II

Nous avons maintenant exposé quelques théories de psychanalyse que nous considérons comme des axiomes dans notre étude psychologique de Thomas Woodrow Wilson. Jusqu’ici nous avons énoncé des faits qui sont vrais pour tous les hommes nés en ce monde ; considérons maintenant l’être humain qui naquit au presbytère de Staunton, en Virginie, le 28 décembre 1856, et qui passa son enfance dans celui d’Augusta, en Géorgie.

Le lecteur s’attend sans doute à ce que nous commencions à étudier le caractère de Wilson par une évaluation précise de la force de sa libido. Nous sérions heureux de le faire, si nous avions suffisamment de données sur lui. Malheureusement ce que nous savons ne nous permet pas de faire une évaluation, quelle qu’elle soit, à ce sujet. La libido ne se manifeste que lorsqu’elle se décharge ; pour évaluer sa force, il faut connaître tous ses débouchés, et, en outre, savoir la quantité de libido qui demeure liée dans la vie intérieure. Car, chez tous les hommes, une partie de la libido reste ainsi liée en quantité plus ou moins grande. La libido d’un ermite indien, par exemple, peut être forte mais trouver à s’investir suffisamment dans la contemplation.

Or aucun fait ne nous permet d’évaluer quantitativement la libido de Wilson qui est demeurée ainsi liée et nous ne savons rien des nombreux débouchés de sa libido dans le monde extérieur.

Aussi tenter d’évaluer l’ampleur de sa libido en étudiant son investissement dans les quelques débouchés qui nous sont familiers serait aussi absurde que d’évaluer la quantité d’électricité produite par la centrale électrique d’une ville en calculant le courant employé par certaines des maisons et usines qui s’y trouvent. Nous ne pouvons évaluer avec précision l’ampleur de la libido de Wilson, et nous ne voulons pas hasarder de conjectures sur sa puissance.

Le lecteur nous jugera sans doute trop prudents et parviendra à ses propres conclusions concernant la force de la libido de Wilson. Il peut, toutefois, noter le fait que Wilson est à peu près certainement demeuré vierge jusqu’à son premier mariage, à l’âge de vingt-huit ans et demi, et conclure que sa libido était extrêmement faible. Avant d’arriver prématurément à cette conclusion, le lecteur doit se souvenir de plusieurs faits : d’abord, que la libido peut s’exprimer par des milliers de débouchés à côté des débouchés sexuels proprement dits ; ensuite que Wilson était physiquement faible et n’avait sans doute pas de pression somatique très forte à satisfaire ; enfin que « l’idéal de pureté » qui faisait partie du surmoi de Wilson a pu, dans une certaine mesure, l’avoir aidé à détourner sa libido des débouchés sexuels proprement dits.

D’un autre côté le lecteur, vu les allusions fréquentes de Wilson à son « exaltation », peut être tenté de conclure que sa libido était extrêmement puissante. Mais ce sentiment d’exaltation n’a, en fait, pas grand chose à voir avec la puissance totale de la libido. Il se contente d’accompagner certains désirs libidinaux, et peut être causé par le fait que le moi ne contrôle plus ces désirs particuliers ou par leur renforcement par suite d’un conflit non résolu. Un névrosé ou un psychotique dont la libido totale est faible peut, par conséquent, montrer une exaltation plus grande qu’un homme normal. L’homme normal qui a une libido puissante n’éprouve ni n’exprime d’exaltation s’il a, dans son moi, des conflits non résolus.

Quand Wilson écrivait « je suis trop exalté », il montrait par là non qu’il possédait une libido puissante, mais plutôt qu’il avait en lui un conflit non résolu de désirs opposés ; non que ses désirs étaient forts, mais que son moi n’avait pas trouvé de solution satisfaisante au complexe d’Œdipe.

