Nous en sommes donc là en 2017, la guerre est déclarée entre les deux Denis.
Jusqu’à quand le match, qui oppose le petit-fils à l’avocat, va-t-il se prolonger ? Chacun suit sa piste, chacun a son chemin vers la vérité, sa vérité, celle de l’un n’étant pas celle de l’autre, ni même celle des uns et des autres, car il y a foule. Ce serait miracle, un siècle après, qu’une seule version mette tout le monde d’accord… Moi qui pensais que l’affaire Seznec relevait des « marronniers » favoris de la presse française, comme les commémorations, les anniversaires, la meilleure façon de soigner son mal de dos ou les prix de l’immobilier près de chez vous, tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur des sujets variés et récurrents sans jamais avoir eu même l’idée de le demander…
Je me suis trompée, encore une fois. Oui, elle bouge encore, l’Affaire, et c’est bien ça qui me semble le plus excitant. Comment surnager dans un océan d’hypothèses plus ou moins farfelues ? Quelle est votre recette, messieurs les Denis, pour toujours labourer un dossier en noir et blanc qui confine à la légende ?
Dans le TGV pour Clermont-Ferrand, je me souviens que, la dernière fois que j’ai fait ce voyage vers les volcans d’Auvergne, j’étais plongée dans le dossier du sang contaminé, avant le procès si policé des ministres devant la Cour de justice… Laurent Fabius, Georgina Dufoix, Edmond Hervé, ministres socialistes : tous responsables et coupables ? Tout est politique, je suis d’accord, mais, dans le cas de Seznec, je crains que cette dimension ne soit pas essentielle à la compréhension des événements : c’est après le procès de 1924 que la lecture politique s’est emparée de l’énigme et n’a cessé d’enfler comme une créature monstrueuse digne d’un Frankenstein incontrôlable. Et sans doute la couverture médiatique, d’emblée critique, n’y est pas pour rien. Un fait divers de faubourgs, comme une querelle de clochers, ne déploie pas ses ailes au-delà de sa région d’origine par pur hasard. À qui profitent les roulements de tambour, les rebondissements hypothétiques et artificiels, le retentissement démesuré des « Unes », des annonces de radios ou de journaux télévisés ? Bénéfices partagés, non ?
Je connais « le » petit-fils, Denis Seznec, l’acharné, l’exalté, charismatique et émouvant, y compris dans sa volonté aussi vite affirmée que contrecarrée de mettre fin à une quête désespérée qui pourrait ressembler de son propre aveu au combat de trop.
L’avocat remercié en 1990, Denis Langlois, aujourd’hui retiré des affaires, ne m’est, je l’ai dit, connu que de réputation. Militant infatigable de la cause des droits de l’homme, il a quand même fait de la prison pour avoir refusé dans les années soixante de se soumettre au service militaire. Une position honteuse à l’époque pour les bien-pensants, mais bientôt glorieuse pour les esprits libres et insoumis. Son premier ouvrage, Le Cachot, publié en 1967 chez François Maspero, est le premier de ses trente livres, tous plus politiques et passionnés les uns que les autres. Ce précurseur de Mai 68, partisan de la révolution, voire adepte du Grand Soir, mais surtout investi de sa personne, franc et honnête, est logiquement devenu conseil de la Ligue des droits de l’homme. L’avocat n’a pas fait son droit pour défendre les « nantis » et autres « 200 familles » et se remplir les poches au passage. C’est un homme de conviction qui, comme on l’a vu, a écrit Les Dossiers noirs de la police française (1971, au Seuil), contre les violences des forces de l’ordre lors des manifestations et occupations populaires, et fait de Raymond Marcellin, alors intraitable ministre de l’Intérieur, son adversaire, mais l’inverse est peut-être vrai aussi. Le ministre a porté plainte au nom de l’honneur bafoué de sa police, et l’avocat a obtenu des relaxes ! Soit dit en passant, ce peut être une lecture utile dans les rangs des Gilets jaunes d’aujourd’hui.
Plus tard, il a suivi maints procès politiques de par le monde comme observateur de la Fédération internationale de droits de l’homme, de la Grèce au Koweït, de l’Algérie au Mali. Un homme résolument pacifiste. Un de ceux dont il faudrait un jour écrire l’histoire : ceux qui, venus des pays riches, portaient la plume dans la plaie des dictatures pour alerter l’opinion, participer à des colloques enfumés à l’époque, harceler les journaux assoupis, forcément assoupis, pour dénoncer l’indifférence.
Il me rappelle mes parents d’extrême gauche, leurs combats chez les objecteurs de conscience, dans les comités de soldats, le MLF et la lutte antinucléaire des années soixante-dix : l’image du tournesol avec « Nucléaire ? non merci ! » que je préférais de loin aux trop gentilles images d’Épinal de nos récompenses scolaires. Oui, les écolos avec la pâquerette aux lèvres, qu’on brocardait en disant qu’ils voulaient tous manger du fromage de chèvre et vivre à la chandelle, comme au Moyen Âge. Ils voulaient tous lutter pour une société plus libre et plus juste. L’avocat écrivain signerait cette pétition de principe. Ah, cette nécessité de témoigner pour l’Histoire !
Marie-Jeanne et ses quatre enfants, dont Guillaume fils, 1924.
