille, les clients s’accrochaient vite à la crinière quand ils sentaient qu’ils allaient tomber. Même avec tout cela, faire tourner le club était une prouesse.

Le maillon faible, c’étaient les chevaux ; il fallait en trouver, remplacer les vieux, les malades, les blessés ; en trouver à bon marché, accessibles à des débutants ou à des cavaliers moyens, pas trop ramollis quand même, et qui tiennent le coup. Certains pouvaient faire trois reprises par jour – il y en avait jusqu’à onze heures du soir, pour les clients qui venaient monter après le dîner. Des réformés des courses arrivaient régulièrement, et il fallait les prendre en main, leur apprendre les rudiments du manège ; j’étais parfois étonné du peu qu’ils comprenaient des aides naturelles, surtout ceux qui venaient du trot. Il m’arrivait d’ouvrir grand la rêne droite ou la gauche, et le cheval continuait tout droit comme si je n’avais rien fait. En deux semaines, il fallait les rendre capables de répondre à leurs cavaliers. Après des années de sulky, les trotteurs étaient souvent tout à l’envers, la tête en l’air, le dos creux, les postérieurs traînant loin derrière ; inconfortables au possible, guère maniables, à redresser un minimum. Le pire était de les faire galoper : on les en avait empêchés pendant des années, soudain il fallait qu’ils le fassent – ils avaient de quoi être sérieusement perturbés. Si j’essayais de les mettre au galop sur une volte, ils repassaient au pas. Parfois, je n’avais pas d’autre moyen que les pousser au grand trot jusqu’au coin du manège : ils étaient forcés de « tomber » au galop, d’avancer davantage l’antérieur du côté intérieur de la piste pour ne pas être déséquilibrés et tomber tout court ; mais ils tapaient sur le pare-bottes au passage, et ça me faisait mal au cœur, même si je leur avais mis des guêtres en prévision.

Certains ruaient dans leur stalle si on leur posait la selle, ou rien que le tapis, un peu trop en arrière, sur leurs reins ; leur dos était en compote. Ménard les prenait à l’essai et ne les gardait pas toujours, ayant un arrangement avec le vendeur pour qu’il les reprenne s’ils ne convenaient pas ; je songeais tristement à l’avenir qui les attendait alors. Avec les trotteurs, au trot rude et saccadé, ma séance de sans-étriers matinale, que je combinais avec leur prise en main, était efficace ; une fois que j’avais retrouvé une bonne position dans la selle, absorbant les chocs, je sentais mes jambes s’allonger ; au bout d’une demi-heure, j’avais une assiette à toute épreuve, et mes jambes avaient gagné dix centimètres. À ce moment-là de la journée, je me sentais bien dans ma peau. J’en avais bavé, mais j’avais réussi quelque chose de concret : mon cheval tournait quand je faisais une rêne d’ouverture, et j’étais moi-même plus grand qu’au lever du lit. Je savais pourquoi j’étais là, et je ne pensais plus trop au reste, aux ailes des moulins. Certes, je souffrais pour les pauvres bougres qu’on avait empêchés de galoper, alors que je les obligeais à le faire ; mais, si la vie d’un cheval de club n’était pas le rêve, ils étaient mieux ici qu’à l’abattoir. Ils n’avaient pas eu les meilleures cartes au départ, ces grandes perches aux os saillants, à la tête lourde, loin de la grâce d’un pur-sang, ou de la fierté d’un anglo-arabe. Je me voyais un peu comme eux : un cheval de retour, un réformé des courses pour mauvais résultats. Renvoyé chez les ouvriers agricoles. Et, comme eux, j’étais mieux ici qu’ailleurs. J’étais là pour aller de l’avant, concrètement, ne plus regarder en arrière.