Si le lecteur, en observant le profond amour de Wilson pour son père, son grand attachement aux mots et la haine vive qu’il éprouvait à l’égard de beaucoup d’hommes, est tenté de conclure, d’après cela, que la libido de Wilson était particulièrement puissante, qu’il se rappelle que de nombreux hommes semblent posséder une libido puissante parce qu’ils concentrent son courant dans certaines voies, mais que la psychanalyse de ces hommes montre souvent qu’en réalité leur libido est faible et que, par cette concentration, une grande partie de leur vie psychique est demeurée sans libido suffisante pour qu’elle ait un niveau convenable. Nous ne savons rien de la richesse de la vie intérieure de Wilson ; mais nous savons que la partie de sa libido qui était tournée vers le monde extérieur était concentrée dans quelques canaux seulement. Le champ de ses intérêts était extrêmement restreint. En outre, à l’intérieur même de ce champ restreint, il concentrait encore le courant de sa libido. L’un des traits les plus frappants de la personnalité de Wilson est ce qu’il appelait son « esprit à sens unique ». Il lui était impossible de s’intéresser à plus d’un objet intellectuel à la fois. C’est-à-dire qu’un objet intellectuel suffisait à capter tout le courant de sa libido qui trouvait une issue dans les intérêts intellectuels, peut-être parce que sa libido était si faible que, pour s’intéresser convenablement à un objet intellectuel, Wilson était obligé de concentrer tout le courant de sa libido sur lui. Ici encore, il est plus sage de ne rien conclure, sans avoir honte de notre ignorance. Apprendre à dire « je ne sais pas » est le commencement de l’intégrité intellectuelle.

Malgré l’insatisfaction que cette incertitude peut éveiller chez le lecteur, nous devons insister sur le fait que la question de la force de libido de Wilson n’est pas d’une importance primordiale pour cette étude. Ce qui nous intéresse avant tout, c’est d’essayer de comprendre comment son moi conciliait les désirs contraires de sa libido, c’est-à-dire son caractère. Nous pouvons tracer le cours de sa libido sans connaître sa force exacte. Supposons par conséquent que sa libido n’était ni extraordinairement puissante ni extraordinairement faible et passons à la question vitale des débouchés à travers lesquels elle se déchargeait.

La libido du petit « Tommy » Wilson, comme celle de tous les êtres humains, commença d’abord à être stockée dans le narcissisme et à se décharger dans l’amour de lui-même. Fils unique de son père et de sa mère, maladif, soigné, choyé et aimé par ses parents et ses sœurs, il eût été remarquable qu’il évitât de s’intéresser considérablement à sa personne. En fait, il s’aima toujours beaucoup. Nous ne trouvons aucune preuve qu’il cessa jamais de s’admirer ou de manquer de se pousser dans le monde.

De plus, comme nous le verrons plus tard, pour être heureux il fallait qu’il eût un substitut de lui-même à aimer. Il avait alors, dans cet amour, un débouché supplémentaire pour la charge abondante de sa libido qui était fixée à son narcissisme. Il est indiscutable qu’une vaste partie de sa libido continua, pendant toute sa vie, à trouver un débouché dans son narcissisme – même cette partie qui se déchargeait à travers les objets d’amour.

Il y a deux formes de choix d’objet : directe et narcissique. Dans la forme directe, la libido va directement vers une personne extérieure ; la mère, le père, le frère, la sœur ou tout autre. L’objet est estimé pour lui-même, pour sa personnalité propre, même si celle-ci ne ressemble en rien à celle de l’enfant. Nous appelons ce type d’amour un choix d’objet par étayage parce que l’enfant « appuie » ou « étaie » d’abord ses instincts sexuels sur ses instincts d’autoconservation et choisit d’abord, comme objets d’amour, les personnes mêmes qui satisfont ses besoins physiques. D’autre part, dans le type narcissique de choix d’objet, la libido de l’enfant va vers une personne extérieure qui lui ressemble par certains côtés. Il aime la partie de lui-même qu’il voit dans l’objet. Il n’aime pas l’objet pour les qualités qui le rendent différent de lui, mais seulement pour celles grâce auxquelles il lui ressemble. Ainsi il s’aime à travers un objet, et son narcissisme trouve, par ce moyen détourné, un débouché supplémentaire.