Comment est-il tombé dans l’Affaire ? Qu’est-il venu faire dans cette galère ? Je vais vers l’Auvergne en me disant qu’il faut tirer au clair sa motivation, ainsi que celle de Bernard Le Her, les deux « lanceurs d’alerte » qui osent dire que la vérité est ailleurs, au risque de passer pour des flingueurs du « petit-fils » qui a dédié sa vie au combat, et de la belle cause bien présentable.
L’Auvergne lui va si bien, à Langlois, pays volcanique et terrien à la fois. Avec son allure d’éternel étudiant, résistant au pays de la Résistance, courageux et un peu fou, idéaliste et sûr de lui, tout juste sorti du maquis des pistes farfelues.
Il marche aujourd’hui au ralenti, mais on aurait tort de se moquer : son style est inimitable et sera pour toujours au goût du jour. Il arpente les faubourgs de Clermont-Ferrand et on le croirait sorti d’un roman de Dumas, Hugo ou Zola. Ou d’une « dramatique » télé de bonne facture. Chapeau de feutre mou noir, veste de velours côtelé marron, collier de barbe grisonnante, gros sourcils broussailleux et lunettes à monture métal carrée. C’est le regard qui frappe, fixe, fort, franc, l’œil qui a vu la peur, la souffrance et la misère du monde. Pour qui la tricherie, le mensonge sont abjects.
Raide quand il bouge, droit comme un « i », mais pas dans ses bottes : droit comme la justice. L’« équité » – ce qu’il est rasoir avec ça ! –, c’est son dada. Mais ça coûte cher aux gens de gauche de prôner l’égalité, l’équité, la fraternité, ça blesse l’orgueil des autres et leur individualisme… Bon, lui n’a pas cette droiture de la jeune noblesse mais celle de l’honnête homme qui se lève chaque matin en se regardant dans la glace sans honte, ses convictions chevillées au corps, et se disant : et alors, qu’ai-je fait pour la condition humaine ? Suis-je parvenu à faire bouger les lignes pour grandir l’homme ?
Dans sa résidence entre ville et campagne, il a trouvé son nid, avec Chantal la poétesse, et leur relation faite de respect, d’écoute, de partage et de solidarité s’avère émouvante. Ils semblent à l’unisson, me dis-je. Pas la peine de barguigner, le reporter n’en est pas moins sensible à cette harmonie du logis.
Il m’est difficile d’imaginer qu’un tel homme ait agi par esprit de revanche, vengeance ou jalousie. En réalité, il aurait plutôt balancé le pavé dans la mare en raison de ses valeurs morales, et pour l’Histoire. Mais nous verrons bien.
C’est un instituteur du Nord, René Trémon, qui a pris contact avec l’avocat en mars 1976. Il a conseillé Jeanne, la fille du combat tout feu tout flamme, pour une histoire de succession. C’est aussi un passionné de l’Affaire, persuadé que l’inspecteur Bonny a manigancé la chute du maître de scierie, alors pourquoi ne pas faire appel à celui qui a défié et battu le ministre de la Police devant un tribunal ? Le parfum de l’erreur judiciaire flotte déjà depuis longtemps, alors pourquoi ne pas en faire un symbole et faire du même coup avancer d’autres dossiers, plus actuels et plus brûlants, se demande le militant du droit ? L’idée est tentante, et Françoise Bosser de la LDH bretonne, que Denis Langlois connaît par divers dossiers mais dont il ignore l’engagement dans l’Affaire, appuie la demande. Même si des réserves sont émises sur des « intuitions irrationnelles » et des « fantasmes », bref sur la propension de Jeanne à imaginer des complots et machinations, y compris des partisans de l’innocence, allant jusqu’à soutenir que Pierre Quémeneur, simple disparu, mène la belle vie quelque part…, l’avocat va remuer ciel et terre et sera le premier à pouvoir consulter le dossier judiciaire.
Des milliers de cotes, un mètre cinquante de vieux papiers déménagés des caves de Quimper aux Archives nationales à Paris, dans le Marais, pour permettre à l’avocat d’œuvrer. Un sombre sous-sol humide pour consulter des centaines de procès-verbaux. Un tête-à-tête ingrat et exaltant, selon les jours, dans la salle Clisson. Des semaines d’abnégation à relever les raccourcis et incohérences, les bizarreries et insuffisances. Et à la fin, le doute. Infini, insondable. Après une enquête sommaire et à charge, forcément, un procès inéquitable, i-ni-qui-té, on vous dit, le dada de notre avocat.
Alors, le 9 juin 1977, le ministre de la Justice reçoit un brûlot sur son bureau. Erreur de dates, météo contraire aux dires des témoins, témoignages « orientés » par les policiers, preuve de l’existence du trafic de Cadillac jamais trouvé par les enquêteurs, le (ou les) faussaire(s) de l’Affaire pourrait bien appartenir à la famille de Quémeneur, car c’est à elle qu’a profité le crime, puisqu’il était sans héritier… Et pour couronner le tout, voilà que même Jacques, le fils de l’infâme inspecteur Bonny, rallie le camp des partisans de Seznec : selon son récent livre (Mon père, l’inspecteur Bonny, Robert Laffont, 1975), le jour de son exécution pour faits de collaboration, Bonny s’était confessé de sa grande faute : avoir « envoyé au bagne un innocent ». Au final, cinq arguments de poids pour enfin faire basculer la justice vers la vérité : une manipulation policière sur fond d’affaire d’État. Un « dossier noir » de la IIIe République, un scandale qui pourrait bien encore éclabousser, sous la Ve.
