Abena, ma mère, un marin anglais la viola sur le pont du Christ the King, un jour de 16** alors que le navire faisait voile vers la Barbade. C’est de cette agression que je suis née. De cet acte de haine et de mépris.
Quand, de longues semaines plus tard, on arriva au port de Bridgetown, on ne s’aperçut point de l’état de ma mère. Comme elle n’avait sûrement pas plus de seize ans, comme elle était belle avec son teint d’un noir de jais et, sur ses hautes pommettes, le dessin subtil des cicatrices tribales, un riche planteur du nom de Darnell Davis l’acheta très cher. Avec elle, il fit l’acquisition de deux hommes, deux Ashantis ceux-là aussi, victimes des guerres entre Fantis et Ashantis. Il destinait ma mère à sa femme qui ne parvenait pas à se consoler de l’Angleterre et dont l’état physique et mental nécessitait des soins constants. Il pensait que ma mère saurait chanter pour la distraire, danser éventuellement et pratiquer ces tours dont il croyait les nègres friands. Il destinait les deux hommes à sa plantation de canne à sucre qui venait bien et à ses champs de tabac.
Jennifer, l’épouse de Darnell Davis, n’était guère plus âgée que ma mère. On l’avait mariée à cet homme rude qu’elle haïssait, qui la laissait seule le soir pour aller boire et qui avait déjà une meute d’enfants bâtards. Jennifer et ma mère se lièrent d’amitié. Après tout, ce n’était que deux enfants effrayées par le rugissement des grands animaux nocturnes et le théâtre d’ombres des flamboyants, des calebassiers et des mapous de la plantation. Elles se couchaient ensemble et ma mère, les doigts jouant avec les longues tresses de sa compagne, lui contait les histoires que sa mère lui avait contées à Akwapim, son village natal. Elle rameutait à leur chevet toutes les forces de la nature afin que la nuit leur soit conciliante et que les buveurs de sang ne les saignent pas à blanc avant le lever du jour.
Quand Darnell Davis s’aperçut que ma mère était enceinte, il entra en fureur pensant aux bonnes livres sterling qu’il avait dépensées pour l’acquérir. Voilà qu’il allait avoir sur les bras une femme mal portante et qui ne serait d’aucune utilité ! Il refusa de céder aux prières de Jennifer et pour punir ma mère, il la donna à un des Ashantis qu’il avait achetés en même temps qu’elle, Yao. En outre, il lui interdit de remettre pied à l’Habitation. Yao était un jeune guerrier qui ne se résignait pas à plante canne, à la couper et à la charroyer au moulin. Aussi, par deux fois, il avait tenté de se tuer en mâchant des racines vénéneuses. On l’avait sauvé de justesse et ramené à une vie qu’il haïssait. Darnell espérait qu’en lui donnant une compagne, il lui donnerait aussi goût à l’existence, rentrant ainsi dans ses dépenses. Comme il avait été mal inspiré ce matin de juin 16** quand il s’était rendu au marché aux esclaves de Bridgetown ! Un des deux hommes était mort. L’autre était un suicidaire. Et Abena était grosse !
Ma mère entra dans la case de Yao peu avant l’heure du repas du soir. Il était étendu sur sa couche, trop déprimé pour songer à se nourrir, à peine curieux de cette femme dont on lui avait annoncé la venue. Quand Abena apparut, il se redressa sur un coude et murmura : Akwaba1 !
Puis il la reconnut et s’exclama :
— C’est toi !
Abena fondit en larmes. Trop d’orages s’étaient accumulés au-dessus de sa courte vie : son village incendié, ses parents éventrés en tentant de se défendre, ce viol, à présent la séparation brutale d’avec un être aussi doux et désespéré qu’elle-même.
Yao se leva et sa tête touchait le plafond de la case, car ce nègre était aussi haut qu’un acomat.
— Ne pleure pas. Je ne te toucherai pas. Je ne te ferai aucun mal. Est-ce que nous ne parlons pas la même langue ? Est-ce que nous n’adorons pas le même dieu ?
Puis il abaissa les yeux vers le ventre de ma mère :
— C’est l’enfant du maître, n’est-ce pas ?
Des larmes, encore plus brûlantes, de honte et de douleur, jaillirent des yeux d’Abena :
— Non, non ! Mais c’est quand même l’enfant d’un Blanc.