Nous verrons plus tard que Wilson s’est servi fréquemment du type narcissique de choix d’objet. Il n’était pas, néanmoins, de ces malheureux dont la libido ne se décharge qu’à travers le narcissisme. Son narcissisme, conservé depuis l’enfance, renfermait peut-être une charge plus forte de libido que d’ordinaire, mais qui n’était cependant pas anormalement forte. Une partie considérable de sa libido trouvait un débouché, comme chez tous les hommes normaux, dans des relations d’objet actives et passives.

Il est inutile de répéter les faits relatifs à l’enfance de Wilson qui ont été décrits dans le résumé de sa biographie. Contentons-nous d’en rappeler un qui ressort avec un tel relief qu’il minimise tous les autres : le père de Tommy Wilson était son principal objet d’amour. Son père fut le grand personnage de son enfance, en comparaison duquel sa mère faisait piètre figure. Il est clair que la libido de Wilson se déchargeait beaucoup plus dans ses rapports avec son père que dans ceux qu’il entretenait avec sa mère. Nous devons donc nous attendre à ce que son moi ait plus de mal à concilier ses désirs contraires vis-à-vis de son père que vis-à-vis de sa mère : c’est ce qui se passa. Son moi concilia facilement ses désirs contraires à l’égard de sa mère. Ses rapports avec les femmes furent normaux et ordinaires, mais il ne put jamais réussir à concilier ses désirs contraires à l’égard de son père.

Le lecteur sera peut-être tenté de se dire que les désirs de Wilson vis-à-vis de son père n’étaient pas en conflit, que jamais, pendant toute son existence, il n’exprima la moindre hostilité envers son père en pensée, parole ou action ; qu’alors qu’une partie extraordinairement grande de sa libido était investie dans sa passivité envers son père, elle ne comprenait aucune activité agressive envers celui-ci. La réponse à cette objection est simple : Wilson était un être humain, sujet aux mêmes lois de développement que les autres. Il ne faisait certainement pas partie de ces malheureux hommes nés sans masculinité. Et l’analyse de milliers d’hommes a prouvé que la libido charge les désirs passifs et actifs qui ont trait à ses objets d’amour. Il est absolument indiscutable que la libido de Wilson qui entrait dans la passivité envers son père était immense, et nous sommes par conséquent obligés de conclure qu’une part considérable de sa libido a dû être stockée dans une activité agressive à son égard. Si nous sommes incapables de trouver, dans sa vie, la moindre manifestation d’hostilité envers son père, nous devons chercher des manifestations indirectes de cette hostilité. Nous savons qu’elle a dû exister, et trouver finalement un moyen d’expression quelconque. En fait, presque tous les traits insolites du caractère de Wilson se sont développés à partir des refoulements, identifications et sublimations dont s’est servi son moi pour concilier son activité agressive et son accablante passivité vis-à-vis de son père. Aussi les rapports de Wilson avec son père et les représentants de celui-ci occuperont-ils nécessairement la plus grande partie de cette étude de son caractère.

Le moi du petit Tommy Wilson n’a pas eu beaucoup de difficulté à concilier ses désirs contraires à l’égard de sa mère. Ils n’étaient pas violents ; les plus grandes charges de sa libido étaient accumulées dans les désirs qui avaient trait à son père. De plus, il eut la chance d’avoir des sœurs et des petites cousines sur lesquelles son moi pouvait facilement transférer les désirs qui étaient, à l’origine, dirigés vers sa mère.

Les petits garçons qui ont des sœurs ont un avantage considérable sur ceux qui n’en ont pas. Les sœurs forment un pont sur lequel la libido peut se transférer facilement de la mère aux femmes qui se trouvent en dehors de la famille. Le moi du petit garçon qui n’a pas de sœur est obligé de forcer sa libido à franchir d’un seul coup le gouffre qui sépare sa mère du monde extérieur. Comme nous l’avons déjà fait remarquer le petit garçon qui a une sœur reporte normalement sur elle une partie de la libido qui s’attachait à sa mère, puis, après sa sœur, aux amies de celle-ci. Ainsi, par des transferts faciles, sa libido arrive jusqu’aux femmes qui ne sont pas de la famille. Le moi d’un petit garçon qui n’a pas de sœur est contraint de transférer directement sa libido de sa mère à une femme qui n’est pas de la famille, ce qui est beaucoup plus difficile et représente, pour de nombreux hommes, une tâche insurmontable. La libido de ces derniers demeure fixée à leur mère pendant toute leur existence. Ils sont incapables de se détacher d’elle. Si, d’une manière ou d’une autre, la mère disparaît, le malheureux fils la remplace souvent en s’identifiant à elle et donne à d’autres hommes qui le représentent l’amour qu’il aurait voulu recevoir de sa propre mère.