Évidemment la barque est bien chargée, mais c’est la treizième requête en révision dans l’affaire Guillaume Seznec, et, sans céder à la superstition, peut-être le dernier combat.
Comme une onde de choc, l’Affaire revient en « Une » des journaux. Et cela va durer. En bon communicant, l’avocat fait des rapprochements avec d’autres affaires, plus d’actualité, comme de Broglie ou Ben Barka, dans lesquelles l’enquête policière est aussi en procès. En ces années-là, parler d’injustice et brocarder la police est porteur.
Six mois plus tard, patatras. Bernard Le Her, ayant des informations importantes à lui communiquer, téléphone pour prendre rendez-vous chez l’avocat. Celui-ci n’a eu jusqu’ici affaire qu’à la mère, Jeanne Seznec, sa cliente, et à Denis son fils, et frère de l’interlocuteur téléphonique, devenu héritier officiel du combat pour Seznec et contre l’injustice. Au départ, l’une des motivations de ce dernier semblait être de prendre des distances avec les excès et les idées farfelues de sa mère, éviter à tout prix les vaines gesticulations médiatiques et judiciaires. Bien, si le frère insiste, c’est qu’il détient peut-être une nouvelle révélation encore plus détonante pour plaider la cause.
Les deux frères ne se ressemblent pas du tout : Bernard, l’aîné, est le portrait craché de son père François Le Her, que Denis évoque le plus rarement possible, comme si ce n’était pas son père à lui aussi. Et si Denis passait pour l’enfant préféré de Jeanne, Bernard aurait, lui, été le préféré du père. Bernard est brun, il porte des lunettes, il est un peu enveloppé avec un visage rond et plein. Le 6 janvier 1978, il entre dans le bureau de Langlois et lui présente ses vœux selon la tradition, avant de lâcher : « Vous faites erreur avec votre révision, je sais par mon oncle Guillaume que ça ne s’est pas du tout passé comme vous le dites. Pierre Quémeneur est mort par accident dans la maison de Morlaix. Mon oncle était présent, mes grands-parents ont dissimulé le cadavre et fait les faux en écritures. » Il parle avec un langage assez recherché, lentement, afin de trouver le mot juste.
Me Denis Langlois reste sans voix : « J’ai du mal à le croire. » D’autant qu’un magistrat de Rennes vient juste d’être désigné pour donner un avis au ministre de la Justice qui décidera de donner ou non suite à sa demande de révision. Bernard Le Her est venu de sa propre initiative, son oncle lui a fait des confidences, dans l’intimité, mais il s’opposera à coup sûr à toutes déclarations publiques. Il s’oppose aux « gesticulations » de sa sœur et à la médiatisation à outrance de l’Affaire. Il veut juste que la vérité se sache et qu’on arrête de raconter n’importe quoi. Bernard ne voit qu’une solution pour convaincre l’avocat de sa démarche : retourner voir son oncle, lui demander plus de précisions et l’enregistrer, forcément à son insu, puis faire écouter ce témoignage avec le maximum d’éléments qui le rendront crédible aux yeux du juriste. Sonné, Langlois accepte, et les deux hommes définissent ensemble un plan de « travail ».
Le 14 janvier 1978, courrier courtois et satisfait de Bernard : « Cher maître, Permettez-moi de vous exprimer le bon souvenir que je conserve de notre récente entrevue. L’impression favorable qui m’en est restée, me confirme, si besoin en était, que la confiance dont je vous ai investi est bien placée. J’ai donc suivi vos conseils, et, ai à nouveau rencontré mon oncle Guillaume Seznec. À son insu, j’ai procédé à l’enregistrement de notre conversation, sur bande magnétique. La qualité technique de celle-ci est assez médiocre, du fait des conditions difficiles dans lesquelles j’ai dû opérer. Malgré cela, en plus des détails que vous m’aviez suggéré de lui faire préciser, il m’a réédité sa version première des faits, sans varier dans ses explications. Je me tiens à votre disposition pour vous faire entendre cette “cassette”. Je vous prie d’agréer, Cher maître, l’expression de mes sentiments les meilleurs. B. Le Her. »
On peut imaginer la tempête déclenchée dans le cerveau de l’avocat. Un ouragan de questions et de doutes : pourquoi ne pas s’arrêter là avant qu’il ne soit trop tard ? Surtout, ne pas écouter cette maudite cassette ! Que peut-il sortir de ce témoignage si « tardif », voire quasi involontaire au moins dans la forme, si ce n’est saccager plus de cinquante ans de combat familial et aboutir à un banal et sinistre petit fait divers, indigne de dépasser la frontière du département, voire du canton ? Évidemment excitant quand on a passé des heures, des jours, des semaines à explorer un dossier que l’on croyait fait d’injustice. Mais n’est-ce pas le rebondissement de trop ? Ou bien faut-il tout arrêter et dire la vérité, si tant est qu’elle soit authentique ? Autrement dit, faut-il faire de la politique ou de la morale ?