Les nouveaux arrivants pouvaient réserver des surprises. Un jour, un grand échalas a débarqué du van, qui m’a fait mauvaise impression : immobile, les yeux vides, se mettant en marche et s’arrêtant comme un cheval mécanique. Un réformé de la garde républicaine, d’après le marchand. Ménard l’a conduit dans le manège et a demandé à la monitrice des enfants, qui était là, de l’essayer. Au montoir, il est resté immobile ; mais à peine en selle, avant qu’elle ait pu chausser les étriers, il est parti au galop de charge. On aurait dit un cheval de cuirassé à Reichshoffen ; il galopait lourdement, droit devant lui, rien ne semblait pouvoir l’arrêter. La malheureuse était debout sur les étriers, tirant sur les rênes tant qu’elle pouvait, mais il avait une bouche en béton. Ménard et moi avons tous les deux essayé de nous mettre sur son chemin, en agitant les bras ; mais nous avons dû nous jeter sur le côté au dernier moment, il nous aurait galopé dessus sinon. Ménard lui-même, qui était dans les chevaux depuis trente ans, n’avait jamais vu ça. Au quatrième tour de manège, il a crié à la monitrice de déchausser les étriers et de se laisser tomber dans la sciure et de se coucher au sol pour éviter un coup de pied vicieux. Il a rué deux ou trois fois, en effet, puis il s’est arrêté net, et il a repris sa station immobile. Je n’avais pas peur des chevaux, mais celui-ci m’a fait frissonner ; il avait quelque chose de fêlé dans la tête.

Ménard l’a ramené aussitôt au van et m’a dit de l’accompagner chez le marchand. Une fois là-bas, pendant que nous le faisions descendre, le marchand, qui nous avait entendus arriver, est venu vers nous.

– C’est quoi ce dingue que tu m’as fourgué ? lui a demandé Ménard en riant.

L’homme a fait mine de réfléchir, puis a répondu :

– C’est vrai, j’avais oublié de te prévenir : il servait dans les manifestations. Cocktails Molotov, grenades lacrymogènes… on m’avait dit qu’il était peut-être un peu sur l’œil.

– Un peu sur l’œil ? Il est fou à lier, oui !

Le marchand a offert aussitôt de le reprendre. Une fois l’affaire réglée, comme Ménard remontait dans le van, je lui ai dit :

– Vous lui avez expliqué comment ça s’est passé ?

– Comment ça s’est passé quoi ?

– S’il le refourgue dans un autre club, ça peut très mal finir…

– Et alors ? Ça n’est pas nos affaires !

– Quand même, on…

– On quoi ? Tu voudrais que je risque de me fâcher avec lui pour ça ? Un type réglo, qui me trouve des chevaux, qui me rembourse sans poser de questions ? C’est toi qui fais marcher le club, peut-être ? Tu te crois chez les bonnes sœurs ?

Ménard avait raison sur les deux points : je me croyais chez les bonnes sœurs, et ce n’était pas moi qui faisais marcher le club. Si je voulais un jour en faire marcher un, rester dans les chevaux en prenant du galon, je devrais m’asseoir sur certaines choses, et ce ne serait pas facile. Mais je ne faisais pas de projets d’avenir – un jour après l’autre.

« Certaines de ces choses », la conscience, m’étaient toutefois bien utiles : j’en nourrissais mes reprises, et mes élèves semblaient les apprécier. Je leur apprenais à monter à cheval, mais plus encore à tirer profit du cheval pour mieux se sentir et se comprendre eux-mêmes. En essayant de leur retransmettre un peu de l’enseignement que j’avais reçu à Chantilly. Je repensais parfois au cauchemar dans lequel Vasko était mon propre corps que j’aurais laissé sur Terre et que j’essayais de rejoindre. Ma conscience était comme sortie de moi ce jour-là, avec toute sa masse et son poids. Le cheval était la conscience du cavalier, qui se matérialisait entre ses jambes ; mais sa conscience massive, celle qui nous porte et parfois nous déborde au quotidien, plutôt que structurée, comme ce à quoi la raison voudrait la réduire. Le cavalier peut la voir, la toucher, la diriger ; c’est une occasion unique de se perfectionner. Aujourd’hui, j’essayais de transmettre des choses qu’on comprend davantage par l’action, et par l’intuition, que par la raison. Je jouais beaucoup sur les changements d’allure, le ressort qu’on comprime et qu’on relâche. Et sur l’assiette, le rythme du pas, du trot assis, du galop, qui devait remonter en eux. Mieux valait trotter lentement, pour ne pas être trop secoué, d’un trot comprimé, mais rester assis et capter le rythme ; le trot enlevé, c’était bon pour les promenades. Et sur l’approche de l’obstacle, même une barre à cinquante centimètres : capter l’onde de galop dans leurs cuisses, la laisser remonter dans leur ventre, la reprojeter devant eux par les yeux, la traduire en foulées menant jusqu’à la barre, c’était comme mettre leur énergie en équations. À la fin des reprises, beaucoup me disaient qu’ils étaient courbaturés, mais qu’ils avaient trouvé des choses au fond d’eux-mêmes. Et que mes explications – je les arrêtais moi aussi pour leur parler, comme Guy Courgeon – les y aidaient.