Tommy Wilson fut particulièrement favorisé. Il a pu aborder les femmes qui n’étaient pas de sa famille facilement et simplement non seulement grâce à ses sœurs, qui l’ont aimé profondément et ont pris soin de lui, mais encore grâce à ses petites cousines qui l’ont, elles aussi, entouré d’affection. Une grande partie de sa libido est demeurée attachée à sa mère pendant son enfance et son adolescence, mais une partie alla vers ses sœurs et ses cousines. Sa passivité envers sa mère semble avoir duré exceptionnellement longtemps, plus longtemps peut-être que son activité.

À cet égard, la lettre que Wilson écrivit à sa femme, en 1888, mérite d’être commentée de nouveau. « Je me rappelle la manière dont je me suis accroché à elle (j’étais « le chéri de sa maman » dont tout le monde se moquait) jusqu’à ce que je fusse un jeune homme grand et fort ; mais l’amour de ce qu’il y a de meilleur chez les femmes me vint, et pénétra dans mon cœur, par les cordons de son tablier. Si je n’avais pas vécu avec une telle mère, je n’aurais pu gagner, et sembler mériter en partie peut-être, grâce à des vertus transmises une telle épouse. » Cette lettre montre d’une manière remarquable combien le courant direct de la libido de Wilson, par le débouché de la passivité envers sa mère, se prolongea, et à quel point cette passivité envers sa mère s’exprima avec sa première femme.

Le fait qu’il se remaria si vite après la mort de celle avec laquelle il avait vécu intimement pendant vingt-neuf ans ne doit pas faire douter de l’amour qu’il lui porta. L’expérience montre que les hommes qui ont été heureux en ménage ont tendance à se remarier. La rapidité avec laquelle Wilson le fit montre néanmoins à quel point, en dehors de toute question de personnalité, un substitut de sa mère lui était indispensable.

Son activité envers sa mère, et en même temps, naturellement, une partie de sa passivité à son égard, semblent s’être reportées assez tôt sur ses sœurs aînées, spécialement sur sa sœur Annie, qui avait deux ans de plus que lui et l’aimait aussi profondément qu’il l’aimait. Il était heureux de jouer avec ses sœurs et leurs petites amies, surtout avec une petite cousine plus jeune que lui et qui portait le nom de sa mère : Jessie Woodrow Bones.

L’importance des identifications produites par les noms semblables dans l’inconscient ne peut être vraiment comprise que si on les a spécialement étudiées. Il semble presque certain que le petit Tommy Woodrow identifia Jessie Woodrow Bones à sa mère, Jessie Woodrow, et reporta sur elle une partie considérable de la libido qui s’était originellement dirigée vers sa mère, puis vers sa sœur Annie. Le lecteur se souviendra qu’il aimait jouer aux « Indiens » avec cette petite fille, et qu’un jour, alors qu’elle était grimpée dans un arbre et prétendait être un écureuil, Tommy qui était un « chasseur indien », lui avait lancé une flèche qui l’avait atteinte. Jessie était tombée sur le sol, évanouie mais sans aucune blessure, et Tommy l’avait portée dans la maison en criant, éperdu de remords : « Je suis un assassin. Ce n’est pas un accident. Je l’ai tuée. »

Sans attacher trop d’importance à ces incidents, il est impossible de ne pas penser que cet épisode montre qu’à onze ans, le moi de Tommy Wilson avait réussi à transférer une partie considérable de l’activité dirigée vers sa mère sur Jessie Woodrow Bones, et qu’il était bien engagé sur la voie des rapports normaux avec les femmes. Dans le cas contraire, il aurait éprouvé des remords moins exagérés. Sa libido ne se détacha complètement de sa mère qu’après son mariage avec Ellen Axson, dix-sept ans plus tard ; mais, dès l’âge de onze ans, ce détachement était déjà si avancé qu’il y avait peu de danger que Tommy redevint totalement dépendant de sa mère. Donc, avant son adolescence, son moi avait à ce point résolu le dilemme du complexe d’Œdipe qu’il y avait tout lieu de croire que ses rapports avec les femmes seraient normaux pendant toute sa vie, et ils le furent, grâce à ses sœurs et à sa cousine Jessie Woodrow Bones.

