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« Mais que faisait Xavier seul dans sa voiture à cette heure ? Il m’a vue. C’est sûr ! » Marie avait remarqué son regard surpris. Elle avait pris l’habitude de lancer ses bouteilles à cet endroit, en entrant dans le village, avant d’arriver chez elle. Elle n’avait jamais fait le rapprochement avec la proximité de la maison de Xavier. « Quelle idiote ! Si ça se trouve, il ramasse toutes mes bouteilles ! »
Elle se retrouva soudain plusieurs années en arrière. Elle avait rencontré Xavier à la suite d’un mail envoyé par erreur. Tout s’était enchaîné si vite. Il lui avait donné un peu d’évasion, car sa vie, à cette époque, était sens dessus dessous. Il lui avait fait oublier ses soucis et l’avait aidée à surmonter ses difficultés. De son côté, il avait eu un vrai coup de foudre, et il semblait bien à Marie que la fin de leur histoire avait été compliquée pour lui. D’ailleurs, quand elle l’avait revu six mois auparavant à la sortie de l’école, il s’était troublé. Était-il revenu pour elle ? Peut-être ne l’avait-il pas oubliée ? Elle se souvenait des coups de fil passés dans la nuit à la suite de leur séparation. Elle avait fini par débrancher son téléphone fixe et éteindre son mobile. Puis, plus rien, pendant des années, jusqu’à ce qu’elle le retrouve dans ce village.
Tout se passait pourtant de façon civilisée et Xavier semblait garder ses distances. Ce qui l’ennuyait un peu, c’est que Vincent se soit entiché de sa fille Mancia. Désormais, son fils parlait de Xavier comme d’un père formidable, un père qu’il n’avait jamais eu. À force de fréquenter Mancia, le jeune garçon s’était peut-être imaginé une vraie vie de famille. Il fallait que cela cesse. Marie souhaitait aujourd’hui changer d’existence à tout prix !
Elle arriva enfin chez elle, se gara et descendit de voiture. Elle titubait. Les effets de l’alcool se faisaient sentir. Elle se mit à sangloter. Il fallait qu’elle se reprenne pour ne pas offrir un spectacle aussi affligeant à ses enfants, pour garder les idées claires et ne pas compromettre la réussite de son plan. Elle avait commencé à boire au départ de son mari. C’était devenu une drogue. Personne ne s’en était rendu compte. Sauf peut-être Xavier ce soir… Quand tout irait mieux, elle ferait une cure, elle se l’était promis.
Elle se composa une figure normale et entra dans la maison. Paula avait mis la table et préparé le dîner comme de plus en plus souvent. La jeune fille observa sa mère, inquiète.
— Tout va bien, maman ? Tu es toute pâle.
Marie s’assit sur une chaise.
— Ça va, ma chérie, je suis juste fatiguée, car j’ai beaucoup de travail.
Soudain, Lucie apparut en haut des escaliers. Elle les descendit quatre à quatre et s’élança dans les bras de sa mère.
— Tu me manques, maman, dit-elle. Papa me manque aussi. Où est-il ?
Marie tressauta. Cette question la décontenançait à chaque fois.
— Je ne sais pas, ma chérie.
Elle se remémora ce jour, six ans auparavant, où Michel avait disparu. À cette époque, il venait de perdre son emploi de technicien de maintenance dans une petite entreprise spécialisée dans les machines agricoles. Il s’était laissé aller à la suite de ce chômage soudain et de plusieurs candidatures avortées. Ne croyant plus en rien, il avait délaissé Marie et les enfants, passant ses journées devant la télévision ou au lit, sombrant peu à peu dans la déprime. Marie s’était sentie impuissante, incapable de lui faire reprendre pied.
Xavier était alors entré dans son existence. Il lui avait redonné le sourire et elle avait fini par retrouver confiance en la vie. Elle avait alors compris qu’elle n’aimait plus son mari. Au fil des semaines, il était devenu un véritable parasite. Un jour, elle imagina ce que leur assurance de prêt pour la maison pourrait lui rapporter. Si son mari venait à mourir, elle n’aurait plus à payer les échéances. Il aurait pu tomber gravement malade, succomber à une crise cardiaque. À l’époque, Marie avait tout espéré, tout envisagé. Et elle n’en était pas très fière aujourd’hui.