 

Être moniteur avait un bon côté, pour un garçon de dix-neuf puis vingt ans, surtout dans un sport rempli de filles comme le cheval. Ménard m’avait mis en garde dès le début, sans doute échaudé par des expériences passées : « Pas de problème avec les parents, ou c’est la porte ! » Je n’avais pas compris tout de suite, mais j’avais bientôt remarqué des regards, des sourires, un certain ton intime dans les conversations ; des filles s’accoudaient au pare-bottes (plusieurs passaient leurs samedis ou leurs dimanches au club) et me regardaient donner mes reprises ; j’avais l’impression d’être une rock-star et j’aimais beaucoup ça. Je flirtais, de simples flirts qui ne devaient pas choquer les parents ; mais des phrases allusives, des regards, le choix d’une heureuse élue parmi plusieurs candidates et un baiser entre deux portes étaient pour moi des nouveautés délicieuses. Que je ne comprenais pas très bien, dont je jouissais d’autant plus.

Un jour, alors que je ressortais de la sellerie, quelques secondes après une fille, nous nous étions embrassés, un peu caressés, j’ai vu deux fillettes me regarder en pouffant.

– Qu’est-ce qui se passe ?

– On a tout vu…

– La porte était pas bien fermée…

J’ai mis un doigt sur sa bouche : « Chut… », et elles ont hoché la tête en murmurant « Chut… », elles aussi : « On le dira pas… » Je les ai contemplées et je ne sais pas pourquoi, je me suis imaginé quinze ans plus tard ; assis sur un banc de square, un litron à la main, au milieu d’autres barbus à litron comme moi. Elles passaient devant nous, élégantes, avec leurs maris et leurs enfants ; une tirait le bras de l’autre et lui chuchotait quelque chose à l’oreille, que je devinais : « Regarde ce type, est-ce que ce n’est pas Bruno, tu te souviens, le moniteur de Jouy ? Quelle horreur… Tu crois qu’on devrait lui donner une pièce ? » Mais avant qu’elles aient pu s’approcher, j’étais déjà reparti vers les tombeaux et les collines pour crier et me blesser avec des pierres. Ma conscience aimait me donner ce genre de frisson, sans doute pour que j’apprécie mieux le moment présent.

Il y avait aussi Marie-France, que j’aimais bien ; au moins, je n’aurais pas de problème avec ses parents. Elle m’attirait, son visage de Maja espagnole, sa grande bouche sensuelle, ses manières directes. Les nuits avec elle devaient être une aventure. Grâce à son âge, vingt-six ans, sept de plus que moi, je sortirais une fois pour toutes de l’adolescence, des Fabre d’Estival, de tout ce qui me collait encore à la peau. Mais elle avait aussi un fils de deux ans ; elle n’avait pas envie, plus maintenant, de flirter une fois par semaine – elle me l’avait dit franchement. Et moi, je n’avais pas encore envie de m’engager plus sérieusement. J’aimais bien (et pourtant) la chambre que je louais avec l’autre moniteur, dans une maison du voisinage, nos conversations le soir – il était un peu comme moi, en rupture d’études et de famille. De pouvoir traîner au club, d’aller boire une bière à Jouy, ou à des fêtes auxquelles des élèves nous invitaient. Je le lui ai dit, et aussi que je regrettais beaucoup.