Le 25 janvier, Bernard Le Her est de retour au cabinet de Langlois, après le déjeuner. Il n’a même pas l’air fébrile, le chef d’entreprise, sorti de la misère de la cité d’urgence du XIIIe racontée en un récit « romantique » par son frère, et qui s’est fait par lui-même. Juste déterminé, dit-il, à ce que la vérité éclate, quelles qu’en soient les conséquences. Oui, il y a des gens comme cela.
Je me demande si l’avocat n’a pas envie de crier « Non ! » quand le visiteur appuie sur le bouton « lecture » du magnétophone. Commence le dialogue le plus incongru qu’un auteur de théâtre aurait pu imaginer sur l’Affaire. Comme une scène de toutes pièces inventée…
Sur la table du salon, Denis Langlois a posé le paquet des feuilles portant ses notes et me fait la lecture à voix haute.
Bernard Le Her : Depuis que je t’ai vu en décembre, ça m’a drôlement travaillé cette histoire, ce que tu m’as raconté.
Guillaume Seznec fils : Mais je ne dis pas ça à Claudie [son épouse], tu comprends. Avant de crever, je lui glisserai peut-être un mot. Mais pas en ce moment. C’est pourtant ça qui s’est passé… C’est à peine croyable, c’est pour ça que je ne peux pas.
BLH : Moi, j’en ai été réveillé la nuit pendant quelques jours.
GS : Faut pas dire ça à ma sœur, bon sang ! Si tu lui dis ça, elle va encore en faire une tartine. Et puis moi, elle va me dire que je suis un menteur. Alors, ça va comme ça ! [inaudible] Tu sais, les affaires classées, c’est pas facile à les réviser. Il faudrait un fait nouveau et un fait nouveau tu n’en as pas. Ce que je t’ai dit, ça n’a pas de valeur, ça n’a pas de valeur du tout parce que, au fond, moi je suis… [inaudible]
BLH : Mais tu m’avais dit que tu avais vu Quémeneur baigner dans une mare de sang chez toi ?
GS : Je ne suis pas sûr si elle a tapé dessus avec le chandelier ou si en tombant sur le canapé il s’est… parce qu’il y avait du plancher ciré. Moi, je n’ai pas vu le coup se produire.
BLH : C’était dans le salon ?
GS : Dans la salle à manger. Tu sais, elle était au courant, la bonne. Elle était au courant. On lui a fait jurer de ne rien dire.
BLH : Ça s’est passé un dimanche ?
GS : Un dimanche. Oui, parce que c’était le seul jour que j’avais de repos [il est scolarisé au pensionnat Saint-Joseph de Morlaix la semaine]. C’est un dimanche. Je crois que c’était au mois de mai, début de mai, je crois… Albert il jouait dehors…
[…]
BLH : Et toi, tu avais d’abord entendu quoi ce fameux dimanche…
GS : J’ai déjà entendu pour démarrer… Elle disait : « Ah, non, Pierre ! Pas vous, hein, non ! » Et puis : « Ah, laissez-moi tranquille ! Ah, non ? Laissez-moi tranquille ou j’appelle ! » Et puis après ça, j’ai plus rien entendu. C’était haut la fenêtre […] J’ai monté un petit rebord plus haut, et je regardais. C’est là que je l’ai vu par terre, et ma mère m’a vu. [GS précise la configuration des lieux, la maison très en dessous de la rue ce qui fait que les voisins ne peuvent pas voir les pièces, la silhouette de la bonne dans l’encadrement de la porte de la cuisine.] Il y a une chose qui me paraît bizarre quand même, quand tu m’as parlé. « Est-ce qu’elle ne l’a pas frappé avec quelque chose ? » Je me souviens. Tu sais autrefois comment c’était à la campagne. Tu avais la pendule sur la cheminée et puis un gros chandelier de chaque côté. Et il y avait un chandelier qui était tout de traviole. Est-ce qu’elle ne l’aurait pas frappé avec ça pour se défendre ou est-ce qu’elle l’a poussé sur le plancher glissant. Et puis… Moi, mon idée première, c’était ça. Il avait glissé sur le plancher et sa tête avait dû cogner le canapé. C’était des canapés Louis XVI, Louis XVII, je n’en sais trop rien. Des choses comme on faisait avant et les rebords étaient en bois. Quand même, ça me semble douteux… Moi je crois qu’elle a dû se défendre et le frapper à la tête. […] Je n’ai vu qu’un cadavre par terre, c’est tout.
BLH : Mais il était dans une mare de sang ?
GS : Ah il y avait du sang qui coulait mais pas énormément, à mon point de vue…
BLH : De quel endroit ?
GS : Au front. Je ne sais plus à quel endroit, à droite ou à gauche, ça, je ne sais plus si c’est à droite ou à gauche. Tu sais, c’est vague. Il était recroquevillé sur lui, il n’était pas allongé. Alors ça m’étonnerait pas qu’elle lui ait mis un coup de chandelier sur le cigare.
BLH : Mais il n’y a pas eu de coup de feu, il n’y a pas eu de choses comme ça ?
GS : Oh ! non, non.
[…]
BLH : La discussion que tu me dis avoir entendue, c’est la discussion qui précédait immédiatement la vision que tu as eue du corps de Quémeneur ?
GS : Ça faisait peut-être une minute.
BLH : Ah oui, c’était juste immédiat, ce n’était pas une heure avant ?