Avant de considérer son adolescence et ses rapports ultérieurs avec les femmes, voyons ceux que Tommy enfant entretenait avec son père. Ils présentent un tableau tout différent.

Les faits exposés dans le résumé de la biographie de Wilson sur ses rapports d’enfant avec son père offrent une image d’adoration extraordinaire. De nombreux petits garçons admirent leur père ; mais il est rare de trouver une adoration aussi intense et aussi complète que celle de Tommy Wilson pour le sien. Son premier souvenir d’enfant était d’avoir couru trouver son père pour lui demander une explication, et il continua, toute sa vie, à courir vers lui pour lui demander conseil. Chétif, le petit garçon n’alla pas à l’école. Il n’apprit pas à lire. Toute sa première éducation vint des lèvres de son père et il but les paroles qui en sortaient avec une avidité extraordinaire. Son père parlait beaucoup, mais jamais trop pour la soif de son fils. Que ces paroles fussent prononcées à la maison, pour l’instruire, pour prier avant et après les repas, dans les lectures ou les conversations du soir, en promenade ou en chaire, Tommy les absorbait avec joie et levait vers son père un regard chargé d’une profonde adoration. « Mon incomparable père », disait-il lorsqu’il parlait plus tard du révérend Joseph Ruggles Wilson.

M. Ray Stannard Baker a eu raison de dire : « Son père fut le plus grand personnage de sa jeunesse – le plus grand peut-être de sa vie… Leurs lettres furent de véritables lettres d’amour. » Et le professeur Daniels avait également raison de déclarer que l’affection de Wilson pour son père fut sa « passion dominante ».

Quand nous essayons de trouver une expression directe d’hostilité de Tommy Wilson envers son père, nous découvrons que pendant les soixante-huit ans de sa vie il n’eut ni une pensée, ni un acte hostile envers lui. Il continua à demander et à suivre les conseils de son père tant que celui-ci vécu ; et jusqu’à la fin de sa propre vie il en parla avec amour et admiration. C’est seulement dans le choix d’une profession qu’il refusa de se soumettre à la volonté de son père. Celui-ci voulait qu’il devînt pasteur ; il insista pour devenir homme politique. Nous étudierons plus tard cette décision et prions pour le moment le lecteur de suspendre son jugement à ce sujet, car cette résolution même peut avoir été, non une expression d’hostilité envers son père, mais une forme d’admiration pour « l’incomparable père » de son enfance. Alors, qu’est devenue l’agressivité de Wilson à l’égard de celui-ci ?

Nous avons vu que le moi emploie trois méthodes pour concilier les désirs contraires : le refoulement, l’identification et la sublimation, et que le type de conciliation que choisit finalement le moi dépend de la force de la masculinité et de la féminité innées originelles et des circonstances fortuites de l’enfance. Tommy Wilson, dans son enfance, fut soumis à un père tout-puissant ; à un père beau et fort qui le catéchisait perpétuellement, l’embrassait, le serrait contre son cœur, le sermonnait et le dominait puisqu’il était le représentant de Dieu sur terre. Si la masculinité de l’enfant avait été plus puissante que sa féminité, il aurait trouvé intolérable le poids de ce père ; il l’aurait détesté, comme tant de fils de pasteurs ont détesté les leurs. Mais, en réalité, la féminité de Tommy Wilson était beaucoup plus forte que sa masculinité, au moins en cette période de sa vie. La partie de sa libido qui était chargée de passivité envers son père surpassait de beaucoup celle qui était chargée d’activité agressive ; et il est évident que son moi se servit de la méthode du refoulement pour régler le conflit entre sa puissante passivité et son activité agressive relativement faible. Celle-ci fut donc refoulée. Une partie fut stockée, c’est certain, dans son surmoi, mais le reste ne se déchargea jamais par l’intermédiaire d’une hostilité directe envers son père.