Nous étions restés bons amis, avec une tendresse réciproque, comme le jour où elle avait remarqué mon malaise à cheval en descendant du talus. J’aimais les groupes comme le sien, qui venaient monter en journée : des retraités, mais aussi des gens comme elle, qui prenaient une matinée ou une après-midi pour venir au club – des passionnés. Et l’ambiance était plus détendue que le soir ou le week-end. Je les emmenais parfois en promenade dans la vallée, quand il faisait beau, et nous nous amusions bien.

Un jour, je lui ai donné un cheval nouveau pour elle, Gloria ; pendant qu’avec le groupe nous descendions la ruelle, elle m’a demandé :

– Comment ça se passe avec elle en balade ?

– Ça va. C’est juste qu’elle grimpe un peu aux arbres, sinon ça va.

– Elle quoi ?

– Elle a tendance à se cabrer quand il y a des arbres. Sans doute des gènes qui ressortent, pour aller brouter les feuilles quand il n’y a plus d’herbe. Dans ces cas-là, le seul problème, c’est si tu bascules en arrière et que tu tires sur les rênes pour te retenir. Elle risque de tomber à la renverse et de te retomber dessus.

– Et alors, il se passe quoi ?

– Cinq cents kilos quand même… Mais si tu te jettes vite en avant, ça devrait bien se passer.

– Génial…

– Mais non, lui ai-je dit en souriant, je ne te l’aurais pas donnée, sinon. Elle broute parfois en l’air, mais ça ne va pas plus loin.

– Je vois…

Au moment où nous passions devant le groupe de maisons situé en bas de la ruelle, un couple de retraités est sorti de chez lui, comme à chaque fois, et nous a regardés d’un air hargneux ; l’homme avait un fusil avec lui, et il tapait sur le sol avec la crosse, pour imiter le bruit des fers des chevaux. Ce n’était pas la première fois que je le voyais faire ça. J’en avais d’ailleurs parlé à Ménard.

– Laisse tomber, ils font ça depuis toujours. Des mauvais coucheurs, qui sont fâchés avec tous leurs voisins. Tu ne les regardes même pas.

Un fusil… Je n’osais pas imaginer comment ça devait se passer dans leurs têtes. Ils étaient du genre à piéger la maison quand ils partaient en vacances. Et ils avaient des réserves d’huile, de sucre et de conserves, pour le cas où ils devraient se barricader chez eux.

Plus loin, nous avons suivi le chemin qui longeait la rivière, et Marie-France m’a demandé :

– Les chevaux qui se cabrent et qui peuvent te retomber dessus, c’est vrai ?

– Ah oui. On ne les garde pas dans les clubs en général, c’est vraiment dangereux. Surtout que ces chevaux-là refusent le mouvement, donc tu dois te pencher en arrière pour les faire gicler devant toi, du coup s’ils se cabrent, tu dois vite te rejeter en avant. Mais il y a des accidents, même des morts, ça arrive.

– Whaouh !

– Comme tu dis.

– Et on ne peut pas leur faire passer ça ?

– Déjà voir s’ils n’ont pas une douleur quelque part, ou juste un mors trop sévère auquel ils essaieraient d’échapper, sinon toute une rééducation… Il y a un truc, soi-disant : leur coincer une planchette de bois sous la têtière, prendre une bouteille d’eau chaude, une bouteille en verre, et la casser sur la planchette au moment où ils se lèvent. Ils sont censés avoir l’impression de s’être fracassé la tête contre le plafond, que c’est leur sang qui coule. Je ne vois pas bien comment ils interpréteraient tout ça, ni comment ils penseraient qu’il y a tout d’un coup un plafond au-dessus de leur tête. Ni comment ça ne ferait pas des dégâts dans leur cerveau, même avec la planchette. C’est plutôt une légende urbaine, à mon avis. D’autant que certains parlent d’une bouteille d’eau glacée…

Elle a sorti un petit vaporisateur de sa poche, un échantillon de parfum, et elle me l’a montré.

– Tu crois que ça marchera si elle se cabre ?

Ça lui ressemblait d’avoir ça dans sa poche ; j’ai songé qu’en effet, elle sentait toujours bon, même en ressortant du box après avoir dessellé et bouchonné un cheval en sueur.