GS : Non, c’est la discussion qui m’a fait sauter sur le rebord de la fenêtre. Je me disais « Tiens, qu’est-ce qu’on fait à maman ? Il y a quelqu’un qui lui fait du mal ? » À ce moment, je ne réalisais pas. Après, j’ai bien réfléchi et puis, en grandissant, j’ai compris qu’il était en train de lui proposer une affaire, de lui proposer l’amour quoi, il n’y a pas d’histoire. Alors, comme elle ne voyait pas comment faire autrement, elle s’est défendue comme elle a pu. Moi, c’est mon point de vue, tu comprends.
[…]
BLH : D’après toi, tu me disais que tu avais ton idée sur l’endroit où le grand-père aurait enterré…
GS : Oui, mais c’est une idée seulement.
BLH : Mais justement…
GS : Mais il ne faudrait pas que ça se sache parce qu’on croirait que c’est lui.
BLH : Oui, mais enfin si toi tu l’as vu, les choses se sont produites…
GS : Ça, je ne l’ai pas vu, j’ai vu des travaux. Alors est-ce que c’est à ce moment-là ? J’étais un gosse de 11 ans, tu peux te tromper.
BLH : Ils ont construit un mur, quoi ?
GS : Non, non. D’après moi, ce serait dans le sol, assez profond.
BLH : Dans le sol de la maison ?
GS : À côté, quoi.
BLH : Pourquoi, ils avaient construit une cabane ? Ils avaient construit quelque chose ?
GS : Non, c’était un genre de cellier…
Un auteur de théâtre aurait-il mieux « dialogué » la tension de la scène de la confession ? Il y a les hésitations, les répétitions, les rectifications, les précisions et les questions qui reprennent d’après une version précédente. On sent bien que Bernard sollicite son oncle, qu’il remplit les cases convenues avec l’avocat : les lieux, les attitudes, les positions de chacun, la « scène de crime » (corps, présence de sang, arme visible).
Guillaume Seznec fils, lui, fait manifestement des efforts pour rassembler ses souvenirs : il reconstitue ce qu’a vu l’enfant avec les images, on a d’ailleurs l’impression de vivre cette scène de peur enfantine en « caméra subjective » par ses yeux. Je jouais au jardin, j’entends ma maman crier, j’ai peur qu’on lui fasse du mal, je vais voir par la fenêtre…
Et il y a par ailleurs la restitution maladroite de la chronologie, l’absence de précision « naturelle » dans un témoignage d’enfant : date, jour, heure hésitants, style des meubles…
Et puis il y a chez l’adulte cette tendance à compléter les pointillés, à chercher une explication rationnelle : et s’il s’agissait d’une scène de drague et d’avances sexuelles repoussées ? et si le chandelier était l’arme ? et si Pierre Quémeneur avait été enseveli près de la maison ?
Il y aura encore bien des précisions dans ce témoignage de Guillaume, alias « Petit-Guillaume », sur lesquelles nous reviendrons. Mais la volonté de transmettre au mieux sa vérité à ce neveu qu’il estime et en qui il a toute confiance est manifeste.
Que se passe-t-il ensuite entre Bernard et l’avocat ? Lors de ce face-à-face sur fond d’enregistrement de la voix de Guillaume Seznec fils, la température est bien montée de 100 degrés. Il serait légitime de se demander si Bernard Le Her n’est pas en train de monter un énorme « bateau », on disait d’ailleurs son père « mythomane »… Il n’en a pas l’air, il s’excuse même de la mauvaise qualité du son, car c’est en emmenant son oncle en promenade, dans une voiture, sur une petite route dans la campagne, qu’il a enregistré son témoignage. Le fieffé neveu.
Langlois doit absolument en savoir plus. N’y a-t-il pas une rivalité entre les deux frères, une jalousie quelconque de la part de Bernard ? Il se souvient très bien du coup de fil de son visiteur très en colère, un soir de juin 1977, alors que la requête en révision enflammait à nouveau les gazettes. Lui, Bernard, était viscéralement opposé à cette énième procédure, il craignait que ses trois filles n’en subissent les conséquences. Il ne digérait pas la photo de Denis dans le France Soir du jour, alors que lui s’attendait à y trouver un article sur son combat du moment : avec des habitants de Verneuil où il réside, ils occupent un bois pour contrer l’invasion d’un projet hideux de promoteurs immobiliers aux dents longues…
Bernard s’insurge contre toute idée de jalousie : certes, il est fier de s’être fait tout seul et d’avoir créé sa société de nettoyage qui marche bien, tandis que Denis, lui, a pu devenir ouvrier typographe dans la presse, grâce aux nombreuses connaissances nouées au sujet de l’Affaire. Mais, selon lui, Denis s’est autoproclamé défenseur de la cause Seznec, ce que personne dans la famille ne souhaitait et ne lui avait même demandé. Main sur le cœur, Bernard Le Her assure que sa seule motivation, c’est la vérité. Et il est convaincu que c’est celle rapportée par son oncle, son parrain, un homme droit lui aussi, et au-dessus de tout soupçon.