Nous avons signalé que le refoulement est la moins efficace de toutes les méthodes d’ajustement employées par le moi, parce que le désir refoulé continue à chercher un débouché et est inaccessible aux critiques de la raison puisqu’il est coupé de la conscience et que, par suite de l’isolement du désir qui n’est plus sous l’influence modératrice de la raison, celui-ci accumule une grande quantité de libido. Or la part d’hostilité de Tommy Wilson envers son père qui était refoulée l’était si complètement qu’elle ne se déchargea pas une seule fois contre lui, mais continua à chercher des débouchés, et maintes fois, dans sa vie, se manifesta contre des substituts de son père, le poussant à détester violemment et sans raison ceux qui étaient pour lui des représentants de celui-ci, comme le doyen Andrew F. West, de Princeton. Et, à cause de cette hostilité refoulée, il eut toujours du mal à avoir des rapports amicaux avec des hommes d’intelligence ou de situation supérieures ; il préférait s’entourer de femmes ou d’inférieurs.

La part d’activité agressive envers son père qui trouva un débouché par identification à ce dernier édifia en lui un surmoi extraordinairement puissant et exalté. Nous avons observé comment, normalement, le petit garçon substitue au désir de tuer son père une autre méthode de le supprimer, celle de s’identifier à lui, et comment celle-ci produit le surmoi. Tommy Wilson s’identifia à son père à un degré extraordinaire. Il pensait ses pensées, parlait comme lui, l’adopta complètement comme modèle, aima les mots comme son père les aimait, méprisa les faits comme il les méprisait ; il poussa son imitation jusqu’à faire des sermons, du haut de la chaire paternelle, à des fidèles imaginaires, s’habilla de telle sorte qu’étant jeune il fut souvent pris pour un pasteur, et épousa, comme son père, une jeune fille née et élevée chez un ministre presbytérien.

Il ne dépassa jamais cette identification à son père. Ses qualités et ses défauts demeurèrent ceux de son père. Il ne pouvait concevoir d’homme plus parfait que lui. Le révérend Ruggles Wilson avait trouvé à s’exprimer totalement du haut de sa chaire. Tommy Wilson trouva à s’exprimer totalement du haut d’une chaire qui s’appela la Maison-Blanche. Son père n’avait pas l’habitude d’imaginer des méthodes pratiques pour transformer en faits réels les principes qu’il exposait en chaire. Wilson n’imagina aucune méthode pratique pour transformer ses Quatorze Points en faits réels. Son père chantait ; Tommy aussi. Son père faisait la lecture, le soir, à sa famille ; Tommy aussi. Tout ce qu’avait fait son père valait la peine d’être fait. Ce qu’il n’avait pas fait n’en valait pas la peine. Son père fumait continuellement. Tommy ne fuma jamais. « Mon père a suffisamment fumé pour nous deux pendant sa vie », disait-il. De sorte que, même dans le cas, où, pour une fois, il n’imitait pas son père, il ne manqua pas d’exprimer très clairement que son père et lui ne faisaient qu’un : c’était une identification totale. Il revécut, dans un style plus grandiose, l’existence de son père.

L’image de son « incomparable père » qui se développa, dans son inconscient, à partir des premières exagérations des qualités de son père et devint son surmoi eut une influence immense sur le cours de sa vie. Sa carrière a, vraiment, un intérêt exceptionnel pour démontrer comment un surmoi exalté peut pousser un homme physiquement déficient à atteindre une situation et une puissance considérables.