– Fais voir…, ai-je dit en me penchant vers elle.

Elle m’en a vaporisé une giclée dans le cou, et j’ai retrouvé l’odeur de son parfum, comme quand je l’embrassais. J’ai secoué la tête.

– Non. Moi ça me fait plutôt lever, au contraire.

Elle a ri, et ceux qui nous suivaient ont demandé ce que nous fichions.

– Il me raconte des cochonneries.

– Bruno ? Non…

La matinée était belle, l’air vif ; de jolies véroniques bleu pâle poussaient au bord du chemin de terre ; de l’autre côté, la rivière filait, butant sur les pierres, formant et reformant des boucles et des tourbillons.

– C’est parti ! ai-je crié. On met les Prussiens en déroute !

J’ai pris le galop et bientôt traversé la rivière, dans une zone sablonneuse où nous la traversions toujours, me retournant pour les regarder, et les gerbes d’eau qu’ils soulevaient ; puis j’ai continué sur la berge d’en face, herbue, moelleuse sous les sabots des chevaux, dans un bruit de cavalcade étouffée. Un bon kilomètre plus loin, j’ai levé le bras, suis repassé au trot puis au pas ; ils se sont agglutinés derrière moi, hilares comme à chaque fois, redevenant de grands enfants.

– Bon, on fait quoi maintenant ? a demandé l’un d’eux. La ferme là-bas, on va la mettre à sac ?

– Oui ! On va chauffer les pieds du fermier dans la cheminée, qu’il nous dise où il a mis l’oseille !

– Nous, on va s’occuper des garçons de ferme, pas vrai les filles ! On va leur montrer ce que c’est, des amazones !

Ils, ou elles, avaient souvent découvert le cheval en amenant leurs enfants, ou leurs petits-enfants, au club : aujourd’hui, ils n’auraient manqué une reprise pour rien au monde. Quand on aime le cheval, on a toujours vingt ans – voire dix ans.

Toutes les reprises n’étaient pas aussi amusantes ; il y en avait une, le dimanche à deux heures, qui était un vrai cauchemar. Rien que des débutants, et jusqu’à vingt-cinq certains dimanches, une aberration ; c’était comme une énorme péniche dans le manège, à peine manœuvrable, doublers et diagonales à répétition. Mais il fallait bien faire tourner le club, et ils devaient être contents puisqu’ils revenaient chaque semaine.

Heureusement, je pouvais toujours compter sur Othello pour remettre un peu de fraîcheur. Un soir de dîner-spectacle où je m’ennuyais ferme, je me suis éclipsé discrètement pour troquer mon cheval contre lui, entre deux tours de « puissance ». La porte du club-house était ouverte, pour y faire entrer de l’air, de la musique en sortait à flots ; des lumières de discothèque passaient à travers les baies vitrées et tournoyaient dans le manège. Dès que je suis revenu dans le manège, j’ai compris que je n’allais plus m’ennuyer ; Othello avait la tête en l’air et les yeux brillants, comme s’il était pressé de faire la fête lui aussi. Au troisième obstacle du parcours, un croisillon, il a obliqué au dernier moment ; au lieu de sauter la partie centrale, et basse, du X, comme le font tous les chevaux du monde, il a sauté près d’un des chandeliers, où c’était bien plus haut : un effort parfaitement inutile, mais qu’il avait dû trouver amusant. J’ai été déséquilibré, et j’ai galopé une dizaine de mètres arc-bouté sur l’étrier droit ; mais il n’a pas essayé de m’envoyer au sol, alors que ça lui aurait été facile. Pour le dernier obstacle, un oxer à main gauche, dont les deux chandeliers étaient calés à droite contre le pare-bottes du manège, je m’attendais à ce qu’il dérobe à gauche, et je le tenais de ce côté-là. Mais non, il s’est rapproché au contraire de la droite ; il n’y avait qu’à le pousser, il ne refusait jamais, et il n’allait pas sauter deux chandeliers accolés, de deux mètres de haut. Il n’a pas refusé, il ne les a pas sautés non plus : il a dérobé à droite, entre eux et le pare-bottes, là où aucun cheval ne pouvait dérober. Au niveau du sol, il y avait juste la place pour un homme de profil de passer ; mais le pare-bottes était évasé vers l’extérieur, comme un bastingage à la proue d’un bateau, et il y avait (un peu) plus de place en hauteur. Là encore, il a dû faire un grand bond, aussi haut que s’il avait sauté l’oxer, mais sans doute plus pimenté à ses yeux. Mon mollet gauche a heurté violemment les chandeliers, et j’ai soupiré : « Tu es vraiment cinglé. » Puis j’ai relevé les yeux, m’attendant à voir les dîneurs applaudir en riant : au moins, nous avions assuré le spectacle. Mais ils faisaient la chenille en passant entre les tables, pas un seul ne nous avait regardés. Tant pis, nous deux au moins, nous étions amusés. Othello, le Maure de Shakespeare : quel beau nom pour un anglo-arabe, pensais-je parfois. Mais quand j’essayais de lire le soir, je m’endormais au bout de deux pages, épuisé par ma longue journée.