Seulement, un soir, Michel avait bel et bien disparu sans laisser de trace et sans une explication. Que lui était-il arrivé ? Avait-il deviné ses intentions ? Avait-il découvert sa liaison avec Xavier ? Ou avait-il tout simplement voulu changer de vie ? Elle ne le savait pas et elle ne le saurait peut-être jamais. Sa voiture était restée là et Michel avait disparu avec ses seuls papiers. Une enquête avait été ouverte pour disparition inquiétante, mais cela n’avait rien donné. Aucun témoin, aucune trace.
Xavier avait été particulièrement présent à ses côtés, pour la consoler et la conseiller. Mais sans corps, sans la certitude de sa mort, l’assurance n’avait pas fonctionné. La relation avec Xavier s’était éteinte à ce moment-là. La vie de Marie était alors devenue un enfer. Elle avait commencé à boire, puis à négliger ses enfants.
Elle désespérait de jamais s’en sortir jusqu’au jour où son responsable, José Rivoli, lui avait donné pour mission de s’occuper, en plus de la paie, de la facturation et du règlement des fournisseurs. Marie avait alors eu l’idée de se créer un compte au nom d’une société fictive sur lequel elle virait régulièrement de l’argent. Elle compensait ces détournements par quelques ajustements et des faux. Malheureusement, José Rivoli, grâce à son expertise, avait fini par comprendre les malversations.
Marie avait bien tenté de le soudoyer et de le séduire, pour le compromettre. Après tout, peut-être n’aurait-il pas craché sur une somme rondelette ? Mais rien n’y avait fait. Il avait menacé de tout révéler au directeur si elle ne remboursait pas rapidement.
Aussi, Marie avait vite compris qu’il fallait l’éliminer. Ce soir-là, elle était restée au bureau comme elle en avait l’habitude. Elle était descendue sur le parking récupérer son portable dans sa voiture afin de prévenir ses enfants de son retard.
Lorsqu’elle était remontée à l’étage, déterminée à le pousser par la fenêtre quand il fumerait sa cigarette, manie qu’il avait avant de rentrer chez lui, elle avait vu José Rivoli rouge pivoine, en train de s’étouffer. Du sang coulait de sa bouche. Elle avait été tellement surprise qu’elle l’avait à peine vu basculer par-dessus la fenêtre en faisant de grands moulinets désespérés avec ses bras.
Paniquée, comme coupable d’un geste qu’elle avait imaginé mais pas commis, elle avait vite pris ses affaires et s’était précipitée dans le couloir. Elle avait juste eu le temps d’apercevoir une silhouette, d’entendre la porte du hall claquer ainsi qu’une voiture démarrer en trombe. José Rivoli ne s’était pas suicidé et ce n’était pas un accident. Quelqu’un l’avait volontairement blessé et il était tombé.
Une fois dehors, elle s’était approchée du corps, semblable à un pantin désarticulé. Elle avait posé sa main sur son cou. Il ne respirait plus. Elle avait pris la fuite, sans se retourner.
Pourquoi n’avait-elle rien dit aux gendarmes ? Probablement à cause d’un sentiment de culpabilité, de honte et de lâcheté. Et s’il était encore vivant ? Si elle n’avait pas senti son pouls ? S’il avait pu être secouru ? Non ! Il valait mieux que tout le monde croie à un suicide. Elle allait pouvoir finir ses petites magouilles financières tranquillement. Une question la taraudait pourtant. Qui avait tué José Rivoli ? Et pourquoi ?

Revenue à la réalité, Marie embrassa tour à tour ses enfants, leur souhaita bonne nuit et leur promit une nouvelle fois des jours meilleurs. Ils partirent à l’étage dans leurs chambres respectives.
Elle se retrouva de nouveau seule avec ses pensées. Elle ouvrit un placard et en sortit une bouteille de vin blanc de Monbazillac. Elle se la réservait pour une grande occasion. C’était le moment. Demain serait le jour J, le jour où elle allait récupérer les 800 000 euros accumulés. Elle but donc cette bonne bouteille de vin blanc avec une certaine satisfaction et le sourire aux lèvres.
Un peu plus tard dans la soirée, elle monta se coucher comme elle put, en s’accrochant à la rambarde de l’escalier. L’alcool aidant, son sommeil fut agité, peuplé de cauchemars, tous plus affreux les uns que les autres.
Vers trois heures du matin, elle fut cependant réveillée par des bruits à sa fenêtre. Elle mit un moment à réaliser qu’elle ne rêvait pas et elle finit par se lever. Quelqu’un lançait des petits cailloux sur la vitre. Qui pouvait venir l’importuner au cœur de la nuit ? Apeurée, elle osa malgré tout s’approcher de la fenêtre pour jeter un œil derrière le rideau. Elle reconnut immédiatement Xavier sur le perron.