Ariane faisait d’autres choses contre-nature, en plus d’accompagner son frère dans une boîte pour travestis. Elle m’a accompagné dans les Vosges au mois d’octobre ; pourtant, la Le Mans n’était pas une moto idéale pour deux, elle portait un gros sac à dos, et on gelait la nuit sous la tente. Mais elle m’aimait, et elle aimait aussi l’aventure. Les homophobes, et les moralistes en général, ont du mal à comprendre qu’on puisse faire quelque chose par amour, ou par goût de l’aventure. Ce n’est pas normal.

Nous avons trouvé un appartement au loyer abordable dans le dix-huitième arrondissement, un deux pièces au sixième étage. Nos fenêtres donnaient sur un paysage de toits de zinc, de lucarnes et de cheminées. Ariane quittait sa mère mais Julien restait avec elle, aménageant l’ex-chambre de sa sœur en bureau ; et nous revenions souvent la voir, l’emmenions dîner au restaurant. Nous avons pris l’habitude de jouer au Master Mind le soir : elle avait l’esprit plus pragmatique que moi, déplaçait instinctivement les pions colorés tandis que je réfléchissais longuement, comme pour trouver les algorithmes qui régissaient le jeu. Elle m’a dit qu’elle avait rencontré l’homme dont la photo illustrait la boîte, un mannequin ami d’amis de Julien, du milieu de la mode ; je feignais d’en être jaloux, grommelais : « Esprit Maître, il a l’air débile, oui », et elle me répondait : « Joue, que je te batte » – pour finir, nous gagnions à tour de rôle. Pour monter les courses là-haut (il n’y avait pas d’ascenseur), nous avons acheté un Caddie à trois roues ; ça fonctionnait à condition de monter chaque volée d’escalier d’une seule traite, pour que la roue du dessus attaque la marche suivante sans temps d’arrêt – d’une seule traite, et dans un bruit de mitrailleuse.

Tout était amusant, le Master Mind, remonter les courses, la supérette du boulevard, même la pluie quand nous tâchions de nous abriter sous le même parapluie. Les pique-niques du dimanche – nous avons acheté une vieille Citroën LN, à moteur de 2 CV encore plus bruyante que les 2 CV, la nôtre en tout cas, mais pour le prix elle était parfaite. Les vacances, à moto et en camping au tout début, puis en voiture et dans des petits hôtels quand Ariane en a eu assez du camping. De vieux hôtels genre pensions de famille, où quand on restait plusieurs jours, on vous donnait encore une serviette à carreaux et un rond à votre nom. Deux fois de suite, nous sommes allés à Lucenay-l’Évêque dans le Morvan ; il y avait un gros lavabo de faïence dans la chambre, des robinets à tête en étoile marqués C et F dans des pastilles de faïence, un énorme édredon de plume qui semblait s’élever jusqu’au plafond quand on était couché sur le dos, et une rivière au fond du jardin où nous pêchions des vairons. Nous les rapportions ensuite à l’hôtelière qui les faisait frire, et nous les dégustions pour l’apéritif avec du vin blanc, sur la vieille table de jardin de l’hôtel. Avec Ariane, tout devenait amusant et léger.

Si je ne l’avais pas connue, la brûlure m’aurait sans doute emporté, au moins fait me refermer sur moi-même, sur l’angoisse qui me minait ; elle était un baume inespéré que la Providence avait fait couler dans mon estomac, un souffle vital qu’elle avait insufflé dans mes poumons. Les dieux avaient peut-être eu pitié de moi : « Regardez ce pauvre garçon, qui traîne ses problèmes sans pouvoir les surmonter, qui n’a pas le caractère nécessaire pour prendre sa vie en main ; est-ce que nous ne devrions pas lui envoyer quelqu’un pour l’aider ? » Il y avait bien eu deux filles, quand j’étais à Lamartine, jolies et qui semblaient m’aimer ; mais l’une avait une famille étouffante, l’autre avait des principes rigides, ni l’une ni l’autre ne savaient aimer par elle-même et penser par elle-même comme Ariane. Je sentais que je m’enfermerais, avec elles, dans une vie qui ne serait jamais la mienne, parce que les leurs étaient tracées d’avance. Un dieu avait peut-être lancé alors « Il y a bien Ariane… » « Pour lui ? Tu plaisantes ou quoi ? Un trésor pareil, une âme que nous regardons grandir avec émerveillement, risquer son avenir sur ce perdant, ce loser ? » Était-il tard dans la soirée, avaient-ils eu un moment de distraction, toujours est-il qu’ils avaient laissé la chose se faire, la rencontre s’accomplir.