Comme elle se tenait là, devant lui, tête basse, une immense et très douce pitié emplit le cœur de Yao. Il lui sembla que l’humiliation de cette enfant symbolisait celle de tout son peuple, défait, dispersé, vendu à l’encan. Il essuya l’eau qui coulait de ses yeux :
— Ne pleure pas. À partir d’aujourd’hui, ton enfant c’est le mien. Tu m’entends ? Et gare à celui qui dira le contraire.
Elle ne cessa pas de pleurer. Alors, il lui releva la tête et interrogea :
— Est-ce que tu connais l’histoire de l’oiseau qui se moquait des frondes du palmier ?
Ma mère ébaucha un sourire :
— Comment pourrais-je ne pas la connaître ? Quand j’étais petite, c’était mon histoire favorite. La mère de ma mère me la contait tous les soirs.
— La mienne aussi… Et celle du singe qui se voulait le roi des animaux ? Et il monta au faîte d’un iroko pour que tous se prosternent devant lui. Mais une branche cassa et il se retrouva par terre, le cul dans la poussière…
Ma mère rit. Elle n’avait pas ri depuis de longs mois. Yao prit le ballot qu’elle tenait à la main et alla le déposer dans un coin de la case. Puis il s’excusa :
— Tout est sale ici parce que je n’avais pas goût à la vie. C’était pour moi comme une flaque d’eau sale que l’on voudrait éviter. À présent que tu es là, tout est différent.
Ils passèrent la nuit dans les bras l’un de l’autre, comme un frère et une sœur ou plutôt, comme un père et sa fille, affectionnés et chastes. Une semaine se passa avant qu’ils fassent l’amour.
Quand je naquis quatre mois plus tard, Yao et ma mère connaissaient le bonheur. Triste bonheur d’esclave, incertain et menacé, fait de miettes presque impalpables ! À six heures du matin, le coutelas sur l’épaule, Yao partait aux champs et prenait sa place dans la longue file d’hommes en haillons, traînant les pieds le long des sentiers. Pendant ce temps, ma mère faisait pousser dans son carreau de terre des tomates, des gombos ou d’autres légumes, cuisinait, nourrissait une volaille étique. À six heures du soir, les hommes revenaient et les femmes s’affairaient autour d’eux.
Ma mère pleura que je ne sois pas un garçon. Il lui semblait que le sort des femmes était encore plus douloureux que celui des hommes. Pour s’affranchir de leur condition, ne devaient-elles pas passer par les volontés de ceux-là mêmes qui les tenaient en servitude et coucher dans leurs lits ? Yao au contraire fut content. Il me prit dans ses grandes mains osseuses et m’oignit le front du sang frais d’un poulet après avoir enterré le placenta de ma mère sous un fromager. Ensuite, me tenant par les pieds, il présenta mon corps aux quatre coins de l’horizon. C’est lui qui me donna mon nom : Tituba. Ti-Tu-Ba.
Ce n’est pas un prénom ashanti. Sans doute, Yao en l’inventant, voulait-il prouver que j’étais fille de sa volonté et de son imagination. Fille de son amour.
Les premières années de ma vie furent sans histoires. Je fus un beau bébé, joufflu, car le lait de ma mère me réussissait bien. Puis j’appris à parler, à marcher. Je découvris le triste et cependant splendide univers autour de moi. Les cases de boue séchée, sombres contre le ciel démesuré, l’involontaire parure des plantes et des arbres, la mer et son âpre chant de liberté. Yao tournait mon visage vers le large et me murmurait à l’oreille :
— Un jour, nous serons libres et nous volerons de toutes nos ailes vers notre pays d’origine.
Puis il me frottait le corps avec un bouchon d’algues séchées pour m’éviter le pian.
En vérité, Yao avait deux enfants, ma mère et moi. Car, pour ma mère, il était bien plus qu’un amant, un père, un sauveur, un refuge ! Quand découvris-je que ma mère ne m’aimait pas ?
Peut-être quand j’atteignis cinq ou six ans. J’avais beau être « mal sortie », c’est-à-dire le teint à peine rougeâtre et les cheveux carrément crépus, je ne cessais pas de lui remettre en l’esprit le Blanc qui l’avait possédée sur le pont du Christ the King au milieu d’un cercle de marins, voyeurs obscènes. Je lui rappelais à tout instant sa douleur et son humiliation. Aussi quand je me blottissais passionnément contre elle comme aiment à le faire les enfants, elle me repoussait inévitablement. Quand je nouais les bras autour de son cou, elle se hâtait de se dégager. Elle n’obéissait qu’aux commandements de Yao :
— Prends-la sur tes genoux. Embrasse-la. Caresse-la…
Pourtant je ne souffrais pas de ce manque d’affection, car Yao m’aimait pour deux. Ma main, petite dans la sienne, dure et rugueuse. Mon pied, minuscule dans la trace du sien, énorme. Mon front, au creux de son cou.