Certaines nuits, je retrouvais mes cauchemars ; une nuit, ils ont pris un tour particulier. La chambre que nous louions à deux était petite, humide et froide ; se doucher le matin était une épreuve, se glisser dans nos draps le soir en était une autre. Une cliente compatissante nous avait donné un vieux poêle à mazout pour compléter l’unique radiateur électrique, faiblard, de la chambre. Il tirait mal et l’odeur imprégnait tout, mais je l’aimais bien, elle symbolisait ma vie ; avec l’humidité ambiante, nous aurions pu nous croire à bord d’un cargo. Pendant des années, par la suite, la plus légère odeur de mazout me transportait aussitôt dans ma petite chambre de Jouy.

Mon collègue avait une paire de bottes Deblon, caoutchouc à l’extérieur, donc qu’on nettoyait d’un coup d’éponge, mais cuir à l’intérieur, bien plus confortable que le caoutchouc, surtout en hiver. Ce soir-là, il s’était déchaussé avant de rentrer dans la chambre, les avait oubliées à l’extérieur, il s’était mis à pleuvoir et le cuir était trempé dedans ; il les a posées sur le dessus du poêle pour qu’elles sèchent. Vers trois heures du matin, j’ai fait mon cauchemar habituel, mais très vite, j’ai senti que ça ne se passait pas comme d’ordinaire : j’étais enfermé dans la fusée, les hommes en vert étaient au-dessus de moi ; mais ils se rapprochaient de plus en plus, s’asseyaient sur ma poitrine, et je n’arrivais plus à respirer. Bizarrement, c’est peut-être ce qui nous a sauvés tous les deux : il y avait quelque chose d’anormal dans mon vieux cauchemar que je ne pouvais accepter sans rien faire. Quand j’ai ouvert les yeux, la chambre était remplie d’une épaisse fumée jaune, qui sentait le caoutchouc brûlé : je me suis laissé tomber du lit, j’ai gagné la porte avec effort, ai respiré un grand bol d’air dans la nuit ; puis je suis revenu allumer la lumière et réveiller mon collègue, qui était déjà dans le vague.

Cette nuit-là, alors que nous buvions une bière sur le seuil, porte et fenêtre grandes ouvertes pour aérer la chambre, et que nous fumions pour essayer de faire passer l’odeur dans notre gorge, je me suis senti heureux et léger comme jamais. Léger comme la nuit au-dessus de moi, comme les étoiles qui la constellaient. Je n’avais rien à préserver dans la vie, juste quelques affaires – et encore, je les aurais rachetées si elles avaient brûlé. Comme les deux moignons de bottes à moitié fondus, par terre devant nous. Ma vie était imprévue, parfois amusante, parfois moins ; en tout cas, il y avait un peu de nouveau tous les jours. Je n’avais aucune idée de combien de temps ça durerait ; mais prévoir l’avenir n’était pas si important que ça. Pour le moment, je laissais tout le passé à la consigne, comme une valise trop lourde, je me laissais porter par le présent – et le présent tanguait suffisamment pour que ça en vaille la peine.