Nous avons décrit comment de nombreux petits garçons, avec beaucoup moins de raisons que Tommy Wilson, exagèrent tellement, dans leur inconscient, la compétence et les vertus de leur père qu’ils l’identifient au Tout-Puissant, au Père de toutes les Vertus, à Dieu ; et, par identification, érigent ce Père Tout-Puissant en surmoi. C’est indiscutablement ce qui se produisit chez le petit Tommy Wilson, et le contraire eût été remarquable. Le petit garçon qui levait les yeux vers un père, en chaire, qu’il considérait comme l’homme le plus beau du monde et qui écoutait la parole de Dieu sortant de ses lèvres pouvait difficilement éviter d’identifier son père au Tout-Puissant. Le Dieu que Thomas Woodrow Wilson adora jusqu’à la fin de ses jours fut le révérend Joseph Ruggles Wilson, « l’incomparable père » de son enfance. Jusqu’à l’âge de dix ans, lui-même fut l’unique fils bien-aimé de ce Dieu. Son identification au Sauveur de l’humanité, qui devint un trait si important et si évident de son caractère dans les dernières années de sa vie, semble avoir été la conclusion inévitable qui, dans ses premières années, se trouvait dans son inconscient : si son père était Dieu, il était lui-même le fils unique et bien-aimé de Dieu, Jésus-Christ.

Nous verrons les conséquences de ces identifications dans sa vie et, sans vouloir anticiper sur les événements ultérieurs, il nous semble bon de rappeler ici deux conséquences invariables de la possession d’un surmoi à l’image du Tout-Puissant. Comme nous l’avons déjà fait observer, un tel surmoi ne peut jamais être satisfait. Quoi que son malheureux possesseur puisse accomplir, il sentira toujours que c’est insuffisant. Le travail fini ne lui procure aucune joie ; il est toujours mécontent de lui-même et poussé par le sentiment qu’il n’a pas accompli ce que l’on attendait de lui et qu’il n’accomplira jamais, parce que son surmoi exige l’impossible. Pendant toute la vie de Wilson, ce fut l’un de ses traits caractéristiques. Quand il avait réussi quelque chose, il en éprouvait une joie momentanée, et était, presque aussitôt, harcelé par le sentiment qu’il fallait en faire davantage, ce qui est, invariablement, le signe extérieur et évident d’un surmoi trop exalté et trop puissant.

Une deuxième conséquence de l’installation de Dieu comme surmoi, c’est que l’enfant sent que Dieu et en lui. Dans son inconscient il est lui-même Dieu. Tout ce qu’il fait est bien, parce que Dieu le fait.

Tommy Wilson se prouva à lui-même le bien-fondé de beaucoup de ses actions étranges grâce à cette conviction inconsciente. Quoi qu’il fît, c’était bien puisque c’était Dieu qui le faisait. Il admettait, parfois, qu’il s’était trompé, mais jamais qu’il avait eu tort. Son surmoi ne l’aurait pas permis. Plutôt que d’avouer ses torts, il préférait oublier ou déformer les événements, se détourner complètement du monde réel et élaborer des faits imaginaires, adaptés aux exigences de son surmoi.

Il n’est pas étonnant qu’un tel surmoi pousse certains hommes à la grandeur, d’autres aux névroses et aux psychoses. Ses exigences sont insatiables, et, si elles ne sont pas en grande partie satisfaites, le surmoi torture son malheureux possesseur. Aussi celui-ci s’efforce-t-il d’abord de le satisfaire par des réalisations véritables, et souvent accomplit de grandes choses ; mais si cela ne suffit pas à son surmoi, celui-ci continue à le tourmenter. En réalité, il est impossible à l’homme d’en faire plus : alors, pour échapper aux tourments de son surmoi, il invente des réalisations imaginaires. Il déforme le monde des faits et peut devenir psychotique. Si sa prise sur la réalité est plus forte il souffre seulement des tourments que lui inflige son surmoi et devient névrosé.

Ainsi l’homme qui installe Dieu comme surmoi marche sur une arête fine au sommet de la montagne de la grandeur, en équilibre instable entre l’abîme de la névrose d’un côté et celui de la psychose de l’autre. Et heureux est-il si, avant sa mort, il ne tombe pas dans l’un ou l’autre abîme.

Nous verrons comment le surmoi du petit Tommy Wilson le hissa jusqu’à cette arête étroite, comment il glissa plusieurs fois dans la névrose, et comment enfin, vers la fin de sa carrière, il sombra presque dans la psychose.