La vie avait une sorte de douceur. Malgré les interdictions de Damen, le soir, les hommes enfourchaient la haute monture des tam-tams et les femmes relevaient leurs haillons sur leurs jambes luisantes. Elles dansaient !
Plusieurs fois cependant, j’ai assisté à des scènes de brutalité et de torture. Des hommes rentraient ensanglantés, le torse et le dos couverts de zébrures écarlates. L’un d’eux mourut sous mes yeux en vomissant une bave violette et on l’enterra au pied d’un mapou. Puis l’on se réjouit, car celui-là au moins était délivré et allait reprendre le chemin du retour.
La maternité et surtout l’amour de Yao avaient transformé ma mère. C’était à présent une jeune femme, souple et mauve comme la fleur de canne à sucre. Elle ceignait son front d’un mouchoir blanc à l’abri duquel ses yeux brillaient. Un jour, elle me prit par la main pour aller fouiller des trous d’igname dans un carreau de terre que le maître avait concédé aux esclaves. Une brise poussait les nuages du côté de la mer et le ciel, lavé, était d’un bleu tendre. La Barbade, mon pays, est une île plate. À peine çà et là, quelques mornes.
Nous nous engageâmes dans un sentier qui serpentait entre les herbes de Guinée quand soudain nous entendîmes un bruit de voix irritées. C’était Darnell qui rudoyait un contremaître. À la vue de ma mère, son expression changea radicalement. La surprise et le ravissement se disputèrent sur ses traits et il s’exclama :
— Est-ce toi, Abena ? Eh bien, le mari que je t’ai donné te convient à merveille. Approche !
Ma mère recula si vivement que le panier contenant un coutelas et une calebasse d’eau qu’elle portait en équilibre sur la tête tomba. La calebasse se brisa en trois morceaux, répandant son contenu dans l’herbe. Le coutelas se ficha en terre, glacial et meurtrier, et le panier se mit à rouler le long du sentier comme s’il fuyait le théâtre du drame qui allait se jouer. Terrifiée, je me lançai à sa poursuite et finis par le rattraper.
Quand je revins vers ma mère, elle se tenait, haletante, le dos contre un calebassier. Darnell était debout à moins d’un mètre d’elle. Il avait tombé la chemise, défait son pantalon, découvrant la blancheur de ses sous-vêtements et sa main gauche fouillait à hauteur de son sexe. Ma mère hurla, tournant la tête dans ma direction :
— Le coutelas ! Donne-moi le coutelas !
J’obéis aussi vite que je pus, tenant la lame énorme dans mes mains frêles. Ma mère frappa à deux reprises. Lentement, la chemise de lin blanc vira à l’écarlate.
On pendit ma mère.
Je vis son corps tournoyer aux branches basses d’un fromager.
Elle avait commis le crime pour lequel il n’est pas de pardon. Elle avait frappé un Blanc. Elle ne l’avait pas tué cependant. Dans sa fureur maladroite, elle n’était parvenue qu’à lui entailler l’épaule.
On pendit ma mère.
Tous les esclaves avaient été conviés à son exécution. Quand, la nuque brisée, elle rendit l’âme, un chant de révolte et de colère s’éleva de toutes les poitrines que les chefs d’équipe firent taire à grands coups de nerf de bœuf. Moi, réfugiée entre les jupes d’une femme, je sentis se solidifier en moi comme une lave, un sentiment qui ne devait plus me quitter, mélange de terreur et de deuil.
On pendit ma mère.
Quand son corps tournoya dans le vide, j’eus la force de m’éloigner à petits pas, de m’accroupir et de vomir interminablement dans l’herbe.
Pour punir Yao du crime de sa compagne, Darnell le vendit à un planteur du nom de John Inglewood qui habitait de l’autre côté des Monts Hillaby. Yao n’atteignit jamais cette destination. En route, il parvint à se donner la mort en avalant sa langue.
Quant à moi, à sept ans à peine, Darnell me chassa de la plantation. J’aurais pu mourir, si cette solidarité des esclaves qui se dément rarement, ne m’avait sauvée.