L’avocat est un habitué des joutes de prétoires, du contradictoire et de la dialectique. En son for intérieur, il sait qu’il a perdu. Bernard semble un honnête homme à la recherche de la vérité. Son oncle paraît d’une totale sincérité dans son témoignage, il ne va pas au-delà de ce qu’il a vu, il n’en rajoute pas ! Oui, il est troublé l’avocat, parce que ça pourrait bien correspondre à la vérité.
C’est à ce moment qu’il comprend aussi que Bernard joue les porte-parole de l’oncle : les deux hommes croient, souhaitent, attendent de l’avocat qu’il retire sa requête en révision ! Ou bien qu’il la modifie en fonction des révélations, ou mieux encore, qu’il en rédige une autre sur la base d’éléments vrais ! C’est tout le ramdam médiatique qui a une fois de plus agacé Guillaume fils et l’a amené cette fois à tout dire à son neveu. À vider son sac, à poser son fardeau un demi-siècle plus tard…
Que faire, brûler la requête ? Impossible, elle est à présent dans les hautes sphères judiciaires, à la Chancellerie. De plus, sacrifier tout le travail de recherches et d’argumentation juridique effectué, ce serait se couvrir de ridicule. C’est allé trop loin, toute la presse en parle comme de la révision « la plus sérieuse » depuis le début de l’Affaire, la plus susceptible d’obtenir gain de cause.
À moins que sa cliente, Jeanne, déjà en retrait, et son fils Denis, qui occupe le champ médiatique, ne lui demandent expressément de le faire. Vont-ils réunir un conseil de famille afin de prendre la décision qui s’impose ? Celle qui s’imposerait, en conséquence, à l’avocat ?
Quand il en parle à Jeanne, elle lâche benoîtement : « Je sais. » Mais elle ne fait aucun commentaire pour dire si elle considère cela comme un témoignage exact ou non. Jeanne n’émet même aucune critique sur son frère, alors que lui ne se gênait pas, au moins pour dire qu’elle « cancanait » sec. Rien, un sec « je sais », qui laisse Denis Langlois encore une fois pantois. Et ce sera tout.
Et Denis, fils et petit-fils ? Bernard n’a pas vraiment épargné l’avocat, révélant à son frère que non seulement il lui a fait écouter la cassette, mais qu’il l’a autorisé à en prendre tout le contenu en notes. L’avocat peut-il lire le récit à son frère ? Lecture faite, se souvient Me Langlois, Denis Le Her-Seznec est blême… Puis, rapidement, il en revient à sa grille de lecture très personnelle de la famille : Guillaume fils est jaloux de sa sœur, enfant préférée de Guillaume père, et Bernard est lui-même jaloux de Denis, fils préféré de Jeanne. CQFD : si leur récit a l’air crédible, il ne l’est pas du tout ! En tout cas, lui n’y a jamais cru, n’y croit pas et n’y croira jamais. Fin du débat.
Au passage, l’avocat découvre que tout le monde a l’air au courant dans le cercle familial, et qu’il existe donc des désaccords qui sont autant de non-dits. Famille unie, les Seznec, comme l’affirme toujours Denis devant les micros et caméras ? Ou secret de Polichinelle et de famille bien gardé ?
Pourquoi Guillaume fils ne se serait pas tu, tout simplement, pour ne pas ébruiter ces dissensions ? Et puisque, de toute façon, Guillaume père était en vérité innocent du crime, quelle que soit la version adoptée publiquement.
Après quoi le silence retomba comme une chape de plomb. Pendant trente-sept ans, juste un peu moins qu’il en avait fallu pour que survienne la révélation du secret de famille.
La requête déposée par Langlois va donc poursuivre pendant des années son chemin à travers les arcanes judiciaires, les obstacles et difficultés, les avancées, les corrections et modifications, les enrichissements et le supplément d’information accordé par un nouveau ministre charitable, Albin Chalandon. L’expertise graphologique, la énième, pour établir si Seznec a fait les « faux » (le télégramme et les deux promesses de vente) ou pas, sera négative. C’est bien « sa » signature, sûr et certain.
Le temps passe, comme les ministres. Robert Badinter s’en est mêlé avant Albin Chalandon, puis Pierre Arpaillange : une loi modifie et assouplit en 1989 les conditions de la révision : il n’est plus nécessaire de présenter « un élément nouveau », mais de trouver « un élément inconnu des juges ». Ce qui crée encore du tirage entre les Denis : pour l’un, c’est le rejet de la demande de Mis et Thiennot (accusés à tort après des aveux extorqués lors d’un passage à tabac convaincant des enquêteurs), assure Langlois, pour l’autre, la conséquence des atermoiements sur l’affaire Seznec, et de l’émotion nationale, affirme « le » petit-fils, Denis Seznec. Qui continue de faire du bruit dans le landerneau, crée un vaste comité de soutien avec des personnalités du monde politique mais aussi des artistes, comédiens, chanteurs.
Langlois sort la première édition de son « livre-réquisitoire » en 1988, L’Affaire Seznec, chez Plon, contre cette enquête ficelée en dépit du bon sens, où l’on devine la main du politique et les basses œuvres de la police. Mais l’avocat doit quand même avoir du mal, en ces années-là, à calmer ses démons intérieurs : comment défendre publiquement la même bonne vieille thèse de l’affaire d’État, avec un Seznec en bouc émissaire, jusqu’à commettre un livre, quand on sait au fond de soi qu’il s’agit d’une agression à domicile qui a mal tourné ? Un secret de famille ou un trucage de grande ampleur, il faudrait choisir, mais non. La schizophrénie est de mise…
L’affaire reprend de l’ampleur et il est décidé de mettre fin aux bons et loyaux services de Denis Langlois. Place aux gloires du barreau, Me Jean-Denis Bredin et Yves Baudelot.