Avec elle, je découvrais la vie. Simple, parfois déconcertante, comme une musique délicate et ténue, une sonate pour piano ; et j’étais tenté de replonger dans la seule musique que j’avais connue jusque-là, les grands airs d’opéra. Carmen, Tosca, la mort qui rôde et la passion qui est seule capable de nous y arracher ; la faute qui nous plombe, et le destin hors normes auquel elle nous condamne pour y échapper ; être à la hauteur pour simplement être tout court. La vie que ma mère et mon père m’avaient donnée n’en était pas vraiment une, pas une vie qui s’écoule, plutôt un héritage chaotique de grandeur et de ruine, qu’il fallait sans cesse repêcher au fond du gouffre ; Ariane me l’a vraiment donnée.

Mais en réalité, cette vie-là n’avait rien de simple, de simplement biologique, elle aussi sortait de la conscience ; mais si spontanément que bien agir semblait être une fonction naturelle chez elle, comme parler ou respirer. Grandeur et ruine, joies et peines semblaient s’être imprimées dans ses gènes, y avoir inscrit quelles réponses leur apporter quand elles arrivaient : elle les assumait chaque fois. Tant de gens, autour de moi, anxieux de réussir comme pour échapper au néant, me paraissaient archaïques à côté d’elle : héros pour ne pas être des vaincus, prédateurs pour ne pas être des proies, leur conscience encore à demi prisonnière de la lutte pour la vie, de la lutte contre les autres. Ariane avait franchi une étape de plus, dans le chemin qui mène vers la liberté de l’esprit. Seule Thérèse avait sa simplicité et sa confiance naturelles dans la vie.

Le mystère, chez elle, c’était que les grands airs d’opéra s’étaient fondus dans cette discrète petite sonate, mais en gardant toute leur vivacité, sans rien de terne ni de morose ; elle était vibrante de vie, et elle transmettait cette vibration autour d’elle. « J’ai une aptitude naturelle au bonheur », elle l’expliquait ainsi ; à l’écouter, cela paraissait simple, et pourtant. Au naturel, j’étais à demi happé par le néant. Il fallait que bien des artifices soient réunis, en fait. Des excitations fugaces, la griserie du cheval ou de la moto ; ou bien des impressions plus profondes, de plénitude intérieure, comme après un travail bien fait. De plénitude lentement amassée, pour combler ce qui n’était, au naturel, qu’un vide intérieur. Sauf dans quelques moments privilégiés, comme cette nuit sur le seuil de la chambre à Chantilly, où je m’étais senti heureux et léger comme jamais, devant les bottes à moitié fondues ; mais ces moments-là étaient exceptionnels. Et ils n’arrivaient qu’après d’autres moments où j’avais amassé quelque chose ; ils duraient le temps que cette chose se délite. Ariane, elle, semblait avoir amassé une fois pour toutes aussi bien la griserie que la plénitude, et sa conscience en secrétait des mini-doses à volonté pour faire face aux caprices de la vie – du moins grâce à sa volonté, à sa force de caractère.

Je m’étais confié un jour, sur cette sensation de vide, à un prof de Sarlat. Qui y dirigeait un club de théâtre où je m’étais inscrit. J’avais joué dans une pièce très drôle de Courteline, Le commissaire est bon enfant ; et j’avais aussi un long monologue de Tchekhov, Les Méfaits du tabac. Seul en scène, j’avais éprouvé une vraie plénitude qui combinait les deux sensations : la griserie de la salle, qui m’écoutait puis qui m’applaudissait, et la satisfaction d’avoir longuement répété mon rôle. Le prof m’avait félicité après la représentation, et je lui avais dit quelle sensation puissante j’avais éprouvée : l’impression d’exister vraiment, pour une fois, de ne plus douter de moi.

– C’est toujours pour ça qu’on se dépasse, je suppose, pour fuir un vide intérieur…

– Ah, mais non, il ne faut pas, m’avait dit le prof, en me regardant avec sympathie. Se dépasser oui, être aiguillonné par une insatisfaction pour le faire, fuir un vide intérieur non. Vous existez au naturel, Guède. Vous êtes quelqu’un en permanence, vous ne devenez pas quelqu’un le jour où vous faites bien ceci ou cela. Vous vous dévalorisez sans doute, pour des raisons que j’ignore. Quelque chose ronge votre confiance en vous, le problème vient de là.

– Vous croyez ?

– Oui. Se sentir vide à l’intérieur n’est pas un sentiment normal. C’est la confiance qui l’est, comme un instinct vital. Vous pouvez essayer de comprendre ces raisons ?

J’étais resté pensif quelques instants, il y avait beaucoup à dire sur le sujet. Pour finir, j’avais mentionné ce qui avait un rapport avec le cadre où nous nous trouvions.

– Trop de compétition je pense, à Franklin où j’étais avant. Il fallait réussir pour exister. En tout cas, c’est une des raisons. Et peut-être trop de confessions aussi. D’âme pure à retrouver, donc aussi d’âme vide. À retrouver puis à reremplir, en toujours mieux.