Une vieille femme me recueillit. Elle semblait braque, car elle avait vu mourir suppliciés son compagnon et ses deux fils, accusés d’avoir fomenté une révolte. En réalité, elle avait à peine les pieds sur notre terre et vivait constamment dans leur compagnie, ayant cultivé à l’extrême le don de communiquer avec les invisibles. Ce n’était pas une Ashanti comme ma mère et Yao, mais une Nago de la côte, dont on avait créolisé en Man Yaya, le nom de Yetunde. On la craignait. Mais on venait la voir de loin à cause de son pouvoir.
Elle commença par me donner un bain dans lequel flottaient des racines fétides, laissant l’eau ruisseler le long de mes membres. Ensuite elle me fit boire une potion de son cru et me noua autour du cou un collier fait de petites pierres rouges.
— Tu souffriras dans ta vie. Beaucoup. Beaucoup. Ces paroles qui me plongeaient dans la terreur, elle les prononçait avec calme, presque en souriant.
— Mais tu survivras !
Cela ne me consolait pas ! Néanmoins, une telle autorité se dégageait de la personne voûtée, ridée de Man Yaya que je n’osais protester.
Man Yaya m’apprit les plantes.
Celles qui donnent le sommeil. Celles qui guérissent plaies et ulcères.
Celles qui font avouer les voleurs.
Celles qui calment les épileptiques et les plongent dans un bienheureux repos. Celles qui mettent sur les lèvres des furieux, des désespérés et des suicidaires des paroles d’espoir.
Man Yaya m’apprit à écouter le vent quand il se lève et mesure ses forces au-dessus des cases qu’il se prépare à broyer.
Man Yaya m’apprit la mer. Les montagnes et les mornes.
Elle m’apprit que tout vit, tout a une âme, un souffle. Que tout doit être respecté. Que l’homme n’est pas un maître parcourant à cheval son royaume.
Un jour, au milieu de l’après-midi, je m’endormis. C’était la saison de Carême. Il faisait une chaleur torride et, maniant la houe ou le coutelas, les esclaves psalmodiaient un chant accablé. Je vis ma mère, non point pantin douloureux et désarticulé, tournoyant parmi le feuillage, mais parée des couleurs de l’amour de Yao. Je m’exclamai :
— Maman !
Elle vint me prendre dans ses bras. Dieu ! Que ses lèvres étaient douces !
— Pardonne-moi d’avoir cru que je ne t’aimais pas ! À présent, je vois clair en moi et je ne te quitterai jamais !
Je criai, éperdue de bonheur :
— Yao ! Où est Yao ?
Elle se détourna :
— Il est là, lui aussi !
Et Yao m’apparut.
Je courus raconter ce rêve à Man Yaya qui pelait les racines du repas du soir. Elle eut un sourire finaud :
— Tu crois donc que c’était un rêve ?
Je demeurai interdite.
Désormais, Man Yaya m’initia à une connaissance plus haute.
Les morts ne meurent que s’ils meurent dans nos cœurs. Ils vivent si nous les chérissons, si nous honorons leur mémoire, si nous posons sur leurs tombes les mets qui de leur vivant ont eu leurs préférences, si à intervalles réguliers nous nous recueillons pour communier dans leur souvenir. Ils sont là, partout autour de nous, avides d’attention, avides d’affection. Quelques mots suffisent à les rameuter, pressant leurs corps invisibles contre les nôtres, impatients de se rendre utiles.
Mais gare à celui qui les irrite, car ils ne pardonnent jamais et poursuivent de leur haine implacable ceux qui les ont offensés, même par inadvertance. Man Yaya m’apprit les prières, les litanies, les gestes propitiatoires. Elle m’apprit à me changer en oiseau sur la branche, en insecte dans l’herbe sèche, en grenouille coassant dans la boue de la rivière Ormonde quand je voulais me délasser de la forme que j’avais reçue à la naissance. Elle m’apprit surtout les sacrifices. Le sang, le lait, liquides essentiels. Hélas ! peu de jours après l’anniversaire de mes quatorze ans, son corps subit la loi de l’espèce. Je ne pleurai pas en la mettant en terre. Je savais que je n’étais pas seule et que trois ombres se relayaient autour de moi pour veiller.
C’est aussi à cette époque que Darnell vendit la plantation. Quelques années plus tôt, sa femme Jennifer était morte en lui donnant un fils, nourrisson chétif, à peau blafarde, grelottant périodiquement de fièvre. Malgré le lait que lui donnait en abondance une esclave, forcée d’abandonner pour lui son propre fils, il semblait marqué pour la tombe. L’instinct paternel de Darnell se réveilla pour son unique rejeton de race blanche et il décida de retourner en Angleterre pour tenter de le guérir.