En 1991, Yves Boisset, passionné comme beaucoup, tourne un film adapté du livre de l’avocat Langlois, avec un Christophe Malavoy convaincant en Seznec. L’Affaire Seznec est diffusée sur TF1 le 7 janvier 1993, et malgré ses trois heures, séduit un public de dix millions de téléspectateurs. Il reçoit trois Sept d’or en fin d’année. Bien sûr, Boisset le dédiera à l’innocent, au martyr Seznec. Denis vient de sortir son propre livre, Nous, les Seznec, chez Robert Laffont, un véritable pavé très documenté, un plaidoyer dont la presse fait les louanges, le considérant comme une contre-enquête exemplaire. Un best-seller.
1994, mort de Jeanne, et de Bernard, nous y reviendrons plus tard : le combat perd sa pasionaria et donc son principal contradicteur en interne. Au cours de l’année, Bernard, exaspéré par son frère et son battage médiatique, avait recontacté l’avocat pour qu’il défende ses « intérêts », à présent que sa mère n’est plus là : dire enfin la vérité, la mort accidentelle de Quémeneur à Morlaix. Et engager un combat fratricide ? Mais Langlois, fatigué, blessé, écœuré pour tout dire, vient de se retirer de l’avocature… Ne reste que le flamboyant Denis, qui a pris toute la place.
Rien n’y fait. Près de vingt ans après le dépôt de la requête Langlois, le vendredi 28 juin 1996, le couperet de la commission de révision tombe : c’est non !
Le 30 juin 1996, juste au lendemain de « l’arrêt de non-recevoir », Me Denis Langlois rédige un communiqué de protestation remis aux agences de presse. S’y trouve un indice quasi indétectable, des mots incompréhensibles pour 99,99 % des lecteurs, un message en forme de bouteille à la mer, mais totalement inaudible. Il parle aussi de scandale, de trahison des principes fondamentaux du droit français, et estime que le doute aurait dû profiter à l’accusé de 1924… On notera au passage qu’aucun journaliste n’a l’idée d’interroger ces phrases très obscures, et donc de nature à intriguer et à exiger des explications, mais bon.
Citons :
« Me Denis Langlois, qui fut pendant quatorze ans l’avocat de la famille Seznec, proteste contre la décision de la Commission des révisions qui, par-delà la mort, vient de condamner une seconde fois Guillaume Seznec en lui refusant injustement le bénéfice du doute. Il salue la lutte courageuse et exemplaire que la famille Seznec mène depuis soixante-dix ans. Mais, à présent qu’il n’existe plus aucun espoir de révision judiciaire, j’insiste auprès de cette famille pour qu’elle révèle enfin la vérité qu’elle connaît depuis le début. C’est aujourd’hui la seule façon de rendre justice à Guillaume Seznec. Il n’a pas tué son ami Quémeneur dont la mort est en fait accidentelle. Les conditions de ce décès et ce qui s’est ensuivi peuvent sembler, à tort d’ailleurs, difficiles à expliquer, mais il existe une nécessité : établir de façon définitive que Guillaume Seznec n’est pas un meurtrier (seulement un faussaire) et qu’il a été envoyé injustement au bagne pendant plus de vingt ans.
« Soumis au secret professionnel, je ne peux pas dévoiler ce qui s’est réellement passé. Après le rejet de la demande en révision, la famille Seznec doit apporter un point final à cette affaire. Elle s’honorerait en révélant la vérité à l’opinion publique qu’elle a constamment sollicitée. »
Mais la bombe fait pschit. Aucune reprise dans les médias, zéro effet sur la famille qui semble n’en pouvoir mais… La fin du clivage semble avoir sonné chez l’ancien avocat. Quelle est sa motivation à ce moment-là ? Faire taire la poudre et baisser les armes ? Trouver réellement une sortie digne ? Régler ses comptes avec l’autre Denis ? Sans doute un peu de tout cela, comme ce fut le cas pour Bernard.
Après des décennies pendant lesquelles les lanceurs d’alertes successifs se sont passé le relais avec une énergie incroyable, à l’intérieur et à l’extérieur de la famille (et c’est bien l’exception à la mode française de l’Affaire, gagner des supporters quand on joue « à l’extérieur »), il n’y a plus que la contre-vérité « officielle » développée sans relâche par « le » petit-fils Denis, qui passe et qui convainc. Car les partisans et l’opinion ont été comme impactés ou influencés, voire « gouroutés ». Impossible de faire marche arrière.
1996-2015. L’avocat remercié attend dix-neuf ans pour transformer son communiqué énigmatique en « révélation » et machine de guerre.
Quand sort son deuxième livre sur le sujet, Pour en finir avec l’affaire Seznec, en février 2015, aux éditions La Différence, l’opinion s’est rendormie, car depuis dix ans et le niet définitif de la plus haute institution judiciaire française, l’Affaire du siècle semble bel et bien pliée.