– Ah oui. Ça, c’est un vrai problème. La compétition on n’y peut rien, c’est la société qui veut ça, mais qu’on la confonde avec la religion, non. Tel que je le vois, Dieu se moque bien que nous soyons premier ou dernier de la classe. Si on laisse penser aux élèves qu’ils doivent bien travailler non pas seulement pour réussir dans la vie, mais pour devenir de bons chrétiens, pour échapper au péché originel, c’est un vrai problème. D’ailleurs, le péché originel en est peut-être un. C’est une arme de destruction massive, il faudrait seulement la lâcher sur les cœurs les plus endurcis, ceux qu’on ne peut pas fissurer autrement. Pas la faire entrer dans le catéchisme pour tous. Dieu n’a jamais voulu faire le vide dans des consciences pécheresses, pour qu’elles se reremplissent par le travail et la vertu. Il mise sur des consciences naturelles, pas sur des consciences artificielles, il ne serait pas le créateur du monde, sinon.

Aujourd’hui, je repensais à cette conversation en contemplant Ariane, et je comprenais mieux. Tout cela, aussi bien le vide intérieur que le péché originel, recouvrait sans doute, et confondait, d’autres choses plus simples : une inaptitude au bonheur parce que l’angoisse de la mort nous ronge et que nous essayons d’y trouver des explications. Quelles fautes avons-nous pu commettre pour être tous condamnés à mort ? Le poids du péché en nous expliquerait cette angoisse, comme une tumeur intérieure ; en nous libérant de lui, nous guéririons aussi d’elle.

Il y a plusieurs sortes de religions. Celle qui raisonne sans fin, qui cherche des échappatoires à la mort, qui donne des règles pour accéder à la vie éternelle. Ne pas manger ceci ou cela, ne pas faire ceci ou cela, ne pas aimer comme ceci ou comme cela. Moyennant quoi, on a une chance d’être racheté du péché. Le rachat, quel mot sinistre : un mot de prêteur sur gages, de marchand d’esclaves. De marchand du Temple qui joue sur la peur de la mort et l’inaptitude au bonheur pour dominer les consciences. Une religion d’austères rabbins et de sévères imams, toujours l’anathème à la bouche, si pressés de pouvoir juger, de pouvoir exclure. Mais on la trouve aussi dans l’Évangile, et à la messe – ce moment qui pourrait être joyeux, comme l’agape des premiers chrétiens, mais on y passe beaucoup de temps à relire le règlement. Pourtant, le Christ aussi a chassé les marchands du Temple, il a dit aussi : « Heureux les esprits simples et les cœurs purs, car le royaume de Dieu est à eux. » Et encore : « Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent rien dans des greniers, et notre Père céleste les nourrit. » Les cœurs purs et les oiseaux du ciel se rachètent-ils du péché, par le travail, eux qui ne sèment ni ne moissonnent, et par la vertu ?

Il y avait une autre religion, qui ne s’embarrassait pas de jugements ni de raisonnements, qui croyait juste en Dieu parce qu’elle ne voyait pas d’autre solution, pour vivre, que d’y croire : combien celle-là était plus ardente, plus sincère. Et puis, il y en avait une troisième, celle des Béatitudes, qui disait : « Soyez heureux, et veuillez du bien aux autres, c’est tout ce qui compte » : oui, celle-là était sans doute la vraie. Même s’il fallait beaucoup de raisonnement pour comprendre en quoi elle était la vraie. En quoi le bonheur et le bien étaient les deux voies conduisant vers la vie éternelle, plus que la peur de la mort et du néant. Le bien, n’est-ce pas que les bonheurs des individus s’adaptent les uns aux autres, de même que les espèces se sont adaptées les unes aux autres pour survivre, de toute éternité ? N’est-ce pas que les cœurs purs prennent la suite des oiseaux du ciel, sans avoir besoin de règles sévères, juste parce qu’ils gardent leur aptitude naturelle au bonheur, que la peur de la famine ou du néant ne les obsède pas ?

Peut-être aurait-il mieux valu ne pas raisonner, ne pas chercher à comprendre. Ni cela ni le reste, l’autre mystère, personnel, qui me tenait à cœur, et que je voulais tant démêler. Et si j’y arrivais, que pourrais-je trouver de mieux que le bonheur qui m’était miraculeusement offert ? Mais il y a des objectifs qui, quand on est jeune, et qu’on n’a pas d’aptitude naturelle au bonheur, nous tiennent plus à cœur que lui, ne veulent pas nous lâcher.

Surtout quand la vie se charge de nous les rappeler, malignement, comme une tumeur lancinante. Comme la chose qui manquait à notre bonheur, de plus en plus alors que les années passaient : des enfants, au moins un pour commencer. J’avais un problème dans ma lignée, ascendante et descendante. Comment mon père était-il mort ? pourquoi ne pouvais-je pas avoir d’enfant ? Ces deux questions semblaient se relier l’une à l’autre et ne me laissaient jamais en paix.