Le nouveau maître, selon une pratique peu courante, acheta la terre sans les esclaves. Les pieds entravés et une corde autour du cou, ceux-ci furent donc emmenés à Bridgetown pour trouver acquéreur et ensuite dispersés aux quatre vents de l’île, le père se trouvant séparé du fils, la mère de la fille. Comme je n’appartenais plus à Darnell et parasitais la plantation, je ne fis pas partie du triste cortège qui prit le chemin du marché aux enchères. Je connaissais un coin en bordure de la rivière Ormonde où personne ne se rendait jamais, car la terre y était marécageuse et peu propice à la culture de la canne. J’y bâtis toute seule, à la force de mes poignets, une case que je parvins à jucher sur pilotis. Patiemment, je colmatai des langues de terre et délimitai un jardin où bientôt crûrent toutes sortes de plantes que je mettais en terre de façon rituelle, respectant les volontés du soleil et de l’air.
Je m’en aperçois aujourd’hui, ce furent les moments les plus heureux de ma vie. Je n’étais jamais seule puisque mes invisibles étaient autour de moi, sans jamais cependant m’oppresser de leur présence.
Man Yaya mettait la dernière main à une partie de son enseignement, celle concernant les plantes. Sous sa direction, je m’essayai à des croisements hardis, mariant la passiflorinde à la prune taureau, la cithère vénéneuse à la surette et l’azalée des azalées à la persulfureuse. Je concoctais des drogues, des potions dont j’affermissais le pouvoir grâce à des incantations.
Le soir, le ciel violet de Pile s’étendait au-dessus de ma tête comme un grand mouchoir contre lequel les étoiles venaient scintiller une à une. Le matin, le soleil mettait sa main en cornet devant sa bouche et m’invitait à vagabonder avec lui.
J’étais loin des hommes et surtout des hommes blancs. J’étais heureuse ! Hélas ! Tout cela devait changer !
Un jour, un grand vent renversa le poulailler où j’élevais de la volaille et je dus partir à la recherche de mes poules et de mon beau coq au cou écarlate, m’écartant loin au-delà des limites que je m’étais fixées.
À un carrefour, je rencontrai des esclaves menant un cabrouet de cannes au moulin. Triste spectacle ! Visages émaciés, haillons couleur de boue, membres décharnés, cheveux rougis de mauvaise nutrition. Un garçon d’une dizaine d’années aidait son père à conduire l’attelage, sombre, fermé comme un adulte qui n’a de foi en rien.
À ma vue, tout ce monde sauta prestement dans l’herbe et s’agenouilla tandis qu’une demi-douzaine de paires d’yeux respectueuses et terrifiées se levaient vers moi. Je restai abasourdie. Quelles légendes s’étaient tissées autour de moi ?
On semblait me craindre. Pourquoi ? Fille d’une pendue, recluse au bord d’une mare, n’aurait-on pas dû plutôt me plaindre ? Je compris qu’on pensait surtout à mon association avec Man Yaya et qu’on la redoutait. Pourquoi ? Man Yaya n’avait-elle pas employé son don à faire le bien. Sans cesse et encore le bien ? Cette terreur me paraissait une injustice. Ah ! C’est par des cris de joie et de bonne arrivée que l’on aurait dû m’accueillir ! C’est par l’exposé de maux que j’aurais de mon mieux tenté de guérir. J’étais faite pour panser et non pour effrayer. Je revins tristement chez moi, sans plus songer à mes poules ni à mon coq qui à cette heure devaient caracoler dans l’herbe des grands chemins.
Cette rencontre avec les miens fut lourde de conséquences. C’est à partir de ce jour-là que je me rapprochai des plantations afin de faire connaître mon vrai visage. Il fallait l’aimer, Tituba !
Penser que je faisais peur, moi qui ne sentais en moi que tendresse, que compassion ! Ah oui ! J’aurais aimé déchaîner le vent comme un chien à la niche afin qu’il emporte au-delà de l’horizon les blanches Habitations des maîtres, commander au feu pour qu’il élève ses flammes et les fasse rougeoyer afin que l’île tout entière soit purifiée, consumée ! Mais je n’avais point ce pouvoir. Je ne savais qu’offrir la consolation !
Peu à peu, les esclaves s’accoutumèrent à ma vue et vinrent vers moi, d’abord timidement, puis avec plus de confiance. J’entrai dans les cases et je réconfortai malades et mourants.
1. Bienvenue.