Face à Denis Langlois, je cherche à comprendre quel processus psychologique complexe l’a amené là, près de vingt après, comme poussé dans les pires retranchements et problèmes de conscience, entre vérité et morale, déni et évidence des faits, conscience professionnelle liée au secret professionnel et devoir de mettre fin à une sorte de « délit d’initiés », un gros mensonge finalement. Oui, un combat intérieur, un orage de cerveau. Et finalement un fardeau insupportable.
Au fond, je le comprends très bien, car c’est un homme qui se vit comme ayant sa place parmi les « purs », les justes, au sens de ceux qui savaient, n’ont pas eu le courage, mais finissent par le trouver non pas pour sauver leur âme, mais pour partager. C’est humain. Lui, il dirait « citoyen ». Au bout d’un moment, ça n’a plus de sens de se taire, ça suffit. Seznec lui-même, à son retour, n’a pas pu ou pas su trouver le chemin de la simplicité. Dire la vérité. Et pourtant, Marie-Jeanne était morte depuis longtemps.
Il y a une dimension tragique qui évidemment me dépasse, comme nous tous.
Allez, j’ose la question qui fâche : pourquoi avoir autant attendu ? Et voilà ce que je comprends. Presque tout le monde est mort, dans la famille, les principaux « intéressés », et dans l’armée des combattants de l’innocence au cours du XXe siècle. Lui-même, l’ancien avocat, arrive dans la dernière partie de sa vie, à 75 ans passés. Il estime qu’il faut révéler cette satanée vérité avant qu’il ne soit trop tard… Il est peut-être encore temps de réclamer une ultime révision, mais « équitable » : Seznec pas coupable du crime mais auteur des « faux » pour ne pas tout perdre (l’argent donné au black à Quémeneur pour acheter Plourivo, sans passer toute la vente par les notaires vénaux ; on y reviendra). Il s’agit donc bien d’une erreur judiciaire, puisque Seznec a été condamné sans preuve.
Oui mais, quand même, de là à violer le sacro-saint secret professionnel des avocats, à trahir les clients à qui sont dus la discrétion et le secret à vie ?
Mais Langlois assume ses responsabilités. Il pense au fond qu’avec la nouvelle loi de 1989, il aurait fallu faire le « coming out » de l’Affaire, comme un plaider-coupable (sur les faux) avec sincérité et humanité. À l’instar de Bernard Le Her qui trahit, certes, son oncle (qui ne fait qu’une confidence d’homme à homme) et un secret de famille, mais qui le fait dans un sens positif. Mais comment ?
Hum, fait l’avocat gêné aux entournures, l’Affaire n’est plus dans le même état qu’au départ, quand il en a été saisi : depuis 2000, les historiens, les blogueurs, les amateurs éclairés ont cherché, comparé, et trouvé, par exemple, que le complot politique n’était aucunement étayé et n’avait donc probablement pas existé ; que la machination policière aurait nécessité des dizaines de personnes et était peu vraisemblable, que le trafic international de Cadillac détournées des stocks américains avait un goût d’imaginaire… et internet leur permet à tous de s’exprimer. La roue tourne, même pour l’Affaire du siècle. Et oui, il n’y a plus que la presse pour faire écho à telle ou telle piste. Et ces brèches, l’une après l’autre, l’autorisent, l’incitent même à révéler ce qu’il sait. Il ajoute que cela s’inscrit dans son combat, le même depuis toujours, pour les droits de l’homme et la justice. Que faire ? Créer un comité « ÉQUITÉ, VÉRITÉ » ?
Ce serait de plus une réhabilitation du doute. Réussir à obtenir la révision d’une affaire vieille d’un siècle pourrait être un signe d’espoir pour tous ces innocents, victimes d’erreur judiciaire, qui croupissent dans les prisons françaises !
Ça me rappelle le sparadrap dans Tintin, dans Vol 714 pour Sydney, album culte de mon enfance, ce truc trop banal et gravement collant dont on n’arrive pas à se débarrasser.
Je repense à la cassette enregistrée. Qu’est-elle devenue ? Je voudrais tellement, sottement, entendre la voix du vieil homme au soir de sa vie qui raconte ce qu’a vu l’enfant de 12 ans, seul témoin vivant, Guillaume fils de Guillaume, devenu héros de la plus terrible erreur judiciaire du XXe siècle. Non, ne riez pas : l’avocat l’a gardée quelques jours pour en faire une transcription écrite, les vingt pages si réalistes… Voilà, Bernard la lui a confiée et il la lui a rendue.
Mais vous n’avez pas fait de double ?
Non, il n’en a même pas eu l’idée, et puis de toute façon, en 1978, on ne trouvait pas si facilement l’équipement nécessaire pour le faire… Ok, interdit de se gausser. C’est raté pour entendre, et faire entendre, la voix de la vérité. Bien sûr qu’il le regrette, s’il l’avait, il serait à même de mieux convaincre la justice. Euh, comment dire, elle a déjà tellement concédé de réexamens, de réouvertures d’enquête sur des témoignages pour le moins légers, jeté l’argent du contribuable par les fenêtres… Oui, mais pour faire taire tous les « opposants » ?
Nul ne sait si Guillaume fils a laissé quelque chose, un écrit, une autre cassette. Mais alors ? Que faire ? Comment parvenir à trouver un début de commencement de confirmation ? Le moindre soupçon de validation serait bienvenu.